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CHAPITRE XXI

Considérant son mariage absolument comme une dette, et son père Georges III comme un créancier, le prince de Galles regardait aussi, pour être logique jusqu’au bout, la promesse qu’il avait signée au ministre Pitt comme une lettre de change qu’il lui était facile de renouveler à son gré. Il se trompait. Le créancier se lasse, même en Angleterre, où il est doué cependant d’une patience indienne, surtout envers les grands, ces détestables payeurs. Le prince de Galles était très-grand sous ce rapport : il ne payait ni beaucoup ni peu, il ne payait pas du tout. On lui votait des sommes énormes; il les empochait, mais ses créanciers n’en goûtaient que la poésie lointaine. Quand ils s’approchaient de Carlton-House, on les bernait, ou bien on leur répondait du haut du perron : « Le prince est aux eaux, le prince est à Brighton, le prince... » Enfin le

prince était partout excepté devant sa caisse. Et quel moyen possible de se faire payer? On ne met pas un prince en prison; on peut tout au plus l’exproprier... Mais encore oserait-on mettre en vente son piano d’ébène, ses tapis d’Aubusson et ses porcelaines de Saxe ? Les plus hardis reculeraient.

Pourtanl les créanciers, qui ne voyaient pas se réaliser la promesse du mariage, craignaient de voir prescrire leurs titres ou de mourir avant parfait payement.

Le malheur rend ingénieux : dans l’impuissance d’assigner et d’incarcérer Son Altesse, ils imaginèrent, dans leur tristesse, de lui jouer un tour qui concilierait à la fois leur respect pour sa personne et le respect non moins grand et non moins profond dû à leur créance.

l'n d’eux trouva un plan qu’il fit adopter à tous les autres, et tous contribuèrent à sa plaisante exécution. L’inventeur , dit Addington dans ses mémoires , était le maréchal-ferrant du prince. Les faits qui suivent vont dire le caractère, l’originalité britannique et la moralité de cette conspiration, qu’on peut à bon droit qualifier d’unique en son genre.

Un soir, le prince étant à Drury-Lane, dans sa loge, crut remarquer un spectateur voisin dont il charmait depuis longtemps l’attention. Les mœurs anglaises s’accommodent d’une foule de libertés bizarres ; pourtant celle d’importuner un grand prince de regards curieux et incessants n’est pas tolérée au delà d’une demi-heure.

— Que me veut cet homme , demanda le prince de Galles à lord Malden, ce lourdaud qui me dévisage ainsi?

Le vicomte de Malden, après avoir suivi l’indication du prince :

— Mais c’est votre maréchal-ferrant.

— Ah ! si j’avais su !

Le prince lui sourit aussitôt.

Le maréchal-ferrant, très-riche propriétaire du reste, s’élança à demi de sa loge pour rendre au prince l’honneur de sa courtoisie.

A l’instant même le parterre éclatait d’un long rire qui venait- troubler le spectacle, tant il était bruyant et prolongé. C’est qu’au moment où le prince et le maréchalferrant avaient échangé à distance ces signes de politesse, les autres loges placées à la suite de celle du maréchal, c’est-à-dire la galerie entière, avaient répété exactement le mouvement, ce qui avait produit un coup d’œil singulier, et amené des explications non moins singulières.

— Qu’est-ce donc encore? s’informa le prince de Galles auprès de son favori, le vicomte de Malden.

— Si je ne me trompe, répondit lord Malden, dans la loge qui vient après celle de votre maréchal-ferrant, il y a votre carrossier.

— Mon carrossier est ici?

Lord Malden regarda encore avec plus d’attention,

— Oui, prince, et votre tapissier Barlett pareillement... c’est bien lui... le gros Barlett.

— Mon maréchal-ferrant ici ! mon carrossier, mon tapissier!... Voyons, Malden...

Malden reprit vivement :

— Votre marchand de tableaux, Pignatelii, occupe la cinquième loge à la file.

— Pas^possible !...

Malden continua :

— Votre tailleur est dans la grande loge du milieu avec sa femme et sa fille, qu’il vient de marier à votre marchand de chevaux... et votre marchand de chevaux, que j’aperçois, est sur le premier rang de la loge suivante.

