‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 5 sur 41 · LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A. BOURDILMAT ET C ie , ÉDITEURS La traduction cl la leproduction sont réservées 18G0

— Pour Windsor ? • £ r .

— Pour Windsor même.

— Et qui l’accompagnait ?

— Personne.

Les ministres se regardèrent avec un égal étonnement.

Le président du conseil, lord Winchelsea, s’écria après quelques minutes de réflexion : « Encore une fois, c’est impossible ! Sa Majesté n’ignorait pas que nous lui apporterions cette nuit à signer le bill déclaratoire, ce bill d’une si grave importance, d’une si pressante opportunité; il n’ignorait pas que ce bill, signé de sa main, serait aussitôt envoyé à New-York par une frégate qui est sous voile à l’embouchure de la Tamise; Sa Majesté nous avait même dit...

— Allons trouver Sa Majesté à Windsor, interrompit brusquement le duc de Newcastle; le temps que nous perdons ici, nous l’emploierions mieux à nous y rendre.

Les autres ministres firent un signe d’assentiment.

— Prévenez nos gens, ajouta le duc de Newcastle, en s’adressant aux domestiques qui entouraient avec respect le groupe de plus en plus étonné des ministres.

Ils descendirent le grand escalier du palais, toujours précédés de flambeaux, montèrent dans leurs voitures et donnèrent l’ordre à leurs cochers de se diriger en toute hâte sur Windsor.

La surprise des ministres du roi Georges semblait d’autant plus fondée, qu’on était au mois de mai, époque à laquelle aucun motif de fête ou de chasse ne pouvait appeler le roi à W’indsor. Et d’ailleurs son caractère calme, ses goûts rangés, ses habitudes paisibles ne permettaient pas qu’on supposât chez lui des désirs soudains et immodérés de déplacement. Il aimait l’ombre et le silence domestiques avec une espèce de piété. 11 parlait peu,

n’agissait qu’après réflexion , et ses devoirs de souverain une fois accomplis, il redevenait aussitôt simple et excellent père de famille, allant, le regard épanoui, la bonté palpitante sur les lèvres, de sa femme à ses enfants et de ses enfants à sa Bible, toujours ouverte près de lui.

Les ministres arrivent à Windsor.

Le château était endormi; quelques lueurs seules brillaient languissamment par les croisées percées dans l’épaisseur de la vieille construction féodale.

Les voitures tournèrent dans la cour d’honneur pour s’arrêter devant ce perron qu’ont usé et poli tant de courtisans.

Une heure s’écoula avant que le roi ne fût instruit de l’arrivée de ses ministres; l’étiquette ne dort jamais. Au bout d’une heure, le roi fit dire par le gros duc de Cumberland que la nuit était trop avancée pour ne pas remettre les affaires au lendemain.

Le marquis de Winchelsea, président du conseil, insista respectueusement auprès du duc de Cumberland, pour que lui et ses collègues fussent admis auprès du roi, si Sa Majesté ne pouvait pas, ou ne voulait pas se lever pour entendre dans la salle du conseil la lecture du bill qu’on lui apportait à signer.

Comprenant lui-même la gravité de la situation, le duc de Cumberland s’empressa de se rendre de nouveau auprès du roi pour lui faire part de la légitime insistance que mettaient ses ministres à être introduits.

— Je commence à comprendre le sens de cette coquetterie royale, se prit à dire le duc de Newcastle pendant que le duc de Cumberland tentait sa seconde démarche : Sa Majesté n’a jamais partagé notre avis sur la question américaine; ce bill que nous venons soumettre à sa signature contrarie ses opinions ; le roi craint qu’il ne blesse

Digilized by Googli

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ses sujets de Boston et de Philadelphie... 11 voudrait les ramener par la douceur, rien que par la douceur.

— Quelle erreur! dit le duc de Grafton.

. — Quel danger ! ajouta le général Conway.

— Quelle folie! ajouta aussi lord Egmont, premier lord de l’amirauté. 11 faut envoyer aux Américains des douceurs de soixante-quatorze canons. Mais voici le duc de Cumberland. Nous allons être reçus par Sa Majesté.

— Messieurs, vint dire le duc de Cumberland aux ministres rangés en demi-cercle autour de lui , le roi m’a dit de le laisser tranquille, qu’il voulait dormir.

Le duc fit ensuite un geste de résignation et sembla, par le regard qui l’accompagna, inviter ceux qui l’écoutaient à imiter son abnégation.

— Le roi veut dormir! reprit avec une demi-vivacité le duc de Newcastle. C’est différent. Qu’il dorme !

— J’oserai faire observer à Votre Altesse, dit à son tour e marquis de Rockingham , que la frégate qui attend le bill pour le porter en Amérique, est dans un mouillage très-difficile. Ou il faut qu’elle gagne la Manche ou qu’elle rentre dans le fleuve. L’une ou l’autre de ces deux manœuvres peut causer des retards très-préjudiciables...

— Je le sais, interrompit le duc de Cumberland, mais je n’y puis rien. La volonté du roi... messieurs!

