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CHAPITRE XXV

La décoration change, ce n’est plus le boudoir ni la chambre à coucher, c’est le riche et vaste .salon de réception de Carlton-House. La famille du prince, moins le roi, que la maladie encore plus que l’étiquette, retient à Windsor, la reine, les amis, les favoris du prince, la grande aristocratie de Londres, représentée par ses plus hauts dignitaires, par les plus hères et les plus belles ladies, peuplent ce radieux salon que traverse de temps en temps, comme une comète éblouissante, la comtesse de Jersey, laissant traîner derrière elle la queue de sa robe de velours blanc.

On attend les jeunes mariés.

Les jeunes mariés vont descendre.

Chacun arrange sa phrase, calcule son compliment, pétrit son sourire.

Lady Jersey a le regard tourné vêrs la porte du fond.

La porte du fond s’ouvre.

Le prince de Galles, tenant par la main la princesse, paraît, et le murmure d’une joie contenue par le respect les accueille et les encense à leur entrée. Le prince est souriant, la princesse est enchantée : le prince balbutie des remercîments à toutes ces dames; la princesse, avec cette prononciation allemande qu’on trouvait piquante alors, qu’on allait trouver bientôt abominable, répond aux félicitations de tous ces lords, rangés en double et triple baie; le prince n’a jamais été plus heureux, son regard étincelle, son front rayonne; la princesse n’éprouve pas un contentement moins visible; elle est parée de toutes les allégresses à demi voilées de l’épouse au bras de son époux de la veille et de son compagnon pour toujours.

Ce tableau de bonheur émut la reine elle-même, elle qui jusque-là s’était montrée très-froide et très-réservée avec sa belle-fille. Comme toutes les mères, elle se laissa aller au courant de la clémence et de la tendresse. Son fils était heureux; elle faisait remonter avec raison ce contentement, dont çlle prenait la plus belle part, à Caroline de Brunswick, qu’elle se réjouissait d’appeler et d’entendre appeler sa fille. La voix du sang l’emportait sur les clameurs de l’intrigue; la reine et ses jalousies, et ses défiances et ses mauvaises inspirations, disparaissaient devant la majesté et l’autorité de la mère satisfaite.

Quant à lady Jersey, elle avait mis son masque impénétrable. Jamais son front n’avait paru plus reposé, jamais sa bouche n’avait eu de plus heureux sourires. Elle était partout, et partout elle répandait l’éloge de la jeune princesse. « Qu’elle charmante mariée! disait-elle. Notre célèbre Lawrence aura-t-il assez de distinction, de grâce, de finesse, de suavité, pour reproduire ce beau visage qui

éclipse tous les visages? C’est l’étoile de- la cour d’Angleterre; devant son étincelante lueur, les planètes de la nuit et les astres du jour disparaissent. »

Lady Jersey avait donc oublié le boudoir, la scène de la veille, les pantoufles, le bonnet de nuit, sa retraite si peu flatteuse? — Lady Jersey n’avait rien' oublié.

Cachée derrière le mensonge de son visage et l’imposture de ses paroles, elle épiait les secrets de la grande comédie qui se jouait autour d’elle. Elle ne fut pas dupe un seul instant de cette félicité universelle. Elle voulait être convaincue avant de 1Æ partager ou plutôt avant d’y croire. Elle attendit.

L’attente, il est vrai, fut douloureuse; elle subit des minutes qui furent des siècles de torture et d’angoisse. Sans doute le prince n’était pas sincère dans sa tendresse et son affection pour sa femme, mais rien ne venait encore démentir les témoignages publics qu’il en donnait. C’est qu’elle était perdue, perdue pour toujours, si la princesse était réellement aimée ; la femme qui règne la nuit règne toujours. La véritable souveraine est celle-là. Que n’aurait pas dit d’elle la princesse à son auguste et confiant époux ?

Les méchants se jugent bien. Us ne se condamnent pas, mais ils se connaissent.

