‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 6 sur 41 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Price fit de longues réflexions pendant ?e voyage d’agrément dont il ne devinait ni le motif ni le terme, quoiqu’on lui eût donné à comprendre qu’il s’agissait d’une expédition tout à fait dans le goût et l’esprit de sa profession aventureuse.

Parfois il se rassurait en pensant qu’on ne mène pas en si bel équipage un homme à la potence, mais parfois aussi sa méfiance revenait quand il songeait au peu de mystère avec lequel il avait été enlevé de Newgate, en présence des geôliers, en face de l’intendant... presque en plein jour. Cependant il n’avait plus ses fers... Oui, mais s’il n’avait plus ses fers, il avait un bandeau sur les yeux. Dans quel but lui cachait-on le chemin par où il allait passer pour arriver au théâtre du grand exploit qu’on l’appelait à conduire et à diriger?

Il faut avouer qu’à la place de Charles Price tout autre moins coupable que lui n’aurait pas été non plus sans inquiétude... Cette inquiétude redoubla quand il devina au bruit des roues et à la compression de l’écho, que la voiture venait d’entrer dans un endroit vaste, mais fermé, dans la cour d’une prison ou d’un palais. 11 entendit aussi des grilles s’ouvrir et se fermer... il était au comble non pas de la peur, — Price avait l’âme très-ferme quoique troublée, — mais d’une curiosité excessivement tendue et agitée.

Les yeux toujours voilés, on lui fit monter des marches qu’il jugea, avec son tact délié, ne pas être celles d’une maison ordinaire; et quand il fut arrivé sur le palier, il soupçonna que plusieurs des personnes qui étaient montées avec lui s’éloignaient dans différentes directions.

On lui ôta lé bandeau et il se trouva en présence de deux personnes qu’il ne connaissait pas. L’une était le général Conway, l’autre le marquis de Rockingham.

Charles Pric^n’eut pas besoin d’examiner longtemps les deux ministres pour leur dire avec une assurance qui n’était pas aussi franche qu’il aurait voulu le faire croire :

— Je connais tous les grands voleurs de l’Angleterre jusqu’aux Orcades;.et je ne vous connais pas. Vousn’ôtes pas des voleurs.

— Que t’importe 1 répondit le général Conway.

— Mais beaucoup... Après tout, si vous n’ètes pas des voleurs, vous pouvez avoir l’intention de le devenir. Il y a commencement à tout... vous commencez bien... ceci est un palais.

— Oui...

— Je n’aime pas voler dans les palais. Depuis le vol des diamants de la Tour de Londres... justement cette nuit le vieux Jonathan nous racontait à Newgate, dans la

Foret... mais il ne s’agit pas de cela. De quoi s’agit-il? •

— D’ouvrir cette porte, répondit sèchement le général Conway.

— Très-bien ! mais nos conditions, d’abord.

— Des conditions? ,

— Oui, nos conditions.

— Fais-les, nous verrons.

— Part à trois entre nous.

— Comment ?

— Part à trois entre nous, je dis. Nous ferons trois parts de l’or, des diamants...

— Mais il n’est pas question de voler, dit le général Conway, qui s’était étonné et singulièrement amusé un instant de la naïveté de Price.

— Et de quoi peut-il être question entre nous?

— On vous a dit d’ouvrir cette porte. Est-ce clair?

— Pour ne pas voler?

— Pour ne pas voler.

— Ce n’est pas clair.

— Cependant...

— Quelle est cette plaisanterie? Depuis quand ouvret-on une porte pour ne rien voler?

— Price, dit le marquis de Rockingham, oubliant la profonde ignorance où devait être son interlocuteur, de l’endroit et des personnages; Price, on vous dit d’ouvrir celte porte.

— Alors on me commande?...

— Oui.

— Mais alors je veux savoir avec qui je suis et où je suis.

— Tu auras deux cents livres sterling si tu peux ouvrir cette porte.

— Non, je ne veux pas l’ouvrir. Qui êtes-vous ?

— Tu es fou. Tu es condamné à mort. Que peut-il t’arriver de pis ?

— 11 peut m’arriver pis.

— Allons donc !

— 11 peut m’arriver d’étr£ honni et méprisé par les miens, si je suis dupe ici de quelque mystification. Je ne veux pas perdre ma réputation, précisément, comme vous le dites, parce que je suis à la fin de ma carrière...

— Eh bien ! si tu ouvres cette porte, on te remettra en partie ta peine. Tu ne seras pas pendu.

Price fut rejeté dans un second étonnement plus nébuleux encore que le premier.

— Vous avez le droit de me faire grâce de la vie, vous?

— Oui.

— C’est quelque chose.

— Mais on t’embarquera immédiatement pour la Jamaïque.

— Ce n’est plus rien.

— Cependant, la vie...

