CHAPITRE VII
Il règne dans la langue anglaise une telle pudeur, qu’elle manque ou qu’elle se prive volontairement d’expression pour définir d’une manière franche l’état réel de presque toutes les grandes infirmités humaines et sociales. Ainsi le mot fou y existe à peine : lunatic, qui est l’équivalent anglais de notre mot fou, ne veut pas dire un être privé de raison, mais seulement un esprit fantasque, déréglé, soumis aux influences delà lune. Peut-être les Anglais ont-ils raison. On diminue l’importance de ce qu’on n’admet pas: et je crdis fermement que, du jour où l’on supprimerait la moitié des médecins et tous les ouvrages de médecine, il y aurait la moitié moins de malades.
Quoi qu’il en puisse être, la folie du roi Georges III, soit qu’on l’ait peu nommée, soft qu’on l’ait peu divulguée,
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n’a presque pas laissé de trace dans les écrits du temps. 11 y a un mot d’ordre général parmi les historiens pour n’en rien dire ou pour ne la mentionner qu’aux époques où elle éclate d’une manière violente et où il devient tout à fait impossible de la taire.
Sans les témoignages contemporains, on pourrait le classer au nombre des plus sages rois de l’Angleterre et du monde. Rien ne fut pourtant plus long, plus varié, plus bizarre, plus sombre , plus effrayant que son déréglement d’esprit, et il eut cela de particulier qu’il cessait tout à coup comme cesserait une tempête , et qu’il était aussitôt remplacé par une longue et sereine placidité. On le quittait furieux, on le retrouvait à son secrétaire les pieds sur les chenets, la plume à la main, écrivant des instructions pieuses pour ses enfants ou achevant sans distraction sa correspondance de famille. Jamais les médecins ne comprirent rien à sa maladie, qui suivit malgré eux son cours à travers la jeunesse, la maturité et la vieillesse; il est vrai qu’ils ne l’aggravèrent pas; c’est à leur éloge.
Les années de son règne furent nombreuses ; il n’en est peut-être pas une seule qui n’ait été signalée par quelque épisode remarquable. G’estunde ces rois à la Shakespeare, qui vont constamment de la guerre à la famille, et qui rencontrent la guerre partout; qui ne désarment jamais. 11 eut onze ou douze enfants. Combien cela fait-il d’ennemis?
Le plus redoutable de ses onze ou douze enfants, ce fut le prince de Galles, connu plus tard et trop connu sous le titre du Régent, titre qui semble entraîner fatalement partout l’obligation déplorable d’y attacher aussi le titre de légèreté, de caprice, de luxe, de débauche et de ruine. Jamais prince ne naquit avec de plus brillantes et de plus
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dangereuses qualités. 11 était beau et passionné, tendre et vicieux, charmant et prodigue jusqu’à l’exaspération ; ayant
I ame d’un poète et les goûts d’un épicurien, aimant le mystère et le scandale, soupirant pour une bergère et se grisant à la table d’une actrice ; dépensant l’or à poignée et faisant agrandir les croisées pour le jeter plus largement; prenant cet or. partout, dans les coffres de sa mère, de son père, de l’État, de tout le monde, mettant sa montre et son règne en gage chez les usuriers ; se colletant dans la rue avec des bottiers et des tailleurs, après avoir épuisé avec eux toutes les scènes de M. Dimanche.
II se serait appelé Byron s’il ne se fût nommé prince de Galles.
Appelé à régner un jour, on suppose aisément qu’il y eut une lutte, et lutte ardente, parmi les âmes ambitieuses qui veulent arriver les premières au but de la faveur.
Deux femmes étudièrent, avec une profondeur italienne, ce caractère pour l’assouplir, le dompter, le conduire et le maîtriser.
L’une de ces deux femmes fut sa mère, qui devina, avec le flair des vieilles reines, que, du jour où le fils mettrait un pied impérieux sur les marches d’un trône occupé par un père fou, le trône serait à lui. Et c’est un bénéfice qu’elle prétendait ne lui laisser que le plus tard possible, qu’elle voulait éloigner jusqu’à la mort d’elle, la reine, ou de lui, le roi, Georges III. Pour cela, elle n’eut qu’à laisser faire une autre femme dont elle découvrit, derrière la prodigieuse beauté, un talent d’intrigue poussé jusqu’au génie, jusqu’à la férocité. Elle attira à la cour, le moment venu de donner un peu d’air au cœur expansif du jeune prince, la fille d’une évêque d’Irlande, lady Jersey, comtesse de ce nom.
A la première vue, ces deux grandes dominatrices se
comprirent et réglèrent le partage de l’autorité qu’elles allaient fonder sur la tète du prince. La reine laissa lire ces mots cabalistiques dans ses yeux pleins de cette douceur inflexible qui' avait fait plier depuis vingt ans’ la volonté de son mari : « Moi, je gouvernerai le roi tant qu’il » vivra ; vous , vous gouvernerez le régent quand son » tour sera venu de régner. Laissez-moi faire, je vous » laisserai faire. Moi, j’entretiens un homme dans une » éternelle enfance; vous, entretenez l’enfant pour qu’il » ne soit un homme que le plus tard possible. »
Comme toutes les grandes conspirations qui doivent réussir, celle-là ne fut ni écrite ni exprimée. Elle naquit et se perpétua par la fusion des mêmes intérêts, d’une double volonté intelligente et par l’accord de deux femmes, accord indissoluble qui ne mettait entre elles aucun grain inflammable de rivalité. Aussi la conspiration réussit-elle au delà de leurs espérances, si jamais l’ambition, l’hypocrisie et la cupidité ont placé des limites à l’espérance.
