‹ Georges Cadoudal et la chouannerieChapitre 19 sur 99 · LE COMTK JOSEPH DE PUISAYE · texte numérisé non relu

LE COMTK JOSEPH DE PUISAYE

les armes contre elle. Les chefs qui signèrent ce traité, réduits à une infime minorité, furent désavoués par leurs soldats. Plusieurs des signataires n'osèrent rentrer dans leurs cantonnements, de peur d'être fusillés comme traîtres.

Georges avait refusé sa signature au traité ; pour éviter toute équivoque, il était même parti pour retourner dans ses cantonnements avant la fin des conférences. Mais le regardant comme l'œuvre de son chef, il en accepta l'esprit. Rentré chez lui, il s'efforça même de faire prévaloir ses principales dispositions. Cet'e preuve de sa modération se rencontre dans les lettres qu'il échangea avec le général Mériage, commandant le département et le hurean central établi à Vannes. Le général Mériage était un homme droit et humain, qui s'était fourvoyé dans le camp républicain. Georges se mit en rapport avec lui, mais il n'usa de la bienveillance de Mériage pour lui que dans un intérêt d'humanité, notamment pour faire relâcher les prisonniers que la République, malgré les conventions de la l'révalaye, s'obslinait à détenir.

Nous extrayons de cette correspondance, qu'un heureux hasard a mise entre nos mains, un certain nombre de lettres que l'on trouvera aux Pièces justificatives.

Le conseil du Morbihan, dont les membres n'avaient pas adhéré au traité de la Mabilais', avait décidé d'envoyer en Angleterre deux d'entre eux, La Bourdonnaye et d'Allègre, pour y faire connaître l'état réel des choses, 1 impatience belliqueuse des populations, et pour presser l'envoi des secours. .Avant leur départ, ils virent Cormatin^ qui fit tous ses efforts pour empêcher leur voyage. Par décision du Conseil supérieur de Bretagne, nulle personne en état de porter les armes ne pouvait s'embarquer sans passe-port. Cormatin profita de cette disposition pour entraver le départ des deux émissaires. Il leur refusa des passe-ports, et ils durent se cacher pour partir. La Bourdonnaye fut arrêté par les répul)licains,

' l.a M;iljilai.< esi une fcnn:- où fut signe le nain; qui avait éié ili-iciiif i la Piévalayc, Elle clait plus rap|>rocliée de Rennes.

■;0 r.EOBGES CADOUDAL.

mais relâché peu de temps après, grâce à la trêve invoquée en sa faveur. D'Allègre seul, ayant gagné la côte, parvint à Jersey, puis en Angleterre.

En apprenant les négociations entamées par Cormatin, Puisaye déplora son aveugle confiance dans cet aventurier, et redoubla ses démarches près du gouvernement anglais pour une expédition en Bretagne. Depuis le traité de la Mabilais, un grand coup devenait nécessaire pour mettre à néant cette paix trompeuse où l'on essayait d'endormir le parti royaliste.

Mais la situation des choses était modifiée. LesCôles-du-Nord avaient d'abord été désignées comme la base principale des opérations; depuis le traité de la Mabilais, ce pays, principal siège de l'influence de Cormatin, était désorganisé. D Allègre dans sa mission près de Puisaye et du cabinet britannique avait vivement insisté pour que le grand effort fut dirigé dans le Morbihan, qui restait en dehors de la pacification, puisque tous les chefs de ce département avaient refusé leur signature au traité. Le plan dut être modifié en conséquence. La côte morbilianaise fut substituée aux Côle--du-Nord dans les projets de l'expédition.

T..a nouvelle de cette résolution fut apportée à (jeorges par d'Allègre et le comte du Boisberthelot : le conseil du Morbihan fut aussitôt convoqué. Composé comme il suit, il s'assembla le 20 mai au bourg de Grandchamp : le comte de Silz, général commandant; — l'abbé de Boutouillic; ■— Bellec; — l'abbé (fuillo; — Lemercier, membres du conseil ; — le chevalier de Silz; — (reorges Gadoudal; — Berthelot; — (îuillemot; — de Troussier; — du Chélas; — l"'onnet; — Bontils de Saint- Loup ; — Jean Jan ; — Lantivy de Kerveno, — tous chefs de division, et le comte du Boisberthelot ' .

MM. de la Bourdoiuiaye et du Bouays n'étaient pas encore rentrés à leur poste. Le conseil résolut d'envoyer sans délai uii de ses membres auprès de M. de .Scépeaux pour l'engager à s'entendre avec Charette, Stofflet et Sapinaud pour une

' Voir .-iii\ l'ii'cesjiiMliliralivcs l.i liilir du li iii.ii l"i)."), si|;ii('-c tic SU/., elr.

LE COMTE .IOSFPH DE PlISAYE. 71

diversion favorable à la descente. L'abbé Guillo, chargé de cette mission, partit le 22 mai. Après cinq jours de marche à pied, par des chemins détournés, il arriva en Anjou. Près de Segré il trouva M. de Scépeaux, qui aussitôt convoqua en assemblée générale ses principaux officiers. Leur avis ne fut pas douteux. Pour donner plus de poids à cette démarche et ne rien confier au papier, il fut convenu que le général luimême se rendrait en Vendée. Dès la nuit suivante, Scépeaux traversa la Loire; ses lieutenants en son absence devaient tout préparer pour la guerre.

Sa mission remplie, l'abbé Guillo se mit en route pour le Morbihan. Quand il y arriva, les hostilités venaient de s'ouvrir de la part des républicains par une véritable trahison.

