DOIT LE PRINCE DE GALLES, AVEC TOUT LE RESPECT QUI LUI EST DU
1° Au marchand de fouets 50 liv. sterl
2° Au carrossier 103 — -
3" Au maréchal-ferrant •. . . 40 —
4° Au marchand de gAteaux 200 —
5° Au marchand de glaces 80 —
6° Au marchand de poudre de chasse et d’armes 70 —
7“ Au marchand de gants. 30 —
8° Pour avoir tué une vache qui n’appartenait pas au chAleau, par une imprudence bien naturelle au prince 10 —
Total 583 —
Ainsi, en un mois, le jeune prince de Galles avait dépensé, dans la petite localité de Windsor, quatorze mille cinq cent soixante-quinze francs. Bon Dieu! que n’allait-il pas dépenser à Londres où il y a bien autre chose que des marchands de gâteaux et des marchands de gants ! Il est
vrai qu’on n’y est pas exposé à tuer des vaches par imprudence.
On parla beaucoup sans doute, d’abord tout bas, puis en souriant finement, de l’intimité du jeune prince avec la belle lady Jersey... Mais on comprend si bien tout dans ce monde élevé, où tout est permis, excepté de juger, et surtout de désapprouver! Quel mal à ce que le prince ne veuille aller à la promenade et à la chasse qu’avec lady Jersey? Faut-il pas qu’il attende d’étre marié pour aimer? Et d’ailleurs, comme rien, ne lui fait une nécessité d’aimer la femme qu’il aura un jour, qu’il aime avant, qu’il aime pendant ou après le mariage, la chose n’est pas très-grave. Et puis, ne vaut-il pas cent fois mieux qu’il essaye des passions avant que les passions ne le surprennent? Où est le danger? Après lady Jersey il y aura une autre lady, après une comtesse, une duchesse, après une duchesse une autre duchesse. Voilà, et autres choses, ce qu’on disait. Ce n’est pas tout à fait ce que pensait lady Jersey, sous son grand front couronné d’un diadème de che.veux qu’elle voulait couvrir d’un autre diadème, non pas de celui qui vaut quelques cent mille francs par ses perles et ses diamants, mais du diadème invisible qu’ont porté en France M me de Maintenon, en Espagne M mo des Ursins, celui qu’on fait soi-même, qu’on tresse de génie, de persévérance, d’adresse et d’inébranlable volonté.
Elle savait bien, lady Jersey, sans que la vie le lui eût appris, que les maîtresses de cour ont un règne si rapide que souvent on ne le voit pas passer. Elle savait le sort de M ,ne de Montespan, dont le cercueil ne jouit pas même tout de suite des honneurs de la terre sous le règne du bien-aimé qui l’avait tant aimée aussi.
Lady Jersey savait cela, elle savait tout, comme en général savent tout les grandes destinées de femmes qu’ap-
pelle l’histoire pour jouer ses plus grands drames et ses plus surprenantes comédies.
Et voici qui le prouve.
Un jour qu’elle et le prince de Galles avaient battu la forêt de Windsor et ses milliers d’allées, allant où les menait leur charmante fantaisie, ils se trouvèrent aux limites d’un carrefour.
Tout à coup le prince jette un cri de surprise...
Une jeune fille de seize à dix-huit ans était tout à coup apparue au prince de Galles, s’était timidement approchée de son cheval, et les yeux baissés, les joues colorées d’un rose transparent, les lèvres émues, elle aGtendait. Lafière comtesse, qui avait quelques pas d’avance sur le prince, n’entendant plus le galop, dans le bruit duquel se fondait celui de son poney, se retourna et revint de toute vitesse pour connaître la cause qui avait ralenti la course de son compagnon.
Le tableau se compléta par sa présence à ce rond point de la vaste et silencieuse forêt.
Elle releva son voile vert et le bord de son feutre gris pour voir plus à l’aise le visage de la jeune inconnue, dont les regards s’étaient enfin levés comme pour appeler
l’attention du prince, mais dont la bouche comprimée par l'effroi ne s’ouvrait pas encore.
— Mademoiselle a sans doute quelque motif pour se placer ainsi devant les pas de Son Altesse, dit d’une voix indulgente lady Jersey, en rangeant son cheval en face de celui du prince, en sorte que la jeune fille se trouva entre elle et lui.
— Oui, madame, j’ai un motif.
— Veuillez le dire, Son Altesse vous écoutera.