— Si Votre Altesse consentait une troisième fois à prier Sa Majesté...

— Ni mon autorité ici , ni ma familiarité auprès du roi, répliqua poliment, mais sèchement, le duc de Cumberland, ne me donnent le droit de troubler une fois de plus le sommeil de Sa Majesté. Si Vos Seigneuries veulent attendre son réveil...

— Nous l’attendrons, dit le jeune duc de Newcastle.

Nous passerons la nuit à Windsor, si toutefois Votre Altesse veut bien Je permettre.

— Comme il vous plaira, messieurs, comme i! vous plaira !

Et le duc de Cumberland se retira lentement, laissant les ministres dans un sentiment de contrariété jusqu’ici déguisé sous les formes du plus sincère respect. Mais le président du conseil , après avoir pris l’avis de ses collègues, pria lord Egmont, premier lord de l’amirauté, d’expédier au capitaine de la frégate mouillée à l’embouchure de la Tamise, l’ordre de maintenir ses dispositions, quelquf changemént qu’il survînt dans l’état du vent et de la mer. Cet ordre fut envoyé sur-le-champ à Londres par un courrier.

Le conseil s’assit ensuite autour du feu et attendit en sommeillant le réveil de Sa Majesté.

Quand le jour eut fait pâlir la clarté des lampes et répandu dans le grand salon rouge cette fraîcheur du matin si pénétrante au mois de mai , ils descendirent dans le parc où ils attendirent, en se promenant à travers ces vastes allées célébrées par Pope, l’heure du déjeuner de Sa Majesté. .

Ils pensaient avec raison que le roi choisirait ce moment pour les recevoir et pour donner cette importante signature qu’attendait le bill afin d’avoir le caractère et la force d’une loi.

A onze heures, le roi fit dire qu’étant indisposé, il ne déjeunerait pas. II ne quitterait donc pas ses appartements.

— C’est bien 1 dit le duc de Newcastle, nous nous conformerons au vœu de Sa Majesté, nous attendrons l’heure de son dîner.

— Mais Sa Majesté n’a pas dit, reprit timidement le page

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de service, que vous prissiez la peine de l’attendre jusqu’à l’heure de son dîner; elle a dit seulement...

— Sa Majesté n’a pu vouloir dire autre chose, répliqua avec une politesse exquise et mesurée le duc de Newcastle, puisque nous n’avons pas de raison pour quitter Windsor, sans avoir eu l’honneur de lui présenter nos hommages.

— Je dirai donc à Sa Majesté de votre part...

— Non pas de ma part, s’il vous plaît, mais de celle de tout son conseil, que nous aurons l’honneur d’attendre les ordres de Sa Majesté toute la journée... toute la journée.

En effet, ainsi qu’ils venaient de le dire, les ministres, s’armant de cette haute et philosophique patience, à laquelle l’Angleterre doit tant de grandes négociations, se résignèrent à attendre l’heure où le roi dînerait pour lui faire signer le bill.

Cette heure désirée sonna enfin, et les ministres furent priés de se rendre dans la vaste salle à manger de Windsor, ' cette ravissante pièce que Gibbons a enrichie de ses élégantes sculptures en bois. Le roi, pensèrent-ils, voulait leur faire l’honneur de les admettre à sa table ; — au desr sert il signerait la pièce si importante à laquelle jusque-là il avait différé de donner son adhésion. Il avait voulu réfléchir : la réflexion avait été longue, mais enfin...

Un page, qui les attendait au seuil de la salle à manger, leur apprit que Sa Majesté avait jugé à propos ce jour-là, de prendre son repas dans ses appartements, qu’il ne quitterait pas de la soirée.

Le page se retira, et les domestiques entrèrent aussitôt pour faire le service auprès des ministres, dont l’appétit fut très-froid et la parole silencieuse. Cependant, vers la fin du repas, le duc de Newcastle, s’adressant au duc de Cumberland, qui tenait la place du roi à table, lui dit :

— Votre Altesse doit s’affliger comme nous de l’embarras

extrême où nous jette la volonté de Sa Majesté, qui persiste depuis hier, pour des raisons sans doute fort légitimes, à ne pas régulariser une pièce dont l’importance lui est aussi démontrée qu’à nous-mêmes.

Le duc de Cumberland répéta à peu près le même signe de résignation que la veille ; il y ajouta seulement plusieurs verres de bordeaux qu’il but coup sur coup.

— Si Sa Majesté np veut pas absolument signer ce bill, continua le duc de Newcastle, dont l’impatience s’était plus d’une fois trahie pendant le repas, elle en a parfaitement le droit rigoureux; mais, dans ce cas, Sa Majesté doit nous le dire ; dans ce cas, se surprit à dire plus vivement, trèsvivement le duc... eh bien ! dans ce cas... nous laisserons notre démission sur cette nappe.

— Votre démission, messieurs! s’écria le duc, qui savait quelle perturbation cause dans une cour un changement ' de ministère. Votre démission !

— Oui, monseigneur, notre démission, reprit le duc de Newcastle.