Le 27 mai, les représentants du peuple Guernieur et Brue rendirent à Quimperlé larrété qu'on va lire :

« Mus par des causes majeures, nous arrêtons :

Cl Art. 1" : Que tous les individus connus pour avoir été « ou pour être, soit chef, soit sous-chef du parti désigné sous « le nom de cliouans, ou de tout autre parti quelconque « ennemi du gouvernement républicain, seront sur-le-cliamp (1 mis en arrestation, et les scellés apposés sur leurs papiers, « meubles et effets.

« Art. II : Les lieux et retranchements des rebelles à Grand- K champ, Pluvigner, Lanvaux, seront sans retard attaqués et « investis s'il se peut aux mêmes heures. On s'emparera des Il personnes qui s'y trouveraient rassemblées.

« Art. III : Le procureur général syndic fera faire à la Il même heure une percjuisition chez les pères, mères, et « autres parents de ceux qui, depuis un mois, ont abandonné « leur poste et quitté leur domicile de la cité de Vannes. On « s'assurera des personnes suspectes, et les scellés seront appo- « ses sur leurs papiers et effets. "

Le 28 mai, en exécution de ces ordres, le général Josnet la Violais dirigea trois colonnes de Vannes sur Grandchamp. Le

comte de Silz y était encore. A trois heures du matin le bourg fut cerné, septà huit cents chouans se trouvaient dispersés dans les maisons, l'ennemi était le double en forces. A la première alarme, le comte de Silz s'élance au-devant des bleus; un coup mortel l'atteint, treize des siens succombent avec lui ; les prisonniers de guerre qu'il tenait sont délivrés. Au moment de l'attaque, Georges Cadoudal se trouvait à l'abbaye de Lanvaux. Accouru à la hâte, il dirige la retraite sur la forêt du Camors. Ses soldats s'y réunirent au nombre de trois mille hommes, mais on en licencia la plus grande partie, et il ne resta quelques jours après que cinq cents hommes à la division de Georges. Prévenu par M. de Francheville que les troupes de Vannes devaient venir l'attaquer, Georges prit ses dispositions de défense. L'ennemi caché par un coude du chemin arriva tout prés des chouans avant que ceux-ci aient pu le voir. Au commandement de « Feu ! » qui fut exécuté par les hommes des différents partis, les bleus jetèrent un cri épouvantable, et plusieurs tombèrent, entre autres l'officier qui marchait en tète. La colonne ennemie fit un mouvement en arrière. Georges, qui avait une troupe infiniment inférieure en nombre, au lieu de les charger, garda sa position. L'ennemi, bien dirigé, se jeta dans le bois vers la droite et vers la gauche, se contentant d'employer un petit nombre d'hommes h l'attaque de front; il fusilla alors les chouans placés derrière des fascines, (jeorges eut deux tués et neuf blessés, qu'il fit conduire au village de Kerneur en Pluvigner, où ils furent pansés et guéris par M. Cocliin, officier de santé, natif de Vannes.

Dans cette affaire, Georges reçut lui-même une balle dans la cuisse. Ce fut là l'unique blessure qui l'atteignit pendant le cours de ces guerres où il assista h plus de cent combats, tant en Hrelagne qu'en Vendée. Ses soldats qui le voyaient toujours au j)remiei- rang, sain et sauf au milieu d'une pluie de balles, le crnynieni invulnérable, n Vive le Roi quand mc^me!" s'écriat-il en sentant couler son sang, se souvenant du cri vendéen. I,esjnin-s suivants il se rendit h I^ocoal-Mendou pour faire panser sa bieNsnro. Dans la suite nmis l'y reverrmis.

GHAPI THE Vtl

L'attaque de Grandchamp par les troupes républicaiues suffisait pour démontrer combien la trêve et la paix de la Mabilais étaient mal assises. De la part des chefs morbihanais, il n'y avait rien d'étonnant qu'ils se considérassent toujours comme en état de guerre; ils avaient obstinément refusé leurs signatures à un traité, qu'ils ne pouvaient prendre au sérieux. On ne pouvait leur reprocher de se tenir sur la défensive et de prendre leurs précautions en vue de la réouverture des hostilités, que tout représentait comme très-prochaine. C'est alors qu'ils accomplirent une des plus audacieuses expéditions dont fasse mention l'histoire de ces guerres.

On se rappelle qu'en revenant de Brest, Georges avait passé près de la manufacture de poudre établie au Pont-de-Buis sur la route de Chateuulin à Landerneau. Il remarqua soigneusement cet établissement et mit ce souvenir en réserve pour s'en servir h l'occasion.

D'après ses conseils, deux ofliciers de la division do Jean Jan, Lantivy-Kerveno et Leissègues, réiiniient cinq ou six cents hommes, qu'ds dirigèrent sur le Pont-de-Buis, par le Faouët et Gourin, et de là sur Chateauiin.

En route, ils furent rejoints par l'abbé Guillo, qui, porteur d'une carte de Bretagne, se chargea de diriger les expéditionnaires à travers les cantonnements dont regorgeait le pays. Dans leur marche rapide, ils tournent les villes gardées par l'ennemi, et laissant Garhaix au nord et Scaër au sud, ils atlei(;iient le village d'Edern le IG juin 1795. Là, comme à

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lîriec et Saint-Segal, le lendemain, ils fusillent le curé jureur. Puis, réquisitionnant toutes les charrettes et chevaux qu'ils peuvent trouver, ils s'engagent dans les profondes gorges des montagnes de Cornouailles, et arrivent le 17 juin au Pont-de- Buis.

