‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 33 sur 41 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Les voitures de la cour, rangées sur la terrasse du château de Windsor, n’attendaient plus qu’un ordre pour se mettre en mouvement et se diriger vers le rendez-vous de chasse indiqué la veille par le grand veneur.

A l’intérieur du château il y avait l’agitation qu’on re- -marquait chaque fois que les jeunes princes et les jeunes princesses accompagnaient la chasse. Des ordres sans fin se croisaient de la salle des gardes aux écuries, des écuries aux remises ; les livrées rouges, jaunes et vertes, bariolaient le vaste espace où s’encadre pompeusement Windsor.

Tandis que ces préparatifs s’achevaient dans toute la rigidité du tempérament anglais, le prince de Galles se promenait en long et en large sur la terrassedu château, pensant peut-être à sa dernière soirée de Drury-Lane,

à l’accueil fait à mistress ' Robinson , à l’ovation de la princesse...

Le vicomte de Malden marchait à côté de lui ; ils étaient distraits "tous les deux, un peu engourdis encore par une nuit qui n’avait pas été exempte de vin de Champagne.

D’autres jeunes lords de la vaste famille du prince, cousins à tous les degrés, tous en ardent habit rouge, bottes molles et casquettes, causaient à distance des incidents, épisodes, événements, chutes, plaisirs et catastrophes de la dernière chasse et de toutes les chasses possibles depuis Guillaume le Conquérant , ce grand chasseur de Danois et de Saxons.

Ici on parlait cerfs, là sangliers, partout renards. Des noms d’hommes et des noms de chevaux traversaient comme des fusées ce feu d’artifice de paroles et de gestes relatifs à la chasse, concernant la chasse, se rapportant à la chasse. La métaphysique, tout obscure, tout indéfinie, tout incommensurable qu’elle soit, n’est rien, on le sait, auprès de la chasse ; celle-ci a plus de mots, plus d’images, plus de façons particulières de se faire entendre, ou, si l’on veut, de ne pas se faire entendre, que la métaphysique. Ce n’est pas peu dire.

Il semble impossible que des êtres raisonnables, que Dieu a créés à peu près comme nous, aient pu imaginer tant de fariboles ébouriffantes pour dire : « Il y a un cerf à tel endroit, prenons un fusil ou un couteau, et allons le tuer. » Ces trois ou quatres idées bien simples, bien faciles à rendre avec une douzaine de mots parfaitements clairs, universellement connus et approuvés, sont devenus, par une multiplication à effrayer les grains de sable du désert, cinq ou six millions de mots d’une fantaisie monstrueuse, d’une conception à faire tomber les dents d’un éléphant s’il tentait de les prononcer.

Pendant que ces mille riens se disaient sur la terrasse du château, qui, de minute en minute, se peuplait à vue d’œil d’autres voitures, d’autres chevaux, d’autres habits rouges, d’autres casquettes de cuir bouilli, le prince de Galles arrêta vivement par le bras le vicomte de Malden, et lui dit :

— Depuis que nous sommes ici, avez-vous remarqué ce jeune homme qui vient de passer près de nous ? Tenez celui-ci.

— Je l’ai vu, répondit le vicomte, mais je ne l’ai pas remarqué.

— Regardez-le bien, cher Malden.

— Je le regarde bien, et j’attends que vous me disiez...

— Ne trouvez-vous pas en lui'?...

Le prince arrêta en chemin sa phrase admirative uniquement pour admirer encore...

Malden continua :

— Je trouve qu’il a vingt ans tout au plus, s’il les a.

— Ravissant ! murmurait le prince.

— Qu’il n’est peut-être pas encore sorti de l’Université.

— Admirable ! inouï ! murmurait toujours le prince de Galles.

— Mais quand je serais encore plus généreux, je ne puis lui accorder davantage, termina le vicomte de Malden pour couronner sa complaisance.

— Eh quoi! Malden, vous d’un goût si fin, d’un coup d’çeil si exact, d’une tenue si délicate, vous ne voyez pas avec quel naturel exquis, quelle aisance parfaite, ce jeune homme est habillé ! Mais regardez donc la coupé de cet habit, le dessin de ce pantalon, si pur dans sa simplicité; cette chaussure qui ne touche pas la terre, qui, de son côté, a peur de la salir ; regardez, et tombez en extase

devant ce gilet dans l’étoffe flexible duquel le corps se dessine sans maigreur et sans contorsion ; mais ce gilet est un chef-d’œuvre, Malden! un chef-d’œuvre comme une belle selle mauresque, une cuirasse de Benvenuto Cellini ! Ah ! ce gilet ! ce gilet ! ce gilet !

La physionomie de Malden commençait à exprimer le même sentiment flatteur pour la tournure et la mise du jeune promeneur.

Dans son enthousiasme, le prince de Galles ajouta, en voyant revenir sur ses pas l’objet de son admiration.

— Et sa cravate! sa cravate ! qu’en dites-vous, Malden?

— J'avoue que sa cravate, répéta vivement Malden, est le triomphe du goût, de l’adi>esse, de la grâce...

— Une merveille, Malden! dites une merveille!

— Oui, prince, une merveille !

Le prince de Galles touchait au septième ciel de l’exaltation, lui pourtant le plus élégant gentilhomme de son siècle. Il continua :

— C’est notre maître à tous, avouez-le !

— Et les étoffes qu’il porte, fit remarquer Malden, n’ont , rien d’extraordinaire...

