‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 19 sur 41 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

— Maintenant — dit le prince de Galles en remplissant son verre d’un vieux rhum, qui était devenu pâle et limpide comme de l’eau de roche à force d’avoir vécu au fond de la cave — maintenant que chacun de nous boive sans la nommer, sans la nommer ! messieurs, à la femme dont le nom est sur les lèvres et l’image dans le cœur. Imitez- moi.

L’invitation fut religieusement écoutée ; chaque convive versa du rhum dans son verre, se leva ensuite en silence et but d’un trait.

Un soupir général suivit ce toast formidable et mystérieux.

— Je suis sûr que Shéridau, dit le prince rompant le premier le silence, n’a pas bu à sa femme.

La remarque fut saluée d’un long éclat de rire.

— Je croirais manquer à la promesse que nous venons tous de faire à Son Altesse, si je répondais à sa question, répondit Shéridan.

— Je vais plus loin, continua le prince de Galles : je gage qu’aucun de ceux qui m’honorent de leur présence, et qui ont commis la légèreté prématurée de se marier, n’a bu à sa légitime moitié. Qui tient le pari ?

On se tut.

— Voyons ! continua le futur roi d’Angleterre, je vous dégage tous de votre promesse ; non que je tienne à vous faire dire le nom de la femme, fille ou veuve que vous aimez, mais uniquement pour savoir si je me suis trompé en supposant que pas un de vous dans son coeur n’a bu à sa femme légitime.

— A propos de femmes, intervint Shéridan, qui ne voulait ni changer, ni affronter un sujet délicat de conversation, à propos de femmes, j’en ai vu une hier matin qui ferait assurément parler d’elle si le sort et les circonstances venaient en aide à la vocation qu’elle rêve : une femme d’une beauté incroyable, surprenante.

— Jeune? demanda le prince.

— Vingt ans à peine.

— Spirituelle ?

— Elle écrit mieux que nous tous.

— Sage?

— Elle veut être actrice.

— Où as-tu découvert cette perle, Shéridan?

— Elle s’est présentée chez moi, hier matin, pâle, agitée, tout en larmes, les lèvres frémissantes d’un courroux conjugal qui ajoutait encore à son admirable beauté.

— Ah ! elle est mariée?

— Et qui ne l’est pas ?

— Tu as raison, Shéridan. .

— Et mariée à un homme qui la fait souffrir comme une esclave, qui la tourmente, qui la tyrannise, qui la bat ! Un misérable!

— Un vrai misérable ! répétèrent avec le prince tous les jeunes gens attentifs aux paroles de Shéridan.

— Elle a balancé si elle irait se jeter dans la Tamise ou si elle se présenterait chez moi.

— Et tu as eu la préférence sur la Tamise?

— Naturellement.

— Et peut-on savoir, monsieur Shéridan, ce qu’attendait de vous cette intéressante éplorée, à laquelle, pour ma part, je m’intéresse beaucoup aussi... je ne sais pour- • quoi... peut-être parce que jusqu’ici je n’ai vu que des femmes heureuses, calmes, qui n’avaient jamais été battues... On doit aimer les femmes battues, on les console, on les plaint, on les défend, on rosse le mari... C’est l’amour et la guerre... c’est la difficulté en intrigue... c’est souvent le danger... et vive le danger! Mais je t’ai trop interrompu, Shéridan ; pardon, messieurs; continue, Shéridan : que te voulait donc cette magnifique lamentation ?

— Elle sait que j’écris pour la scène, que mes relations avec les théâtres sont fréquentes, que je suis presque, avec Garrick, le possesseur de Drury-Lane...

— Bon ! elle veut être actrice, tu l’as dit.

— Oui, prince, actrice.

— Et as- tu vu en elle des dispositions?.,.

— Immenses ! Elle est d’une taille élégante et souple ; sa voix est d’un timbre doux, pénétrant, admirable ; jamais Shakespeare — car elle m’a récité plusieurs passages de Shakespeare — n'aura été interprété d'une manière plus simple, plus naturelle, plus tendre. Elle excellerait surtout dans la comédie. Son regard va jusqu’au fond de l’âme, parce qu’elle vous regarde avec son âme; elle rit,

elle pleure, elle déclame, elle parle sans effort, comme l’oiseau chante, comme l’eau coule, comme l’étoile brille. Elle serait une étoile dans le ciel des arts, si jamais elle y prenait place. Comme elle jouerait Ophélia dans Hamlet, Viola dans la Douzième nuit, Fidélia dans YHonnèle marchand , Rosalinde dans Comment l’aimez-vous? Perdita dans les Contes d' Hiver, Cordélie, dans le roi Lear, Juliette dans Romeo et Juliette, lady Anne dans Richard III, lady Macbeth, et vingt autres rôles, dans vingt autres ouvrages, sans compter les miens! Quels beaux yeux! quelles maips pures et divines, quelle pudeur voilée et et quelle énergie éclatante dans tous ses traits! — Ah ! quelle actrice ! quelle actrice I