— Que voulez -vous que je fasse de la vie à la Jamaïque?... Le rhum y est bon, sans doute... mais je veux rester à Londres. Ah çà ! vous n’étes pas des voleurs, vous me faites grâce de la vie... Qu’y a-t-il donc derrière cette porte?

— Un appartement.

— Je le suppose. Mais dans cet appartement?...

— Voulez-vous, oui ou non, ouvrir cette porte ? dit le général Conway avec la brusquerie des gens de sa profession. — Non! on vous ramène à Newgate , et demain pendu.

— Examinons-la un peu , cette porte , dit Price sans trop s’arrêter à l’alternative charmante que lui posait le

général Conway... Elle est bien... c’est gentil... trois verrous dedans.

— Deux verrous, interrompit le marquis de Rockingham.

— Trois verrous, je vous assure : tenez, dit Price en frappant contre la porte avec son doigt recourbé — en voici un — voici le second — là est le troisième. Ce dernier est en cuivre... Oui, il est en cuivre. '11 s’agit donc d’ouvrir cette porte, malgré les trois verrous ?

— Oui, mais sans bruit.

— Parbleu ! où serait le mérite sans cela?

— Sans le moindre bruit?

— Sans le moindre bruit.

— Cependant un habile serrurier a dit...

— Les serruriers ! quels ânes! mais les serrures ne seront bien faites que lorsque les voleurs eux-mêmes les feront : jusque-là... Et vous me donnez la vie si j’ouvre sans bruit, sans éclat?...

— On vous l’a déjà dit : hâtez-vous donc...

— Qu’on me ramène à Newgate !

— Que veut dire?

— Qu’on me ramènè à Newgate.

— Mais enfin !

— Est-ce pour un pareil pnfantillage qu’on enlève un homme comme moi à son repos, à ses méditations? Je vous demande l’honneur qui peut me revenir quand j’aurai ouvert une porte que le premier escroc de Londres, enrôlé d’hier, ouvrirait en se jouant? Je vous volerais si je recevais ma grâce pour une pareille futilité. D’abord, et je reviens sur mon idée de mystification, si vous me faisiez grâce, vous seriez ministres , si vous étiez ministres, nous serions en ce moment chez...

— Price! interrompit tout à coup une voix qui ne s’était pas jusqu’ici fait entendre, Price!...

— Le duc de Newcastle!

— Peut-être.

— Mais.. %

— On ne veut pas se jouer de vous. Outre votre grâce, vous aurez cinq cents livres sterling, mais vous partirez toutefois pour Madère, puisque la Jamaïque ne vous sourit

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— Oui, j’aime mieux Madère.

— Si vous mettez immédiatement votre extrême habileté h notre service...

— Je l’ai dit, monseigneur, c’est un jeu trop simple, et un homme comme moi...

— Vous êtes un fat !

— Monseigneur...

— Et l’on va vous reconduire sur-le-champ à Newgate, puisque vous refusez... Oui, vous n’èles qu’un fat... vous dites cela trop facile, trop simple, parce que c’est trop difficile... voilà.

— Trop difficile !

— Oui, trop difficile pour vous.

— Mais je ne connais pas de difficulté qui puisse...

— Fatuité ! fatuité ! Si nous eussions appelé, je ne dis pas Jonathan, il est trop vieux , mais Sharp... il n’aurait pas tant causé, et cette porte serait déjà ouverte.

— Sharp ! avez-vous dit? — Sharp n’est qu’un écolier, un enfant, un atome.

— Sharp est votre maître.

— Ce n’est qu’un écolier. Eh bien! qu’on aille le chercher et l’on verra s’il ne prend pas au moins une demiheure pour ouvrir cette porte. Ah ! je ne puis pas l’ouvrir...

Et blessé au vif dans sa vanité, Charles Price posa fortement un genou en terre, glissa deux doigts entre le

tapis et la porte, parvint insensiblement jusqu’à l’endroit des gonds, et avec un geste dont on ne décrirait pas la finesse et le mystère en trente pages, il souleva l’un des battants qui fut retiré des gonds; puis, retiré des gonds, il fut dégagé des verrous et enfin déposé contre le mur.

Non-seulement la porte était ouverte, mais il n’y avait plus de porte.

— Dieu ! dit Price en jetant les yeux devant lui.

J1 n’avait pas achevé ce cri de surprise que le bandeau retombait sur -ses yeux et que de main en main il était descendu au bas de l’escalier, porté dans la cour, puis en voiture et dirigé sur Londres.

Au même instant la reine se précipita dans la chambre de Georges III occupé à lire sa Bible, dans un fauteuil, près de son feu :

— Ah! sire!...

— Qu’est-ce donc, madame ?

— Je craignais... nous craignions tous... vous êtes resté si longtemps à nous répondre... vous nous pardonnerez si... je bénis le ciel que rien de grave n’ait causé votre lenteur à nous ouvrir...

— Je lisais ma Bible; je me serai peut-être endormi... mais que me veut-on?

— Vos ministres désirent soumettre a votre signature...