— Ah çà ! s’écria le prince, ils se sont donc tous donné rendez-vous ce soir à Drury-Lane ?

— On le dirait, prince.

— Achevez, Malden, car je n’ose regarder moi-même.

— Les dix autres loges qui terminent la galerie, acheva Malden, sont pareillement meublées de vos créanciers.

— Jolis meubles! murmura le prince.

— Et voici maintenant, prince, voici le motif plus que probable de l’hilarité universelle du parterre. Vos créanciers, vous le savez, sont connus comme le capitaine Cook.

— Parce que, comme lui, ils voyagent beaucoup sans rien découvrir, dit le prince en riant, car il avait fini par entrer dans la plaisanterie...

— Or, continua lord Malden, le parterre les a tous reconnus, les a tous vus se lever à mi-corps pour vous saluer, et il s’est livré à cette gaieté indécente...

— Elle n’est pas indécente, mon cher Malden, elle n’est que trop naturelle, et je n’ai qu’un regret, mon ami, c’est de ne pas être au nombre de mes créanciers, afin de pouvoir m’amuser de moi-même comme eux. Seulement, continua le prince à voix basse, car le spectacle avait repris son cours, seulement je ne m’explique pas comment ils se rencontrent tous ici ce soir...

— Le hasard, prince...

— C’est qu’ils y sont tous ! du moins les principaux, reprit le prince en jetant un coup d’œil oblique sur la rangée pittoresque de ses grands créanciers étalée en éventail. Ce hasard-là est bien généreux , ajouta ld prince de Galles.

La soirée à Drury-Lane n’offrit pas d’autres incidents, si ce n’est que sur son passage le prince, en se retirant, vit encore alignés en ordre respectueux le carrossier, le tailleur, le marchand de tableaux Pignatelli, vingt autres

créanciers et particulièrement le maréchal ferrant. Le prince fut forcé de saluer de nouveau ; de nouveau ils acclamèrent le prince ; et la foule expansive et joyeuse rit de nouveau de tout son cœur.

Que faire à cela ?

Aucune loi anglaise ne peut réprimer l’enthousiasme des créanciers pour leur débiteur.

Dans le trajet de Drury-Lane à Carlton-House, le prince de Galles, caractère sérieux et ironique à la fois, plein debon sens et d’humeur comme la société spirituelle et sceptique au milieu de laquelle il vivait et où il avait toujours vécu, se prit à réfléchir sur cet épisode burlesque de sa soirée au théâtre de Drury-Lane: il lui coûtait de prêter tant d’arrangement et de méthode au simple hasard. ,

S’il n’en rêva pas, le lendemain du moins, à la table du déjeuner, il raconta avec bonheur l’aventure à ses favoris, ce qui fournit l’occasion à Shéridan de s’écrier :

— Quel malheur! ah! mon Dieu ! quel malheur ! quel grand malheur !

— Pourquoi quel malheur? demanda le prince au poète.

— C’est que cette scène serait du plus haut comique, continua Shéridan, si elle était complète.

Grande surprise du prince de Galles, qui la trouvait suffisamment complète ainsi.

— Non ! non ! elle n’est pas complète , reprit Shéridan. Voyez-vous, au théâtre, mon prince, il faut...

— Mon cher Shéridan, interrompit le prince, à la promenade vous nous expliquerez comment vous la voudriez, cette scène, que Malden et moi, qui l'avons subie, avons reconnue de tous points assez complète pour le plaisir qu’elle nous a fait ressentir.

C’était l’heure de la promenade du prince de Galles, qui ne se rendait jamais au Parc sans être accompagné

d’une brillante cavalcade d’amis, de favoris et de courtisans.

A peine le prince entrait-il au petit trot dans la longue et royale allée du Parc, qu’il aperçut à sa droite allant aussi au petit trot... Cette fois il n’eut pas besoin des yeux plus lucides de Malden, à qui il dit immédiatement et avec vivacité : Encore le maréchal-ferrant!

— Oui, le maréchal - ferrant de Drury-Lane , répéta Malden.