— Messieurs, dit alors avec un peu moins de jeunesse le marquis de Rockingham, j’apprécie comme l’honorable duc de Newcastle et comme vous tous la difficulté sans exemple, exceptionnelle, de notre situation, mais je pense qu’avant de recourir à une détermination aussi sérieuse, il serait convenable de tenter une nouvelle démarche auprès de Sa Majesté.

— Oh ! oui, dit le duc de Cumberland que la menace d’une démission ministérielle avait effrayé.

— Et si Son Altesse ne peut pas s’en charger, l’un de nous l’essayera, et peut-être que plus heureux cette fois... Faisonsmieux, messieurs, dit le marquis de Rockingham en quittant la table, allons tous ensemble auprès de Sa Majesté.

— Je vous y conduirai, messieurs. ..je vous y conduirai,

s’écria le duc de Cumberland en se levant aussi, puisque vous tenez absolument...

— Ce n’est pas nous, monseigneur, qui tenons absolument, reprit avec une dignité lîoide le marquis de Rockingham, c’est la volonté des deux chambres que nous représentons ici, c’est la volonté de la nation que représentent les deux chambres.

— Venez, messieurs, allons! dit le duc de Cumberland.

Pendant cette discussion la nuit était venue ; les ministres ne montèrent aux appartements du roi qu’à travers la demi-obscurité qui régnait sur Windsor et dans ses longues galeries.

Arrivés à la porte de la chambre même du roi, après avoir traversé plusieurs pièces où se tenaient des valets de pied, qui les regardèrent passer avec un certain air mystérieux, les ministres trouvèrent les deux battants fermés. Ils tournèrent le bouton qui résista ; à plusieurs fois ils essayèrent le même mouvement, mais chaque fois ils rencontrèrent la même résistance inexplicable.

Georges 111 avait l’habitude de ne s’enfermer que fort avant dans la nuit. D’où venait cette séquestration inusitée? Frapper à la porte était une licence de la plus haute privauté; cependant... attendre... Mais quoi attendre? Attendre jusqu’au lendemain? L’anxiété des ministres commençait à prendre un caractère aussi singulier qu’alarmant. Quelques-uns, tous peut-être, se reportèrent à un an en arrière pour se rappeler ce premier silence obstiné du roi et si brusquement rompu par lui. La conclusion de ce souvenir fut que le roi les menaçait d’un accident semblable sans leur donner l’espoir qu’il finirait d’une manière aussi heureuse. Et la circonstance était bien plus grave alors qu’il y avait un an.

Il ne s’agissait pas cette fois d’indiquer un successeur

au roi, mesure de prévoyance facile à éloigner de quelques mois au besoin. 11 fallait, à l’heure présente, frapper un coup d’autorité, sauver la richesse de l’Angleterre, ses plus belles colonies, car les Indes étaient encore loin de valoir alors ce qu’elles ont valu depuis. Mais que résoudre, que* faire devant l'obstination royale, devant cette double porte close comme un mur ?

— Messieurs, dit le duc de Cumberland après la première heure d’attente devant cette porte silencieuse, messieurs, vous voyez...

Il salua et paftit.

— 11 nous reste l’unique ressource de nous présenter devant les chambres, dit lord Winchelsea, et de leur révéler l’embarras où nous sommes, de tout leur avouer enfin.

— Ce n’est pas mon avis, dit le marquis de Rockingham : car que répondront les chambres?... Ayez recours à une régence . Elle .est formée, employez-la. Mais l’employer, continua le marquis, n’est pas facile... Le peuple, qui laisse tout faire, qui trouve tout bien, tout admirable et parfait parce qu’il croit que c’est le roi qui fait tout, trouvera tout détestable, tyrannique et odieux sous une régence. Cherchons donc encore à arriver jusqu’au roi.

— Si avec des échelles appliquées contre le mur du château on pouvait parvenir jusqu’aux croisées des appartements du roi...

— Messieurs, la reine arrive à Windsor à l’instant môme, accourut dire un page.

— La reine ! s’écrièrent les ministres, c’est une voie de salut...

— Sa Majesté veut-elle nous recevoir ? demanda vivement le duc de Newcastle.

— Elle attend Vos Seigneuries clans la chambre des Beautés.

— Annoncez-nous, allez.

Le page courut annoncer à la reine les conseillers de la couronne qui furent bientôt réunis en sa présence dans la salle des Beautés. Chacun sait que celte salle est ainsi appelée parce qu’elle renferme les portraits des quatorze beautés les plus célèbres du règne de Charles II, et treize autres portraits de femmes d’après Van Dyck.

La reine connaissait déjà en partie les difficultés éprouvées par les ministres pour arriver jusqu’au roi, retranché derrière la double porte de sa chambre. Elle était toute émue; elle aimait beaucoup le roi, quoiqu’elle eût pris un grand empire sur sa volonté. D’une voix tremblante, elle s’informa de toutes les circonstances de cette scène, où elle intervenait. Quand elle les connut, elle désira plus vivement encore que les ministres approcher du prince pour lui donner des soins, pour savoir de sa bouche l’énigmatique raison de son isolement. Enfin, elle voulut à tous prix déchirer ce mystère. Mais elle désapprouva complètement le moyen des échelles. 11 faudrait briser ensuite, des volets, des carreaux... Le roi, dit-elle, pourrait s’effrayer, son état mental s’exaspérer, si c’est vraiment un acte de folie que l’acte qu’il fait de ne pas vouloir communiquer avec ses conseillers...

