CHAPITRE XXIV
11 est d’usage, dans l’histoire des passions que l’écrivain juge dignes d’ètre retracées, que la plume s’arrête avec respect devant le seuil nuptial, et se repose jusqu’au lendemain. Celte chaste station est comprise par les intelligences littéraires les moins délicates. Le secret de tout dire dans cette circonstance particulière ne serait pas celui d’ennuyer, mais celui de froisser, de déplaire et de faire rougir le front sévère du lecteur.
Mous sommes pourtant forcé de tout dire, sous la réserve difficile et parfaitement acceptée de n’aller que jusqu’où les nécessités du récit le commanderont. Il ne s’agit point ici, qu’on y songe, de la petite pudeur du roman, qu’on satisfait avec des points : il s’agit de bien montrer, de faire toucher au doigt, les premiers fils d’une trame sur laquelle vont courir en traits de feu des faits et des personnages éblouissants de curiosité, d’audace et de cynisme. Sans ces préparations, l’obscurité étoufferait les
tableaux qui vont se succéder, l’intérêt disparaîtrait dans une lacune sans fond. Au reste, un écrivain qui s’écoute peut dire ce qu’ont osé dire en plein tribunal, en plein univers, des avocats- célèbres, des pairs illustres, et qu’a fait dire ou laissé dire lui-même un roi d’Angleterre.
Peu à peu le cortège d’honneur du prince et de la princesse se retira, et il ne resta à Carlton-House que les personnages choisis pour présider au coucher des nouveaux mariés. Ceux-là même s’écoulèrent quand leurs fonctions réglées par l’étiquette furent épuisées. Le prince fut laissé seul ; la princesse Caroline, — qui se serait volontiers privée de l’assistance, — fut obligée de garder auprès d’elle jusqu’au moment suprême la comtesse de Jersey.
La princesse Caroline venait de quitter, il y avait à peine trois mois, une cour paternelle, une maison patriarcale, où le bonheur, le calme, la tendresse, le plaisir de l’étude, remplissaient ses journées. Que rencontrait-elle à la cour de Saint-James comme compensation à ces félicités douces et régulières? La folie d’un vieux roi, la froideur d’une reine mère contrariée de n’avoir pas choisi une autre bru, le plus hardi libertinage dans son mari, la haine dans tous les mouvements et toutes les paroles d’une lady Jersey, l’intrigue, l’hypocrisie, la malveillance partout; partout, parce que la reine mère avait ses créatures qui pensaient comme elle; lady Jersey, ses courtisans, ses adorateurs, ses amants, qui répandaient son envie au loin et la semaient à toutes les profondeurs.
Les pleurs que répandait la princesse ne ruisselaient donc pas sans cause à travers ses riches dentelles, ses nceuds de perles, ses torsades de diamants et les splendeurs indescriptibles de sa robe.
Mais robe, denlelles, diamants, perles, se détachent déjà sous les doigts frémissants de la comtesse de Jersey. Celte
douleur lui ravit l’âme; c’est la source qui s’ouvre ; elle ne tarira jamais ! La comtesse s’y baigne, s’y plonge, s’y rajeunit. Elle souffre pourtant dans cette extase haineuse ; elle souffre de préparer de sa main jalouse cette royauté qu’elle écrasera, mais qu’elle n’a pas pu empêcher. Elle la tuera, mais elle existe, elle est là ; elle la regarde, elle la défie avec des armes aussi bien trempées que les siennes, avec la beauté, la jeunesse, la grâce, l’intelligence et la fierté du sang. Vingt rameaux de bougies portées par des branches d’or éclairent somptueusement cette scène si chatoyante pour le pinceau du peintre, si instructive et si désolée pour le moraliste qui passe sur ces splendeurs factices et va droit au cœur, cette caverne sombre.
— Pourquoi ces larmes une pareille nuit? dit lady Jersey en arrachant un épi d’or courbé sur le front rêveur de la princesse.
— Je ne sais... balbutia Caroline, je ne sais...
— C’est que vous ne savez pas votre bonheur.
— Mon bonheur ! — commence-t-il ? finit-il ?
— Il commence, madame. Comment en douter ?
— C’est qu’il ne dépend plus de moi; et j’ignore...
— 11 dépend de l’homme le plus noble, le plus tendre, le plus gracieux...
— Dites-moi qu’il est bon.
— Je croyais n’avoir pas besoin de vous le dire, reprit la comtesse de Jersey. S’il faut vous en convaincre, cependant...