A huit kilomètres au nord de Chaleaulin, la route qui mène de cette petite ville à Landeriieau, puis à Brest, en contournant la rade, descend à pic, pour franchir un petit ruisseau encaissé et remonter ensuite les pentes boisées qui mènent à Quimerch. Ce ruisseau qui vient des hauts marécages des montagnes d'Arrée, prend sa source près de la chapelle Saint-Michel deBrasparts, et coule clairet rapide se jeter dans un coude de la rivière de Chateaulin, l'Aulne, non loin de Logonna. C'est là qu'était placée la poudrerie qui alimentait les arsenaux de Brest. A l'abri des entreprises extérieures, l'établissement trouvait un moteur parfait dans le ruisseau à cours rapide sur lequel on l'avait installé, et le transport facile de ses matériaux par la rade de Landévennec. On était si loin d'y redouter une attaque, que la garde de la manufacture avait été confiée à douze ou quinze vétérans.

L'enceinte fut envahie par deux cents chouans. Le reste de la troupe gardait les hauteurs, tandis qu'on enfonçait la porte principale de l'établissement et deux autres portes du parc. Le poste qui gardait la manufacture opposa quelque résistance; mais, sur les sommations réitérées de l'abbé Guillo, il dut céder à la force et fut bientôt désarmé. Les poudres sont chargées sur les charrettes, ainsi que la caisse renfermant dixhnil mille et quelques cents livres ; les ustensiles et matériaux que l'on ne peut emporter sont noyés dans le canal , pui-;, sans faire aucun mal aux soldats, (^.uillo et ses com|>agnons reprennent la route du Morbihan.

Ils étaient à Pleyben, lorsqu'ils apprirent que des colonnes parties de Quimperlé s'étaient mises h leur poursuite. Mais pour les atteindre nul ne savait quelle route tenir; tous les rapports reçu^. étaient contradictoires ou incertains. Cependant les choii.'ins, enibarras-ié-i |)ar les charrettes qu'ils conduisaient

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et engagés dans des chemins affreux, semblaient voués à une perte certaine. Des amis dévoués leur servaient d'éclaireurs. Il Ils avaient soin » , lisons-nous dans le rapport républicain, K de se faire précéder par des gens portant des instru- « ments aratoires et ayant l'air de cultivateurs, qui, par leurs « rapports, cherchaient toujours à détourner la direction de « nos colonnes. »

Les chefs ennemis rassemblés à Carhaix combinèrent leurs mouvements vers Oourin et le Faouet, présumant que le- Morbihanais entreraient dans leur pavs par les environs de Pontcallec. Mais ceux-ci étaient à Olomel et à Trégarantec, et pendant que les colonnes républicaines passaient derrière leur convoi, ils atteignaient le Morbihan sains et saufs, après avoir heureusement accompli une des expéditions les plus extraordinaires dont fasse mention l'histoire des guerres de l'Ouest. La poudre fut partagée entre les divisions qui avaient concouru à cette prise'. C'était pour les Morbihanais un trésor inestimable. Tout ce qui ne combattait pas, femmes, enfants, se mit à l'ouvrage pour la convertir en cartouches. Quant au plomb, il ne manquait pas ; les toitures des châteaux, celles des églises offraient une mine toujours prête.

Pendant que s'accomplissait l'expédition du Pont-de-Buis, une eipédition d'une bien autre importance avait lieu sur les cotes du Morbihan.

Les démarches de M. de Puisave auprès du ministère britannique avaient été couronnées d'un plein succès. A force d'instances, il avait obtenu de puissants secours. Le cabinet de

' Du CIikI.is, clief de la ili vision ilii (iiiémenée, reçut J,.ÎOI( livre» de |ioudre; après en avoir employé ^iOO h f.iire des cartouches, il voulut déposer le reste dans un endroit sûr. Un sous-ofticier du la paroisse de Lanyoëlan, nommé le Saint, se chargea de ce soin; il caclia les sacs sous une boiserie, dans l'église du Mercer. Au mois de décembre suivant il arriva une colonne républicaine que le mauvais temps empêcha d'aller coucher à Guémenée, où elle se rendait. Let bleu» s'établirent pour la nuit dans r<'(;lise. Comme il y faisait froid, ils y tirent plusieurs feux. L'iui fut allumé dans l'endroit où était la poudre. Il était si fort <]ue la boiserie en fut tonte noircie. Certes, jamais troupe ne courut sans le savoir un plus jjiand péril. (Note extraite de Vflittoire drs i)ueries tie l'Ouest, par Théodore .MrBKi, t. IV, p. 24)

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Saint-Jame> équipa une flotte considérable, enrégimenta le-; émigrés qu'il appela de tous le-; points de l'Europe, promit de l'or aux prisonniers républicains qui voudraient servir la cause rovale, et prit les uns et les autres à sa solde.

L'expédition fut fractionnée en trois parties. La première s'embarqua à Portsmoulh le 10 juin 1705 et comprenait trois mille six cents hommes. A peu de distance, mille cinq cents émigrés sous la conduite de Sombreuil devaient suivre cette première expédition; et après eux devaient enfin marcher plusieurs i-égiments anglais qui accompagnaient le comte d'Artois.

Lorsque l'escadre, sortie de Porlsmouth, parut dans la baie deQuiberon, (ieorges, d'Allègre et Mercier, à la télé de leurs divisions, balavèrent la côte de Vannes à Lorient, et l'on vit toute la population se pnrter en foule pour recevoir des armes, au-devant de ceux qu'elle appelait ses libérateurs. L'enthousiasme était à son comble; le peuple, jusqu'alors si malheureux, ne douta plus de la victoire; il entrevoyait déjà un avenir plus consolant dans le triomphe des ])rincipes auxquels il était resté fidèle. On s'adressait des félicitations réciproques avec un air de lionheur et de satisfaction. On eût dit I équipage d'un navire arrivé au port de sûreté, après une cruelle tempête.