On renonça donc à l’escalade ; mais comment sortir de Ja difficulté?

— Pour ouvrir une porte qui résiste, je ne vois qu’un moyen, c’est celui de forcer la serrure, dit la reine après avoir tenté la prière et les sollicitations les plus pressantes.

On envoya aussitôt chercher un maître serrurier à Windsor : on crut l’obstacle vaincu quand on eut mis le serrurier en présence d’une difficulté de sa profession.

Mais l’ouvrier ayant poussé la porte avec force et précaution pour s’assurer de la valeur de la résistance, sans éveiller trop spontanément la léthargie du roi, — car il importait de ne lui causer aucune secousse trop forte, — il déclara qu’il y avait, outre le pêne, deux énormes verrous tirés en dedans ; en sorte qu’il était tout à fait impossible d’ouvrir la porte sans briser les boiseries et sans causer un bruit à ébranler le château.

Il fallut bien vite renoncer à ce moyen brutal de s’introduire dans la chambre à coucher de Sa Majesté. La reine fut la première à s’y opposer ; les ministres n’insistèrent pas.

Le serrurier se retira avec ses crochets.

Voilà de nouveau les conseillers du royaume plantés devant la porte ou plutôt cette barricade derrière laquelle un roi, ou fantasque, ou fou, ou maniaque, s’obstinait à se retrancher. Et pourtant cette signature!... ce bill... cette frégate sous voile... l’Amérique! tout un coatinent qui va échapper à l’Angleterre!... — Quelle fin ont toutes les grandes choses de la terre! a dit Bossuet. — Quel commencement ! aurait-il dû dire aussi.

Pendant une grande partie de la nuit, le duc de Cumberland et tous les conseillers de la couronne épuisèrent leur imagination dans la recherche d’un moyen.

— Messieurs, dit tout à coup le jeune duc de Newcastle comme inspiré, j’ai un moyen...

— Lequel ?

— Votre Majesté l’acceptera-t-elle?

— Puisque vous le proposez.

Le duc s’inclina, il poursuivit:

— 11 y a, en ce moment, dans la prison de Newgate un ancien serviteur de ma maison devenu voleur et même un peu assassin, je crois, par suite des mauvaises fréquen-

tâtions, et surtout de son génie d’une habileté trop grande. Je l’avais comme écrivain, comme commis autrefois dans ma terre de Newcastle. Il est condamné à mort depuis deux ans... Et depuis deux ans j’ai pu obtenir des sursis, éloigner le moment de son exécution.

— Nous en avons entendu parler, dit la reine : n’est-ce pas lui qui vous arrêta l’hiver dernier, ctens le Strand, un jour ou plutôt une nuit qu’il s’était échappé de sa prison; et à qui vous dites: Malheureux! tu me dois la vie jusqu’ici...

— Oui, Majesté; et c’est lui qui me répondit: Vous voyez, cher duc, que j'en profite.

— Mais c’est Charles Price ! s’écrièrent les autres ministres.

— Me permettez-vous d’aller le chercher à Newgate et de le faire conduire ici?

— Charles Price!

— Le permettez-vous?

— Soit! dit la reine; mais...

— Soit! dit le ministre de justice et de grâce. Cependant...

— Dans une heure et demie, Charles Price sera à Windsor.

Le duc de Newcastle baisa la main de la reine ; et onl’entendit immédiatement crier à ses gens, du haut du perron :

— Mes chevaux! mes chevaux! A Londres! mes chevaux!

Cil A PITRE V

Nos prisons, non pas celles d’aujourd’hui qui finiront, la philanthropie aidant, par être des boudoirs, mais celles d’autrefois, celles dont Mercier a fait d’effrayantes peintures dans son Tableau de Paris, étaient de délicieuses retraites comparées aux prisons d’Angleterre et particulièrement de Londres. L’imagination recule épouvantée quand on lit dans John Howard Ce qu’étaient au dix-huitième siècle la Flcet, Newludgale , Poultry-Complcr , . Wood-Slreet-Compler, Bridewell-New-Prison, Clerkenwell, Brideioell-dc-Clerkenwell, Swhite-Chapel, Tower - Jfamlets-Gaol , Saint-Catharine’s-Gaol, La Savoy, Bridcwell-de- Tothill-Fields , Westminster-Gale-JIouse , The King's-bench prison, Marshalsea, Borough-Compter , et une vingtaine d’autres petites prisons et cachots qui, les unes et les autres, recevaient égalementet indistinctement,

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sauf deux ou trois prisons militaires, les insolvables, les adultères, les incendiaires, les voleurs, les régicides, les parricides et les prisonniers de guerre ; tout s’y trouvait confondu : enfants, jeunes gens, vieillards, hommes et femmes. Et quelle nourriture ! quel pain ! quelle viande ! quelle bière ! quelle eau ! Un homme et une femme, par leur humanité, leur, douce persévérance, leur active piété, ont, à force de courage et de fatigue, changé à peu près tous ces enfers en simples purgatoires. Que leurs noms ne périssent jamais dans la mémoire reconnaissante des hommes : ce sont Howard et M™* Fry.

