CHAPITRE IV l'ixsurrectiox de 1703 dans le Morbihan
Tel était l'état des esprits dans le Morbihnn, lorsque la loi du 24 février 1703, prescrivant une levée immédiate de trois cent mille hommes, vint apporter une complication nouvelle aujc difficultés d'une situation qui ne pouvait qu'altoutir à des collisions sanglantes.
Ces collisions éclatèrent presque simultanément sur divers points de la Bretagne dans le courant du mois de mars 1703. Si, dés leur début, elles n'eurent pas le caractère formidable de l'insurrection vendéenne, ce ne fut point la faute de Georges Cadoudal, qui à celte époque était encore trop jeune et trop peu influent pour exercer une action efficace en dehors de son propre canton. On verra du moins qu'il fit tout ce qui était en son pouvoir pour soulever ses compatriotes et les entraîner dans une conflagration générale.
Jusqu'ici l'histoire de cette première insurrection n'a été retracée que d'une manière erronée et incomplète. Des documents conservés aux archives départementales et contrôlés à l'aide de souvenirs et de témoignages locaux, nous permettent aujourd'hui d'en reproduire avec exactitude les principaux détails.
La levée de trois cent mille hommes ne fut pas, comme on l'a souvent répété, la véritable cause de la guerre civile en Itretagne, non plus qu'en Vendée.
La mesure était comble. Il y eut comme un tremblement de terre qui se fit sentira la fois dans la haute et la basse Bretagne, dans l'intérieur des terres et sur tout le littoral, depuis l'em-
GEOnCES CADOUDAL.
l)oiicluire de la Loire jusqu'aux portes de Brest; le lac tiauquille rompait ses digues.
Vannes, chef-lieu de l'administration départementale, qui, sons la pression des plus violents clubistes, avait outragé de tant de manières les pieuses populations d'alentour, fut tout à coup, dans la matinée du 14 mars, investi par des rassemblements tumultueux. La garnison ^e composait d'un bataillon de volontaires de Maine-et-Loire, de cent cinquante hommes du 100' régiment, de gardes nationaux et de quelques brigades de gendarmerie. Cette force armée, divisée en pelotons, se porta au-devant des insurgés qui pénétrèrent dans la ville par les routes d'Auray et du Bondon, les rues Saint- Yves, de la Fontaine, de la Boucherie et de Calmont-Haut. Armés de simples bâtons, ceu.\-ci demandaient à grands cris qu'on leur rendit leurs prêtres. Quelques commissaires municipaux, suivis du bataillon de Maine-et-Loire, se portèrent au-devant de l'attroupement qui arrivait par la route d'Aurav. Après une harangue inutile, la troupe lit feu. Il y eut plusieurs tués. Le chef républicain, frapjié d'un coup de bâton à la tète, fut jeté à terre le front tout sanglant. Le groupe insurgé grossissant, les défenseurs de la ville voulurent employer la mitraille. Les paysans regardaient sans sourciller les préparatifs de rattar|ue. 11 pleuvait à torrents, la mèche était mouillée, et le couji ne |)artit |)as. La foule crut à un miracle et cria : Vive sainte .\nne !
Une seconde troupe venue du côté de S;iint-Avé pour délivrer les paysans que l'on disait cernés dans la ville fut rencontrée aux abords du cimetière par les commissaires municipaux qui lui demandèrent ce qu'elle voulait. « Mourir pour notre religion! Il répondit un jeune paysan en se présentant seul et pas armé au devant de ses compagnons. On fut obligé de déployer le (liapeau rouge, et la troupe fit usage de ses armes. Cela snllil pour dissiper le rassemblement, et il en fut de même de ! ceux qui s'avançaient dans l'autre |)arlie de la ville par les rues de la Boucherie et de la Fontaine, par la Croix-Cabcllo, |>ar la rue de Calniont-llaul, etc.
LIN$L'r.RECTION DE nOS DANS LE MORBIHAN. 41
A deux heures et demie tout était termine', les pavsans non nrmés avaient dû céder à la force régulière, cent cinquante prisonniers faits dans leurs rangs furent conduits devant le juge de paix. Ils répondirent aux questions des magistrats : I Nous n'avons plus de roi, nous n'avons plus de prêtres, nous .1 voulons cracher avec la nation; nous voulons savoir avec
quelle autorité on prétend recruter, nous n'en connaissons n plus; nous irons tous' ! »
Sous irons tous; ces mots retentissaient dans toutes les paroisses voisines. Quand on avait voulu procéder au recrutement, Séné, Meucon, Grandchamp, Saint-Avé s'étaient soulevés au cri de Bac'h ! Rac'h ! tous ! tous !