— De tout mon cœur, reprit le prince.
— Avec attention, dit lady Jersey, trouvant l’accueil fait par le jeune homme un peu trop encourageant au début.
— Nous attendons, mademoiselle, nous attendons, continua-t-elle, voyant que la confidence tardait bien à venir.
— Mon père, put-elle dire enfin... mais c’est tout ce qu’elle dit.
— Votre père ?
— Le prince est un peu pressé, dit à son tour lady Jersey, qui s’apercevait que l’embarras du prince augmentait en raison de celui de la jeune fille, et je vous prierais de ne pas l’arrêter trop longtemps.
— Mais non, mais non! interrompit étourdiment le prince de Galles, je ne suis pas pressé, et j’attendrai que mademoiselle veuille bien me dire... Mais nous ne sommes pas bien pour causer, vous à pied, moi à cheval. Milady, obligez-moi de tenir un instant la bride... Mais non...’ Oh! pardon, je vais l’attacher à cette branche de chêne...
Le prince était sauté à terre, avait noué la bride à un arbre. 11 se découvrit avec une familiarité bien gracieuse. Pendant ce temps l’inconnue avait sorti de la poche de sa robe écossaise un pli assez large, dont la forme carrée ne laissait pas de doute sur le caractère du contenu.
— le l’avais deviné: c’est un placet.
— Oui, madame, répliqua un peu enhardie celle qui le présentait.
— Très-bien! Son Altesse le lira ce soir, demain, à loisir...
— Mais non ! je le lirai tout de suite, répliqua le prince en le prenant avec empressement... mais non!...
— C’est différent, murmura lady Jersey, qui regarda plus attentivement encore les traits beaux et naïfs de la jeune solliciteuse.
— Que vous ètes-bon ! s’écria celle-ci, qui fit le mouvement de s’éloigner.
Le prince la retint doucement par le bras, et ses bras étaient nus, comme il était d’usage alors à la campagne de les avoir.
— Puisque monseigneur le permet...
— Je vous en prie.
Lady Jersey ne perdait pas la plus fugitive nuance de cette aventure au milieu du bois, à la saveur si romanesque, et qui lui remettait naturellement en l’esprit le charmant fabliau d’Henri IV et Fleurette. L’impression produite sur le prince ne lui échappait pas. Celui-ci décacheta lentement le pli, tandis que la jeune fille s’adossait contre un chêne au bord du chemin et jouait de la pointe de son joli pied distrait avec les touffes d’herbe de la lisière.
— Vous ne lisez pas? dit en riant la comtesse.
— Pardon, madame, répondit un peu piqué le prince, qui, en effet, ne lisait pas du tout.
11 lut pourtant et à haute voix :
« Prince,
» La renommée de bonté que vous avez déjà dans tout
» le canton me fait oser vous demander une faveur, une » grâce... »
— A moi? s’interrompit le prince avec un étonnement naïf : on lui adressait pour la première fois un placet.
— A vous, murmura la jeune fille appuyée contre le vieux chêne, adorable contraste qui prêtait à cette scène une couleur digne d’être reproduite par le suave peintre Laurence ou le gracieux Landseer, le Müller anglais.
— Puisque c’est à vous, continuez, dit lady Jersey en jouant avec le bout de sa cravache.
Et le prince continua :
« Mais j’ai peu d’espoir de l’obtenir... »
— Pourquoi cèla? dit le prince, pourquoi cela? répétat-il plus vivement encore.
— Si vous vous arrêtez ainsi à chaque phrase, dit la comtesse, le placet deviendra un dialogue plus ou moins spirituel, mais nous n’en aurons jamais la fin.
— Vous avez raison, madame.
Il reprit comme un écolier grondé :
a Mais j’ai peu d’espoir de l’obtenir. Ma mère s’est » déjà adressée à Sa Majesté votre père, qui a répondu j > par un refus. »
— Mais alors, dit la comtesse, je ne vois pas... '
— C’est vous, madame, cette fois , qui interrompez.
— Je vous demande pardon, prince, mais il me semble que puisque Sa Majesté n’a pas cru devoir accorder...
— Tenez! dit brusquement le prince qui se sentait l’impatience de l’autorité au contact de cet acte d*autorité qu’on lui soumettait, tenez 1 mademoiselle , laissons ce papier. 11 plia comme il put le placet et le fourra dans la poche de sa veste de chasse. — Ditcs-moi ce qui est écrit là-dessus, ou plutôt répondez-moi, poursuivit-il en
GEORGES II l
prenant délicatement la main de la jeune fille, qu’il empêcha de s’agenouiller.