— Oh ! les actrices, reprit sur le même ton le prince, les actrices ! ce doit être un bien grand charme de les connaître, de les fréquenter au théâtre, d’aller dans leurs loges. Oh! vous êtes bien heureux, vous autres auteurs, qui les voyez, qui leur parlez qyand vous voulez. On dit qu’elles s’expriment avec une liberté des plus amusantes, des plus folles. Et puis, on les mène souper ; on va souper chez elles ; elles viennent souper chez vous. Elles soupent donc toujours?

— Elles ne dînent jamais, répliqua Shéridan avec une gravité comique ; elles ne dînent jamais, mon prince.

— Voyons, ne plaisante pas. Je suis tout oreille à ton histoire. Mais pourquoi as-tu dit en parlant d’elle : « Si elle était actrice, si elle jouait... » Pourquoi ne serait-elle pas actrice? pourquoi ne jouerait-elle pas?

— Pourquoi?

— Oui... dis-nous...

— Parce qu’elle est trop jolie, trop belle, trop intelligente, trop accomplie, et c’est trop de qualités pour une débutante.

— Je ne comprends pas ! s’écria le prince...

— Vous ne comprenez pas les rivalités éveillées tout à coup par la venue de ce phénomène au milieu d’actrices fanées, fourbues, éraillées, qui ont d’autant plus de prétentions * qu’elles ont plus d’années et moins de talent. La jalousie au théâtre ! Je connais toutes les jalousies : les jalousies d’écolier, les jalousies d’amant, les jalousies d’homme politique, les jalousies d’auteur, les jalousies de courtisans ; aucune jalousie n’approche de celle des acteurs. Ils en sont stupides. Les jalousies d’actrices vont jusqu’à l’antropophagie. Je ne jurerais pas qu’une actrice n’eût jamais mangé une autre actrice.

— A souper... interrompit Fox, puisqu’elles ne dînent pas.

— A souper, répondit gravement Shéridan.

— Cependant, dit le prince de Galles, il faut que cette jeune et charmante femme débute... et toi seuLpeux obtenir...

— Moi seul je ne le puis pas, Garrick et moi ne le pourrions pas. Si elle consentait à se casser six dents, à se crever un œil, à perdre sa voix et ses cheveux, je ne dis pas,., alors, peut-être que ces dames se laisseraient toucher.

— Mais ces dames, pourtant...

— Ces dames sont sociétaires... elles ont voix délibérative au conseil.

— Ainsi, dit en soupirant le prince de Galles, cette ravissante mistress... mais tu ne nous as pas dit son nom?...

— Mistress Robinson, répondit Shéridan...

— Mistress Robinson ne jouera pas, ne sera pas actrice pour cause de perfection ; et elle continuera, comme par le passé, à être battue par l’indigne Robinson, puisque Robinson il s’appelle?

— Hélas ! oui, répliqua Shéridan en regardant avec attendrissement le fond de son verre.

— Et que deviendra-t-elle?

— Voilà, prince, ce qu’il n’est pas facile de dire... Un homme riche, libre, épris d’elle, qu’elle aimera, l’enlèvera peut-être un jour à son infâme époux et maître...

— Shéridan! Shéridan! prenez garde! prenez garde, dit Fox... vous êtes amoureux de mistress Robinson...

— C’est moi qui en suis amoureux ! interrompit le . prince de Galles. — Oui, c’est moi!... Il me semble que je la vois, que je l’entends, que je suis au théâtre, tremblant pour elle à chaque pas qu’elle fait, à chaque mot qu’elle dit ; je l’aime pour le danger qu’elle veut braver * afin d’échapper à l’ignominie de son ménage; je l’aime par l’impression qu'a faite en moi Shéridan en me disant la rare beauté de cette femme, sa jeunesse, ses malheurs, son talent, son génie et toutes ses perfections d’artiste. Oui, mille fois oui, j’en suis amoureux !

Cette sortie si chaleureuse et si peu attendue du prince de Galles, faite avec un attendrissement vrai et des éclairs de passion, laissa tout interdit Shéridan, qui de son côté, montra qu’il n’était pas tout à fait indifférent à la prodigieuse beauté de sa protégée, mistress Robinson. 11 demeura muet, et s’il essaya ensuite quelques paroles, elles prouvèrent par leur pâle insignifiance la peine morale qui venait de froisser l’enthousiasme de sa pensée et altérer la netteté ardente de sa parole. Une tristesse jalouse le glaça comme s’il eût déjà d’autres titres que celui de protecteur auprès de la - femme dont il avait fait un si magnifique et complaisant éloge devant le prince et ses jeunes amis.

