‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 31 sur 41 · IB · texte numérisé non relu

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duire la crainte. Je me sentis défaillir et restai quelques minutes sans pouvoir articuler une syllabe. Je n’eus quelque courage que lorsque, la première scène étant finie, ce fut à mon tour de parler. Je n’osai jamais cependant porter ' mes regards sur la scène. L’enfer n’est ni plus ardent ni plus redoutable à contempler.

» La seconde scène était la Mascarade ; j’eus le temps de reprendre courage et d’examiner le parterre. Je remarquai plusieurs figures qui m’excitaient à la hardiesse en me donnant les preuves les plus aimables de leur approbation. Je rencontrai surtout l’œil pénétrant et vif de M. Garrick, qui se servait de tout son éclat pour m’engager à vaindre ma timidité.

» Cette soirée fut couronnée par le triomphe le plus complet. Je fus universellement complimentée. Pour la première fois de ma vie, je jouis d’un sentiment jusqu’alors. inconnu à mon cœur. Qu’avais-je à désirer au delà des éloges que m’avaient accordés les hommes les plus illustres?

» Mon second rôle fut Amanda. Cette comédie était tombée; mais elle avait été retouchée; le titre même en avait été changé. Le public, supposant que c’était une nouvelle pièce, exprima, lorsqu’il la reconnut, un violent mécontentement. Je fus atterrée quand M rae Jattet, en butte aux sifflets de la salle, se vit contrainte de quitter la scène, et me laissa seule subir la rigueur de cet orage. Je restai pétrifiée pendant quelques minutes.

» M. Shéridan, qui était à la gauche de la salle, me fit signe de ne pas quitter la scène. Le dernier duc de Cumberland m’encourageait aussi de sa loge en me criant : Ce n’est pas vous que le public siffle, c'est la comédie. Je saluai ce généreux prince ; cette révérence agit même si puissamment sur l’auditoire, qu’il ne se livra plus qu’aux

acclamations les plus vives et qui durèrent près d’un quart d’heure. On finit, par laisser achever la pièce. Depuis, même, Amanda est toujours restée au répertoire, et on la joue encore à l’instant où j’écris ces mémoires.

» Au théâtre comme chez moi, M. Shéridan m’entourait de ses attentions les plus amicales : je lui étais en quelque sorte redevable de mon triomphe théâtral. 11 louait publiquement mes talents, s’intéressait secrètement à mon bonheur domestique ; il avait même poussé l’obligeance jusqu’à m’engager avant mes débuts. Je touchais le traitement des premiers artistes.

» La représentation à mon bénéfice fut on ne peut plus suivie : toutes les loges étaient occupées par les personnes de la plus haute noblesse, et qui, toutes, me présageaient la célébrité et la fortune. On doit savoir qu’à Londres on juge le succès futur d'un acteur par ce qu’on appelle son bénéfice.

». C’est le 29 mars 1800 que j’écris ces pages, lorsque ma santé est affaiblie, et que je compte les jours qui se sont écoulés pour moi. Ils ne reviendront plus! La Providence me pardonnera mes erreurs , me rendra digne, je l’espère, de jouir des félicités qu’on goûte dans son sein et où je resterai à jamais.

» Mais reprenons le fil de ma narration. Je quittai Bristol et regagnai Londres. Je n’avais pas encore dix- neuf ans. M. Shéridan fut un des premiers à me rendre visite. Il m’apprit la mort de M. Thomas Linley, son beau-frère, qui fut noyé malheureusement chez le duc de Lancastre. Peu de jours après cette visite, il revint, me proposa de m’engager pour jouer l’été au théâtre de Hay-Market, qui n’est ouvert que dans cette saison. J’avais refusé plusieurs offres qu’on m’avait faites pour la province : car j’avais toujours eu une répugnance invincible à être regardée

comme actrice ambulante. Cependant M. Shéridan me recommandant lui-même vivement l’offre qu’on me faisait pour Hay-Market, je crus ne devoir pas la refuser, à la condition que je jouerais rarement, et que j’aurais des rôles kmon choix, ce qui fut accepté sans difficulté.

» Je fus inscrite au tableau pour la comédie intitulée le Suicide ; je pris le rôle de Nancy Novel, qui me fut remis à la main, et je me disposai à la répétition. v

» Mais ma surprise fut extrême, lorsqu’au lieu de mon nom, indiqué pour le rôle que j’avais appris, je vis celui de M n * Farret, maintenant comtesse de Derby. Je me hâtai d’écrire à M. Colmont, directeur di* théâtre, pour savoir la raison d’un procédé aussi peu délicat; il me répondit qu’il l’avait promis à M 1 ' 0 Farret, engagée depuis plusieurs saisons à ce théâtre et qu’il ne pouvait le lui reprendre. J’abandonnai l’idée de remplir ce rôle, mais j’insistai pour que M. Colrnont tînt ses engagements envers moi, ou qu’il me laissât la liberté de quitter Londres ; ce qu’il refusa. Les débats durèrent toute la saison ; je ne touchais pas moins les appointements convenus et sans avoir les fatigues de la scène.