— Je vous crois, madame.
— Non, je veux vous convaincre de sa bonté pour vous, ajouta lady Jersey en dénouant la ceinture moirée d’or de la princesse Caroline. Vous n’auriez pas vécu à la cour, si vous ignoriez que nos jeunes princes ont l’habitude d’écouter les premiers caprices de leur cœur avant de contracter une
alliance sérieuse, définitive. C’estun tribut qu’il faut payer.
La princesse porta la main à son front.
— Oh ! c’est bien excusable... continua lady Jersey '• leur jeunesse, celle des courtisans qu’on leur donne pour compagnons, les séductions irrésistibles de mille femmes qui volent autour de leurs désirs... vous savez...
— Oui, je sais... murmura la princesse, je sais...
— Alors, vous savez aussi que le prince de Galles, aujourd’hui votre auguste époux.. Est-ce que la chaleur répandue par ces bougies vous incommoderait?
— Non, madame, non.
— Faut-il en éteindre quelques-unes ?
— Je vous en prie... laissez !
— Alors, disais-je, vous savez que le prince de Galles a eu... mais vous allez rire.
La princesse était loin d’être disposée à rire.
— Le prince de Galles, à seize ans, ressentit une passion,, mais une passion folle pour la nièce de son professeur de grec. Oh! ce n’était rien ! cependant la nièce... On fut forcé de faire partir cette petite imprudente pour le continent. Le prince vous dira lui-même...
— Je ne crois pas, interrompit la princesse en tournant la tête avec tristesse.
Après tout, cette frivolité, continua lady Jersey en ouvrant le fermoir du collier de perles arrêté autour du cou deCaroline, après tout, cette bagatelle n’est rien auprès • de la tendre affection qu’il éprouva à Gibraltar, dans sa ' première expédition navale, pour une ardente Espagnole dont la mari était d’une jalousie... mais d’une jalousie... d’une jalousie espagnole enfin *.
1 Cette histoire est peu vraisemblable. D’abord le prince est-il
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— Continuez, dit Caroline, avec un sourire irisé de larmes. Cette histoire m’intéresse beaucoup.
— Hile est à peu près finie, répliqua lady Jersey : un jour que le mari, nommé, je crois, don Pacheco, trouva chez lui le prince — il a toujours été d’une imprudence!... — en train de faire la cour à sa femme, il osa tirer un poignard... Le prince tira son-épée... ils sortirent. Ils se battirent au pistolet, lé soir même, sur les glacis. Le mari fut blessé... la femme pendant le combat, s’était réfugiée à bord du vaisseau du prince. On a bien assuré qu’elle l’accompagna jusqu'à la Jamaïque... Je ne le crois pas pourtant. Demandez-le-lui un jour... Décidément, l’air de cet appartement vous incommode. Ah ! je devine! ce sont lesfieurs qu’on a placées avecprofusion dans ce boudoir... je vais les enlever.
— Ces fleurs ne m’incommodent pas, répliqua la princesse. J’aime beaucoup les fleurs et les histoires espagnoles.
— La troisième intrigue du prince...
— Donnez-moi, s’il vous plaît, mes pantoufles, interrompit sèchement la princesse.
Lady Jersey fut frappée au cœur. Son visage, pourtant, n’exprima rien. Cet endroit est invulnérable à la cour. Sa fierté seule saigna.
— Son Altesse a demandé ses pantoufles ?
— Oui, madame la comtesse.
En apportant les pantoufles, lady Jersey continua à dire:
— Eh bien ! madame, la preuve convaincante que le
jamais sorti de l'Angleterre pour faire un voyage sur mer? En avaitil le droit sans l’autorisation des chambres? Cependant lady Jersey cita cette histoire; peut-être ne s’en servit-elle que pour faire naître de la jalousie dans le cœur de la princesse Caroline. *
prince vous aime, vous adore, qu’il est aussi bon que vous le souhaitez, c'est que non-seulement il a brûlé les cheveux blonds ou noirs, les .portraits grands ou petits, les fleurs, les souvenirs <îb ses premières et fort innocentes amours, mais encore il a perdu, j’en suis sûre, toute mémoire des passions plus vives et plus récentes qui l’occupaient avant d’engager irrévocablement son avenir par son auguste mariage avec vous. .
— En vérité ! c’est bien delà bonté, dit la princesse en se plaçant devant la glace de la cheminée pour permettre à lady Jersey de la délacer. Le sacrifice me touche.
