‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 4 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Un an après cette étrange scène, qui serait restée dénuée de toute explication pour la postérité, sans une suite d'événements à peu près semblables, mais beaucoup plus étranges encore, et que nous raconterons, les ministres de Georges 111, entrainés fatalement vers la grande et brûlante question des possessions américaines, cherchèrent à relever la métropole de l’échec, ou plutôt du soufflet qu’elle avait reçu au delà des mers à l’occasion du bill sur le timbre. Nous avons dit que l’Angleterre, pour augmenter ses revenus et son autorité, n’avait pas trouvé de meilleur moyen que de frapper ses colonies de l’impôt du timbre. 11 ne devait plus se passer aucun acte privé ou public sur une étendue de douze cents lieues, qui ne fût écrit sur du papier timbré ; d’ailleurs, comme aujourd’hui chez nous. Cette loi n’avait pas été accueillie par les Àmé-

ricains avec tout le respect imaginable, à en croire le trèsvéridique historien John Aikin. Voici ce qu’il en dit: * L’événement le plus important de l’année, pour l’Angle- » terre, fut l’accueil que reçut dans les colonies d’Améri- .» que la nouvelle de l’adoption du bill de l’impôt du tim- » bre. Aussitôt qu’elle parvint à Boston, les navires qui » étaient dans le port mirent leurs pavillons en berne, b les cloches furent enveloppées de drap et sonnèrent b comme pour des funérailles. L’acte fut imprimé avec b une tête de mort en tête, et crié dans les rues sous ce b titre : Folie de l'Angleterre et ruine de l'Amérique!

b L’embrasement se répandit d’un extrême continent à b l’autre. •

b Plusieurs délégués étaient venus d’Angleterre pour b remplir les fonctions de distributeurs de papier timbré; b on les obligea, sous peine de châtiment, à renoncer à b leur mission. Ces violences ne furent pas exercées seu- » lement par la basse classe du peuple, beaucoup de perb sonnes d’un rang élevé y prirent part. Le 1 er novemb bre, jour fixé pour la mise en activité de la mesure,

» pour l’application du bill, on ne trouva pas une seule > feuille de papier timbré, depuis la Nouvelle-Angleterre b jusqu’à la Caroline, b

Vainoue sur ce point, l’Angleterre devait à sa propre dignité de triompher immédiatement sur un autre; elle se devait surtout de faire comprendre à ses sujets insoumis qu’on ne leur avait cédé que par pure bonté paternelle, que les droits de l’Angleterre subsistaient tout entiers malgré cette concession, car la concession, il faut le dire, fut faite. Le bill du timbre ne fut pas appliqué aux colonies, ou il le fut si peu, qu’on fut obligé de le remplacer quelques mois après par d’autres impôts dont la destinée ne fut guère plus heureuse. « Cette idée de supériorité, *

» ajoute l’historien Aikin, de suprématie absolue de l’Ail— » gleterresur l’Amérique, était si conforme aux sentiments » de la généralité des membres de la chambre des com- » munes, que la question ayant été mise aux voix, — la » déclaration du pouvoir de la Grande-Bretagne sur les » colonies, dans tous les cas possibles, — passa sans divi— » sion. Le bill de suprématie ayant été porté à la chambre » des pairs, y rencontra cependant une forte opposition, » mais il n’en passa pas moins. 11 ne fallait plus à ce bill, » qui ne renfermait pas moins qu’une guerre d’extermi- » nation avec l’Amérique : — la guerre de l’Indépendance, » — il ne lui manquait plus que la sanction du roi, sa si- » gnature. »

Il était d’usage alors, et il l’est peut-être encore aujourd’hui, que les ministres portassent eux-mêmes au roi, la nuit, en grande pompe, à la lueur des flambeaux, le bill au bas duquel il devait mettre son nom. Se conformant à • cette cérémonie traditionnelle, le marquis de Rockingham, premier lord de la trésorerie; le duc de Grafton et le général Convvay, secrétaires d’État ; M. Dovvdeswel, chancelier de l’Échiquier; lord Winchelsea, président du conseil; le duc de Newcastle, garde du sceau privé ; et lord Egmont, premier lord de l’amirauté, se présentèrent à deux heures après minuit à la porte de l’appartement du roi. Là on leur dit que Georges III était parti du palais dans la soirée.

— Parti! et où est-il allé ? demanda le marquis de Rockingham.

— A Windsor.

— C’est impossible ! dit le jeune duc de Newcastle.

— Vos Seigneuries peuvent nous croire, dirent les officiers du palais; Sa Majesté a quitté Londres à dix beurres ce soir.

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