» L’hiver suivant je reparus à Drury-Lane avec encore plus de succès qu’auparavant. Mais je commençai à connaître les périls de la vie dramatique; car ce fut à cette époque qu’on essaya de me détourner des sentiers vertueux de la vie domestique et paisible, et par les moyens les plus engageants.

» En faisant connaître ici publiquement les noms de ceux qui cherchèrent à égarer ma jeunesse, je jetterais le trouble dans plusieurs familles du rang le plus élevé. Parmi ceux qui promirent de récompenser le plus richement mes erreurs conjugales , je ne ferai connaître que ceux qui ont payé tribut à la mort. Le dernie*r duc de Rutland, entre

autres, me fit proposer 600 livres sterling de rente. Cette offre fut rejetée .

» A chaque représentation, j’avais de nouveaux motifs de m’applaudir d’avoir cherché à vaincre la fortune par le théâtre. Le public m’adorait.

» Déjà tous les avantages du luxe le plus effréné m’environnaient de toutes parts : chevaux, voitures, nombreux domestiques; enfin rien n’était épargné pour ma dépense. Mes modes étaient suivies en tout par les femmes les plus élégantes ; ma maison devint le rendez-vous de la meilleure compagnie; mes levers surtout étaient fort brillants; ils ressemblaient plutôt à ceux d’une duchesse qu’à ceux d’une simple actrice.

» Malgré la prodigieuse variété d’hommes aimables qui s’empressaient de suivre mon char, j’étais restée l’admiratrice partiale des qualités enchanteresses de M. Shéridan : plus je le voyais, plus il me ravissait. Son langage était toujours celui de la plus exquise délicatesse. « Madame, me disait-il avec sa raison sublime, quoique vos succès puissent à peine s’accroître, vous arriverez cependant au sommet de la gloire : n’oubliez pas alors que vous serez peut-être sur le point d’être oubliée par le public. Puis encore, après quelques années, quelques mois seulement, il vous livrera sans pitié à l’ennui qui ronge et aux regrets qui tuent. Pensez-y ! »

» Pourquoi l’amitié n’ a-t-elle pu me persuader?

» Directeur du théâtre sur lequel je juuais, il m’eôt été difficile de ne pas voir souvent M. Shéridan î pouvais-je d’ailleurs lui interdire le pouvoir qu’il reçut du ciel, d’intéresser, de toucher Vàme, le cœur, par les sensations les plus douces?

» La réputation si méritée qu’il venait d’acquérir par sa fameuse pièce : l'Ecole du scandale, le rendait l’objet

de l’admiration de tous les savants comme de tous les cercles; toutes les classes le fêtaient. On ne vit jamais avant lui, peut-être ne le verra-t-on plus, les répétitions être précédées et suivies comme elles l’étaient alors par la plus haute noblesse du royaume. On s’y donnait des rendezvous pour avoir l’honneur d’entretenir un instant l’illustre M. Shéridan. M. Fox, le comte Derby, étaient les plus assidus. Il n’est peut-être pas indifférent d’ajouter que la comédie était extrêmement lucrative alors : les théâtres étaient plus fréquentés que jamais. Tous les rôles étaient joués par des femmes au-dessous de vingt ans. J’étais aussi du nombre des actrices au-dessous de cêt âge.

» Si, lorsqu’on chercha à m’exposer aux reproches du public, on m’eût dit : « Je cesserai de vous aimer après avoir fait votre fortune et vous avoir élevée au plus haut rang, » j’aurais franchement refusé les honneurs, les plaisirs, la richesse. »

Ge paragraphe dernier nous fait pressentir chez mistress Robinson le passage de la vie brillante d’actrice recherchée et, il faut le dire, obtenue par tout le monde — par tout le monde riche — à la vie encore plus brillante, mais limitée aux hommages d’un seul. Nous voulons parler du prince de Galles.

