CHAPITRE XXXIV
Le capitaine Payne (depuis amiral), dont le nom va se lire au bas d’une lettre écrite h Shéridan sur l’état mental du roi, après la scène dans la forêt, pendant la chasse, occupait l’emploi de contrôleur dans la maison du prince de Galles. Il était de service auprès de la personne de S. A. R. à Windsor, au commencement même de la maladie du roi.
« Cher Shéridan,
» La nuit dernière, vers minuit, le roi était dans un état tel, qu’il paraissait ne pas devoir vivre une heure, lorsque tout à coup, par l’effet de la poudre de James, une forte transpiration se manifesta et il tomba dans un profond sommeil.
b Nous espérions que c’était la crise de sa maladie, mais les médecins craignaient que ce ne fût que celle d’une
partie de la maladie. Toutefois nos espérances ne furent pas de longue durée.
» Au bout d’une heure le roi s’éveilla. Sa peau était dans une bonne condition et il n’avait pas beaucoup de fièvre : mais, sous le rapport mental, il était exactement dans le même état qu’auparavant, ayant tous les gestes et le délire du fou le plus avéré, et poussant toujours un cri qui imitait le hurlement du chien.
» Voilà dans quelle situation il était, à une heure du matin, quand nous allâmes nous mettre au lit.
» Le duc d’York qui, cette nuit, est venu deux fois dans ma chambre, m’a dit que le roi n’avait pas eu un moment lucide dans toute la nuit.
» Les docteurs ont eu une consultation ; ils ont trouvé le roi plus calme, le pouls assez bon et beaucoup moins élevé, mais reconnu les symptômes les plus prononcés d’aliénation mentale.
j> Toute la journée, il n’a fait que parler religion ; et sa manie était de se croire inspiré, ce dont les médecins ont tiré le plus mauvais augure pour le recouvrement de sa raison. Le roi est encore à présent dans le même état que je viens de vous confier ; que ceci vous soit dit afin de vous empêcher d’ajouter foi aux mille bruits ridicules qu’on répand même sur les lieux.
» On n’arrive pas facilement à la connaissance de la vérité dans les palais, et je m’en aperçois ici. On apprend chaque jour une petite particularité de quelqu’un qui l’a tenue soigneusement en réserve, ou bien a fait semblant de l’avoir oubliée.
» Cependant en réunissant tout ces riens, je trouve et je me démontre que la folie du roi a été très-marquée bien avant même qu’il ne fût obligé de garder la chambre et d’être surveillé.
» Les gens qui étaient autour de lui avaient si peur de l’offenser, que les deux jours qu’il passa cinq heures de suite à cheval, il y a eu hier huit jours, et le lundi suivant, il divaguait déjà, èt pourtant on le laissa sortir sans lui rien dire. Le lundi, à son retour, il dit au duc d’York, en pleurant, qu’il souhaitait de mourir, parce qu’il sentait qu’il allait devenir fou.
>> La reine, qui fit mander le docteur Warren, lui communiqua secrètement la connaissance qu’elle avait depuis quelque temps de l’état mental du roi.
» Warren, qui est ici la cheville ouvrière, car le pauvre Baker est lui-même à moitié timbré, Warren, dis-je, observe avec la plus grande attention la marche que suit la maladie du roi.
» Les variations de sa folie, ainsi que l’état général de sa santé, sont notés avec soin pendant toute la journée, et nous avons chaque jour un bulletin signé par les médecins.
Ce qui fut plus grave encore que la maladie du roi, ce fut sa convalescence, parce que, irrégulière et trompeuse, lorsque l’on se relâchait un peu dans la surveillance exercée autour du royal malade, c’est à ce moment-là qu’il mettait sa vie en danger par quelque acte soudain d’extravagance.
Il fallut songer sérieusement à combattre pied à pied cette funeste manie de suicide, commune presque à tous les fous, particulière à Georges III.