— Et voilà le sublime, Malden ! le vrai sublime, le sublime du sublime ! Beau avec simplicité... comme la nature, comme Baphaël. — Ah!- cette cravate! cette cravate!... — Mon royaume pour cette cravate! — Avais-je raison, Malden?

— Oui, Altesse.

— C’est lui qui est l’Altesse ; Altesse sérénissisme de la mode. Mais pourquoi est-il ici ? — 1 ■ Que vient-il faire à Windsor ?

— Se promener, répondit Malden.

— Croyez-vous ?

— Assister au départ pour la grande chasse royale.

— Non, Malden, il'vient pour nous braver, pour nous donner une leçon, plusieurs leçons : leçons de mise, de tenue, de tournure, de flexibilité, d’attitude. On parle de Beau Wilson, de Beau Hewit, de Beau Nash, de Beau Edgeworth, mais est-ce qu’on oserait les comparer à ce Beau qui s’ignore, qui n’a peut-être ni naissance ni nom ? Mais je vais sans doute un peu loin... il est impossible que tant de distinction soit sans naissance. Comment savoir ?...

— Rien n’est plus aisé ; ce jeune homme vient vers nous... si vous désiriez qu’en votre nom j’allasse lui demander?...

— C’est bien hardi, Malden. D’ailleurs que lui demanderiez-vous ?

— Son pays, son nom... tout ce qu’il vous plaira.

— Non... ce serait manquer... Puisqu’il se plaît tant à voir ces dispositions de chasse, ces préparatifs... pourquoi n’iriez-vous pas l'inviter à suivre la chasse royale ?

— J’y cours.

— Encore un mot, Malden...

Malden ne se trouvait plus qu’à dix pas du jeune promeneur.

— Vous me le présenterez.

— Ici?

— Ici même, Malden.

— Oui, prince.

Le vicomte s’approcha du jeune homme qui avait éveillé si favorablement l’attention du prince de Galles, et après l’avoir salué, il lui dit avec cette aisance des gens de cour, pour lesquels rien n’est impossible :

— Vous semblez prendre un vif plaisir' monsieur, à tous ces mouvements de gens et de chevaux qui ont dû vous

annoncer clairemént une chasse royale. D’ailleurs les journaux ont annoncé hier...

Froidement, les paupières un peu baissées, le regard cependant tourné vers son interlocuteur, le visage calme, mais d’un calme de marbre poli, la tète droite, le promeneur de Windsor, répondit à Malderi par cette tranchante interruption.;

— Je ne lis jamais les journaux, mon médecin me l’a défendu.

Malden ne put s’empêcher de rire.

— Mais, reprit le vicomte, votre médecin ne vous a pas défendu l’exercice ?

— Je ne crois pas, monsieur.

— Voudriez -vous assister aujourd’hui à la chasse royale?

— En voiture, car à cheval dans ce costume...

— En voiture, — dans une voiture de la cour — répondit Malden.

Quel jeune homme ne se fût pas senti grandir dans son orgueil en écoutant une pareille proposition? Celui-ci parut heureux, mais très-discrètement heureux, quoiqu’il n’eût jamais monté en voiture de sa vie.

— Vous acceptez ?

— Si cela peut vous être agréable, répondit le jeûne homme dont le remerciment embaumait l’impertinence, ou du moins une suffisance rare.

— Cela serait agréable à Son Altesse le prince de Galles, ajouta Malden en souriant.

— Au prince de Galles ! répéta-t-il en se découvrant, mais sans exclamation, sans ivresse.

— Oui, monsieur, au prince de Galles.

— Je suis fier de cet honneur.

Un autre eût ajouté : Mais je ne devine pas pourquoi cet honneur../

Le jeune homme n’ajouta rien, Malden poursuivit ainsi:

/ — Voulez-ivous que je vous présente? car la minute du départ approche.

— Me présenter à qui?

— Mais à Son Altesse.

— Je vous suis, répliqua sans plus de timidité le jeune homme que la fortune prenait, on peut le dire de celui-là, certes, oui! par le collet de l’habit pour le conduire à la fortune.

— Pardon, dit encore Malden en se plaçant entré lui et le prince qui venait vers eux, une petite formalité reste à remplir.

Le visage du jeune homme eut l’air de dire :

— « .Mais ce n’est pas moi qui vous demande d’être présenté au prince, c’est vous qui m’offrez... »

— Quelle est cette formalité ?

— Je vous nommerai en vous présentant au prince.

— Sans doute.

— Je ne sais pas votre nom. Quel est- il?

Le seul mouvement de surprise que montra le jeune homme dans cette conversation imprévue se manifesta au moment où le vicomte lui adressa cette question.

— Mon nom ?

— S’il vous plaît, monsieur.

Après une résistance avec sa propre pensée intérieure, modestie ou orgueil, et nous en aurons le mot plus tard, le jeune homme honoré de l’invitation du prince sur la terrasse de Windsor, répondit à lord Malden en marchant avec lui vers le prince :

— Je me nomme Georges Bryan Brummell.

— Je vous présente, prince, M. Georges Bryan Brummell, qui est très-sensible à l’honneur que vous lui faites en daignant l’inviter à suivre la chasse delà cour.

— Je remercie M. Brummell, dit à son tour le prince, dont l’admiration et l’extase redoublèrent quand il put voir de près avec quelle simplicité de moyens le jeune Brummell s’élevait aux plus grands effets que puisse produire la toilette.

Georges Bryan Brummell souffrit que Son Altesse l’admirât.

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