La comtesse de Jersey a été le plus fin, le plus beau type de cour qui ait jamais étonné et ravi le monde politique. Ni nos Montespan, ni nos la Vallière, ni nos Fontanges,ni nos Chàteauroux, ni nos du Barry n’auraient pu servir d’ombre à cette création infernale et céleste, à la beauté d’ange et au cœur de démon. Qu’était M me de Montespan? Une grosse bonne femme bien blanche, de quelque esprit. M lle de Fontanges? Une petite sotte, qui s’avisa d’aimer sérieusement le roi : aussi fut-elle empoisonnée par la peine. Qu’était M me de Chàteauroux? Une grande dame romanesque qui ne sut pas même faire la fortune des siens. Qu’était M ,ne du Barry? Une modiste de la rue de la Ferronnerie, qui avait l’esprit ordurier du marché des Innocents et la gaieté équivoque de la Courtille et des
Porcherons ; qui fit ficher le camp à la monarchie quand elle croyait que c’était seulement le café de la Francd (ainsi elle appelait Louis XV) qui fichait son camp. Mais la comtesse de Jersey fut plus qu’une maîtresse de roi : elle fut la souveraine de toutes les maîtresses d’un régent, dédaignant de prendre une place dont elle aimait mieux disposer à son gré que d’en sortir au gré d’un amant blasé. Son éducation répondait à sa merveilleuse beauté, qui n’eut, dit-on, pas d’égale. Elle savait toutes les langues des grandes cours, écrivait avec cette facilité ironique et charmante particulière aux Irlandaises, et pour comble de supériorité elle n’avait pas de cœur, immense avantage : car si un grammairien provençal a pu dire que les grandes pensées viennent du cœur, il a oublié d’ajouter que les grandes faiblesses, les grandes sottises, les grandes confusions, les grandes erreurs, les grandes déceptions, les grandes ruines, les grandes infortunes vieri^ c nent aussi du cœur. Et tout compensé, pour certaines tures que nous ne jugeons pas, le bonheur, la gloire, le pouvoir, valent mieux que les résultats opposés.
Sa présence à la cour de Georges 111 fut un événement et un miracle. Elle parlait latin et grec au vieux monarque, politique avec la reine et les ministres, fantaisies de toutes les nuances avec les jeunes courtisans, modes, dentelles et rubans avec les dames d’honneur, et de tout un peu avec le jeune prince. On l’appela l’Hirondelle de la cour. Elle méritait ce nom, car elle y anrrorîçait le printemps; elle y apportait la rosée, la verdure et les fleurs dans son tablier. Toute la cour en fut rajeunie et charmée.
Les jeunes princesses n’avaient pas assçz de bras pour l’entourer, pas assez de sourires sur les fèvres pour l’accueillir. Mais celui qui ne vit plus que par ses beaux yeux, qui ne parla plus que par sa bouche, d’une inépuisable
fécondité en paroles heureuses, ce fitf le jeune et gracieux prince de Galles.
Jusque-là on l’avait tenu enfermé comme un séminariste : du grec le matin, du latin à midi, du français le soir, de la géographie et des mathématiques toujours. Jamais - de fêtes, jamais de bal, jamais de plaisir. Le seul plaisir qu’il goûtât était d’aller avec une demi -douzaine de professeurs du château de Windsor au palais de Saint- James.
— Que je voudrais connaître Londres! murmurait-il souvent à dix-sept ans
Il connut mieux que Londres par lady Jersey, il connut l’univers; il connut ce frémissement si doux et si inquiet qui n’est pas encore 1 amour, mais qui va l'être, et qui met une âme jeune en rapport harmonieux avec toute la nature. Windsor ne lui parut plus une prison, un cachot, un exil, mais un lieu de délices, un Paradis mobile, cô^me l’appelle Pope dans son classique morceau la Forêt de Windsor.
Tous les matins il parcourait le parc à cheval à côté de lady Jersey, qui montait comme une véritable amazone. Ils se -défiaient de vitesse, ils se reposaient à l’ombre des mêmes buissons et respiraient tous les deux ces énergiques saveurs qu’exhale le pin des montagnes.
Et la reine aimait à suivre du regard par une des croisées du château son fils heureux, ce fils dont elle exaltait * 4
l’imagination pour mieux endormir la raison et la réflexion; ce fils qu’elle voulait charmant, vif, gracieux, élégant, beau, passionné, tout, excepté roi, tant qu’elle serait la reine mère.
Elle était servie k souhait par lady Jersey : en quelques mois, le prince fut le plus brillant cavalier de la cour; il parlait chevaux comme Charles II, en attendant comme
lui de savoir faire aussi en maître la cour aux dames. Malheureusement, il savait aussi comme ce roi, qui n’a guère légué la gloire de son nom qu’à une espèce de petits chiens, il savait aussi faire admirablement des dettes Précocité ravissante! au bout d’un mois de cette nouvelle existence, on présenta un jour à l’intendant du château une première note des dépenses faites par le jeune prince à ses fournisseurs de Windsor. Elle est trop curieuse pour que l’histoire des petits faits ne l’ait pas recueillie. La voici telle que la donne Thomas Dawnson dans son Passetemps de Windsor.