CHAPITRE XXXI
La princesse de Galles quitta Windsor bien résolue , à suivre en tout les conseils du roi son beau-père, à essayer de la volonté et de l’autorité contre une volonté et une autorité ennemies.
Elle marcha avec d’autant plus de fermeté dans cette voie, qu’elle lui avait étéindiquée aussi par quelques membres de sa propre famille et des amis intimes avec lesquels elle n’avait cessé de correspondre depuis son départ de Brunswick. Ce fut même par le détournement de cette correspondance ouvertement violée qu’on sut à la cour de Saint-James l’opinion fort peu favorable de la princesse sur l’Angleterre et les Anglais.
L’honorable historien du couple royal et si mal assorti, le révérend Georges Croly, dit au chapitre intitulé The rotjal séparation, page 317 :
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« Pendant les dissensions de Carlton-House le roi donna de nombreuses marques d’intérêt à la princesse de Galles, lui fit des présents, lui écrivit des lettres, alla même la voir, et dans toutes les occasions laissa même deviner son intention de la protéger au milieu des difficultés du moment. « But, ajoute Croly, unfortunately, she was totally déficient in prudence. — Mais malheureusement elle était complètement dépourvue de prudence. » Malgré tous les avertissements, elle parla avec un mépris ouvert « open scom » de tous ceux qu’elle soupçonnait de conspirer contre elle ; et il y en avait peu qu’elle ne soupçonnât. Ses jugements sur la famille royale étaient particulièrement sarcastiques : et elle eut la témérité de les consigner dans sa correspondance avec la cour de Brunswick. A la fin, un paquet entier de cette fâcheuse correspondance fut trouvé! »
On suppose aisément avec quels airs de tète et quel froncement de lèvres devait parler d’une pareille cour une princesse allemande justement fière de ses droits, froissée au cœur, sachant penser, pouvant écrire. Elle tailla en plein drap dans la pièce. Hommes, femmes, princes, ducs et marquis, dames et demoiselles étaient peints au naturel dans la galerie moqueuse de la princesse. Les mœurs, les usages, les coutumes, les préjugés anglais étaient décrits, appréciés finement, et, il faut le dire, bafoués avec une supériorité de ton et d’amertume digne de lord Bvron en colère ; lady Jersey n’était pas- oubliée.
C’est précisément entre les mains de lady Jersey que le hasard fit tomber le paquet de lettres. Sans calomnier la comtesse, on peut croire qu’elle prêta un peu d’aide au hasard.
Quoi qu’il en soit de la manière dont cette correspondance fut découverte, elle alluma à la cour, et même très-
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loin au delà du cercle de la cour, des inimitiés, des colères, des haines à jamais inextinguibles. La princesse de Galles en fut poursuivie avec acharnement partout : dans la solitude comme dans l’exil, jusqu’au fond de la Turquie. Ces vengeances terribles et contenues furent la chemise de soufre dans laquelle on l’étouffa peu à peu avant de la broyer sous le pavé biblique de la femme adultère.
Ces lettres furent lues, communiquées, passèrent de main en main, tombèrent dans celles du prince de Galles, pour remonter jusqu’à la reine, qui y était traitée avec égards sans doute, mais avec une sincérité d’expressions peu commune à la cour. Si i’ Allemande prononçait mal l’anglais, elle accentuait d’une manière parfaitement nette l’ironie, le dédain et le mépris. On la comprenait sans effort.
C’est au moment où elle se préparait à mettre à exécution les conseils donnés par le roi le jour de son entrevue avec lui à Windsor, que ses lettres furent saisies et vinrent fournir un aliment nouveau à la curiosité que commençait à exciter la position réciproque des deux altesses.
Drury-Lane avait annoncé pour le jeudi, son grand jour de la semaine, une représentation de la fameuse pièce de Shéridan l'École du scandale. C’était le jour des toilettes nouvelles, des coiffures imprévues, des modes qui devaient faire sensation et régner l’éternité d’une semaine.
