‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 3 sur 41 · CHAPITRE lll · texte numérisé non relu

CHAPITRE lll

Le lendemain le roi ne sortit pas de son mutisme incompréhensible. Huit jours s’écoulèrent et rien ne parut changé à ses dispositions mentales. Mais s’il ne parlait pas, le peuple anglais se dédommageait largement de ce silence. On disait partout que Georges lll et sa mère, qu’on savait l’un et l’autre bien disposés en faveur des Américains, étaient en guerre ouverte à la cour avec la reine, qui voulait absolument qu’on les traitât en rebelles, sentiment de violence qu’elle partageait avec les ministres : d’ofi l’impopularité qui frappa si soudainement ces derniers, qu’ils furent obligés, pour y échapper, de laisser enfin soupçonner que la raison du roi, jusqu’alors si saine et si droite, avait reçu une forte atteinte.

Comme c’était la vérité, personne n’y crut. Le roi d’Angleterre fou ! allons donc ! jamais ! ses ministres le font

GEORGES lit

passer pour fou pour gouverner à sa place, pour faire nommer la reine chef de régence, pour avoir le droit de porter la guerre en Amérique.

— Mais si nous avons la guerre avec l’Amérique, disait Tonson le tailleur à Irving le tailleur, nous n’aurons plus de coton. Et vois-tu, Irving, sans coton il n’y a plus ni Anglais ni Angleterre. Le coton! ah! le coton... Mais le coton, c’est tout. Par exemple combien crois-tu qu’il y ait d’éléments, Irving? Je ne te demande que cela.

— Et bien ! quatre... il y a quatre éléments.

— Qui sont?... réponds?

— L’air, l’eau, le feu et la terre.

— Du tout! l’air, l’eau, le feu et le coton.

— Ah ! c’est vrai, que je suis bête !

— Poursuivons : combien y a-t-il de sexes?

— Deux, je présume, l’homme et la femme.

— Imbécile ! — la femme et le coton.

— Ah ! c’est encore vrai !

— Combien y a t-ilde parties du monde? Je t’attends là.

— Quatre : l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique.

— Ane ! l’Europe, l’Asie l’Afrique, et le coton.

— Je ne l’aurais jamais cru.

— Combien y a-t-il de vertus théologales? — Voyons ta

réponse : .

— Trois : la foi, l’espérance et la charité.

— Et le coton !

— Ma foi! tu as raison.

— Combien y a-t-il de Dieu, Irving?

— Ah! ça... Un seul.

— Un seul, sans doute : le coton!... Donc le roi n’est pas fou, puisqu’il ne veut pas la guerre avec l’Amérique, qui est le coton.

Comme les ministres ne prenaient pas la chose d’une

manière tout à fait aussi plaisante que Tonson et maître Irving, ils se hâtèrent, vu l’état persistant du roi Georges, de rédiger un plan de régence. Dans ce plan, la reine aurait de droit la présidence. Quand il fut approuvé par eux et par elle, il fut annoncé aux deux chambres qu’il serait soumis à leur approbation dans le plus bref délai. Le moyen était peut-être nécessaire, .nais à coup sûr il était des plus habiles. C’était du même coup détrôner Georges III et mettre à sa place sa femme et ses ministres.

Bien que ce projet fût évidemment conçu contre le roi, Georges III ne manqua pas une seule fois d’assister aux séances où il fut mis en délibération. Et il y assista sans jamais rompre ce silence de fer qui fut un des premiers signes de sa folie, d’une folie dont la durée dépassa de beaucoup les limites d’un demi-siècle. Il était assez singulier de voir présider le conseil par celui dont on détruisait l’autorité après avoir pris humblement son avis sur toutes choses. Du reste, ce n’est là que le premier mot de ce règne encyclopédique qui va de Louis XV à Louis XVIII, traversant la Révolution française, l’Empire, s’éteignant aux bords de la Restauration, et tuant tout seul la Révolution, l’Empire, s’agrandissant, s’illuminant, s’immortalisant sous le Sceptre de ce fou qui fit tant de grandes choses sans savoir ce qu’il faisait.

Quand le plan fut parfaitement conçu, quand on eut à peu près réduit le roi à rien, dans ce plan qui est, à la vérité, un chef-d’œuvre de style, on fixa le jour où l’on irait en donner une lecture solennelle aux représentants de la nation anglaise.

Il était donc bien avéré maintenant que le roi était fou, puisque les ministres allaient en donner acte au pays, puisque la reine figurait dans un projet de régence lentement élaboré ; décidément il était bien fou. Le peuple ,

pourtant s’obstinait à nier cette insanité dans le chef de l’État. On n’est pas fou, répétait-il, quand on a tant de pouvoir, tant d’autorité, tant de vaisseaux sur les mers, tant de mers et tant de continents, quand on a tant de châteaux, tant de palais, tant de chevaux et tant d’or dans ses coffres ! On nous trompe : Georges est trahi par ses ministres, par sa femme, par ses favoris ! Mort à ses favoris et à ses ministres !