Le 27 juin 17'.t5, les cris de : Vive la relit/ion! Vive le Uni! dont l'air retentissiiit, annoncèrent le débarquement sur la plage de Carnac. La multitude qui s'y était rendue était ivre de joie ; sou allé{;resse remplit les républicains d'épouvante. Déjà les partisans de la Révolution, croyant leur parti perdu sans ressource, cherchaient à se réconcilier avec les royalistes; déjà les fonctionnaires et ceux (|ui pouvaient craindre des vengeances, saisis de frayeur en voyant ce qui se passait autour d'eux, quittaient le pays et se retiraient à H(*nnes. Hoche lui-même avait donné à sa troupe l'ordre de se replier sur cette même ville.

Supposer que l'armée auxiliaire réunie à celle du pays allait prnmptemeiit pénétrer dans l'intérieur, avancer sans hésiter,

tel était le plan fie M. de Puisaye. Protiiant du bon effet |iroduit par le débarquement de l'expédition dont on exagérait les forces, on se tVit facilement porté jusqu'aux environs de Rennes sans coup férir. Telle était aussi la pensée de Georges, et il ne se gênait pas pour l'exprimer avec véhémence.

K Ce mouvement ne compromettrait rien, disait-il, puisque Il l'on n'avait pas à craindre d'attaque sur les derrières. Il « déterminerait facilement une prise d'armes dans la Vendée, « calme à cette époque. Il mettrait toute la presqu'île nor- « mande en agitation et placerait 1 armée royale dans la posi- II tion la plus avantageuse, appuyée sur les deux mers, le Il golfe de Gascogne et la Manche, et par conséquent à même Il de recevoir de l'Angleterre de fréquents et faciles secours. »

Pendant que Georges, avec le souverain bon sens qui le caractérisait, déduisait ainsi les raisons d'aller en avant, le parti de l'inaction triomphait chez les chefs de l'expédition. Ils passaient le temps le plus précieux à se disputer l'autorité; tandis que 1 ennemi, plus actif et mieux avisé, en profitait pour rassembler ses forces.

Malgré la mésintelligence des chef-;, les débuis de l'expédition s'annoncèrent sous de favorables auspices. La flotte anglaise sous les ordres du commodore de Waren battit et dispersa l'armée navale de Brest, aux ordres de l'amiral Villaret- Joyeuse, que surveillait le conventionnel Topsent. Ils perdirent trois vaisseaux : le Formidable, le Tifjre et Y Alexandre; les autres se réfugièrent dans le port de Lorient. Un grand nombre de matelots, enfants du Morbihan, désertèrent |)Our aller rejoindre les royalistes.

Les émigrés se livraient à la joie ; ils contemplaient la cote morbihanaise, dont les campagnes verdoyaient sous l'éclat d'un ciel serein, avec un véritable ravissement. C'était pour eux la Terre promise, et ils n'attendaient plus que l'instant favorable pour la Fouler.

Cependant les divisions de Georges, de Mercier, de d'.Ulègrc défilaient sur la plage aux cris de » Vive le Hoi ! » Ceux qui les composaient ne se faisaient pas remarquer par d'élé-

gants costumes et par une tenue desplanade. Les vêtements déchirés, les souliers percés de plusieurs attestant leur dévouement et leur constance dans la misère, étaient sans doute pour eux des titres à la reconnaissance des émigrés et au respect de toutes les âmes nobles. Tout le monde n'en porta pas ce jugement. M. de Puisaye entendit autour de lui quelques plaisanteries sur ces tenues en désordre, qui lui apprirent qu'il y avait parmi les émigrés trop de personnes que la Révolution n'avait pas corrigées. Il feignit de n'avoir pas prêté l'oreille et s'empressa de présenter les chefs au commodore de Waren. La distinction avec laquelle ce dernier les accueillit prouva à Puisaye que le chef anglais saurait mieux que bien d'autres apprécier les dévouements.

il Combien d'hommes nous amenez-vous ? demanda Puisaye à d'Allègre.

— Dix-huit cents, répondit celui-ci, tous jeunes, vigoureux et pleins de zèle. »

C'étaient pour la plupart des matelots.

<i Tant mieux, répliqua Puisaye, il faut les faire habiller et armer demain.

— Demain, oui! Mais après-demain nous coucherons à Vannes. »

Sur-le-champ l'uisaye donna l'ordre de distribuer des armes aux divisions arrivées les premières.

Malheureusement, les officiers émigrés n'agissaient pas ainsi, et avaient pour les insurgés des procédés bien différents. Voici cl ce sujet un fait bien caractéristique que rapporte en ses mémoires Hohu, officier à la division de Georges :

0 Oeorges m'envoya |)orter une lettre au général d'ilervilly, " commandant en chef des lri)upes débarquées, et qui avait 1' établi son rjuartier général au bourg de Carnac. Je fus bien .' accueilli par ce général, qui me fit passer au salon, où l'on " nie servit à boire et à manger en attendant la réponse. « L'homme qui m'avait servi était remonté près du général, « deux messieurs entrèrent dans le salon, et, faisant le tour de Il la taille, l'un d'eux dit à l'autre; Qu'est-ce que cela? — Un

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« chouan «ans doute, répondit l'autre ; on ne voit que cela, B ici.