Lady Jersey remarqua avec sa finesse de serpent, — et elle seule en un pareil moment pouvait faire cette .subtile remarque, — que chaque fois que le prince venait s’asseoir auprès de sa femme, il évitait soigneusement de frôler avec les pans de son habit la robe de la princesse. 11 traçait, dans cette attitude de contrainte, qui échappait à tous les regards, excepté à ceux de lady Jersey, une ligne de séparation que, de son côté, Caroline de Brunswick apportait la plus rigide attention à respecter. Ce premier signe prit une valeur plus grande dans l’esprit infernal de la comtesse quand elle crut remarquer encore

que chaque fois que la princesse de Galles allait d’un côté du salon, le prince se portait de l’autre côté.

Le démon seul et lady Jersey pouvaient apercevoir ces nuances au milieu de tant de mouvements divers produits dans un salon, et en extraire une conclusion, un sens quelconque, d’autantplus qu’une minute après, le prince et la princesse se souriaient de tous leurs sourires et s’adressaient par-dessus la foule des paroles adorables.

Penchée sur son autopsie, lady Jersey poursuivait sa dissection sans cesser d’être à son devoir de danie d’honneur de la jeune mariée. Elle allait prendre ses ordres, elle prévenait ses désirs, lui demandait un avis. Des fleurs ayant été offertes à la princesse par le duc deRichemond, des fleurs rares et miraculeusement belles pour la saison, elle les accepta et courut aussitôt les faire admirer à son mari.

Elle semblait l’inviter à en prendre une pour la placer à sa boutonnière. Tel était du moins le sens que lady Jersey prêtait de loin à la conversation des jeunes époux retirés dans un coin du salon au moment où l’on servait le thé.

En effet, le prince prit un bouton d’or dans le bouquet de la princesse, et le fixa à la jointure de son gilet. Cette petite scène frappa tout le monde et plut aux courtisans, qui en demandent infiniment moins pour être sûrs de voir régner une éternelle paix dans le royaume conjugal, qui est pour eux tout le royaume.

Cette petite scène en devint immédiatement une trèsgrande pour lady Jersey.

Elle suivait le prince avec un acharnement d’attention qui ne se démentait pas une seconde, et elle remarqua que le prince venait de changer de gants. La nuance blanche de ceux qu’il portait était plus claire que la nuance de ceux qu’il avait quittés, et quittés après avoir touché à la main de la princesse en acceptant le bouton d’or.

Dès ce moment, la révélation fut complète dans la pen-

sée de la comtesse ; l’éloignement dû prince pour sa femme se trahissait dans chacun de ces symptômes imperceptibles pour la foule, visibles, clairs pour elle, lady Jersey !

Son cœur se glonfla de joie, ses joues se colorèrent. La fête, le gala de cour prit tout à coup à ses yeux un autre caractère; elle quittait pour ainsi dire, le deuil, et reprenait. ses habits des jours heureux, dès premiers jours de l’adolescence du prince, les beaux jours de Windsor!

Un autre signe lui indiqua avec une évidence plus profonde encore l'antipathie du prince pour sa femme, antipathie qu’elle ne s’expliquait pas avec netteté, mais dont elle était presque sûre maintenant.

Le caractère de son intimité avec le prince de Galles ne fut jamais bien difficile à définir.

Elle était sa maltresse comme tant d’autres femmes étaient aussi ses maltresses. Elle était sa maîtresse à la , cour comme une autre était sa maîtresse à la ville, une autre sa maîtresse à la campagne, une autre sa maîtresse au théâtre ; mais cette différence gardée, que les autres maîtresses étaient renouvelées chaque saison et presque chaque mois, tandis qu’elle, par un art particulier à certaines femmes, et c’était là le sien au plus haut degré, savait toujours le faire revenir aux heures de déchéance et d’interrègne.

Il y a dans l’âme corrompue de quelques hommes, des hommes blasés surtout, des caprices éternels auxquels ils sont voués malgré leur changement d’âge et de fortune. Ils y reviennent fatalement comme à une patrie, quoique la patrie ne soit pas toujours ce qu’il y a de mieux : c’est la patrie de leur cœur, c'est surtout celle de leurs habitudes. Ils vont aimer ailleurs, ils voyagent, ils courent le monde du sentiment et du plaisir; mais à toutes les haltes ils jettent un regard vers le point de départ. Lady Jersey

était, pour le prince de Galles, la maîtresse de toutes les haltes et de toutes les vacances, la maîtresse du retour.