— Ah ! je sais, le bill d’autorité sur l’Amérique.

— Oui, sire, répondit le marquis de Rorkingham, et nous attendions avec impatience que votre réveil nous permit...

— Toujours ce bill !... Vous savez ce que je vous ai dit à ce sujet. Ce bill est une imprudence, une grande imprudence, messieurs. Puissiez-vous ne pas vous repentir de l’avoir obtenu de la majorité des chambres. Je suis des-

cendu dans ma conscience, et elle m’a conseillé de ne pas le signer.

— Mais, sire, vos sujets d’Amérique ont pris une attitude si menaçante depuis quelques années... Nous espérons que cet acte de juste sévérité...

— Les Américains ne sont-ils pas mes enfants comme les Anglais? Dois- je dépouiller les uns pour couvrir les autres, et s’ils refusent de se soumettre leur ferez-vous la guerre? Mais, la guerre, c’est la ruine des deux pays. Vous avez voulu imposer les draps, et ils se sont passés de vos draps, ils en ont fabriqué; vous avez imposé les vitres de leurs maisons, et ils ont fabriqué des vitres; vous leur avez envoyé du papier timbré, ils l’ont lacéré ; vous voulez leur envoyer des boulets, ils vous en enverront, soyezen sûrs. Faites ce qu’il vous plaira, mais ne m’obligez pas...

— Sire, dit la reine, c’est le dernier sacrifice fait par vous.

— C’est toujours le dernier, et nous recommençons sans cesse. N'avait- on pas parlé de régence?

— Oui, sire, mais tant que Dieu veillera sur votre raison...

— Vous croyez donc toujours que ma raison seule est malade? Mais le cœur des rois est aussi leur raison, et mon cœur est las de cette lutte entre moi et vous, entre mes sentiments et vos opinions. Ah ! donnez-moi, donnez-moi ce conseil de régence qui me délivrera du fardeau de la royauté. Mais j’ai bien froid, dit Georges III, en se rapprochant de la cheminée, dont le foyer était éteint depuis la veille. J’ai bien froid.

On appela aussitôt des valets, qui s’empressèrent de rallumer le feu et d’envelopper le roi dans des fourrures. Quand il se fut réchauffé, le marquis de Kockingham, qui

GE0HGES III

. s’ôtait éloigné un instant, revint avec l’implacable bill d’une main et une plume de l’autre.

— Encore! dit Georges 111 en soupirant.

— Non, sire, lui répondit le marquis de Rockingham : ce n’est pas le bill contre l’Amérique que nous vous donnons à signer.

— Qu’est-ce donc?

— Qu’il n’en soit plus question de longtemps, puisque Votre Majesté répugne tant à le signer. Votre Majesté sait comme nous, que par suite des mauvaises récoltes de blé en Irlande , l’Angleterre est cette année sur le point d’éprouver la famine.

— Hélas ! oui, je le sais.

— Votre conseil a trouvé urgent de mettre un embargo sévère sur l’exportation des grains hors du royaume.

— Et il a bien fait !

— Votre Majesté nous approuve?

— Sans doute, mais sans doute! La vie de mes sujets!...

— Le bill que nous avons l’honneur de soumettre à votre signature porte défense absolue de toute sortie de grains hors du royaume...

— Donnez, donnez que je signe.

Et le marquis de Rockingham qui suivait des yeux ses collègues, les autres ministres, présenta au roi le bill et la plume.

— Daignez signer ici.

— Là? •*

— Non, un peu plus bas, sire.

Et la signature royale fut mise au bas du bill.

— Maintenant, veuillez me laisser, messieurs... qu’on fasse venir mes enfants... surtout s’ils n’ont rien à me faire signer.

Les ministres se retirèrent

La reine alla chercher les enfants du roi.

Un minute après des courriers haletants partaient pour Londres : quelques heures après la frégate mouillée à l’embouchure de la Tamise faisait voile pour New-York; et New-York, cinquante jours après cette scène de folie et de tristesse, criait : Aux armes!

Et les armes sortirent de tous les côtés.

Î^ew-York, Boston, Philadelphie, toutes les rivières, tous les lacs, toutes les montagnes se couvrirent de soldats et de fusils. Le divorce était consommé entre l’Amérique et l’Angleterre, entre les enfants et la mère, entre le nouveau monde et l’ancien.

— Comment cela ?

Le roi, qui ne lisait jamais les biîïs qu’on lui donnait à signer, avait mis son nom au bas du bill américain au lieu de l’écrire, comme il le croyait, au bas du bill contre l’exportation des grains.

Dans les relations privées, une action pareille s’appelle subornation, faux, tout ce qu’on voudra.

En politique... c’est de la politique.

Le ministère avait-il raison ?

11 aurait eu raison s’il eût réussi.

Mais la morale ?

Mais le -salut d’une nation?

C’est Price qui avait peut-être raison.

Les voleurs ne doivent jamais éternuer • #

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