— Vous méritez tous les sacrifices, madame, car qu’estce auprès de vous qu’une lady Feltham? belle à la vérité, mais vieille déjà; trente-quatre ans! — Qu’est-ce qu’une ladyRundell? une brune fort piquante, fort spirituelle, mais aussi fort méchante ! — Qu’est-ce auprès de vous qu’une lady Barker? Une blondeadmirable, chantantcomme un ange, parfaite, si elle n’était boiteuse. Grâce au ciel, vous n’ètes pas boiteuse. Qu’est-ce encore qu’une lady Durham ?...
— Mon bonnet de nuit, madame, je vous prie.
— Quand j’aurai fini de vous délacer, si Votre Altesse le veut bien.
— Tout de suite, je vous prie, madame.
11 n’est pas d’usage, à la cour d’Angleterre... — Il est d’usage, à la cour d’Allemagne, de mettre son bonnet de nuit avant de se faire délacer.
— Je me permertrai de faire observer à Votre Altesse que nous ne sommes pas en Allemagne.
La princesse de Galles se tut; la désobéissance était accomplie. Quelques larmes tombèrent encore en longs sillons de ses yeux sur sa poitrine nue, cette poitrine sur laquelle lady Jersey aurait voulu pouvoir verser à Ilots la cire brû-
lante de toutes les bougies qui illuminaient le boudoir.
— Voilà un nœud bien rebelle, s’écria lady Jersey en reprenant tranquillement ses fonctions de dame d’honneur. Je ne puis parvenir...
— Eh bien! moi, j’y parviendrai.
Lady Jersey et la princesse poussèrent en môme temps un cri de surprise.
La porte du boudoir s’était ouverte, le prince de Galles était entré.
— Vous!
— Moi-même, comtesse.
— Mais...
— Mais quoi?
— L’usage!... le monde!... ma présence!...
— L’usage est d’aimer sa femme; le monde, c’est ma femme; votre présence... si elle est blessée, retirezvous...
— Mais qui achèvera de déshabiller Son Altesse ?
— Moi.
— La plaisanterie...
— C’est moi qui achèverai de déshabiller ma femme, continua le prince en couvrant de baisers rapides le front et les belles mains de Caroline.
Le sang s’était brusquement retiré des lèvres et des * joues de lady Jersey; ses mains étaient froides, elles imprimaient le frisson à toutes les parties dévoilées sur lesquelles elle les posait en essayant encore de résister à l’impatience du prince, qui riait de si bonne grâce que rien ne semblait plus naturel que son action.
— Pourtant, dit la comtesse de Jersey, c’est moi seule qui ai ici la charge...
— Je la prends, je l’achète, votre charge, riposta le prince qui avait fini par éloigner lady Jersey et par lui
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prendre réellement sa place de femme de chambre. Il délaçait la princesse.
Furieuse, mais contenue, lady Jersey se résigna à n’étre plus qu’une aide et à enlever les dernières épingles de la princesse. Dans ce travail. secondaire elle en retira une si maladroitement ou si méchamment, qu’elle blessa le prince à la main. Le sang coula aussitôt.
— Mais, comtesse ! s’écria le pfince avec vivacité, vous êtes d’une pétulance !...
— Oh ! pardon ! pardon !
— Vous m’avez profondément déchiré la main.
— Donnez-moi cette main, dit Caroline.
Portant à ses lèvres l'égratignure faite au prince par lady Jersey, elle en attira le sang, tandis que le prince la regardait faire avec une joie charmante, avec le contentement de l’époux enivré de la première bienveillance de l’épouse.
Ce tableau acheva de démoraliser l’esprit et de confondre la raison de l’altière comtesse ; il renversa la maitresse aux pieds de l’épouse.
— Son Altesse n’a plus besoin de mes services ? demanda lady Jersey en éteignant une larme de feu au coin de sa paupière indignée.
— Non, chère comtesse, répondit, pour la princesse, le prince de Galles lui-même.
— Je puis donc me retirer?
— Quand il vous plaira, comtesse, quand il vous plaira.
Continuant ce langage d’abaissement où elle se plaisait, lady Jersey, en se dirigeant vers la porte du boudoir, dit encore :
— Si, dans la nuit, Son Altesse a encore besoin de mes services, elle sonnera.
Le prince riait tout bas de cette rage en finissant de délacer sa femme.
La porte du boudoir allait se refermer derrière lady Jersey, la comtesse outragée ajouta comme adieu, et l’adieu fut terrible :
— Le cordon de la sonnette est a droite dans l’alcôve.