— Il est à cheval !

— Oui, à cheval, redit Malden, qui ajouta : le tapissier aussi est à cheval ! le tailleur aussi est à cheval ! le carrossier aussi est à cheval, et Pignatelli aussi, votre marchand de tableaux, est à cheval... car ils sont tous ici — regardez : — tapissier, tailleur, carrossier!...

— Tous au petit trot ! dit le prince.

— Oui, prince, tous au petit trot comme nous.

— Un, deux, trois, cinq, dix, dix-sept, vingt-trois créanciers à cheval ! et au petit trot !

— Il y en a vingt-huit, mon prince, au petit trot.

— Vingt-huit !

Le prince se retourna en ce moment pour voir sa suite; sa suite riait, car sa suite, comme le monde entier, connaissait les immuables créanciers du prince de Galles.

— Eh bien ! Shéridan?...

— Eh bien! mon prince... maintenant je puis le dire, la scène est complète... la scène est faite... elle est admirable ! je la mettrai un jour au théâtre... avec votre permission.

— Voyons, Shéridan, dit le prince, vous qui connaissez l’humanité...

— Toutes les humanités possibles, excepté celle des créanciers, riposta Shéridan.

Vous pensez comme moi...

— Oui, je pense comme vous, prince. D’après la conduite de ces drôles, hier, au théâtre de Drury-Lane, d’où „ l’on n’avait pas le droit de les expulser, et d’après leur , conduite du moment au Parc, d’où l’on n’a pas le droit non plus de les chasser, je pense que vous les aurez longtemps ainsi à vos trousses partout où vous irez, soit à la chasse, car le créancier chasse, soit aux courses, car le créancier fait courir, si on le fait courir à son tour ; je pense...

— Résignons-nous donc, interrompit le prince de Galles, en lançant son cheval au galop, comme pour rompre les créanciers.

Tous les créanciers, à l’instant même, prirent le galop.

Force fut au prince de les supporter h côté de lui et derrière lui pendant toute la promenade au Parc, etd’en- ’ tendre murmurer par les promeneurs émerveillés autant qu’égayés : Voilà le prince et sa garde d’honneur! voilà le prince et ses gardes du corps ! place au prince de Galles et à sa yeomanry !

C’était à périr sous le ridicule.

Harrassé, moqué, irrité, le prince de Galles rencontra pourtant chez lui, sur ses lèvres, ce mot de circonstance pour répondre à son valet, de chambre qui lui dit :

— Son Altesse est aujourd’hui couverte de poussière.

— Non, mon Altesse est couverte de créanciers,

Ajoutons un dernier trait, une dernière scène plutôt à cet événement de la vie de jeunesse du prince de Galles. ' Le- lendemain, ne prévoyant que trop l’ennui que lui réservaient à Londres des créanciers aussi acharnés, il prit le parti d’aller à Brighton, à son pavillon, ce pavillon devenu aussi célèbre que Carlton-House à Londres, et où il

allait une fois par mois méditer sur la fragilité de 1 or et la rapidité de l’argent.

11 arrive à Brighton — que voit-il au bord de la mer? — Ces mêmes créanciers de Drury-LaneetduParc, tous, la ligne à la main, pêchant avec un respect profond, protestant par leur présence de leur invariable attachement envers un prince dont il leur est tout à fait impossible de se séparer!

— Allons I s’écria le prince avec amertume, le sort en est jeté : je me marierai ! oui, je me marierai! — C’est là ce que vous voulez? — Je me marierai ! je me marierai! je me marierai 1 Les échos dp Brighton répétèrent : Je me marierai !

C11AHITKE XXII

— a Son Altesse royale, dit Croly, l’historien impartial du prince de Galles, au chapitre intitulé Mariage du prince , avait souvent déclaré qu'il n’échangerait pas sa liberté pour la plus belle femme du monde, et il avait surtout manifesté son dédain pour ces mariages de princes qui se contractent sans le bon plaisir des deux parties. »

Ce trouble moral s’étendait au delà de l’esprit préoccupé du prince. A la nouvelle de son mariage, tout le monde féminin fut jeté dans la plus profonde confusion.