A Locminé, dans la nuit du 1 i au 15 mars, il y eut un attroupement considérable de paysans. A minuit, les gendarmes fondirent sur eux le sabre en main, et il y eut un grand massacre. Même mouvement à Ploërmel, mais sans effusion de sang.
Le chef de ce dernier district écrivait le 15 mars : « Nos « paysans sont des furies! Si vous les aviez entendus l'autre K jour hurler sur notre place darmes, vous eussiez frémi « d'horreur. ^> Tous les rapports s'accordent à dire que le désir de sauver leurs prêtres était la principale cause du soulèvement. Dans les campagnes, toutes les maisons étaient désertes. Il y eut pendant la nuit du 17 au 18 une tempête effroyable qui était favorable aux projets des insurgés.
Des faits semblables se produisaient dans les départements voisins. Nantes était menacée; l'administration de la Loire- Inférieure écrivait en toute hâte à celle du Morbihan pour l'adjurer de venir à son secours. « Adieu, frères, disait-elle, en " terminant sa lettre, peut-être cet adieu est-il le dernier que "1 nous vous donnerons. Dans quelques heures [)eut-étre, n'y ce :iura-t-il plus de département de la Loire-Inférieure. »
Four réaliser les sombres pressentiments des administrateurs nantais, il aurait fallu que les insurgés des deux rives de la l-oire comliinassent leurs mouvements avec ceux d'Ille-et-
' Archives <Ih Morbihan.
Vilaine. Ceux-ci, après avoir menacé Chateaubriand et la petite ville de Bain, étaient tombés sur Nort, mais ils avaient été arrêtés dans leur marche par cinq cents républicains envoyés de Rennes à leur poursuite avec deux pièces de canon. Les habitants du pays entre Loire et Vilaine avaient couru sur Savenay, menaçant de brûler la cervelle à qui refuserait de les suivre. A leur tète se trouvaient les paysans de Pont-Chateau ' qui avaient déjà exécuté cette menace sur un de leurs chefs dont les remontrances pacifiques les avaient impatientés. Cinq gendarmes accourus au galop pour faire les sommations préalables furent accueillis par une décharge qui les étendit roides morts sur la grande route. Les cris de joie qui éclatèrent à celle vue disaient assez que le moment des sanglantes représailles était venu. Les vainqueurs entrèrent à Savenay en agitant deux grands drapeaux blancs qui furent plantés devant la balle. On s'empara des membres du district, objets d'une haine qui n'était pas aveugle, et, comme on avait beaucoup à faire le premier jour, les prisonniers furent mis sous bonne garde, et l'on ajourna leur exécution au lendemain'.
Il y avait non loin de là, dans des réduits que la vigilance des fidèles avait su rendre inaccessibles , trois prêtres qui avaient préféré les chances quotidiennes du martyre au terrible ennui de la déportation, et à qui la persécution récente avait donné un assez grand ascendant sur leurs ouailles pour qu'il leur fiit possible de changer l'exaspération populaire en des sentiments de miséricorde. Des émissaires avaient été les informer de tout dans leurs catacombes, et au lever de l'aurore, ils s'étaient acheminés vers le lieu où les attendait cette multitude partagée entre le besoin de la prière et les sentiments de vengeance. Dès qu'ils parurent, on fit carillonner toutes les cloches, et les trois proscrits, d'autant plus vénérables que la souffrance les avait |)lus changée, marchaient en bénissant le
■ \U rl.nlriil roixliiils p.ir Itoiiô (Hiilinirnl Mil ll.xl iik'I , ipii fut tu.' |..ir lin .li'iul.ii'iiii- il II Itix'lii'-lli'rn.ii'il.
' Il V riil ri'|ii-iiil.iiit i|iii'li|iicH vlrtiini's. \'ciii pniii- ics ili'-laiN I.EDnrx, Ifi^lniir ilr S<ii',ii,iy. L\li.ik, les Nr'gocialioiK Je OauJin-Bci illais.
L'iNSi nREiniON Dr: i-oî dans lk Morbihan. a
peuple agenouillé dans la boue. Après avoir béni l'église -.onillée par tous les genres de profanation depuis son veuvage, on alla bénir les drapeaux et les armes de ceu.x qui étaient armés et les bras de ceu.\ qui ne l'étaient pas encore. Les trois ofliciants répandaient presque autant de larmes que de béné- (liclions; les cœurs les plus durs étaient attendris; on ne pensait plus aux victimes mises en réserve dans la INIaison de ville.