« Me levant alors, je leur dis : Prenez patience, messieurs, « avant longtemps vous en verrez dune autre couleur, plus « que vous ne voudrez.

« Là-dessus ils sortirent, et je retournai près du général, à a qui je racontai ce qui venait d'avoir lieu. Il me parut trèsci mécontent de ce qui s'était passé et envoya son ordonnance « s'informer de ces personnages. En m'expédiant, il me pria K d'oublier ce petit désagrément et de venir hardiment le « trouver quand les besoins de service l'exigeraient, m'as- « surant qu une pareille chose ne se renouvellerait plus. »

Mais revenons au débarquement de l'armée des émigrés; la beauté du temps, les acclamations des populations riveraines, tout semblait favoriser les proscrits au début de la campagne.

La baie de Quiberon est l'extrémité du « Ma?-e Conclnsuin » de César; rade superbe pouvant contenir toutes les flottes de l'Europe, elle est protégée des grands vents d'ouest par la presqu'île de Quiberon même, et de ceux du sud par Belle-Ile au fond, et plus prés par les îlots d'Houat et d'Hœdick. Une mer difficile à naviguer, des récifs dangereux, des courants rapides, font tout autour une sorte de circonvallation facile à surveiller, et la plage de Garnac forme à marée haute un point de débarquement étendu et sans obstacles.

La flotte anglaise ne possédait pas assez de bateaux plats pour débarquer toutes les troupes à la fois; les régiments de Loyal-Emigrant et de Royal-Louis furent les premiers que l'on transporta sur la terre, ferme. .Six chaloupes canonnières les accompagnaient. Sir John Waren voulut tout conduire lui-même.

Le pays était semé de garnisons. Landévant et Mendon étaient occupés par des troupes de ligne; le chef de demi-brigade Homan commandait à Aui-ay; Garnac avait pour le défendre deux ou trois cents hommes, dont une partie était |>lacée sur le mont Saint-Michel, antique gall-gall druidique.

CF.ORGES CADOUUAL.

dominant tout le pays environnant. Mais les Morbilianais étaient aussi sous les armes, et bientôt des bâtiments de l'escadre on entendit la fusillade. Georges Cadoudal et ses chouans attaquaient Carnac. Les bleus ne firent qu'une faible résistance ; Tinténiac enleva de son côté le poste du mont Saint-Michel. Le chef de demi-hrigade Roman, averti que la population s'agitait et se dirigeait vers la côte, et présumant qu'un débarquement se préparait, accourait, à la tète de neuf cents hommes, au secours de la garnison de Carnac. Il arriva pour recueillir les fuyards et repoussa les premiers tirailleurs royalistes. Georges Cadoudal et d'Allègre l'attaquaient de front. La résistance fut d'abord assez vive, l'ennemi chargea à la baïonnette. Alors Mercier, usant d'une manœuvre qui lui était habituelle, se porta par un mouvement tournant sur les derrières des républicains, qui, pris entre deux feux, furent écrasés. Ils perdirent deux cents hommes tués ou blessés; ceux qui réussirent à s'échapper s'enfuirent en désordre, abandonnant leurs chefs. Le colonel Roman s'égara au milieu du labyrinthe des champs entourés de talus, et ne rentra que fort tard à Auray, où son absence excita une vive inquiétude. C'est après ce hrillant début qu'eut lieu le débarquement de I armée émigrée. L'empressement de la foule, les cris d'enthousiasme, répétés par d'immenses populations qui se pressaient sur la plage, pour faire accueil aux émigrés, importunaient le comte d'Hervilly, homme méthodique et compassé, qui voyait dans cette cordiale expansion une grave atteinte aux lois de la discipline militaiie. Aussi gardait-il un silence glacial et une roideur de formes contrastant avec les manières engageantes du comte de Puisaye, qui, mieux avisé, se livrait à l;i joie et ne craignait pas de ^e mêler à la foule.

A peine les troupes expéditionnaires lurent-elles débarquées que le comte d'Hcrvillv les torma et marcha en bel ordre sur Carnac, où il établit son i|uarlicr général. L'armée royaliste grossissait sans cesse, un hù distribua iin/.t> mille fusils; lo nombre des insurgés armés s'éleva l>ienti'>t à quin/c nulle. On forma six divisions, qin tmeiil cliacuni- i>la<ées son^ les ordie»

de Georges Cadoudal, d'Allègre, Jean Jan, Mercier-la-Yende'e, de Lantivy et de Saint-Ré{;eant.

Ces divisions ' furent partagées en trois brigades, sons le commandement des généraux de Tinténiac, comte de Boisherthelot et vicomte de Vauban '. Toutes les trois se mirent immédiatement en marche. Le chevalier de Tinténiac sempara de vive tbrce de Landévant; le comte de Boisberlhelot pénétra dans Auray, non sans quelque résistance; Vauban s'établit sans coup férir au centre, à Mendon, excellente position, protégée par trois bras de mer. Ainsi placée, cette brigade devait porter des secours suivant les circonstances à Tinténiac ou à Boisberthelot. A toutes on promit de les faire soutenir par de l'artillerie et des troupes soldées. Vaine promesse, M. d'Hervillv, prétextant les ordres qui lui confiaient la disposition de ces dernières troupes et mettant en avant sa responsabilité, refusa constamment fout secours.

A Auray, les insurgés prirent possession de la ville, au milieu des manifestations de la joie publique; la garde nationale, forte de quatre cents hommes, se joignit, tout équipée et tout armée, aux royalistes. Elle était commandée par un des hommes les plus justement estimables de la ville, et dont nous avons déjà cité le nom, M. Glain Tainé. Elle forma un corps particulier qui conserva le nom de bataillon d'Auray.

