‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 34 sur 41 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Les jeunes princes et les jeunes princesses avaient déjà pris place dans leurs voitures, quand une autre voiture, mais venant du dehors, alla se mettre au premier rang après la voiture du roi. ' /

A sa forme, à ses armoiries? la voiture de la princesse fut aisément reconnue. On ne se hâta pas pour cela d’aller saluer celle qui avait quelques droits à celte respectueuse bienvenue. Les jeunes princes et les jeunes princesses restèrent immobiles à leurs places ; il est vrai que lady Jersey les tenait, pour ainsi dire, sous sa surveillance du fond de son carrosse, et que depuis la découverte de la fameuse correspondance de la princesse Caroline avec la cour de Brunswick, l'inimitié de la comtesse pour

l’Allemande agissait infiniment moins dans l’ombre. Elle ne l’avouait pas ; à quoi bon l’avouer? Elle ne la cachait pas non plus, parce qu’elle voulait que cette inimitié fût le drapeau insurrectionnel sous lequel vint se rallier tout ce qui était pour elle, lady Jersey, contre la princesse. Aussi la princesse demeura-t-elle sans accueil au rang d’honneur où elle s’était mise dans la ligne du cortège.

A la rigueur, la conduite de la cour, quoique blâmable et fort mal séante en tous points, n’était que de l’inconvenance, une vengeance mesquine et de la froideur ; en la dédaignant, ou mieux encore en ne la remarquant pas, on s’en vengeait et au delà. Mais cette philosophie devenait impraticable devant le nouvel a ITront qu’allait recevoir la princesse de Galles sous les fenêtres mêmes du roi, du roi Georges 111, qui avait promis de la protéger.

Par une conversion rapidement exécutée et ordonnée, on n’en doute pas, par lady Jersey, la queue de la file des voilures prit la tête, et elle la prit tout simplement en courant se placer entre le carrosse du roi, qui se porta en en avant, et celui de la princesse qui dut rester en place. La manœuvre fut un coup de génie. A 1 la guerre elle eût valu une victoire ; à la cour elle augmenta la renommée déjà si grande de la comtesse en agrandissant l’influence qu’on prêtait avec raison à sa malfaisante supériorité. C’était une taquinerie à la Turenne et à«la Condé. Vingt mille coups de canon ne se comparent pas à cette ruse.

L’outrage fut sensible au cœur de la princesse de Galles; elle en fut éblouie à force d’en être surprise. Elle ne croyait pas qu’on osât aller aussi loin avec elle. Elle eut besoin de regarder tantôt à une portière, tantôt à l’autre, pour s’assurer, par la position des murs et des grilles, qu’elle avait réellement changé de place, qu’elle était honteusement reléguée à la queue du cortège au lieu d’en

occuper le sommet comme auparavant. Ces mouvements rapides, automatiques de corps et de tête, qu’elle fit pour bien se convaincre, furent saisis par les bons amis de la comtesse, et des rires scandaleux parcoururent toute la ligne des voitures. C’était la mitraille après la brutalité du du boulet, c’était le crachat après le soufflet. La princesse avait souffert ; elle pleura, elle cacha son visage dans son mouchoir, sa tête dans un coin de la voiture, et elle murmura :

— Oh ! ma mère ! ma mère ! vous qui m’aimez tant, que diriez-vous ! que diriez vous ! si vous saviez ce que j’endure ! Je n’avais jamais versé une seule’larme à Brunswick, si ce n’est en vous quittant, et il ne se passe pas de jour où je ne verse des larmes à la cour d’Angleterre ! ils veulent donc me faire mourir !

— Le roi ! cria un officier du palais du haut du perron, — messieurs, le roi !

Un frémissement parcourut toute la longue file des voitures à ce cri qui fut, de place en place, répété :

— Leroi!... le roi!...

Georges III était accompagné de la reine et de son premier médecin, le docteur Warren.

— Eh bien ! le roi m’entendra publiquement, dit avec le désespoir dans le cœur et sur les lèvres la princesse de Galles, oui, il m’entendra !... Je suis sa fille... je suis son enfant .. je suis une femme qu’on humilie, qu’on frappe au visage... qui n’a rien fait à personne... qui n’a fait de mal à personne ici... Oh ! combien j’eusse été plus heureuse en restant toujours duchesse de Brunswick, plus heureuse en devenant la femme d’un simple officier... Il ne m’eût pas laissé insulter, celui qui m’eût aimée... Être aimée, mon Dieu ! mais c’est tout, c’est tout !... Non, il ne m’aime pas ! il ne m’aime pas, lui ! Où est-il ? où est-il en

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ce moment ce prince de Galles, celui qui devrait me soutenir, me défendre !... Il n’est pas là. Personne n’est là... Le roi seul ! mais enfin il est le roi, le roi d’Angleterre ! qui a des armées, des flottes : qu’il me défende donc !

— En avant ! cria-t-elle à son cocher, en avant !

— Où? madame la princesse, demanda le cocher, qui perdait aussi la tète en entendant les cris qui se croisaient avec les ordres dans la bouche troublée de la princesse.