Le saint sacrifice fut offert trois fois de suite sur un autel improvisé, au milieu d'un concours immense de femmes et d'enfants venus de tous les villages d'alentour. Avant de terminer la dernière messe, un prêtre nommé Grau, se tournant vers les paysans rangés militairement devant lui sur quatre lignes, commença son allocution en les invitant à mourir pour Jésus-Christ et la finit en demandant grâce pour les prisonniers, au nom de Celui qui avait pardonné à ses bourreaux sur la croix. Puis, se faisant acconipngner par les huit fusiliers qui étaient en tète, il alla, sans quitter ses habits sacerdotaux, mettre fin aux angoisses des détenus, parmi lesquels se trouvaient les plus acharnés persécuteurs, et les amena dans l'église, où pas une voix ne s'éleva contre leur élargissement immédiat.
Le troisième jour, cette troupe, grossie par les insurgés des cantons voisins, marcha sur la Roche-Bernard, entre deux haies de femmes qui bordaient la grand'route et qui les encourageaient de leurs gestes encore plus énerjjiques que leurs voix.
Au |)remier bruit de leur approche, la garnison prit les armes, et déjà elle se disposait à s'en servir, quand les principaux habitants, fatigués dujoug révolutionnaire, firent entamer des pourparlers qui aboutirent rapidement à une capitulation aussitôt violée que conclue. Un coup de fusil, parti des rangs républicains au mépris de cette capitulation, mit les paysans en fureur'. Leur nombre leur permettant de péniitrer |)ar
' Ce cou|) de feu fut celui qui tua Ouilieneuf Je PoiUchateau. C'claii iiii gendarme de .Muxiilac, aiui de la famille, cjui le lira. On l'avait vu, et il eut
4i GEORGES CADOUDAL.
toutes les issues à la fois, ils criblèrent de leurs décharges les gendarmes et les soldats du 100' régiment, qui, après avoir tenu pendant une demi-heure contre des forces vingt fois plus nombreuses, furent enfin obligés de battre en retraite. Mais un attroupement qui s'était formé de l'autre côté de la Vilaine les força de rebrousser chemin et de se rendre à leurs ennemis, qui respectèrent leur courage et se contentèrent de leur donner la ville pour prison (15 mars 1703).
Encore une journée de marche en avant, et un grand résultat pouvait être obtenu; maisOllivier Bernard, que les insurgés avaient forcé de se mettre à leur tête après la mort deGuiheneul, etqui était aussi, lui, sorti de la marine, n'avait pas pris son parti aussi résolument que Charette. .Sa plus haute ambition était déjouer le rôle d'entremetteur entre les deux partis et de mitiger aulant que possible la réaciion contre les vaincus. Si, au moment de la prise de Guérande et de celle de Redon', qui eurent lieu presque en même temps et qui le rendaient maitre de tout le cours de la Vilaine, il avait franchi cette rivière dont personne ne lui disputait plus le passage et lancé tout de suite sur la route de Vannes les dix mille paysans dont il avait tant de peine à contenir l'ardeur, et auxquels plus de dix mille autres, tout aussi ardents, étaient prêts à se joindre sur l'autre rive, il y aurait eu une assez grande multitude d'hommes armés pour emporter la ville de Vannes, et celle de la Uoche-Iiernard n'aurait pas eu à gémir sur les scènes qui ensanglantèrent ses rues le lendemain'. Miiis la pusillanimité de ce pacificateur à courte vue fit avorter tout, même hors de la sphère de son influence; du reste, il n'en usa que pour dissiper le plus tôt possible cet immense attroupement dont il ne savait plus (|ue faire, et il
i'i-|icn(iaiil l'audace le Iciidein.iiii (l'.illtr v\ivi \a mite ile sa vicliine 110111,111(1(1 dvi nouvelles de son tils. Il tut .iltriiv >|ii.ind il vil (lu'ellc s.ivait qu'il ('i.iit r.'uueur (le cet assassinai.
' (HK'iandc tiil pris le 19 mars.
'- l,a ISiiclic-lîi-iiiard fut a|i|icl('<; nuclic-S.iiivenr, .'i cause d'un paliiiitc de le iiiiui (jiii y fui lui-.
t)e in('-ine lt(i( lu-foi l-en- leur lu( nunuiir lioc lirr.uI-des.Trois ou itorlie-dcs- 'l'iois, pour un iiiiilif aii.du|;iii'.
LlNSrURKCTION DL IT9! DA^S LF. MORIÎIHAN. 45
en vint si bien à bout, que dans la nuit du vendredi 15, la ville se trouva presque entièrement évacuée et à la merci d'une centaine de forcenés restés après les autres, pour piller plus à leur aise et pour immoler à leur implacable rancune le président du district et trois de ses collègues.