— Votre père?,., disiez-vous...
— 11 est mort.
— Pauvre enfant!
— Nous sommes huit enfants ! Mon père a été tué au service: il était lieutenant...
— Rien que lieutenant?
— Il ne pouvait pas être davantage.
— Pourquoi rien que lieutenant?
— C’est que mademoiselle est catholique, interrompit sensément lady Jersey; et vous n’ignorez pas, prince, que les catholiques ne peuvent pas dépasser ce grade dan sles rangs de l’armée anglaise.
— En effet... dit le prince, qui ignorait profondément cette odieuse particularité de l’époque. Mais continuez, mademoiselle.
— Or, mon père étant catholique et étant mort dans ce grade inférieur, ma mère s’est vu refuser la petite pension qu’elle sollicitait de Sa Majesté , votre père, pour nous aider à vivre en Irlande.
— Vous êtes Irlandaise ?
— Une Fitz-Herbert ; j’arrive d’Irlande pour solliciter...
— Vous êtes venue exprès? vous avez traversé la mer...
— Le capitaine m’a donné le passage presque pour rien.
— Et quelle est la pension que vous demandez ?
— Cent livre sterling.
— Rien que cela ! Mais c’est une plaisanterie...
— Mais, prince, interrompit à demi-voix lady Jersey, prenez garde !
Le prince n’entendait pas lady Jersey.
— C’est une véritable plaisanterie... cent livres depen-
GEOHGES IJI
sion... Mais les valets de chiens de mes oncles Glocester et Cumberland ont des pensions plus fortes, trois fois plus fortes... et un brave soldat... un lieutenant... tué au service de mon père, au mien... car je suis un peu mon père. = . cent livres sterling !...
— Ah ! mon prince, disait la jeune fille, dont les yeux, les joues, les lèvres, se couvraient de larmes touchantes.
— Cent livres sterling! mais c’est, une aumône !
— Mais, prince, disait de son côté lady Jersey moitié sérieuse, moitié comique, vous n’avez pas encore de liste civile...
— Je vous accorde deux cents livres sterling de pension... sur ma cassette.
— Vous n’avez pas de cassette.
— Demain vous toucherez une année de pension.
— Mais vous n’avez pas un penny, s’écria lady Jersey effrayée de cette générosité, et vous voulez !... vous n’avez pas un penny.
— C’est vrai ! dit le prince tout ébahi.
La jeune Irlandaise devint soudainement triste. La pension s’envolait. Lady Jersey éclata de rire.
Le prince confondu remonta brusquement à cheval, indigné contre lui-même d’avoir tant promis et d’avoir si peu à donner. 11 piqua des deux pour repartir. La comtesse arrêta le mouvement.
— Mademoiselle, dit-elle à la jeune Irlandaise en lui tendant la main, tout n’est pas encore perdu. Venez demain ici à la même heure, et peut-être aurons-nous une réponse favorable à vous apporter.
Les deux chevaux s’élancèrent à la fois.
Trois cents pas plus loin, le prince, sur le visage duquel la colère, la mauvaise humeur, le dépit concentré, la honte.
l’insensibilité, la reconnaissance écrivaient leur lutte, se retourna brusquement. Il s’écria :
— Milady, regardez ! elle est à genoux, elle nous regarde! elle est à genoux !
— Venez ! dit impérieusement la comtesse, venez ! — C’est assez en un jour, dit-elle plus bas; oh 1 oui, c’est assez ! c’est trop !
Quand les chevaux reprirent le trot, elle dit au prince, beaucoup plus rêveur qu’en allant :
— Avouez que votre bon cœur vient de vous entraîner bien loin. Vous avez promis deux cents livres sterling de pension... que vous voilà forcé de faire...
— N’est-ce pas ?
— Un prince ne jette pas sa parole au vent comme le premier homme venu. Vous n’êtes pas roi...
— Dieu veuille que je ne le sois pas de longtemps !
— Où trouverez-vous ces deux cents livres ?
— Je vendrai...
— Quoi ?
— Je n’en sais rien, répondit le prince, en qui s’éveillait déjà cet esprit de ressources qu’il poussa si loin. Je les demanderai à ma mère.