La prison la plus horrible parmi ces horribles prisons, c’est Newgate. Un historien a dit :

« Les annales de cette prison sont celles du crime dans sa forme la plus effrayante, et du vice dans sa corruption la plus affreuse : c’est le dernier refuge des grands coupables, et de ceux qui doivent payer de leur vie les forfaits qui les ont mis en horreur à toute la société. Cette épouvantable prison tire son nom — Newgate — de la grande porte qui, autrefois, en faisait partie, et qui était placée un peu plus loin que la salle où siège le tribunal pour les causes criminelles.

» Cette porte formait à elle seule un bâtiment qui servait déjà de prison d’État dès l’année 1218, et qui resta la même pendant des siècles.

» Quoique la porte de Newgate ait été souvent rebâtie, on ne fit jamais aucune amélioration aux logements intérieurs. Cette prison devint la proie des flammes dans le grand incendie de 1660; elle fut ensuite rebâtie d’après l’ancien plan.

» La vieille piison était extrêmement malsaine et incommode. L’an 1750, une maladie pestilentielle, connue sous le nom de fièvre de prison , enleva, moins un seul,

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tous les prisonniers. Tel est le témoignage de Francis Coghlan.Lesportes de chaque cellule, dit encore rhistorien Howard, sont épaisses de quatre pouces. Tout autour de ces cellules, le mur qui les forme est doublé de planches garnies de clous à grosse tête. On dit que les prisonniers qui ont affecté de la fermeté pendant le cours des débats et qui paraissent indifférents lorsqu’on prononce leur sentence, sont frappés d’horreur et versent des larmes quand ils entrent dans ces redoutables demeures. »

La nuit n’était pas finie, — si jamais une nuit finit en Angleterre, — lorsque le duc de Newcastle se fit ouvrir d'autorité les portes de Newate, où l’honorable Charles Price coulait ses jours entre la vie et la mort depuis sa plus tendre jeunesse.

L’intendant de Newgate, — qui n’a pas titre de 'gouverneur, comme le geôlier de la Tour de Londres, — mit le plus zélé empressement à introduire dans son palais le noble Visiteur qui lui arrivait. Mais, quel que fût son zèle, il ne put lui cacher la ténébreuse horreur de l’endroit; il ne put dissiper le brouillard étouffant toujours condensé entre les murs, les tours, les tourelles, mille excroissances d’architeciure dont se hérissait le sol maudit et douloureux qu’il foulait. C’est à peine si les lanternes portées devant eux par de vieux geôliers, qui les avaient peut-être promenées devant Charles 1 er , parvenaient à éclairer, place par place, les corridors lugubres, les salles froides, les escaliers en colimaçon et les recoins menaçants.

Après un quart d’heure de course à travers des allées dont les parois autrefois blanchies à la chaux étaient alors sillonnées d’inscriptions impies, de noms d’assassins et de figures odieuses tracées à la fumée de la chandelle et nu courant d’un cynique charbon, le jeune duc de Newcastle entendit au-dessus de sa tête, mais encore bien

haut, des rumeurs de voix comme on en entend quelquefois quand on passe sur des travaux de mineurs. C’était confus, c’était murmurant, brumeux, indistinct, mais formidable, plus formidable de minute en minute. Le duc, étonné, s’arrêta, l’intendant sourit... autant que peut sourire un intendant de Nevvgate.

— Ce n’est rien, dit l’intendant. Mes agneaux jouissent de leurs petites récréations avant de se rendre à la chapelle pour entendre la prière du matin ?

— Vos agneaux ? dites-vous.

— Les prisonniers; c’est ainsi qu’on les nomme ici.

— Charles Price est aussi un agneau ?

— Oui, Votre Grâce. Tout le troupeau est en ce moment dans la Forêt , nom qu’on donne ici à la partie la plus élevée de Newgate, à la salle qui s’étend sous les combles depuis un côté du monument jusqu’à l’autre côté, c’est à dire presque un tiers de mille de longueur.

— Mais pourquoi ce nom de Forêt? demanda curieusement le duc de Newcastle, qui, tout en parlant avec l’intendant, se rapprochait de plus en plus de la clé de voûte de la prison, et qui, par conséquent, entendait déjà avec netteté les voix qui bouillonnaient au-dessus de lui.

— Je vais vous dire pourquoi ; pour deux raisons : la première, parce que toutes les charpentes, grosses, moyennes et petites, qui portent les combles de Newgate, et il y en a des cent et des mille, sont à nu dans cette dernière division de la prison, et parce qu’on peut s’v promener à l’aise tout comme à travers une forêt. Oh! vous verrez , c’est superbe, c’est une vraie petite forêt de Windsor et d’Epping.

