CHAPITRE XXVII
Il fallut attendre ces deux mois, ces deux terribles mois pendant lesquels le prince de Galles ne cessa ni ses voyages h Brighton ni ses politesses délicates auprès de sa femme, qui, se pliant au rôle contraint d’épouse heureuse entre toutes les épouses, ne donna «à aucune curiosité, h aucun soupçon le droit de lire sur son visage les tortures de son âme froissée, meurtrie, souillée, brisée, ensanglantée.
Enfin le bal promis eut lieu.
Il réunit les noms les plus illustres, les fortunes les plus grandes, les intelligences politiques les plus distinguées et les femmes les plus célèbres par leur beauté.
Retenu chez lui par son état de maladie et de langueur, le roi Georges III ne put point y paraître, mais la reine et toute la famille y assistèrent.
Objets de. la fête, le prince et la princesse de Galles se virent entourés de félicitations encore plus vives que le jour de leur mariage. La haute aristocratie savait que les époux royaux s’aimaient à l’adoration, ne se quittaient pas un seul instant. Leur éloge parfumait tous les salons, et cet encens courait à travers la bourgeoisie pour l’enivrer à son tour. Heureux couple ! comme on le jugeait bien ! comme on juge toujours bien les ménages !
On dansa : on dansait encore le menuet à cette époque.
1 £, prince et la princesse figurèrent dans l’une de ces danses graves et monarchiques à ravir les cœurs. Il n’y eut pas assez de gants pour les applaudir. Mais ce qui charmait surtout, c’étaient ces deux éclairs de sympathie partis des yeux du prince et de ceux de sa femme; c’étaient ces pressions de mains où l’on sentait qu’il y avait une partie de leur cœur ; c’étaient ces compliments fins, brefs et gracieux qu’ils se jetaient comme des fleurs en passant l’un devant l’autre.
La reine, qui ne craignait plus cette bonne petite princesse, se sentait l’affectionner autant qu’une belle-mère, et qu’une belle-mère couronnée peut aimer quelqu’un ici-bas.
L’indulgence suit le bonheur ; c’est le denier .que laisse tomber le million sans se retourner.
— 11 serait digne de Votre Altesse, vint dire le vicomte de Malden à la princesse pendant un de ces intermèdes que l’on mettait à profit pour l’accabler d’éloges, il serait digne du grand cœur de Votre Altesse d’intercéder auprès de Sa Majesté en faveur d’une personne que beaucoup de vos nobles invités regrettent de ne pas rencontrer ici.
— Nommez-la, milord, répondit la princesse.
-- Lady Jersey.
Malden avait reçu la leçon : d’ailleurs il éprouvait toujours sa tendre faiblesse pour la comtesse.
— Allons trouver la reine, dit la princesse de Galles en prenant le bras du vicomte de Malden. Venez, milord.
— Moi ! je l’ai exilée dit la reine avec ce naturel de cour qui fait les délices du diable. Mais la chère comtesse s’est trompée. L’envoyer en Portugal, où il fait si chaud, aVec son joli teint !
; — Elle y est toujours, dit naïvement Malden, et elle n’atlend que le bon plaisir de Votre Majesté pour revoir sa patrie.
— Mon bon plaisir est qu’elle vienne au plus tôt nous saluer, dit la reine.
La grâce de la comtesse était obtenue.
Le vicomte de Malden salua avec respect Sa Majesté, et après avoir baisé la main de la princesse, il courut vers le prince pour lui dire...
Mais le prince de Galles l’arrêtant :
— Je vois que vous avez réussi, Malden, allez vite chercher la comtesse.
— La chercher ! grand Dieu !
— Mais oui.
— En Portugal !
— Vous êtes fou! La comtesse n’a pas quitté Brighton.
— Ah! la comtesse n’a pas quitté!...
— Si ! ce matin elle a quitté le pavillon. Invitefe-la pour la première contredanse.
— Que j’aille à Brighton l’inviter !...
— Mais la comtesse vous attend dans l’antichambre... Allez, mon ami...
Le vicomte, muet d’étonnement, courut dans l’antichambre chercher la comtesse de Jersey.
Le bal était à son point culminant. C’est le moment où tout semble danser : les bougies, ces pâles et fluettes de-
moiselles ; les guirlandes de fleurs, ces nymphes suspendues; les banquettes, ces gros financiers au manteau de velours écarlate brodé d’or.
Avant que lady Jersey ne parût à l’extrémité du salon, annoncée par un valet du prince, un nom attira l’attention, c’était celui du capitaine du yacht royal.
Soit à cause de lui, soit à cause de la princesse qu’il avait eu l’honneur de conduire en Angleterre, il mérita la faveur d’un mouvement de surprise ; on daigna rélever une seconde au rang suprême d’un événement. Le mot lion n’était pas encore inventé.
On le pressa de toutes parts, et quand il parvint auprès de la princesse de Galles pour la saluer la première, il avait entraîné avec lui l’assemblée tout entière, qui s’était formée par groupes respectueusement tumultueux.
La chaleur était étouffante en ce moment.
Le capitaine Pôle s’inclina devant la princesse.
La comtesse de Jersey entrait, mais personne ne fit attention à elle. .
Le capitaine Pôle tend la main pour prendre la main de la princesse et la porter à ses lèvres.. .
Un cri universel part : qu’est-il arrivé ? — La princesse de Galles est évanouie !
Grand et douloureux tumulte, on accourt, on appelle. Les médecins du palais arrivent; on s’écarte pour les laisser passer. Le premier médecin delà princesse, après lui avoir fait respirer des sels, se tourne vers la foule des nobles assistants effrayés, et il dit avec bonheur :
« Rassurez- vous, messieurs; non-seulement la prin- » cesse ne court plus aucun danger, mais je vous annonce » que Son Altesse est en ce moment dans une position in- » téressante. »
— Un petit-fils! s’écrie la reine dans la joie de son âme.
— Un fils ! murmure le prince de Galles lui-mème oubliant tout dans celle surprise de joie paternelle qui le frappe au cœur.
La comtesse de Jersey dit tout bas au prince ces paroles, qui furent pour lui un poison dont il ne devait jamais guérir :
« Ce ne sera ni un fils, ni une fille. La princesse de Galles est enceinte de votre déshonneur. Cet enfant ne peut pas être de vous. Mais réfléchissez donc! »