Toute la fashion fut émue. S’il reste encore quelque influence chez les femmes, on peut dire qu’elle n’est pas le plus faiblement du monde à comparer à celle qu’elles exerçaient il y a cinquante ans. Les journaux du temps représentent les dames les plus haut placées rêvant les plus

hautes alliances, les mères pour les filles, les filles pour elles-mêmes.

Londres voyait briller alors une constellation de femmes supérieures. La duchesse de Devonshire soutenait l’éclat d’un long règne par son élégance et sa rare perfection. La duchesse de Gordon, magnifiquement belle dans sa jeunesse, était devenue un bel esprit depuis que sa beauté avait cessé de ravir les yeux. La duchesse de Rutland, surnommée la rose. d’Angleterre, était, malgré beaucoup de printemps, la plus adorable femme delà cour. The loveliest woman of the english court.

Au bruit du mariage du prince avec une dame plus haute que les plus hautes, il se fit comme une révolution parmi ces belles impératrices.

D’autres rivalités d’un rang inférieur et d’un mérite plus contestable eurent de justes raisons pour s’alarmer. Toutes se liguèrent pour conspirer contre le repos et la dignité de la future princesse de Galles.

Tout semblait contraire, on le voit, à cette union.

Parmi les innombrables rumeurs qui flottaient dans l’atmosphère des cours, celle d’une passion déjà éprouvée par la princesse pour un personnage attaché au service du duc son père se répandit et s’accrédita.

La lettre suivante tombée malheureusement dans le courant de la publicité, fut l’aveu de cette mystérieuse inclination : elle est adressée par Caroline de Brunswick, elle-même, à une dame allemande qui habitait Londres. Voici cette lettre :

* Je vais me marier avec mon cousin le prince de » Galles. Je l’estime pour sa générosité, etd’après ses let- » très, qui toutes attestent un esprit cultivé. Mon oncle » est un excellent homme et je lui suis tendrement atla- » ehée ; mais je sens avec cela que je ne serai jamais

» heureuse. D’ailleurs, je suis à me dire bien souvent :

> Non ! non! je ne puis pas aimer mon futur époux avec » ardeur. On m’a empêchée de posséder l’homme de mon » choix, (f dm debarred from possessing the man ofmy » choice). Mais je me résigne. J’étudie attentivement la » langue anglaise que je sais, mais que je voudrais parler » avec facilité. Je tâcherai de rendre mon mari heureux » et de me le rendre favorable, puisque le sort veut que » je sois princesse de Galles! »

« Que cette lettre soit ou non authentique, dit Croly, il n’est pas moins vrai qu’elle est la peinture vraie de l’esprit de la malheureuse princesse. La perplexité du prince, pour être moins publique, n’était pas moins soupçonnée, et, tout balancé, on peut dire que c’est bien inconsidérément qu’on eût envié les pompes et les honneurs de deux êtres placés en apparence au sommet de la cime dorée de la prospérité... » *

Cependant le bon naturel du prince le ramena bientôt à se soumettre à la nécessité, tout comme l’eût fait un philosophe. Le portrait de la princesse lui ayant été offert, il exprima très-ouvertement le prix qu’il y attachait. Il montra un jour ce portrait à l’un de ses intimes amis en lui demandant : « Qu’en pensez-vous ? » La réponse fut : «t II me donne l’idée d’une très-belle femme. » Après un moment de silence, le prince de Galles reprit : « Lennox et Fitzroy, qui l’ont vue, m’ont assuré Çue la princesse était encore plus belle que son por-trait. »

Les journaux, qui recueillent les faits, et sans eux les faits périraient vile dans l’oubli, donnent de longs détails relatifs au mariage royal, et sont encore pour l’histoire la meilleure autorité à invoquer. Un de ces journaux disait . « La princesse Caroline de Brunswick, à laquelle Son Altesse Royale doit dans peu donner sa main, est âgée de

vingt-cinq ans, et toute sa personne est d’une perfection exquise. La princesse de Galles (nous pouvons lui donner maintenant ce nom) passe pour la meilleure joueuse de harpe parmi les familles royales du continent ; et comme le prince est passionné pour la musique, il est de raison que la plus parfaite harmonie règne toujours entre eux. » • Nous laissons à la muse de l’histoire ce pitoyable calembour que nous ne lui envions pas.