Le vicomte de Malden semblait prendre note dans son

esprit des incidents de la nuit et les garder avec soin dans sa mémoire.

La tenue indécise de Shéridan n’avait pas non plus échappé au prince de Galles, et l’expliquant dans un sens peut-être vrai, il dit avec bonté au poète :

— Shéridan, il vous convient mieux qu’à personne de créer une position ^ cette jeune femme, qui a eu bien raison d’aller à vous pour être aidée de bons et sages conseils. Si nous avons nos nuits de folie, nous devons avoir nos minutes de sagesse. C’est sagesse de vous engager, Shéridan, à vous faire l’arbitre, et l’arbitre unique de la destinée de mistress Robinson, à laquelle je vous prie en grâce de ne pas répéter ma trop flatteuse opinion sur elle. Laissons cela.

La voix du prince devenait plus grave et plus sérieuse, par degrés, lorsqu’il tournait ses regards vers un angle du salon ; et il les avait tournés souvent depuis la seconde moitié de la nuit.

— Fox, Shéridan, j'ai réfléchi pendant notre souper, beaucoup réfléchi sur la discussion grave qui doit se rouvrir aujourd’hui au parlement à l’occasion de mes dettes et de mon augmentation de pension : laissez faire mes ennemis, laissez-les agir, — entendez-vous? — en toute liberté contre moi. Ne prenez pas la parole.

— Mais, prince, dit Fox, prodigieusement étonné de cette résolution du prince de Galles, si nous laissons ainsi agir vos ennemis, si nous ne prenons pas la parole pour combattre leurs arguments, qui sont précieux, songez-y, vous n’aurez pas votre pension; et vos dettes...

— C’est précisément à tout cela, je viens de vous le dire, mon noble Fox, que j’ai pensé, et je vous prie une seconde fois de rester l’un et l’autre muets aujourd’hui au parlement

Shéridan n’était pas moins surpris que Fox.

Le prince de Galles ouvrit ensuite, à l’aide d’un petit bouton de cristal, une petite porte pratiquée dans l’épaisseur du mur, à l’angle même, point de mire de son attention depuis quelques minutes, et le corps déjà à demi dans un appartement où languissait une clarté douce, blanche, endormie comme si elle eût traversé les parois d’un vase d’albâtre, il dit à sa charmante compagnie :

— Il est jour, messieurs, adieu! — A bientôt, à bientôt!

Le prince de Galles disparut par la porte secrète qui se referma dans l’épaisseur du chêne assourdi par le velours, et les jeunes courtisans de Carlton-House se retirèrent.

CHAPIRE XVIll

Appuyant à peine la pointe des pieds sur ces somptueux tapis de cachemire, dont il a déjà été parlé à l’occasion du fol ameublement de Carlton-House, le prince s’approcha d’un lit entouré d’un nuage laiteux de mousseline mouchetée et relevée partout par des étoiles d’argent et des petits croissants d’or. Rien de vaporeux, de diaphane comme ces rideaux et ces courtines où s’engouffrait le silence et où l’oiseau mystérieux du sommeil aimait à creuser son nid. Au milieu de ce lit moelleux, sous deux couvertures fines comme de petites plumes de cygne, reposait sans dormir celle que les Anglais ont saluée comme une des plus radieuses créatures de leur temps et de leur pays, même après avoir vu lady Jersey. Mais M ,,e Fitz- Herbert avait de plus que l’altière comtesse une douceur universelle répandue sur son visage et sur son âme, ce vi-

sage de Dieu. C’était la bonté faite beauté, à l’éternelle gloire de celui qui envoie de loin en loin sur la terre un de ces types miraculeux, pour prouver aux hommes qu’ils ne doivent jamais désespérer de leur profonde laideur.

Le prince s’assit près d’elle, la regarda lentement de son plus tendre et plus amical regard, et après lui avoir baisé la main, il lui dit :

— Vous ne dormez donc pas ?

— Je vous savais près de moi, comment aurais-je pu dormir ?

— Vous êtes adorable !

— Mais vous êtes venu bien tard : voici le jour; il faudra bientôt nous séparer.

— Pourquoi nous séparer? Personne ne sait que vous habitez chaque nuit, depuis quelques mois, ce coin mystérieux du palais, ce réduit suspendu au milieu de mes jardins, inconnu même à mes gens.

— Excepté à votre mère.

— Oh ! elle ! elle est pleine d’indulgence.

— Elle est venue cette nuit.

— Ma mère !

— Oui — il y a à peine une heure.

— Que dites-vous? Et le motif, quand mon père a été, dit- on, saisi cette nuit même par un accès de sa maladie?