On se souvient peut-être du rendez-vous des deux amants dans les jardins embaumés de Kew. Onsesouvient peut-être aussi de lord Malden, de la barque complaisante, du bruit dans les arbres, du mouchoir blanc, du duc d’York en habit jaune. Le temps a marché; l’actrice n’était alors que jolie; aujourd’hui elle est bélle; elle n’était qu’applaudie, elle est maintenant admirée; elle n’était que riche, la voilà fastueuse ; elle n’était enfin qu’actrice, elle va passer grande dame, maîtresse en titre du prince de Galles, et dU prince de Galles qui n’est plus un jeune homme

presque timide, mais le premier Beau du royaume (ce mot de Beau sera expliqué plus tard), mais marié, marié deux fois même, s’il ne l’est pas trois fois.. Nous ne côtoyions que le mystère; nous allons voguer en plein scandale, toutes voiles dehors.

Ouvrons encore ces délicieux Mémoires où les gazes ne cachent rien, vrais pastels de Boucher et de Watteau.-

« J’avais quitté le théâtre ; à ma dernière représentation, j’avais joué le rôle de sir Harry-Revel dans la comédie intitulée : La Peinture en miniature , de lady Craven, maintenant margrave d’Anspach. En songeant que c’était pour la dernière fois que je paraissais en scène, je fondis en larmes. Je me disais : <r Je fuis une certitude heureuse » pour suivre peut-être le fantôme du bonheur. » Ces pensées s’emparèrent à un tel point de mes facultés, qu’elles me privèrent quelque temps du pouvoir de la parole. Heureusement, la personne qui devait jouer avec moi commença la scène et me donna le temps de me remettre. Je débitai mon rôle avec une insouciance machinale, et, sans les encouragements de la salle, je me serais trouvée mal plusieurs fois.

» Les journaux annoncèrent ma sortie du théâtre avec ces pinceaux caustiques qui ne sont que trop portés à crayonner sans pitié même les sujets les plus indifférents. Ils ne ménagèrent pas davantage le prince de Galles; et je connus, mais trop tard, ce que j’avais à craindre de la fureur des journalistes. »

Comment! trop tard? Pourquoi d’ailleurs les journalistes vous auraient-ils épargnée? Pendant huit ou dix ans ils vous disent chaque matin vos défauts pour que vous vous corrigiez; vos qualités pour que vous soyez fière et que le public accoure les constater par ses applaudissements. Pendant dix ans ils auront pris votre défense

contre l’ignorance ou l’envie, ne vous demandant rien pour salaire; ils auront passé sur tous vos caprices; ils se seront tus surtoutes vos intrigues, vos cabales, vos prétentions tyranniques ou ridicules; et vous, pour les récompenser, vous les couvrirez de boue en montant dans la voiture d’un prince excédé de dettes et de libertinage 1

Et -qui vous a donné ensuite le droit de jeter dans un coin la gloire, la célébrité, l’immortalité même qu’ils vous ont faite; de l’effacer avec la serviette qui vous sert à enlever votre rouge, et de>ous écrier : « Je me moque pas mal du Shakespeare et de Shéridan! que d’autres les jouent! » Mais Shéridan et Shakespeare, c’est l’Angleterre; et le prince de Galles, ce n’est qu'un homme, et un homme que vous n’avez pas même toute seule, madame; qui esta toutes les femmes qui veulent s’en passer la fantaisie, pourvu qu’elles aient vingt ans, un peu de rose sur la peau, beaucoup de dévergondage sur les lèvres.

Les croyez-vous assez naïfs, ces maudits journalistes, pour vous pardonner et vous absoudre parce que vous dites dans vos mémoires en caleçon : k Née trop sensible pour ne pas reconnaître le pouvoir seul du sentiment, je n’avais cédé à la tendresse du prince que dans la vue de soulager mon cœur ,d’ un sentiment qui l’étouffait. * — Et Shéridan, madame Robinson, et vingt autres Shéridan qui avaient plus ou moins étouffé votre cœur? — « Je n’étais ni assez l’amie, ni assez l’esclave des richesses pour sacrifier à leur prestige. » Ce qui reviendrait à dire : une chaumière et son cœur, — à la condition que le cœur sera celui d’un prince et que la chaumière aura balcons, écuries, jardins, salles, salons, boudoirs, tapisseries, pendules et tableaux.

La superbe actrice venait à peine de faire à son royal amant le sacrifice de sa gloire dramatique, que lui, de son côté, rompant en visière avec toutes les susceptibili-

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tés d’un peuple qu’il gouvernerait un jour, la conduisait effrontément de Londres à Brighton, de Brighton à Windsor, l’installant dans ses appartements ou allant passer la soirée dans les siens.

C’est en gravissant ainsi tous les échelons si périlleux de la grandeur et prenant en tout pour modèle la Duthé et la Dubarry, dont elle était la jeune contemporaine, qu’elle finit par aspirer, ainsi que ces deux grandes illustrations du genre, à paraître aussi à la cour : à la cour !

Elle y parut. Voici à quelle occasion.

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