Carlton-House, déjà splendide, fut disposé avec toute la magnificence possible pour la réception du couple royal. Nos lecteurs se feront une idée de la richesse de ce palais, quand ils sauront que le cabinet de toilette de la princesse seulement coûta vingt- cinq mille livres (625,000 francs !).

« La taille de la princesse, dit Croly, était moyenne et d’une remarquable élégance; ses yeux pleins d’intelligence, ses dents blanches et régulières. Sa chevelure, brune et abondante, était arrangée dans un style simple et charmant. Sa manière de s’habiller était également pleine de grâce : il était donc hors de doute qu’à son arrivée à Londres elle deviendrait le modèle et le miroir du goût. »

Le discours du roi à l’ouverture de la session (1795) porta enfin, à la connaissance des chambres le mariage du prince.

<t J’ai le plus grand plaisir, dit Sa Majesté à vous an- » noncer l’heureux événement de la conclusion du ma- » riage de mon fils, le prince de Galles, avec la princesse o Caroline, fille du duc de Brunswick. Les preuves con- » stantes de votre affection pour ma personne et ma fait mille me donnent la persuasion que vous prendrez part b aux sentiments que j’éprouve, dans une occasion si b chère à mon bonheur dynastique, et que vous me donnerez les moyens d’établir l’héritier de la couronne de

» ce royaume d’une manière digne de sa naissance et de » son rang. »

En attendant la réponse du parlement, rendons-nous à la cour de Brunswick où la joie de ce mariage n’était pas partagée au même degré par la future, jeune princesse à l’âme franche, au Gœur indépendant, à l’imagination romanesque, n’ayant pas attendu l’heure indiquée sur le froid cadran de la politique pour aimer et pour s’entendre dire qu’on l’aimait.

A la cour de ses aïeux, comme à celle de son père, il y avait toujours eu des officiers de la maison d’Angleterre,' la maison de Brunswick et celle d’Angleterre s’épousant trois ou quatre fois au moins par siècle. Ces officiers allaient d’une cour à l’autre comme des courriers d’amitié : on les employait à des services d’affection. A l’époque où la princesse Caroline de Brunswick fut demandée en mariage par le prince de Galles, on remarquait à la cour des Wolfenbüttel un jeune officier irlandais, appelé tout simplement le capitaine Manby. Il était lh comme vingt autres capitaines de son pays, si spirituel et si pauvre. Mais la fortune d’un Irlandais, c’est sa bonne humeur, son insouciance et son éternelle jeunesse de cœur. Cette insouciance, cette bonne humeur, relevées par un beau visage, quelque poésie, un peu d’audace et beaucoup de bonheur, attirèrent l’attention de la princesse. L’histoire n’en dit guère plus long au sujet des amours du capitaine Manby et de la princesse Caroline avant le mariage du prince de Galles : elle en dit un peu plus ensuite, elle en dit beaucoup trop peut-être.

Quoi qu’il en soit, la veille solennelle du jour où la princesse Caroline devait., en présence de toute la cour de son père, dire oui à son père et oui à la cour : oui je consens à aller à Londres, oui je consens à épouser le •

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prince de Galles, crac ! tout à coup la princesse disparut. Elle disparut au point du jour comme disparut Juliette, comme disparaissent les jeunes filles qui ne sont pas princesses, mais qui ont les yeux près du cœur, les pieds près d’une belle campagne ouverte à la fuite. L’alouette chantera éternellement ! et la race des Manby et des Roméo est éternelle aussi sous les balcons. Faitesen votre deuil, pères bourgeois, pères ducaux, pères couronnés !