— Pour le même motif qui a produit chez lui cet accès.

— Expliquez-vous, ma chère amie !

— Elle m’a suppliée de vous supplier à mon tour de consentir à vous marier... à faire un mariage fendu nécessaire, indispensable.

M ,u Fitz- Herbert essuya une larme.

— Eh bien ! dit le prince en penchant son noble front

sur la joue mouillée de M 11 * Fitz-Herbert, je venais aussi pour le même motif.

— Vous !

— Oui.

— Vous consentiriez donc ?

— Je consens à rester marié avec vous.

— Avec moi !

— Mon parti est parti, irrévocablement pris. Je suis las de voir traîner mon nom sur tous les bans du parlement pour obtenir l’aumône de quelques mille livres sterling.

— Elles vous seront payées, toutes vos dettes seront acquittées, et c’est encore là ce que m’a dit votre mère, si vous consentez à prendre la femme qu’elle vous a choisie.

— Ah ! c’est elle, cette fois qui l’a choisie. — Il y avait un trente-neuvième portrait! Eh bien! non, plus de pension, je n’en veux plus, si ce doit être à ce prix. Je persiste dans l’opinion que je vous apportais en venant. Je veux vivre avec vous et pour vous; avoir ma femme, ma bourgeoise, comme Shéridan, comme Fox,, comme tant d’autres qui ont épousé qui leur a plu, et à qui ils ont plu. Je mange ce qui me plaît, je monte le cheval qui me plaît, j’habite le palais qui me plaît, je veux avoir la femme qui me plaît. C’est vous qui m’avez plu, ajouta le prince en déroulant les longs et superbes cheveux de sa femme, et je ne veux pas en épouser d’autre. Eh bien ! on le dira, on le saura, on le publiera. — Qu’est-ce que cela me fait ? — Est-ce que mon oncle Glocester et mon oncle Cumberland n’ont pas épousé de simples ladies ?... Je fafs comme mes oncles.

— Ils ne devaient pas être rois, et vous pouvez être roi dans quelques années, dans quelques mois, dans quelques heures peut-être.*

— Ne parlons pas de cela, dit le prince de Galles.

M l|e Fitz-Herbert passa vivement de l’autre côté de la ruelle. . '

— Vous me boudez ?

— Oui.

— Quand je quitte mes conseillers, mes amis, mes défenseurs pour accourir vers vous ?

• — Je vous dis que le désir de votre mère...

— Mais ce n’est pas le vôtre... après tout !

— C’est le mien.

— C’est impossible! savez-vous ce que c’est qu’une femme de la main gauche ? c’est une bâtarde dans l’ordre conjugal.

La superbe Irlandaise se releva de toute sa fierté, mais la résignation lui fit aussitôt baisser le regard et la tête...

— Une bâtarde !

Le prince continua :

— C’est pis qu’une bâtarde, car la bâtardise n’est qu’un malheur; le morganatisme est une faute, un crime; non pas pour le prince, mais pour la femme qu’il a épousée. La religion lui a donné un vain titre, à celle-là; les lois rien; le monde ne lui doit que de la curiosité en bas et du mépris en haut. Quand la reine se promène à six chevaux dans la grande allée du parc, elle s’en va, obscure et délaissée et à pied par les sentiers de la foule; quand la reine va au théâtre, on lui ouvre la grande loge, la loge de velours et d’or; elle se perd là-haut, dans les galeries, avec les petits bonnets des marchandes de la Cité; quand la reine accouche, les cloches sonnent, le canon tire, les vaisseaux se pavoisent, le peuple se prosterne; quand l’épouse du côté gauche accouche, on rit dans les salons, on murmure dans le peuple qui voit un surcroît de dépenses adultères

dans cette inutile fécondité. La reine fait des rois, l’autre fait des petits.

Un cri déchirant, terrible, saignant, un cri à briser le cœur, sortit de la poitrine de M lle Fitz-Herbert.

Le prince la pressa dans ses bras, sur son cœur, sur ses lèvres.

— Jamais ! dit-elle en le repoussant, jamais! si vous ne consentez pas à épouser la princesse Caroline de Brun£- • wick. Jurez-le-moil... jurez que vous l’épouserez.

— La princesse Caroline de Brunswick...

— C’est elle que votre mère vous a choisie pour femme.

— Mais vous, — mais vous, que deviendrez-vous! s’écria le prince de Galles ému lui-même du tableau si terrible et si vrai qu’il venait de faire à M 1,e Fitz-Herbert du sort promis aux femmes royales de la main gauche. Mais vous, mais vous ? répéta-t-il.

— Moi, répondit M ,,e Fitz-Herbert en pressant ses bras autour de son mari et en l’embrassant avec une tendresse profonde, — moi, je vous aimerai toujours. — N’est-ce donc rien?

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