Décidée à mettre le pied dans le brasier de ce monde brillant, mobile, dévorant, où la royauté se conquiert par le suffrage de tous, la princesse de Galles voulut aussi y paraître avec tous les avantages de sa jeunesse, de sa beauté et de son rang. Ses chevaux, sa voiture, sa livrée, ’ ne devaient être éclipsés par aucune vanité rivale. Qui le pouvait d’ailleurs? Qui avait ses revenus? Quand on les aurait eus, qui eût osé entrer en lice avec elle? *'
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Elle se rendit donc, le jeudi consacré au grand monde, au théâtre de Drury-Lane, dans une voiture neuve, décorée exprès pour cette soirée. Elle était d’un choix admirable. A l’intérieur s’étalait un velours blanc, relevé par des nœuds roses qui couraient en losanges, et formaient comme un manteau de pairesse sur la personne assise. Les ressorts, les bois, les peintures, — car on peignait encore divers sujets mythologiques ou bucoliques sur les panneaux de voitures à cette époque — rappelaient les plus gracieux équipages de France, qui n’avait, hélas ! plus guère d’équipages alors. Le cocher, les laquais, le coureur, semblaient être éclos d’un œuf enchanté sous la baguette d’or d’une fée. Du milieu d’une auréole de poudre tout à fait nuageuse se détachaient leurs visages, choisis entre tous les visages de la splendide domesticité qui fleurit seule en Angleterre, comme les chiens et lés chevaux; hommes, chiens et chevaux de race !
A moins d’être Marie-Antoinette, une reine de France, à moins d’être une princesse de Lamballe, qui aurait eu -une voitbre, des laquais, une livrée à opposer à cette livrée et à cette voiture? Quand elle s’arrêta aux clartés des illuminations répandues sur l’étroite place où s’élève le théâtre de Drury-Lane, la foule qui remplissait les rafés et les hôtels voisins accourut pour voir ce chef-d’œuvre traîné par des chevaux merveilleux. On s’extasia,' on admira, on applaudit. On reconnut la princesse.
Avant d’être populaire, Caroline était déjà aimée, bien venue ; bien venue est lè mot. Le peuple se sentait attiré vers elle par l’instinct de la protection qu’il so supposait dans l’obligation de lui réserver, comme il l’avait déjà fait pour d’autres reines et bien d’autres princesses; tutuelle sainte et digne qu’il n’a jamais laissé périr, qui se per-
pétue, qui renaîtrait demain, si demain une femme avait besoin de ses épaules de fer et de ses bras d’acier pour être portée en triomphe au-dessus des flots irrités de la cour.
Il faut cette faiblesse à sa puissante affection; il l’aime, il la caresse, il la prend dans ses griffes aiguës pour lui dire tout bas : « Ne crains rien, je suis lion !» Et si l’on touche à ses pieds, à son voile, h sa robe, il frémit alors, se met devant elle, flamboie de toutes les mèches de sa crinière, et Ce n’est plus tout bas, mais en hurlant, qu’il crie : « N’approchez pas : — je suis lion ! »
Ce n’était pas tout à fait ce soir-là une curiosité admirative qui avait massé devant le perron du théâtre deux ou trois mille personnes. Un autre étonnement allumait les regards, faisait mouvoir les bras et les lèvres. A l’instant où la somptueuse voiture de la princesse débouchait sur la place, une autre voiture exactement pareille se présentait opposant la même opulence et la même nouveauté. Aucune différence entre les deux équipages. On eût dit que le même charron avait tordu leurs ressorts, ‘le mèmecarrosier voûté leur charpente légère, le même tapissier ouaté et piqué leur velours candide, le même peintre enrichi leurs panneaux, le même marchand de chevaux fourni les deux attelages. Une pareille ressemblance effrayait le hasard lui-même. Et c’est là ce qui agitait la parole et les sentiments de la foule agglomérée autour des deux voitures, l’une et l’autre arrêtées un instant à l’entrée du théâtre, et attendant que la police en eût dégagé les abords.