On ne vit pas non plus ce jour-là à la parade le capitaine Manby. On ne les chercha pas tous les deux; ou dit cependant qu’ils étaient ensemble, lui, le jeune capitaine irlandais, au front blanc, elle, la fraîche Allemande, aux bras roses. Se dirent-ils avec cette blonde naïveté de vingt ans : Que nous importe l’opinion ! Courons le monde, allons par delà les bois, par delà les mers, par delà les prés, par delà les contrées, et puis reposonsnous sur nos cœurs? N’est-il pas à craindre qu’ils se soient reposés sur leurs cœurs avant ce long voyage ?

Ah ! l’on fut bien inquiet à la cour de Brunswick, ce jour-là sans qu’on osât se l’avouer, car les ambassadeurs de la cour d’Angleterre, les demoiselles, les dames d’honneur de la cour de Saint-James étaient arrivés à Brunswick. On inventa mille raisons, mille prétextes, pour expliquer l’absence de la princesse Caroline. Une indisposition... elle gardait la chambre... elle était en méditation... en prière...

Ailleurs on sonnait la trompe dans les ravins, on remuait la forêt, on battait les taillis, on dirigeait en tous sens des courriers en bottes longues pour rencontrer, pour ramener la princcsse'à la cour.

On était au printemps. Il y avait déjà de l’herbe sur . les petits chemins, des feuilles aux branches, des abris

pour les oiseaux bleus et pour les amants. Petits chemins, feuilles, abris, oiseaux bleus, avez-vous vu nos amants ? Le capitaine Manby, que dit-il? La princesse Caroline, que fait-elle? mais est-elle encore princesse? n’est-elle pas déjà bergère? Fragilité des dynasties! Mais, capitaine! arrêtez! mon brave capitaine, arrêtez donc! — la monarchie anglaise attend un héritier... elle n’attend rien de vous... Oh ! n’emportez pas notre princesse.

Ah ! l’on était bien inquiet à la cour de Brunswick. Mais le soir aussi comme on fut gai ! La princesse 'était retrouvée. Oii, par qui, comment avait-elle été retrouvée? On ne l’a jamais su, peut-être ne le saura-t-on jamais.

Enfin elle était retrouvée.

On se hâta : on mit des dentelles sur la princesse, on lui mit des diamants, ces diamants gros, jaunes, stupides, mais sans prix, qui servent à toutes les fiancées des rois ; on essuya ses beaux yeux fatigués, car peut-être tout ceci n’était qu’un rêve et n’avait-elle vu qu’en dormant le beau capitaine Manby, le joli printemps, les oiseaux bleus.

Ensuite son père la prit par la main et la conduisit à une des dames d’honneur de la cour d’Angleterre, à la première de toutes, la première en dignité comme en souveraineté de distinction et de beauté.

« Les deux jeunes femmes, dit Crolv, se regardèrent cinq minutes sans pouvoir se faire un salut, sans pouvoir échanger un seul mot, la main dans la main, pâleur contre pâleur. »

La femme qui fascina à première vue d’une si étrange et si triste façon la jeune princesse, on l’a déjà nommée, c’était la comtesse de Jersey, une des maîtresses du prince de (Vallès.

Enfin la princesse Caroline de Brunswick, dominant sa suffocation, se retourna mélancoliquement vers la duchesse sa mère, et lui dit avec autant de douleur que d’imprudence, car la comtesse pouvait savoir l’allemand :

Ich bin verloren ! — « Je suis perdue! »

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« Enfin, dit Croly, qui devient maintenant l’historien de la princesse au même titre que celui du prince de Galles, enfin la princesse quitta Brunswick, suivie d’une escorte et des principaux personnages de la cour. Ceux qui veulent lire l’avenir dans les présages n’eurent pas lieu d’y voir pendant ce voyage des signes de joie. Peu de jours après son départ, la princesse fut obligée de s’arrêter à cause d’une indisposition de sa mère, la duchesse de Brunswick, qui avait voulu l'accompagner jusqu’au port où elle s’embarquerait pour l’Angleterre : c’était Helvoetsluys; mais avant qu’elle ne fût arrivée à Osnabrück, il fallut changer cet itinéraire, la flotte anglaise ayant quitté les côtes de la Hollande. Elle n’avait d’autre parti à prendre que de rester dans le Hanovre. Enfin l’escadre sè rendit à Cuxhaven où la princesse s’embarqua après avoir passé

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