' La division étjnivalait à un régiment.

2 Vauban (Anne-Joseph le Preslre, comte de), arrière-pelit-neveu du maréchal, né à Dijon le 10 mars 175V, morl dans le Cliarolais le 20 avril 1816.

On a publié de lui : Mémoires pour servir à Chistoire de la guerre de la Vendée. Paris, 18U0, in-8".

On a dit cpic cotte publication n'était qu'une manœuvre de la police impériale pour discréditer la cause des Bourbons. Une seconde édition a paru en 1814. Malgré cette réimpression, l'ouvrage est devenu fort rare, la Restauration en ayant fait rechercher et détruire beaucoup d'exemplaires.

M. fie Heauchamps en a cité et réfuté quelques passages dans la préface de la 4" édition de son Histoire des guerres de la Vendée. Les auteurs de la Bililiolhèi/ue liist(in</uc en ont rapporté et commenté, avec beaucoup de mali{'nité de longs fragments dans leurs tomes IX et X, année 18li).

La Jlioi/rapltie Michaud (l. XLVIll) consai rc au comte de Vauban un article d'où sont extraits les détails qui précèdent.

GEOIIGI-S CADOLDAL.

Dans toute l'étendue des pays occupé» par les forces royales, les églises se rouvrirent bientôt, le culte fut rétalli, et la foule put enfin se prosterner librement au pied des autels. De toutes parts les prêtres accouraient saluer dans l'évéque de Dol un confesseur de la foi, un évéque légitime. Pour l'administration civile le comte de Botherel reprit son ancienne qualité de procureur général syndic des étals de Bretagne.

L'incertitude qui résultait des funestes contestations entre d'Hervilly et Puisaye consuma dans l'inaction cinq jours d'un temps précieux. L'entbousiasme du premier instant fit place à un mécontentement nnrqué, et l'on vit paraître le germe des divisions qui devinrent par la suite si fatales. L'antagonisme qui s'était montré parmi les chefs ne tarda pas à se faire sentir chez les soldats. Les émigrés soutenaient d'Hervilly dont ils sentaient la grande expérience et les talents militaires, et ne voyaient dans Puisaye qu'un général parvenu sans avoir fait aucun apprentissage du métier si difficile de la guerre. De leur côté, les gens de l'intérieur, séduits par les formes et l'élocution facile de Puisaye, rebutés par les manières roides, le ton brusque et hautain de d'Hervilly, témoignaient hautement de leur attachement pour le premier et ne faisaient pas mystère de leur antipathie pour le second. Quand une armée discute ses chefs, elle est prête pour rindisci|)line et la défaite.

Cependant il fut décidé que Ton s'emparerait du fort Penthièvre et de la j)resqu'ile de Quiberon pour atteindre le Init que les instructions britaïuiiques avaient prescrit à d'Hervilly, d'occuper d'abord un point fortifié sur la côte pour en faire une place d'armes et un dépôt d'approvisionnements. C'est à ce système bien appliqué que Wellington dut plus tard son succès en Portugal, aux lignes de Torrés-Védras.

Avant de poursuivre le récit des événements, il est nécessaire d'examiner le terrain sur lequel ils vont se déroulei'.

A dix-huit kilomètres à l'ouest de l'entrée de la rade de FA)rient, la cote nioibihanaise basse et sablonneuse, après avoir couru du nord-ouest an sud-est, s'inlléchit brusi|uement au sud, fiirnic une j)re>qu'il(' d<' quinze kilomètres de long et

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revient à trois kilomètres du point où elle a changé tout d'abord de direction reprendre son inclinaison vers le sud-est. La presqu'île elle-même est formée de deux parties bien distinctes. La partie qui se rattache au continent, sur un espace de huit kilomètres, est basse, sablonneuse, mamelonnée de dunes recouvertes d'une végétation courte et serrée à fleur de terre. Au nord, les hauteurs de Sainte-Barbe et de Plouharnel la dominent; au sud est une isthme que défend le fort Penthièvre. La largeur moyenne de cette partie n'excède pas huit cents mètres, et sous le fort Penthièvre, dans les grandes marées, les eaux de la baie se mêlent à celle de la grande mer, de la mer sauvage, comme disent les habitants. Toute cette zone est appelée dans le pays « la Falaise », singulière antithèse de l'expression géographique.

A partir du fort Penthièvre commence la seconde partie, véritablement la presqu'ile. Le terrain s'élargit, la côte s'élève entre les deux mers; déchiquetée, sauvage à l'ouest, elle est plus régulière sur la baie. Curieux pays à l'intérieur, sans le moindre arbuste que quelques figuiers abrités par des murs. Les villages agglomérés pour être moins battus du vent; les champs protégés par des murets de pierres sèches; les femmes labourant, les hommes à la mer; puis partout où le travail n'est pas victorieux des éléments, le sable, toujours le sable courant sa course, accompagné d'écume et d'embruns. C'est une petite, mais fidèle image saharienne. Telle était la place d'armes que les émigrés allaient choisir, faute stratégique au premier chef, car sa sortie étranglée ne permettait pas de prendre l'offensive en présence de l'ennemi.

Le ;îO juin, de grand matin, d'Hervilly réunit quinze cents hommes, et, suivant la falaise, marche à leur tête pour assaillir le fort. Ce dernier était occupé par une garnison de six cents hommes provenant du régiment de la Reine et qui n'avait pas oublié les traditions de son ancien corps. Aussi, dès qu'il fut sommé de se rendre au Roi, le commandant se rendit à discrétion. Quatre cents hommes demandèrent à servir sous leur ancien drapeau. Les oftiricrs et deux cents autres soldats repu-

blicains furent déclarés prisonniers de guerre, et comme tels envoyés en Angleterre.