Warren et Willis n’eurent pas trop de leur génie mé-
* Mémoires sur la vie privée, politique et littéraire de Shé ridau, par Thomas Moore, tome II, pages 7 et suivantes.
dical, de leur sollicitude de courtisan pour garantir cette précieuse existence, cherchant la mort partout autour d’elle, la provoquant avec une fatale habileté, sur le point à chaque instant de la rencontrer.
Entre autres folies, Georges 111 possédait celle de vou- • loir se tuer en se précipitant la tête la première du haut de son lit sur le parquet de sa chambre. Des contusions au front indiquèrent aux docteurs la pensée sinistre du roi. Aussitôt ils élevèrent les tapis à la hauteur d’un -fort matelas, en sorte que le malade en fut réduit à cabrioler sans danger sur un duvet élastique.
Mais, ingénieux dans ses ressources, Georges III, se créant un point d’appui sur ce tapis mollement ouaté, s’élança contre les murs comme l’eût fait un bélier et tenta de se fendre le crâne, qui lui semblait être, disait-il, une boule de feu.
Les murs furent immédiatement doublés de velours, et ce moyen de suicide lui échappa presque au moment où il l’avait conçu.
L’énorme embarras de Willis et de Warren était dans la difficulté d’opposer tous ces préservatifs sans porter ombrage à la frénésie de Georges III, dont il fallait à tout prix garantir la Vie tout en respectant en lui la dignité, la sainteté et la haute susceptibilité royales. Un roi d’Angleterre est le premier des hommes, le premier des magistrats et le premier des pontifes. Il est le chef politique et religieux du royaume. On ne met pas un bâillon et une camisole de force à l’élu du peuple et du Seigneur.
Quand le roi ne vit plus comment il se fracasserait la tête contre le parquet et contre les murs, il songea à des moyens plus simples de sortir brutalement de la vie. U essaya de se précipiter, ainsi qu’il l’avait déjà tenté, par les hautes croisées du palais de Windsor. On cadenassa les
GEORGES m
espagnolettes, il brisa les carreaux ; les carreaux n’étaient qu’en verre, on les remplaça par des carreaux en cristal ; il brisa les carreaux de cristal ; on en mit en flint-glass, matière transparente, plus dure que le marbre : il les brisa encore. Plusieurs fois on l’arracha aux embrasures des châssis, la moitié du corps en dedans, l’autre moitié en dehors. Impossible de murer les croisées, dangereux de les griller sans laisser comprendre au roi qu’il était fou à lier. Que firent les docteurs Willis 1 et Warren dans cette situation des plus délicates?
Pour tromper la clairvoyance du roi et obvier aux dangers d’une chute par les croisées de Windsor, ils firent forger artisteraent et dorer des grilles d’un goût délicieux qui se tordaient en tiges et s’épanouissaient en épis, en feuilles et en fleurs. A travers ces rameaux délicats, ces fibres d’or, ils entrelacèrent des fleurs naturelles, ce qui donnait à ces jardinières un tout autre caractère que celui d’un réseau impénétrable, et surtout infranchissable.
— Que veut dire cet obstacle ? demanda un jour Geor- . ges III à Willis.
— Sire, ce n’est pas là un obstacle.
— Qu’est-ce donc ?
— C’est un embellissement.
— Un embellissement ! je ne puis plus me mettre à la croisée.
— Vous savez, sire, qu’il n’y a pas de mode qui ne gêne un peu d’abord.
— C’est vrai... Mais d’où vient cette mode?
— Sire, de France.
— De France.
1 Willis et Monro ont été les médecins les plus renommés en Angleterre pour le traitement des maladies mentales.
GKOKGES III
Le fou réfléchit.
— Oui, sire, de Paris.
— Ces diables de Français !
— De vrais diables, sire.
— Ils ne se mettent donc plus à la croisée ?
— Oh! bien rarement. C’est le duc d’Orléans qui a inventé ces sortes de croisées agrestes.
— Oh! alors !...
— A son château du Raincy, ajouta le docteur.
— Savez-vous une chose, Willis ?
— Non, sire...