— Moins les animaux , je suppose.

— Non pas moins les animaux , Votre Grâce.

GKOItGES 111

— Comment? il y a des chevreuils...

-T- Peu de chevreuils, mais beaucoup d’insectes connus par les naturalistes de la misère.

Le duc qui avait compris, recula.

— Votre Grâce renonce-t-elle à poursuivre?... La qualification de forêt donnée à cette partie de Newgate est, comme vous voyez, logiquement justifiée. C’est une véritable forêt par métaphore.

— Mais les coquins de cette forêt ne sont pas une métaphore ? ajouta le duc de Newcastle, qui s’efforçait de se faire une philosophie et une gaieté de situation.

— Oh ! pour cela, non ! Nous avons ici des coquins, et

permettez-moi de le dire, des coquins comme aucune prison de Londres ne saurait se flatter d’en avoir; non, Votre Excellence, non! Qu’est-ce que la Flect., par exemple? — Une simple prison de débiteurs..... On y trouve bien quelques .criminels par-ci par-là... mais rien déplus... — Qu’est-ce encore que Newlugate? Encore une prison pour les débiteurs qui sont ou gens d’église ou avocats... Mais d’assassins pas ou presque pas. — Qu’est-ce encore que la Savoy? Une prison militaire. Autant dire un lieu de plaisance, d’agrément... — Mais parlez-moi de Newgate ! nous fournissons régulièrement au bourreau de quarante à quarante-huit cous par an... Il y a de meilleures années, il y en a de moins bonnes mais les.

moyennes sont, comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire, de quarante à quarante-huit... Reconnaissez-vous l’homme? dit en s’interrompant brusquement l’intendant de Newgate au duc de Newcastle, et en prenant une lanterne de la main d’un des porteurs pour éclairer un large pan de mur.

— Mais c’est le portrait de Charles Price.

— Oui, Votre Grâce ; mais dites tous les portraits de

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Charles Price, car en voici un second, en voici un troisième, en voici un quatrième : il y en a vingt... ajouta le brave intendant en marchant le long de ce mur qu’on aurait pu appeler le Musée-Price. On y voyait l’ingénieux filou tracé au charbon, sous le costume et le déguisement de toutes les professions qu’il avait prises pour arriver à la haute et incomparable renommée dont il jouissait en Angleterre, et dont il commençait a jouir même en France.

C’était Price, danseur à Covent-Garden ; Price, médecindentiste italien ; Price, constable; Price, matelot; Price, ministre de la religion ; Price, charbonnier; et sous chaque Price on lisait, à l’instar de la tradition classique italienne usitée pour la grande peinture : Carolus Price fecit.

— 11 n’y a qu’un seul Price qui manquera toujours à cette galerie, poursuivit l’intendant en rendant la lanterne au porteur : c’est Price pendu devant la porte de Newgate. Et encore le satané drôle est bien capable de se représenter lui-méme étranglé en effigie et par anticipation.

Ici l’intendant fut forcé d’élever considérablement la voix pour être entendu de son noble interlocuteur; ils approchaient de la lisière de la Forêt, et les habitants faisaient un tapage dont on peut avoir une idée, en supposant qu’on entende, en même temps et à la fois, une dispute de marchandes de poissons, une voiture de pavés qu’on décharge, le coassement d’une mare à grenouilles, et le débordement continu d’une écluse.

— Voici la Forêt! s’écria l’intendant qui fit faire halte à ses porteurs.

Le duc s’était déjà arrêté.

L’intendant, — le duc put le vérifier en présence de la réalité, — n’avait pas menti quand il avait défini le titre appliqué à ce vaste compartiment de Newgate : c’était une forêt. Le regard plongeait et se perdait dans un en-

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chevêtrement inextricable de poutres et de madriers qui n’avait ni signification ni fin. L’architecte, inhabile ou trop habile, les avait prodigués avec la générosité visible de l’homme qui les a fournis à l’État. C’étaient des angles, des trapèzes, des polygones à réjouir un mathématicien en vacances. Du sol au plafond du toit soutenu par cette riche charpente, la hauteur variait depuis six pieds anglais jusqu’à dix pouces, en sorte que, si les prisonniers pouvaient se tenir debout au centre de cette salle commune, ils étaient forcés de se tenir courbés, voûtés, inclinés, rampants et même couchés à son extrémité. La salle était pleine,. il serait plus exact de dire qu’elle était farcie de condamnés et de condamnées; les uns libres, les autres enchaînés, tous gais à donner le frisson.

Dix-sept lanternes, qui fumaient comme si l’on venait de les éteindre, éclairaient sournoisement ces tètes dévorées par les passions et flétries la plupart par le vice.

Il s'élevait du fond grouillant de ce marécage humain un parfum âcre et nauséabond qui suffoquait comme de l’ammoniaque. L’air était cadavéreux. 11 paraissait jaune. On voyait s’agiter et fourmiller dans cette brume empestée et pailletée de regards la population de tout âge et de toute condition de Newgate; et, comme la philanthropie gouvernementale n’avait pas encore inventé une livrée uniforme pour les prisons, on remarquait et on reconnaissait le rang occupé ou volé par chaque prévenu ou par chaque coupable avant son arrestation.