Ce rôle, qui n’est pas beau dans la vie ordinaire, qui n’est pas sans exemple dans le monde de la cour, pouvait pourtant être retiré à lady Jersey par un prince aussi léger que son amant.

Il était revenu plusieurs- fois, c’est vrai; mais qui prouvait à la comtesse qu’il reviendrait encore?

Lady Jersey se livrait à ces réflexions mêlées de joie et de tristesse, quand la reine lui fit signe du fond du salon qu’elle désirait lui parler.

Lady Jersey s’approcha du fauteuil de la reine.

— Eh bien ! chère comtesse, lui dit la reine, que ditesvous de ma bru ?

— Tout le bien que vous en pensez, Majesté.

— C’est un ange.

— Oui, Majesté, un ange de beauté, de candeur et de modestie.

— Quelle grâce !

— Parfaite, Majesté.

— Comme elle aime mon fils !

— Et comme votre fils l’aime !

— N’est-ce pas ?

— Oh! oui, Majesté.

— Avouez, chère comtesse, que nos préventions étaient injustes.

— Du moment où Votre Majesté le pense...

— Ne le penseriez-vous pas comme moi ?

— Pardon ! Majesté.

— Je la croyais fière, elle est simple; je la croyais ambitieuse, elle est bonne. Quoique je ne m’abuse pas sur le caractère de mon fils, je crois qu’il deviendra meilleur avec une pareille femme. Je me plais à croire qu’il trou-

vera chez elle ces qualités de cœur qui remplacent si avantageusement tous les vices brillants des maîtresses.

Lady Jersey crut deviner la pensée de la reine. Elle ne l’interrompit pas.

La reine continua :

— Il me semble comtesse, avoir entendu dire que vous aviez le projet d’alier passer quelques mois en Portugal.

— Moi, Majesté ?

— Pour votre santé.

— Qui vous a dit?...

— On le dit à la cour. On prétend que votre voyage en Allemagne vous a beaucoup fatiguée...

— Ah! se dit lady Jersey, je comprends sa pensée... cile veut m’éloigner de la cour. — Je certifie à Votre Majesté, dit-elle tout haut, que ce voyage ne m’a pas du tout rendue malade.

— Votre zèle pour notre service vous fait dire cela, continua la reine ; mais, croyez-moi, comtesse, vous avez besoin de changer d’air. Quand aurons-nous le regret de vous perdre?

— Allons! c’est l’exil, se dit la comtesse; l’exil !*— Quand Voire Majesté voudra me le dire, me l’ordonner.

— Demain, comtesse.

— Demain, Majesté.

— C’est à Lisbonne que vous vous proposez d’aller, comtesse?

— A Lisbonne, Majesté.

— Je vous donnerai des lettres pour mon frère de Portugal.

— Je remercie bien tendrement Votre Majesté.

— Nous devons bien davantage à vos bons et loyaux services.

— Votre Majesté n’a plus rien à me dire?

— Rien.

La comtesse se leva pour se retirer. Le prince de Galles, qui l’épiait, vint sans affectation vers elle et lui dit tout bas :

— Que vous a dit ma mère?

— Elle m’exile. Voilà ce qu’elle m’a dit.

— Où vous exile-t-elle?

— En Portugal.

— Est-ce parce que vous aimez les oranges?

— Non, parce qu’elle me déteste. Elle n’a plus besoin de moi.

— Vous n’irez pas en Portugal.

— Mais...

— 1 Vous irez à Brighton...

— A Brighton !

— Oui...

— Mais quand?... à > mon retour de Portugal, sans doute ?

— A l’instant... vous vous installerez dans mon pavillon.

— Seule ?

— Vous m’y attendrez.

— Mais votre femme?

— Je n’ai plus de femme.

— Plus de femme 1

— Oui... depuis que je suis marié. Fuyez, on nous écoute.

Le reste de la cérémonie se passa comme le commencement — dans l’ordre le plus magnifique et l’hypocrisie la plus adorable.