— C’est que si le duc d’Orléans avait eu la fantaisie de placer de ces sortes de jardinières devant les portes comme il a eu l’idée d’en mettre devant les croisées, nous serions emprisonnés comme de vrais criminels, de vrais fous... Willis?
— Plait-il, Majesté.
— Est-ce que le duc d’Orléans n’est pas un peu?...
Le roi s’arrêta. Tous les fous, à peu d’exceptions près, redoutent de prononcer les mots fou et folie, ou bien ils • nient la folie.
Willis attendit.
— N’est-ce pas, répéta Georges III, qu’il est un peu?...
• — Non, sire. ^
— Il ne l’est pas?
— J’en jure par votre Majesté.
— Pas plus que moi ?
— Vous, sire!
— D’ailleurs, voulez-vous que je vous exprime mon opinion à cet égard, Willis? toute mon opinion...
— Si vous voulez m’honorer, sire...
— Eh bien! personne n’est...
— Non, sire, personne n’est...
— C’est votre avis, Willis ?
— Entièrement.
— J’en suis ravi ! s’écria le roi : il y a des gens qui prétendent... des ignorants... des malveillants... Ainsi moi, le croirait-on, Willis? on veut que je le sois, parce que je me crois le Messie... mais oui, je suis le Messie! pourquoi ne serais-je pas le Messie?... il est venu une fois: pourquoi ne viendrait-il pas deux fois?... trois fois... cent fois... cent mille fois, cent mille millions, un million de millards, dixaine de milliards, centaine de milliards de fois ? — Willis, de vous à moi, suis-je ou non le Messie? On l’a tué, mais il n’est pas mort. S’il n’est pas mort, c’est qu’il ne peut pas mourir, parce qu’il est le Messie. Willis, vous allez voir si je ne suis pas le Messie...
— Sire, je vous crois sur parole.
— Non, vous aurez des preuves... Écoutez-moi, Willis.
— Oui, sire.
— Je vais commencer par me tuer.
— Sire, une pareille pensée...
— N’a rien d’extraordinaire.
Willis était parfaitement tranquille en écoutant ces étranges menaces du roi. Il savait qu’il n’avait aucune arme à sa portée : murs et parquets étaient matelassés; des grilles défendaient le passage des croisées. Quant à lui, il ne craignait pas une violence du roi sur sa personne. Willis possédait ce regard magnétique, écrasant, moitié diabolique, moitié divin, qui terrasse la frénésie et dompte les fous, les ploie, les réduit au silence, et à la longue, à la raison.
— Donc, je vais me tuer ! s’écria le roi en s’élançant sur son lit.
— Que va-t-il faire ? se dit Willis, — que va-t-il faire?
Saisissant les rideaux de son lit, longues pièces d’étoffes
bleues passées dans un anneau de cuivre doré scellé au plafond, Georges III se fait d’un bout et rapidement une cravate ; puis il se met à tourner avec une vélocité à donner le vertige, tandis que dans ses mains crispées il tient l’autre bout des rideaux. Il s’étranglait.
Willis sonne, appelle, pousse un cri.
Le docteur Warren accourt de la pièce voisine.
Tout danger est passé.
Le double rideau s’en est allé en charpie; il s’est effilé comme un corps sans consistance; il a disparu comme une flamme, comme un nuage dans les mains surprises du roi Georges III.
. — Que veut dire?... dit Willis en regardant son illustre confrère Warren;
' — C’est un cas de suicide, répliqua tout bas Warren à Willis, que j’avais prévu, et je l’avais neutralisé d’avance en faisant fabriquer des rideaux de soie avec des fils si doux, si lâches et si peu adhérents, qu’il devaient se fondre à la moindre tentative d’effort.
Willis salua d’un sourire d’admiration la prévoyante habileté du docteur Warren.
Quant au roi, il dit aux deux médecins :
— Vous voyez bien que je suis le Messie : je me suis étranglé, je suis mort, et me voilà ressuscité. La semaine prochaine je me crucifierai.