L’habit de marquis frottait la veste crevée de l’ouvrier; la poudre d’un gros marchand s’étalait sur la boue d’un brasseur ; la dentelle d’une courtisane de la nuit se découpait sur les haillons fanés d’une pauvresse irlandaise : mais c’étaient les loques, et de beaucoup, qui dominaient dans ce tableau pittoresque et lugubre. Des milliers de

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lambeaux blancs, rouges, violets, s’agitaient au moindre mouvement de ceux qui les portaient, comme des feuilles tombées dans une allée de forêt en automne : autre ressemblance de l'endroit avec une forêt, autre justification de la dénomination qu’on lui avait appliquée. Beaucoup de prisonniers dormaient à l’ombre de ces arbres sans fruits et sans ombrage; mais, chose bizarre! ceux qui éprouvaient ce sommeil nerveux parlaient et ne cessaient de répondre, tout endormis qu’ils étaient. Près de ceuxlà, quelques figures réfléchies semblaient écouter avec attention ces paroles échappées à l’anéantissement.

— Ce sont des espions, dit tout bas l’intendant au duc de Newcastle ! ils font leur rapport en ce moment.

Le duc, qui n’avait risqué qu’un pied timide dans ce repaire, le retira brusquement à cette confidence de l’intendant de Newgate. Le sommeil même a un témoin, un juge et un bourreau dans les prisons !

— Mais Charles Price, où est-il? demanda le duc.

— Comment! vous ne l’avez pas encore vu ?

— Non, je le cherche.

— Il est là-bas, sous la dixième travée à partir du gros pilier, nommé ici le chêne du roi. Il cause avec le vieux Jonathan, son ancien professeur. Non, vous ne regardez pas où je vous indique. Tenez... là... oui.

— C’est là Price ?... à côté de ce vieillard vénérable dont la figure a un aspect si extraordinaire ?

— Vénérable coquin ! — Mais oui, c’est Price.

— C’est impossible...

— Très-possible... à moins pourtant qu’il n’y ait deux Price, ce qui est peu à désirer.

— Mais la dernière fois que je. le vis, reprit le duc, il était très-gras, il était énorme ; c’est à peine* s’il pouvait marcher... et il est maigre maintenant...

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— Je comprends! — Vous ignorez qu’entre autres ruses particulières, Price a celle de grossir autant qu’il veut, et c’est non-seulement là ce qui le rend méconnaissable, mais c’est encore là ce qui a facilité jusqu’ici ses nombreuses évasions. Vous ne devinez pas?

— Non.

— Votre Grâce voudrait-elle savoir comment, ou désire-t-elle que je lui livre immédiatement Price?

— Dites. J’ai donné quelques ordres nécessaires au déplacement de Price; on s’en occupe; j’ai devant moi quelques minutes, parlez !

— Quand Price est libre, reprit l’intendant, par un procédé que nous avons lieu de croire pareil à celui qu’on emploie pour enfler les moutons, afin de leur détacher plus facilement la peau, Price s’engraisse au degré qui lui convient. Le premier avantage de ce ballonnement est pour lui, je vous l’ai dit, d’échapper à toute ressemblance avec lui-même, et c’est ce qu’il appelle alors devenir son onde : il paraît que son oncle est très-gros. Le seéond avantage le voici: Price apportant cet embonpoint artificiel dans la prison quand il a la maladresse de se laisser prendre, reçoit aux mains et aux pieds des anneaux de fer proportionnés à la grosseur de ses bras et de ses jambes. Mais dès ce moment il se maigrit. Comment? On suppose qu’il se désenfle. D’ailleurs, le régime de la maison fait naturellement plus maigrir qu’il n’engraisse. Quand Price a obtenu une maigreur calculée, il sort aussi facilement de ses fers que vous, monsieur le duc, d’une paire de souliers ou d’une paire de gants trop larges. 11 s’échappe de Newgate comme une souris, par le premier trou venu. Mais cette ruse est finie ; nous la savons. Aussi le Price que vous voyez là est à peu près le Price tel que sa mère l’a conçu. Voilà pourquoi vous n’avez pas tout

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d’abord reconnu Price; vous ne l’avez vu en dernier lieu que sous les traits de son oncle.

La conversation entre le duc et l’intendant fut violemment interrompue.

— Qui vive !

— Garde à vous !

— Veillez aux manœuvres!

— Canonniers, à vos pièces!

— Réveillez les endormis !

— Faites partir les sangliers!

— Tayaut! tayaut! tayaut!

— Habits! galons! galons!

— Kiss! kiss! kiss!!!

— Hihan! hihan! hihan!

— Baou! baou ! baou!

— Miaou ! miaou ! miaou !

— Zing! zing! zing!

— - Pif, paf ! pif, paf!

— Hourra! hourra !

— Kouak ! kouak ! kouak !

— Cocorico !