Le soir venu, le prince de Galles reconduisit la princesse jusqu’à la porte de la chambre nuptiale, et là, saluant jusqu’à terre, il lui dit du ton le plus courtois du monde et

en bon français : « Madame, j’ai l’honneur de vous souhaiter une bonne nuit. » •

Une demi-heure après, le prince de Galles se jetait dans une chaise de poste que quatre de ces chevaux, comme l’Angleterre seule en possède, entraînèrent vers Brighton, ville merveilleuse qui n'existait pour ainsi dire pas avant lui, et où il reste de lui un pavillon plus oriental que tous les palais orientaux de Grenade et de Cordoue, et surtout de l’Orient où il n’y a pas un seul palais.

Le lendemain avant le jour, la même chaise de poste ramenait le prince de Galles à Carlton-House avec le même mystère.

Pendant deux mois il en fut ainsi. C’est de cette manière qu’il était le mari de Caroline de Brunswick, pour laquelle du reste, il montrait toujours en public le plus vif attachement et en particulier la plus profonde politesse.

Lady Jersey avait beaucoup espéré, au gala de la cour, après les paroles échangées entre elle et le prince de Galles, et surtout après le conseil qu’il lui avait donné de se soustraire à l’exil de Portugal en allant se cacher au pavillon de Brighton. Elle passa tout à coup de la mort à la vie ; elle ressuscita. Non qu’elle eût tout laissé faire à la destinée dans ce qui arrivait, mais la part qui lui revenait dans l’événement était encore un mystère. Elle ignorait même s’il y avait eu événement, quoiqu’il lui fût fort difficile de rejeter sur un simple caprice du prince sa conduite avec sa femme, sa conduite envers elle, lady Jersey.

Enfin elle arriva au pavillon de Brighton, où elle s’installa. Elle n’osait guère compter voir le prince que dans deux ou trois semaines, que lorsqu’il pourrait sans inconvenance s’éloigner de Londres et de la cour. Quelle ne

fut pas la surprise de la comtesse lorsqu’on vint l’éveiller au milieu de la première nuit de sa résidence à Brighton et lui annoncer l’arrivée du prince. Elle refusait d’y croire... le prince entra.

— Mais Londres s’est donc abîmé !

— Londres ne s’est pas abîmé.

— Quelle catastrophe peut donc vous amener ici, la seconde nuit de vos noces ?

Le prince en tombant dans un fauteuil :

— La dernière nuit de mes noces!

— La dernière ! répéta lady Jersey en écartant d’un geste rapide le rideau de son lit pour lire sur le visage du prince. La princesse de Galles serait morte?... demanda-t-elle.

— Morte pour moi.

— Vous m’effrayez, vous me bouleversez... Mais non ! vous exagérez... sans doute, vous exagérez.

— Oh ! je n’exagère pas, dit le prince tout en jouant avec la petite cravache qu’il avait l’habitude de porter.

La comtesse à demi sur sur son séant :

— Vous aurez pris feu à quelque contrariété.. . et encore ' une contrariété!... Quelle contrariété supposer entre deux nouveaux mariés à peine réunis?

Avec quelle avidité n’attendit-elle pas la réponse du prince!

Le prince ne répondit pas.

— Je vous trouve pâle.

— Je suis venu très-vite; la secousse... Il y a encore loin de Cari ton- House ici. — Le prince se leva pour s’approcher de la croisée. — C’est la mer, dit-il. Ah! si nous n’étions pas en guerre avec la France..» demain je serais à Calais, après-demain à Paris... mais la guerre partout!

— Que va-t-on dire à Saint-James quand on saura?...

— Je me moque de ce qu’on peut dire... répondit le prince à la réflexion de la comtesse. D’ailleurs on ne saura rien à Saint-James. Je repartirai pour Londres dans quelques instants .. Les nuits sont longues et mes chevaux sont de fer.

— Mais vos domestiques ?

— Un seul est dans le secret de mon absence.

— Mais la princesse ? la princesse ?...

Après un silence assez long, lé prince répondit :

— La princesse ne parlera pas non plus.

— C’est bizarre, reprit la comtesse de Jersey — comme si elle eût voulu changer de conversation, et son intention en était très-loin — c’est très-bizarre, quand on nVa éveillée pour annoncer votre arrivée, je dormais et je parlais en rêvant ; je parlais même si haut, que le bruit de mes paroles a attiré ma femme de chambre auprès de mon lit. Il y a beaucoup de personnes qui parlent en rêvant...