La princesse de Galles, qui surveillait l’édifice délicat de sa toilette au fond de sa voiture, ne se doutait pas qu’elle était ainsi l’objet des conversations populaires. Ce mugissement des pavés et ces ondulations sont trop ordi -
nairement le cortège des gens de cour pour qu’elle en fût frappée d’une façon plus particulière ce jour-là. Elle descendit les marches de la portière, franchit les degrés couverts de tapis qui devaient la conduire à sa loge, et, accompagnée d’une de ses dames, elle y pénétra, précédée du directeur de Drury-Lane, lequel, un flambeau d’argent à la main et marchant à reculons, lui avait fait les honneurs de sa maison dramatique.
Comme d’usage, la princesse de Galles s’arrêta quelques minutes dans le salon d’attente avant de paraître au balcon de sa loge, placée à la droite de l’acteur. Quand elle se fut reposée et complètement remise des agitations de la voiture, qu’elle eut réparé les petits désordres de sa coiffure et relevé les plis de ses dentelles, elle jeta un dernier coup d’œil dans la glace et se fit ouvrir la porte de communication entre le salon et la loge.
Elle parait ; elle paraît avec sa riche robe de velours grenat, étincelante de perles et de diamants ; diamants, perles, saphirs, courent sur ses bras, se tordent à ses poignets, brûlent à ses oreilles, flamboient dans ses cheveux, ruissellent à son cou. Elle n’est que rayonnements doux et multiples, tantôt verts comme les reflets d’un lac entre les arbres, tantôt pourpres comme les feux d’un soleil couchant. C’est un écrin d’étoiles.
La loge opposée à celle de la princesse de Galles, celle qui, par conséquent, s’ouvrait à la gauche de l’acteur, laisse voir tout à coup, — et la chose parait un miracle à tous les spectateurs foudroyés de surprise, — une femme exactement parée comme Caroline. Robe de velours grenat, perles, diataantsj saphirs, dentelles. Aucune diffé rence entre elles, si ce n’est celle de leur figure.
Cette reproduction fidèle et minutieuse, obtenue par une habileté qui décelait la perfidie d’une femme et les
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ressources d’une femme aussi riche qu’une princesse, troubla profondément la pensée et la réflexion de ceux au milieu desquels elle éclatait ainsi dans la chaleur passionnée d’une soirée, dans l’embrasement des haleines, des propos, des regards d’une foule immense.
Le spectacle ne fut plus que ce spectacle.
Les acteurs ne furent plus que^ces deux grandes actrices.
L' École du scandale ne se jouait plus en face, mais aux deux côtés du théâtre.
Le public, certes, ne resta pas muet dès qu’il eut reconnu quelles étaient ces deux reines : il cria à la foi f avec respect pour l’une, ironie et mépris pour l’autre:
— Vive ! vive notre princesse!
— A bas rnistress Robinson !
— Quoi ! c’est la femme du prince!
— Quoi! c’est la maîtresse du prince !
— Oui, monsieur, la maîtresse et la femme!
— Oui, madame! la femme et la maîtresse?
— N’est-ce pas nouveau !
— Habillées de la même manière des pieds à la tète !
— Exactement de la même manière.
— La princesse est pâle ; comme elle est pâle !
— La maîtresse ne pâlit pas, elle !
— Pauvre princesse !
— Vive! vive notre bonne princesse !
— Notre bonne petite princesse ! toujours!
La salle criait encore :
— L’autre — regardez — lui a volé la moitié de ses diamants!
— Mais non, c’est un tour, un tour infâme qu’on a joué à la princesse ! Ah ! tu veux être belle ! La maîtresse sera plus belle que loi ! Ab ! tu porteras sur toi pour dix mille
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livres de diamants! La maîtresse en aura pour dix mille livres. — Attrape !
— Mais vous avez raison, capitaine !
— Très-raison, parbleu ! Vous ne savez donc pas que la Robinson est venue dans une voiture pareille à celle de la princesse? -
— Mais elle finira par boire dans son verre!
— Oui, monsieur : elle dort déjà dans son lit.
— Mais le prince a donc deux femmes?