L'explosion qui se fit sur la rive droite de la Vilaine fut, par sa coïncidence avec les autres, par le voisinage du cbef-lieu, et par le caractère singulièrement grave qu'elle prit tout d'abord, celle qui jeta le plus d'épouvante parmi les révolutionnaires de celte partie de la Bretagne. Outre les milliers de paysans soulevés contre la réquisition militaire, il v avait tous les marins de la cote, depuis Pénerf jusqu'à Port-Navalo, qui, après s'être révoltés contre le commissaire des classes et lui avoir enlevé un cbeval, étaient venus offrir cette espèce de dépouille opime à un brave officier de marine, nommé de Francheville du Pelinec, comme au gentilhomme du canton qu'ils jugeaient le plus digne de les commander. Malgré ses soixante ans, il se précipita dans cette carrière aventureuse avec toute lardeur d'un jeune homme; on le vovait, tout voûté par un coup d'épée qu'il avait reçu dans 1 estomac, parcourir d'un bout à l'autre la péninsule de Rliuys, désarmer les postes républicains et arborer sur les clocbers et les forts le drapeau de la délivrance. Les emblèmes religieux reparaissaient spontanément autour du vieux cloître de Saint-Gildas; le carillon se répétait dans toutes les chapelles villageoises, et les tulèles réunis dans l'église de Sarzeau, trop petite pour contenir toute la foule, entonnaient le Te Détint en présence «le leur libérateur, avec le même enthousiasme qu'il fut entonné jiour la jjremière fois par saint Ambroi>c.
La même cliose avait lieu dans toutes les paroisses qui avoisinenl Muzillac, Questembeit et Hocliefort. On y sonnnit le tocsin, les femmes priant et les hommes courant au plus pressé, s'armant de peti bas, de fourches, de faucilles emmanchées à de longues perches et de brocs qu'ils se promettaient de casser sur la tête des républicains. Fiers cl rares étaient ceux qui |)orlaient un fusil avec quelque» cartouches.
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Le premier novau d'.'itti oiijiemeiit setnit |ioiit' de Muzillac à Questemhert sans rencontrer aucune résistance". Ils occupaient cette dernière ville le jour même de la prise de la Roche- Bernard, et les chefs eurent assez d'ascendant pour empêcher qu'on y commit aucun acte de cruaulé. Les insurgés venaient de donner pour collègue à Francheville un autre officier de marine nommé de Silz, vis-à-vis duquel il avait fallu employer la violence et les menaces'. Jl disait au curé constitutionnel d'Arzal sauvé par lui : « Soyez sûr que je suis bien plus mal- « heureux que vous, et que je n'aurais jamais marciié si ces I' gens-là ne m'y avaient contraint. Mais je me console par la (i pensée que j'empêche beaucoup de mal. "
Cette consolaliDU étaitdouce, assurément; maisde Sdz aurait pu s'en procurer une plus douce encore, s'il avait suivi les inspirations de son collègue de Francheville, et tiré parti des dispositions admirables qui animaient alors tout le canton. Cejiendant, il ne put pas empêcher les insurgés de marcher, le \G mars, tambour battant et drapeaux déployés, sur Rochefort. Il y avait là un vieux château féodal hérissé de créneaux et défendu par des murailles qui donnèrent une confiance fatale à la garnison. Celui qui la commandait, ayant refusé de se replier sur un détachement du 100' régiment qui venait de Carentoir, se retrancha précipitamment dans le château avec les citoyens les plus com])romis, qui eurent la malheureuse idée d'y transporter avec eux tout le butin sacrilège qu'ils avaient pris sur les églises, comme des calices, des ciboires, des ostensoirs et autres vases sacrés sur lesquels ils avaient commis ou permis de commettre des profanations dont la vue de ces objets attestaient léellement le terrible souvenir.
En effet, ce ne fut ni sur le commandant qui avait brisé sa baïonnette dans le corps d'un insurgé, ni sur les soldats qui en avaient tué deux presque à bcnit poitant, ce fut sur trois
' Vi.ii ;iM\ l'ii'crs jiislifialires : LcUres du |ii|;i' <lr |i;ii\ ilc llliins, ilc M. ilu l-rai..li.villc, <lc I'.kIjiiiI.iiU (;ciu'r.il .\viil.'
Di'cl.'ir.iiKiii (li'n (',i|>l(:iliio8 ilo navire .'i la iiiiiiii('i|>nliti'- de I, orient.
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