— Oui, répliqua machinalement je prince.

— Les femmes surtout.

— Oui... oui...

— C’est dangereux, si elles ont quelqu’un auprès d’elles pendant ces indiscrétions involontaires.

— Sans doute, ah ! sans doute!... dit encore du même ton distrait le prince de Galles, qui se leva de nouveau.

La comtesse cherchait, on le voit, à savoir si, pendant le sommeil de la princesse, il ne lui serait pas échappé un de ces aveux qu’on n’a pas assez de toute la prudence pour retenir pendant le jour. Elle continua avec la même insouciance apparente, quoique la curiosité lui brûlât la langue.

— Avez- vous quelquefois été témoin de ces sortes de

confessions qui ne réjouissent pas toujours les oreilles de l’auditeur ?

— Non, comtesse, non! — Oh! poursuivit-il en flagellant ses bottes avec sa cravache, ce mariage ! ce mariage est une monstrueuse erreur de ma famille. Oh! que j’avais raison d’avoir horreur du mariage!

— C’est fait maintenant, dit en se croisant les bras la comtesse de Jersey, qui mentalement ajouta : — Mais qu’y a-t-il donc? qu’y a-t-il donc?

Le prince tordent la rage qui lui crispait le cœur:

— Oui, c’est fait ! Sans tous ces scélérats de créanciers qui me poursuivaient partout comme une meute affamée poursuit le cerf, je serais resté garçon ; mais ils m’ont mis le pied sur le ventre, le couteau sur la gorge... Après tout, s’interrompit-il en riant, ils ne me forceront pas peut-être à aller plus loin... Je les défie bien tous, ainsi que les évêques d’York et de Cantorbéry, de me faire aller plus loin.

— Pour cela non ! appuya la comtesse : ils ne vous obligeront pas à vous marier deux fois.

Elle riait aussi. — Qu’elle aurait donné ses*plus beaux diamants pour savoir!,., un diamant par parole.

— Décidément, dit le prince indiquant avec le bout de sa cravache un plan d’architecture encadré dans un tableau noir, à la droite de la cheminée, mes écuries seront construites d’après ce dessin. C’est très-bien... quand on n’est pas assez riche pour les avoir comme celles de Versailles ou de Chantilly... Elles seront belles pourtant, originales surtout ; style mauresque... J’attends des chevaux superbes. — Les chevaux sont bien heureux ! ils ne sont pas mariés. — Brighton va devenir mon séjour favori... Ce sera mon Trianon, mon Marly, mon Élysée. Londres m’était déjà insupportable... Ici je vivrai comme autre-

fois, mieux qti'autrefois... Mes infâmes créanciers sont payés ; ils me laissent enfin tranquille. Je ferai de Brighton une ville de plaisir... Mes amis y bâtiront des palais à leur fantaisie... Quel endroit mieux choisi, plus agréable?.. — Un air sain, la campagne, la mer, la chasse, la promenade, le repos... Brisant tout à coup son monologue, et se penchant sur l’oreiller de la comtesse, le prince demanda d’une voix brève et sèche :

— Qu’est-ce que ce capitaine Manby?

— Ah! pensa la comtesse, il y vient!!! l’explosion va éclairer les profondeurs de la nuit.

— Qu’est-ce que ce capitaine Manby?

— Je vous l’ai écrit, je cr«|s... un capitaine irlandais.

— Vous le connaissez?...

— Non!...

— Vous l’avez vu?...

— Deux ou trois fois à Brunswick.

— Il était familier avec la princesse?...

— Familier... Non !...

— Vous me l’avez écrit...

— Soit..? Peut-être bien...

— Et ce capitaine est jeune?...

- Oui!

— Moins jeune que moi, pourtant?

— Prince, il ne se serait pas permis de venir au monde avant vous.

Cette admirable réponse de femme de cour pour dire au prince, sans le blesser, qu’il était plus âgé que le capitaine Manby, surpasse, à notre avis, tout ce que notre , Dangeau a dit de flatterie quintessenciée à la cour de Versailles : <r Sire, qui est-ce qui a des dents? » ne vaut pas: « Il ne se serait pas permis devenir aumonde avant vous. »

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