Cependant, Hoche, revenu de sa première surprise, mettant à profit le temps que les émigrés, malgré les instances de Puisaye et de Georges, perdaient avec une si fatale insouciance, devant la longue inaction des royalistes, commença à croire que tout espoir de résistance n'était pas perdu.

Rentré à Vannes à la tête de deux cents hommes évacués de la côte, il ordonna aux généraux Humberl, Crublier, Mermet et Dejeu, de lever et de réunir les petits cantonnements; à son chef détat-major à Rennes, le général Chérin, de lui envoyer à marches forcées six mille hommes, six pièces de canon et six obusiers. Il demanda des secdurs au général Canclaux, à Nantes, et au général Auberl-Dubayet , en Normandie. Le 30 juin, Hoche n'avait à sa disposition que deux mille hommes ; il en comptait treize mille le 5 juillet. En attendant l'arrivée de tous ces secours, il se porta vers Auray, qu'il attaqua de front, avec ses deux mille hommes. Cette attaque fut infructueuse ; le général du Boisberthelot la repoussa vivement, et poursuivit même les ennemis assez loin sur la route de Vannes.

Une seconde attaque ne réussit pas mieux que la première; mais grâce aux renforts qui lui arrivaient de toutes parts avec célérité, Hoche put enfin combiner une attaque sérieuse. Il attaqua encore Auray de front et de flanc à la fois, ayant réussi il tourner la rivière au nord. Le général de lioisberlhelot fut forcé d'abandonner la ville, et de se replier sur Locmariaker et Carnac. Maîtres d'Auray, les républicains se portèrent sur Landévant, d'où ils délogèrent Tinténiac, qui, pris entre deux feux par le généralJosnel-Laviolais, venu d'Hennehont, ne put faire qu'une résistance de quelques heures. Le malin de ce même jour, un habitant de Lorient s'était présenté au (juarlier lie Mcndon, demandant à parler au commandant en chef. Vaiiban le lit conduire par le comte de liolherel au cpiarlier général de Puisaye. Ccl homme se présentait au nom des pei^ sonnes (|ui s'étaient déjh mises en rapport avec de Puisaye,

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pour la reddition de Lorieiit. Sa démarche toute spontanée était faite au nom des habitants, de la garde nationale et d'une partie de la garnison, dont la plupart avait servi en Normandie sous les ordres de Puisaye. Leur envoyé assura le général qu'il pouvait compter sur eux, s'il leur garantissait l'effet des promesses contenues dans la proclamation; qu'aussitôt qu'il aurait pénétré dans l'intérieur de quelques lieues, ils arboreraient le drapenu blanc, et ouvriraient leurs portes aux détachements qu'il enverrait pour en prendre possession. Puisaye fit amener ce député devant lui, et après l'avoir traité de la manière la plus honorable, il le congédia, en le chargeant de porter à ses concitoyens les paroles les plus propres à les affermir dans leurs résolutions et à entretenir leur zèle. Il importait de reprendre les postes que Tinléniac et de Boisberthelot avaient été forcés d'abandonner. Le 4 juillet, Puisaye pressa d'Hervilly de concourir à ce mouvement pour calmer les insurgés, qui avaient des causes trop réelles de mécontentement. Toujours dépourvus d'artillerie, que d'Hervilly persistait à leur refuser, ils avaient seuls jusqu'à ce moment supporté le poids de la campagne. N'était-il pas juste que les troupes soldées se montrassent à leur tour au premier rang. Puisaye proposa à d'Hervilly de mettre Loyal-Emigrant et Royal-Louis, comme tètes de colonne, avec dix mille insurgés en première ligne; de placer en réserve quatre mille autres chouans, que soutiendraient du Dresnay et Uoyal-Marine, et de marcher ainsi contre l'ennemi.

Au premier abord, d'Hervilly parut se rendre à cet avis. Il donna l'ordre à Vauban de se rapprocher et de prendre position à trois quarts de lieue en avant du quartier général.

M. de Vauban se replia, Hoche le suivit; de Rennes, de Brest, de Nantes, ce dernier avait reçu des troupes de toutes armes et une nombreuse artillerie. Lemoine, Humbert, Valletaux étaient accourus à son aide.

Le 5 au matin, M. de Vauban, ayant fait connaître l'imjjossibilité où il était de se maintenir dans sa nouvelle position, reçut l'ordre de se replier sur Carnac, et de s'y défendre Jusqu'à

la dernière extrémité, avec l'assurance positive que toutes les mesures pour le soutenir étaient prises.

M. de Vauban exécuta cet ordre sans être inquiété. Dans cette position son centre était à Carnac, sa gauche à Sainte- Barbe occupé par Georges Cadoudai, avec trois mille chouans; le corps du général de Boisberthelot, commandé par d'Allègre, formait la droite au Mont Saint-Michel.

Cependant M. d'Hervilly se mit en route avec un régiment. Puisaye, de son cùté, monta à cheval, accompagné de MM. de Contades, de la Jaille, de Gras et d'un palefrenier anglais. Les insurgés l'accueillirent par un silence glacial; la frayeur et le mécontentement se peignaient dans tous les regards ; en vain chercha-t-il à calmer les esprits et à ranimer l'espérance, il ne persuada personne. Il revenait avec l'espoir qu'un succès prochain ne tarderait à faire cesser les alarmes, lorsqu'il rencontra d'Hervillv, à la tète des troupes soldées, qu'il faisait rentrer dans la presqu'île.