— En faveur d’une Irlandaise, d’une catholique ? Vous serez bien reçu.
— Cependant...
— Voulez-vous , prince, suivre mon conseil ?
— S’il doit me rapporter deux cents livres.
— Oui.
— Je vous écoute.
— Le vicomte Malden est de votre âge, il a fait ses études avec vous, il a partagé vos jeux...
— C’est lui dont vous voulez que je fasse mon secrétaire?
— Oui...
— Ensuite ?
— Il est riche.
— Plus que moi.
— Pour le moment. %
— Ce moment peut être long.
— Je lui demanderai cette somme...
— Mais...
— Il sera trop heureux...
— Vous le protégez.
— Un peu, je l’avoue.
— Beaucoup.
— Il vous aime tant! mais acceptez- vous ?
— J’accepterais du diable pour obliger cette adorable enfant.
— Votre secrétaire vous sera de son côté éternellement reconnaissant.
— Il est donc mon secrétaire ?
— Aux appointements de deux cents livres sterling.
— Qu’il me donne. Je ne me ruinerai pas.
— Vous la trouvez donc adorable? reprit la comtesse. — Pas autant que vous.
— Vous êtes dans vos jours de largesse, prince.
Le prince se tut et la comtesse de son côté garda le silence jusqu’au château.
Quand ils furent arrivés, elle dit au prince de Galles, en lui serrant la main :
— Pas un mot de cette aventure.
Le prince, après l’avoir regardée :
' — Pas un mot.
Us rentrèrent tous les deux dans les appartements.
En passant dans les siens, la comtesse se débarrassa brusquement de son costume de chasse, lançant au loin ses gants, sa cravate et son feutre; elle bondissait d’im-
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patience. Elle éprouvait un dépit dont elle craignait d’approfondir la cause; elle le sentait pourtant : elle l’étouffait. Ah ! on n’est pas impunément jeune et belle; on ne vit pas impunément, même à la cour, auprès d’un jeune homme qui exhale l’amour par tousks pores. La crise fut violente; elle fut courte. Lady Jersey marcha sur sa jeunesse, sur ses sens, sur son cœur, comme, dans un incendie, on marche sur des tisons pour les éteindre : elle s’éteignit ; elle devint froide. Elle sonna : un valet accourut :
— Lord Malden!
— 11 est au château.
— Je le sais. Qu’il vienne sur-le-champ.
Deux minutes après, le vicomte de Malden était introduit auprès de la comtesse.
— Madame...
— Vous êtes secrétaire du' prince. Je vous l’annonce.
— Et c’est à vous que je dois...
— Oui... à moi... mais écoutez-moi, vicomte...
— Ce bonheur!... il n’en est qu’un que je mets audessus de celui que vous m’annoncez. Jamais mon amour pour vous n’a comme aujourd’hui...
Le vicomte Malden pressait à genoux les mains glacées de la comtesse.
— Vous aimez tous ainsi !
— Combien ne vous l’ai-je pas dit de fois?
— Prouvez-le-moi une seule !
— Parlez !
— Demain je n’accompagnerai pas le prince deVGalkf. à la promenade.
— 11 ira seul?...
— Non, avec vous.
— Je l’accompagnerai?
— Non... vous le suivrez.
— Je le suivrai?
— Oui, sans être vu... entendez-vous?... sans être vu.
— Je vous écoute.
— Et vous me direz au retour tout ce que vous aurez vu'.
— Mais...
— Rien de plus. Acceptez- vous?
— Quand vous ordonnez, madame...
— Je vous en prie. Vous me direz tout, répéta- t-elle. A propos, vous donnerez ces deux cents livres au prince. Vous les donnerez de votre part.
La comtesse ouvrit son secrétaire et y prit la somme qu’elle venait de dire.
— Adieu, maintenant, adieu!
— Vous penserez à moi?
— Oui... oui... adieu !
— A ce que vous m’avez promis?...
- — J’avais promis de vous faire nommer secrétaire du prince. Vous l’êtes...
— Vous m’aviez aussi promis...
— La cloche du château, — vous l’entendez? — sonne l’heure du dîner, interrompit la comtesse, congédiant ainsi d’une manière soucieuse et froide le vicomte de Malden.
— Mais je suis fou d’amour pour vous !
— Le dîner! le dîner ! adieu!
— Cruelle!
— Vous avez raison : vous êtes fou !