— D’ou sortez-vous, brave fermier ?
— Du Lincolnshire.
— A la bonne heure ! Il a huit fetnmefc 1
— ■ Ah bah!
— Légitimes, monsieur, — sans compter les maîtresses, sans compter...
— Ne comptez plus !
— Dame !
— Et combien d’enfants !
— Trente-trois et demi. — Sa femme est enceinte.
— Quel prince ! j- C’est un royaume !
— C’est ainsi.
— Et il faudra doter tout ca ?
— Oui, monsieur.
— Voilà que les cris recommencent.
Ils recommençaient à cette occasion.
Il était d’usage alors qu’à la fin de chaque acte l’acteur resté le dernier en scène saluât en se retirant le prince ou la princesse qui assistait au spectacle. L’acteur venait de saluer la princesse de Galles, et il se retirait, lorsque le public se mit à crier de plus belle :
— Est-ce qu’on ne salue pas aussi la Robinson?
— Saluez-la donc aussi !
Et tous de hurler avec ironie :
— Salut à mistress Robinson !
— Respect à cette auguste...
— Honneur à cette respectable...
Les mots que le public anglais ajoutait à ces épithètes ne s’écrivent pas.
Mistress Robinson, qui n’était pas, après tout, habituée à ces sortes d’accueils, fut sur le point plusieurs fois de quitter la place; mais à chaque fois, d’une autre loge vers laquelle son regard se portait, un ordre mystérieux semblait partir et lui commander de rester. Elle obéissait, mais on voyait qu’elle pâlissait à son tour, tandis que la princesse de Galles, sans se faire à cette lutte, reprenait pourtant des forces et des couleurs en se sentant appuyée par la main et par la voix formidable du peuple.
Les loges aristocratiques ne prenaient aucune part à cette bataille scandaleuse : elles observaient.
Lady Jersey occupait une loge du fond. Des gens qui prétendent tout voir soutenaient que le prince de Galles était assis dans un coin de cette loge.
Un dernier incident marqua la fin vie cette soirée mémorable dans les archives de Drury-Lane. Mistress Robinson laissa par mégarde tomber son éventail sur la galerie inférieure, d’où il alla tomber au milieu du parterre en fusion. Ce riche éventail n’avait pas encore achevé sa chute qu’il était brisé, lacéré, haché en mille morceaux. Et de nouveau, ces cris éclatèrent au moment de la sortie :
— Je veux ma part de l’éventail de la Robinson !
— Ma part ! ma part ! ma part !
— Donnez-m’en pour un schelling !
— Vendez-m’én pour six pences !
— Et moi pour un penny ! c’est tout ce qu’elle vaut elle-même.
— Mais non ! elle ne le vaut pas.
— Avec un penny, on a une pomme.
— Elle ne vaut pas une pomme.
— Je vous dis, monsieur, qu’elle la vaut.
— Ça dépend de la pomme.
Dans les couloirs traversés par la belle actrice pour se rendre à sa voiture, c’étaient d’autres acclamations.
— Faisons de ses dentelles ce que nous avons fait de son éventail.
— A moi ses perles !
— A moi ses diamants !
— A moi ses chevaux et sa voiture !
Mistress Robinson eut bien de la peine à regagner ses chevaux et sa voiture dans cette soirée, dont elle parle indirectement ainsi dans ses Mémoires :
« Cette absurdité du peuple paraîtra un problème. »
— Un problème pour qui ?
« Cependant il m’accabla de ses rigueurs pendant le cours de trois saisons. Par quelle fatalité me prit-il tout à coup pour le bouc émissaire de sa frénésie? » ( Pages 235 et 236, Mémoires de mistress Robinson.) •
Un empressement unanime, digne, cordial, sympathique, accompagna la princesse de Qalles jusqu’à sa voiture.
En entrant chez elle, mistress Robinson, dont la voiture fut couverte d’imprécations et de boue, trouva un billet d’une écriture. connue où elle lut ces mot :
« Méprisez l’outrage, gardez les diamants. #