A cet affreux charivari où se trouvaient imités tous les cris des revendeurs de Londres, les aboiements des chiens, les miaulements des chats, le gloussement des dindons, les sons déchirants de la musique des charlatans de place, le duc se boucha les oreilles et fit quelques pas en arrière.

— D’où vient ce tintamarre?... pourquoi?

— C’est précisément Price qui réclame le silence.

— Voilà une manière de le demander !

— Le vieillard vert veut parler... Jonathan appelle l’attention de ses auditeurs... Écoutons!

Un grand silence règne dans la Forêt. C’est Jonathan, le vieillard vert, qui parle.

— Nobles seigneurs de la haute filouterie de Londres, habitants de la Forêt, je reprends mon histoire où je l’avais laissée hier.

— Allez, papa chéri, allez!

Jonathan continue ainsi:

— Le coup était manqué, bien manqué, mes dignes fils: il n’y a pas de bonheur parfait sur la terre. On nous pinça à la cheville, au moment où nous allions mettre la main sur les diamants de la couronne, enfermés, vous le savez, et puissiez-vous ne jamais l’oublier! dans la Tour de Londres. Ce fut ma faute. Que voulez-vous? j’éternuai au moment de la prise de possession.

— Dieu vous bénisse !

— Dieu me maudisse plutôt ! Ce bruit réveilla un chien, ce chien réveilla un homme, cet homme en réveilla dix, vingt, quarante. Bref! nous fûmes conduits ici, mis en jugement...

— Et condamnés à être pendus, n’est-ce pas, papa chéri?

— Pas encore, mes agneaux... Notre compte était en règle. Les débats étaient de pure forme; un voleur ne s’abuse pas sur le sort qui l’attend. Nous ne nous abusions pas. Mais avant d’avoir le bonnet de coton sur les yeux, nous voulions faire une bonne plaisanterie au tribunal, aux jurés et à tous ceux qui, de près ou de loin, allaient nous juger et condamner.

— Que fîtes-vous, Jonathan?

— C’est moi qui fis. 11 y avait dans le suave palais que nous avons l’honneur d’habiter des cachots si infects, si malsains, que les geôliers n’y entraient jamais sans pâlir, que les lézards et les scorpions qu’on y jetait n’y vivaient pas deux heures. L’or y devenait blanc, le cuivre vert: les métaux mêmes ne pouvaient y résister. Je fis si bien

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qu’on m’y enferma. C’était pendant le cours de notre procès des diamants. Le lendemain j’en sortis vert comme un poireau. J’avais ce que nous appelons la fièvre de prison, j’avais la peste de prison, j’avais la mort. Une heure après, tout Newgate était infecté. Nous parûmes devant le tribunal, qui se composait de sir Samuel Pennant, du lord maire, de l’échevin sir Daniel Lambert, de sir Thomas Abney, de M. Barrow, de M. Cox, sous-shérif, de plusieurs avocats et des jurés au nombre ordinaire. Savez- vous ce qui arriva? Tous claquèrent dans la soirée : Samuel Pennant, le lord maire, l’échevin, sir Daniel Lambert, sir Thomas Abney, M. Barrow, M. Cox, tous les avocats, tous les jurés, et le lendemain tous les prisonniers de Newgate. Allez donc I

— Et vous, père Jonathan?

— Moi je survécus ; mais je restai vert, comme vous me voyez. Maintenant laissez-moi tranquille, mes enfants, mes petits-enfants, mes arrière-petits-enfants.

— Oui, mais dites-nous pourquoi l’on ne vous a pas pendu ?

— Parce que le roi dit qu’il ne voulait pas être plus sévère que la mort, qui m’avait fait grâce: il me fit grâce.

— La morale de ceci , voyez-vous , mes enfants , dit Price quand le vieillard vert eut cessé de parler, c’est que les voleurs ne doivent jamais éternuer. Si le vénérable Jonathan n’eût pas cédé à l’éternument lorsqu’il était en train de voler les diamants de la couronne à la Tour de Londres, il aurait d’abord eu les diamants, et ensuite il n’aurait pas eu besoin de se vacciner la fièvre de prison et de la communiquer aux honorables juges et jurés de la session.

— Trois hourras pour Jonathan, le vieillard vert, trois hourras !

Les trois hourras n’avaient pas fini d’ébranler les vieilles charpentes de la Forêt, que la grosse cloche de la chapelle appela prisonniers et condamnés à la prière du matin.

Tous défilèrent devant l’intendant et le duc de Newcastle : quand Charles Price se montra, on se jeta sur lui , on lui banda les yeux et quatre vigoureux geôliers le descendirent dans la vaste cour appelée : Quadr angle des hommes coupables de félonie. Il fut placé dans une voiture parfaitement escortée

— Je vois ce que c’est, dit Price, on va me passer la fameuse cravate.

— Silence ! Price !

— Mais, non, je parlerai... je veux parler au peuple.

— Silence! il s’agit d’un bon coup à faire. Tu ne devines donc pas?

— Je suis donc avec des?...

— Mais oui...

— Ah bah !

— Tais-toi donc !

— Je me tais, — plus un mot, — je n’éternuerai pas surtout !

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