— En avant ! en avant ! vous dis-je.

— Mais où faut-il aller ?

— A la repcontre de la voiture du roi.

— Mais elle a pris la tête !

— Passez devant !

— Mais, madame la princesse ...

— Passez devant la voiture du roi, je vous l’ordonne.

— Encore une fois, madame !

— Voulez-vous m’obéir ?

La voiture de la princesse, rompant alors la ligne, courut se jeter au travers de la direction suivie par celle du roi; la princesse, d’une voix brisée, criait déjà :

— Sire! Sire! Sire!!!

Une voiture découverte, brillante, un coupé balancé sur des ressorts flexibles, porté par des roues d'argent, longeant comme un papillon les arbres de la grande avenue, accourait et ondulait aux flancs du cortège royal. Le prince de Galles galopait à la portière de cette voiture où trônait au milieu d’un nuage de gaze et d’une gerbe de fleurs une jeune femme souriante. Toile, belle et joyeuse comme une matinée d’avril. C’était le printemps en voiture.

— Mistress Robinson ! s’écrièrent les cavaliers de la fêle ; et les dames et les vieux courtisans, tous enthousiastes de l’actrice à la mode, répétèrent :

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— C’est mistress Robinson !

Puis, comme hommage littéraire, ils la saluèrent par les noms de ses meilleurs rôles :

— Place à Juliette !

— Place à Amanda !

— Place à Cordélie !

— Place à lady Macbeth !

— Place à Arminthe ! *

— Place à Perdita !

Fière de cet accueil, la jeune et belle actrice de Drury- Lane rendait salut pour salut, sourire pour sourire, compliments pour compliments, envoyait des regards et des fleurs. Et le prince ne la quittait pas, il caracolait, il se pavanait, il galopait auprès d’elle; il lui disait le plaisir, le bonheur qu’on avait de la voir à Windsor, l’amusement qu’elle goûterait k la chasse... Elle n’avait jamais vu une chasse... Elle en verrait une avec lui... Quelle journée pour tous les deux !

Que devenait la princesse de Galles pendant ce temps?

Elle parlait vivement au roi, elle croyait du moins parler au roi, car le roi distrait, étourdi, abasourdi par le tapage des jeunes courtisans, par les acclamations prodiguées à mistress Robinson, par le mouvement bruyant des roues, ne pouvait rien entendre de ce que s’efforçait de lui dire la princesse de Galles. Inutilement se penchait-elle à sa portière, tendait-elle les mains dans l’une desquelles flottait son mouchoir trempé de larmes ; inutilement le roi cherchait de son côté k comprendre, k deviner. La seule chose qu’il entendait, qu’il comprenait, c’était :

— Mistress Robinson !

— Où est mistress Robinson ?

— Monlrez-nous mistress Robinson !

Dans son désespoir, dans sa douleur de ne pouvoir se

faire entendre du roi Georges III, la princesse de Galles écrivit deux lignes au crayon sur une feuille de ses tablettes, enveloppa le portrait de son mari — lourd médaillon d’or, qu’elle portait habituellement au cou, — dans la feuille déchirée, afin qu’elle eût la pesanteur nécessaire, et jeta le tout dans le carrosse royal.

Le roi ramassa le paquet et lut les lignes qui contenaient ces mets :

* — Sire, mon père, une princesse et une courtisane font partie de votre suite ; laquelle des deux doit se retirer? «

Le roi partit d’un long éclat de rire après avoir lu.

— Mais, sire!... — vous n’avez donc pas lu?

Le rire convulsif du roi continua.

— Mais, sire, je suis princesse d’Angleterre, duchesse de Brunswick. Justice !

Le roi étouffait dans son accès de rire.

Le docteur Warren posa tristement le doigt sur son front en regardant la princesse de Galles ; cela voulait dire :

— Le roi redevient fou !

Le cortège continua à emporter au galop à travers l’espace'princes et princesses, vieux courtisans blasés, jeunes courtisans ivres de plaisir, le prince de Galles penché sur la voiture de sa maîtresse, et un roi fou.

Les chevaux de la princesse de Galles tournèrent la tète vers Londres. Que de déceptions ! que d’angoisses ! que de larmes dans ce carrosse pompeux chargé de dorures et d’armoiries! — 11 était parti carrosse, il revenait cercueil.

Cotte journée n’était pas finie.

La chasse venait de commencer ; au premier coup de fusil tiré, leroi Georges III, que le docteur ■ Warren avaiteu bien de la peine jusque-là à contenir, s’élance hors de sa voiture, court dans le fourré, se met à quatre pattes et il

jappe, il aboie. Affreux et grotesque spectacle pour tous

* ces courtisans, pour cette famille de princes et de princesses ! Un roi, un père, un vieillard se roule dans le gazon et la poussière; il rampe, il court à travers les jambes des hommes et des chevaux ; et il aboie, il aboie, il hurle, il hurle à effrayer ses chiens, qui le regardent en dessous

• et se taisent ! ,

Malgré le profond respect pour la royauté, il fallut cette fois lier le roi aux pieds et aux mains. On transporta ensuite cette chose hurlante au château de Windsor.

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