CHAPITRE XXX
Nous avons raconté la première entrevue du prince de Galles et de mistress Robinson, la belle et célèbre actrice de Drury-Lane, celle dont ses Mémoires peignent si bien dans leur style négligé l’époque décolletée où elle vécut. L’heure est venue de la rappeler de nouveau en scène dans ce long drame de Georges III, de Caroline, du prince de Galles et pour ainsi^ dire de toute l’Angleterre, car aucune classe, aucune subdivision de la société anglaise ne resta indifférente aux folies et aux scandales du temps. Ce qui peut le mieux donner la physionomie de ce temps, c’est encore l’ouvrage de mistress Robinson, qui parle ainsi d’elle-même dans une autre langue, mais on pourrait dire dans la nôtre, tant la traduction est ici exacte et pour ainsi dire calquée :
« Un jour, marchant avec mon mari dans le parc de
Saint-James, nous fûmes accostés par M. Brereton, du théâtre de Drury-Lane. Depuis deux ans je ne l’avais vu.
Il parut charmé de me rencontrer. Nous J’inVitâmes h noùs suivre à la maison : il céda. Nous le retînmes à dîner.
» La conversation roula naturellement sur le théâtre, qu’il me peignit comme un moyen très- avantageux d’exercer mes talents. Cette idée éveilla mon ancien penchant. Quelques jours après cette entrevue, M. Brereton revint ohez nous avec un de ses amis, qu’il nous présenta sous le nom de M. Shéridan. Émue en entendant un nom qui était déjà célèbre, je fus quelques instants avant de pouvoir faire les compliments d’usage.
» Devinant le motif qui amenait M. Shéridan chez moi, je commençai la première à lui parler du théâtre et du goût qui me portait à embrasser ce nouveau genre de vie.
» M. Shéridan me demanda de lui répéter quelques passages de Shakespeare. La timidité que je ressentais m’eût empêchée de répondre à son désir, si l’affabilité de ses manières, l’indulgence qu’il me témoigna, n’eussent tout à coup dissipé mes craintes, et ne m’eussent donné le courage nécessaire pour déclamer.
» M. Shéridan avait depuis peu acheté le théâtre de Drury-Lane avec M. Linley et le docteur Ford. Il était l’auteur de plusieurs pièces charmantes, telles que la Duèyne, les Rivales, l'École du scandale, etc. Ses manières annonçaient les qualités qui distinguent si éminemment son cœur et son esprit.
» Les louanges que ces messieurs daignèrent me prodiguer me déterminèrent à rendre le public juge en dernier ressort de mes dispositions.
» On fixa le jour de ma réception au théâtre. M. Shéridan, M. Garrick, M. Brereton et mon mari s’y trouvèrent. Je répétai les principales scènes du rôle de Juliette:
M. Brereton se chargea de celui de Roméo. Après l'audition, M. Garrick décida sans hésiter que je devais choisir . ce rôle pour mon début.
» 11 m’est impossible d’exprimer le mélange d’espérance et de crainte qîie qe ressentis en voyant mon nom sur la première affiche qui m’annonça au public. Je fis part de mon début à la duchesse de Devonshire à Chatworth. Elle me répondit en me souhaitant les plus grands succès, me les présageant au nom de tout ce qui pouvait les rendre' certains : la disposition naturelle et le goût.
» M. Garrick s’était montré infatigable à mes répétitions, disant souvent à lui seul tout le rôle de Roméo. Cet ■ excès de zèle et de travail contribua peut-être à nous enlever ce grand homme. 11 mourut peu de temps après.
» Il arriva enfin, le grand jour. Je fus honorée de la présence des spectateurs les plus considérables. L’orchestre, où M. Garrick était assis, se distinguait surtout par le groupe des critiques les plus fameux.
» En me rapprochant du côté gauche de la scène, où je devais prendre place, mon cœur battait avec une telle violence que je craignis une attaque de nerfs. Mon courage chancelait, il allait m’abandonner; j’étais perdue...
» M. Shéridan ne me quittait pas, m’exhortant sans cesse à conserver toutes mes forces pour l’instant décisif qui approchait, et où l’on allait définitivement me juger sans appel. •
b Voici les détails de ma parure : je portais une robe de satin rose tendre, garnie de crêpe et de paillettes. J’avais sur la tète des plumes blanches. Ma ceinture était une rangée de perles à laquelle était suspendue une croix de la plus grande mode.
» Les applaudissements tumultueux dont je fus honorée firent sur moi presque le même effet que venait de pro-