Ce furent l'a aussi les cris d'enthousiasme qui accueillirent les ministres de Georges III le jour du mois d’avril 1765, quand ils se rendaient dans leurs voitures à la chambre des lords pour y lire le fameux plan de ré gence, si tristement motivé par la folie ou la monomanie du roi.

Il fut lu par le premier ministre, le comte de Bute, au milieu d’un silence que les circonstances rendaient grave et solennel comme un arrêt de mort. Et, en effet, une royauté allait mourir. On allait lui retrancher, non la couronne, non le sceptre, non la magnificence, non la splendeur, mais la plus haute et la plus belle des prérogatives: le droit de rendre la justice aux hommes, car régner n’est au bout du compte que le droit et l’instinct satisfait d’être juste envers tout le monde.

Le bill de régence était lu, il allait être voté.

Quelle est cette vaste rumeur qui s’annonce de loin, grossit, grossit encore, grandit toujours et fait enfin vibrer les murs et les âmes comme mille coups de tonnerre qui éclateraient à la fois dans une enceinte resserrée ?

— C’est le peuple et le roi, ces deux rois, qui viennent ensemble à la chambre des lords ; le roi porté par les bras, enlevé par le souffle d’airain de cent mille de ses sujets : le roi qui sourit, qui tend les bras à son brave peuple ravi, émerveillé de le voir ; le roi qui salue et em-

brasse avec son sourire sa vaste famille d’un million d’enfants.

— Non! vous n’êtes pas fou, sire ! n’est-cc pas ?

— Ils ont dit que vous étiez fou ! honte et blâme sur eux !

— Voyez si c’est là le visage d’un fou!

— Voyez si jamais fou a eu tant de bonté dans les yeux, dans le cœur !

— Vive le fou !

— Vive, vive le fou !

— C’est nous qui sommes fous de joie, fous d’ivresse, fous de bonheur !

Enfin Georges 111 put pénétrer au milieu de ses lords, qui s’inclinèrent tous avec une sorte de frayeur respectueuse.

Le roi monta sur l’estrade où s’élevait son trône, s’assit sur le velours et sous le dais ; et là il dit d’une voix claire ces mots que l’histoire a recueillis : <r Mon indispo- » sition récente, quoiqu’elle n’ait pas été dangereuse, m’a » fait faire des réflexions sur la situation où je laisserais » le royaume s’il plaisait à Dieu de mettre un terme à » mes jours, tandis que mon successeùr est encore dans » un âge si tendre. »

Le roi continuait en disant qu’il proposait lui-même une régence, désirant qu’elle eût pour chef sa mère ou sa femme, la reine douairière ou la jeune reine. Sa parole pesa avec intention sur ce mot ma mère , comme s’il eût voulu marquer par là qu’il lui donnait la préférence. Il se retira ensuite, laissant la chambre des lords dans une stupéfaction dont elle ne revint jamais, dont elle transmit l’épouvante à ceux qui devaient lui succéder un jour.

11 résultait de cette visite si inattendue que lui faisait la royauté, que Georges III n’était plus malade, que son

patriotisme seul l’avait poussé à prévoir le cas funeste et peut-être à jamais impossible où il serait frappé de nouveau de la maladie, qu’il n’avait plus. Il y avait une modestie sublime dans cet aveu et dans cette courageuse prévoyance.

Le peuple n’y vit pas si loin ; il se confirma dans l’opinion que le roi n’était pas plus fou qu’auparavant, et qu’il se portait comme la tour de Londres. *

Quand il retourna à Saint-James, Georges 111 fut encore porté en triomphe, et il fut forcé de dire sur le perron du palais :

— <x Mes bons amis, je vous donne ma parole d'honneur que je ne suis pas fou. »

Ce soir-là Londres fut illuminé.

Mais le lendemain, lorsque le bill de régence fut soumis au roi et qu’il n’y vit pas le nom de sa mère, il cassa immédiatement son ministère. Il en créa un autre qui s’est appelé dans l’histoire le ministère Rockingham.

Ce soir-là Londres fut encore illuminé, et ce fut un grand malheur pour Charles Price, le célèbre bandit dont nous avons esquissé la physionomie dans le chapitre précédent. Price ayant voulu jouir des illuminations, monté sur l’un des quatre chevaux volés par sa bande au duc de Devonshire, fut arrêté par la police et conduit aussi en triomphe à Newgate pour être pendu trois jours après.

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