Elle disparut.
— Monsieur ! dit presque immédiatement la princesse d’un accent qui changea tout à coup l’empressement du prince en une surprise attentive. Il y avait de la prière et de l’irrésolution dans ce cri parti de l’àme et comme échappé à un long effort.
— Je crois, dit le prince avec sa plus douce voix après quelques minutes d’attente accordées au désir qu’avait paru manifester Caroline de se faire écouter; je crois, répéta-t-il, voyant que sa femme ne profitait pas de cet instant de trêve pour parler, que la nuit est assez avancée pour que nous quittions ce boudoir. Il la prit affectueusement parla main...
— Monsieur!... redit Caroline, je me suis promis devant Dieu de vous dire...
— 11 est bien tard, madame, l’interrompit le prince, qui avait trop vu dans sa vie aventureuse des scènes de timidité feinte et des résistances de comédie, pour ne pas comprendre les derniers scrupules qu’on lui opposait.
— Oui, je me suis promis devant Dieu de vous dire...
— Demain, ma chère amie, demain nous causerons tout à notre aise.
— Non ! s'écria Caroline.
Le prince avait légèrement poussé du pied la porte qui séparait le boudoir de la chambre à coucher, dont les lampes adoucies envoyèrent aussitôt leurs mystérieux rayons, et il voulut entraîner la jeune mariée.
Caroline glissa de ses bras et tomba à genoux sur le tapis.
— Charmant! charmant! pensa le prince, que cette frayeur intéressait beaucoup. Cependant, dit-il sans sortir du cercle de la plus parfaite et de la plus patiente attention, cependant vous ne passerez pas la nuit sur ce tapis.
Après une nouvelle attente, mais cette fois moins longue que la première, il plia aussi les genoux sur le tapis, et il dit, en plaçant la tête de sa femme sur son cœur :
— Voulez-vous que je m’en aille, Caroline?
— Non, répondit tout .bas Caroline, non!
— Voulez-vous que je reste toute la nuit dans ce boudoir ? enfermez-vous dans votre chambre ; je vais vous donner la clef...
Caroline retint le prince par le bras.
— Me retenir, reprit le prince en cherchant à soulever sa femme, c’est me deviner, c’est me comprendre.
Debout, brisée, voilée d’un rideau de larmes, Caroline murmura :
— De l’amitié... de l’amitié!...
— Oh ! si vous voulez dire par ces mots que vous n’avez pas un très-grand amour pour moi, s’écria le prince, dites-le sans effroi... sans épouvante... Eh! mon Dieu! pourquoi auriez-vous de l’amour pour moi? Vous ne me connaissez pas, ou si vous me connaissez, je n’en vaux guère mieux h vos yeux... De mon côté, je ne vous connais que depuis trois jours... Franchement, nous n’avons tort ni l’ un ni l’autre de ne pas nous aimer éperdument. Ah ! continua-t-il, voilà le sort des rois, des reines, des princes, des princesses... amitiés impossibles... amours plus impossibles encore... Nous n’avons en propre que le droit de mal faire et d’être malheureux... de rendre les autres malheureux souvent... Pourtant, dit-il en passant ses doigts dans la riche et molle chevelure de sa femme,
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qui avait perdu son bonnet de nuit dans cette lutte où elle avait pour ainsi dire combattu seule, pourtant il ne faut pas désespérer de nous-mêmes. Nous valons mieux peutêtre que notre indifférence. Pour moi, je crois que je n’aurai pas de grands efforts à faire pour adorer cette jeune et charmante tête que j’ai bien décoiffée... oh ! bien décoiffée... Mais je vais réparer... Il y a des épingles, des rubans sur cette cheminée...
Caroline se trouvait, sans s’en être aperçue dans la chambre nuptiale.
Le prince souffla sur toutes les bougies. 11 ne resta qu’une seule lampe sur la console.
On n’entendit plus que le pétillement mélancolique du feu dans la cheminée et le bruit monotone et cadencé du balancier de la pendule.
Les aiguilles marquaient deux heures moins cinq minutes.
Deux heures sonnent; le prince se jette brusquement en bas du lit, court au guéridon sur lequel se trouvaient des verres et plusieurs flacons de liqueur. Il se verse un verre de rhum, le boit d’un trait, recommence trois fois à boire, et en lançant au plafond le quatrième verre de rhum, il s’écrie : « Je laisse à d’autres princes de ma famille et à leurs femmes, le soin de donner des héritiers égitimesà la couronne d’Angleterre. »