On se figurera aisément quels furent son mécontentement et sa surprise. D'Hervilly vint à Puisave. Celui-ci l'interrogea vivement pendant une demi-heure qu'il employa à faire défiler ses troupes, et à gourmander ceux des officiers qui ne saluaient pas ensemble. 11 avait l'air de ne pas se posséder. M. de Puisaye lui demanda pour la vingtième fois au moins si c'était comme cela qu'il exécutait les dispositions dont ils étaient convenus ensemble. Pour toute réponse, d'Hervilly se répantliten invectives contre les insurgés, disant qu'on ne pouvait pas faire la guerre avec de pareilles troupes, qu'il n'exposerait pas à une défaite celles qui lui étaient confiées, et qu'il n'y avait rien autre chose à faire que de rembarquer sur-le-champ, ou de s'enfermer dans la presqu'île, pour y attendre les ordres du gouvernement britannique et ceux de M. le comte d'Artois. « Ces reproches, continue Puisaye, adressésaux insurgés étaient " aussi dans la bouche d'nn grand nombre d'officiers, qui, « cependant, n'avaient pas tiré encore un coup de fusil; tandis " que tout le poids de la (fuerre avait pesé sur les seuls objets K de celte criante injustice. »

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Les premiers efforts des chouans, avaient été couronnés de succès; à Landévant, à Auray, à Mendon et à la prise de la presqu'île. S'ils avaient été forcés de se retirer devant des troupes régulières soutenues par de l'arlillerie, ils s'étaient retirés en bon ordre, et ne l'avaient fait que parce qu'on leur avait ôté leurs armes et le faible détachement qu'on semblait ne leur avoir donné, pendant douze heures, que pour leur faire penser qu'on se jouait de leur sacrifice et de leur dévouement.

Au moment où les insurgés apprirent que les troupes soldées étaient rentrées dans la presqu'île, leur irritation ne connut plus de mesure. Confondant les innocents et les coupables, leur indignation s'exhala contre les émigrés, à l'exception de ceux qui depuis la descente étaient dans leurs rangs, et qui avaient gagné leur confiance. Déjà toute la campagne était couverte de vieillards, de femmes et d'enfants, éplorés et fuyants, chargés de ce qu'ils avaient pu sauver de leurs chaumières, chassant devant eux leurs bestiaux, et invoquant la vengeance du ciel contre ceux qu'ils accusaient de les avoir trahis.

Les chefs des insurgés ne prenaient pas soin de dissimuler leur rage. " Georges » , dit Puisaye dans ses Mémoires, k qui « était singulièrement aimé de ses soldats et qui avait encore » la candeur et la rudesse de l'élat dans lequel il était né, et « Mercier-la-Vendée, son ami, qui avait toute l'impétuosité K de la jeunesse, se montraient les plus furieux : Les monstres, 11 s'écriait le premier, auraient dû être engloutis dans la mer, 11 avant d'être arrivés à Quiberon ' . n

Les esprits étaient donc montés à ce point que la perspective du danger pouvait seule empêcher les chouans de se débander et de fuir de toutes parts.

' • Ceci a rté trop pulilic el il a sui véiii lro|i de témoins pour ipron ail le « droit d'en exljjer d'.uilrcs preuves, ninisj'.mrai bientôt à cojiier les lettres de " Georges et de .Mercier où ils tn'écriviiient la nième chose et d.ins les mêmes Il termes. Ce mot leur était devenu si familier ipie Georges le répétait encore " plusieurs années après, n (.Vofe Je l'uiwye, \.. IV, p. 281.

M. de Vauban, dans sa position, n'avait de retraite que sur la presqu'île, et si l'ennemi parvenait à forcer le poste de Sainte-Barbe, celte retraite était coupée. 11 prit le seul parti qu'il y avait à prendre. Il envoya à d'Allègre l'ordre de se replier sur lui, et lorsque cet officier l'eutrejoint avec sa division, il se mit en marche pour Sainte-Barbe. En arrivant là, il y trouva Georges qui commandait un corps d'excellentes troupes. Peu d'instants auparavant, il avait reçu une lettre de lui qui signalait l'ennemi à Plœmel, et disait que des prisonniers faits par un détachement de son corps lui avaient annoncé qu'à la pointe du jour les bleus marcheraient en trois colonnes pour attaquer la droite, la gauche et le centre de la division. M. de Vauban fit sortir Georges du village pour reconnaître l'ennemi qui commençait à se former à une courte distance et dans une médiocre position. « Réunissons ce que nous avons « de meilleur, lui dit-il, attaquons sur l'heure; nous battrons « l'ennemi, nous le poursuivrons, cela sauvera Sainte-Barbe et B peut-être la presqu'île et l'armée. »

Georges lui répondit « qu'il ne pouvait ni ne voulait atta- « quer, que ses gens étaient furieux, découragés, qu'ils ne conn sentiraient pas à se battre, qu'ils étaient indignés des troupes I' de ligne, de n'être en rien aidés; pourquoi et pour qui donc K sont venus tant de secours de l'Angleterre, si l'on ne veut « pas s'en servir? Je me reproche bien, ajouta-t-il, d'avoir Il protégé cette descente, qui ne tend à rien moins qu'à faire « écraser le parti par le système destructeur que l'on a « adopté '. "

Ayant deux lieues de sables à traverser, et craignant que l'ennemi n'eût de la cavalerie, Georges pensait que la seule extrémité possible, dans la circonstance, était une retraite immédiate et pri'xipitée, une retraite à (|ui marcherait le |)lus vite jusque dans les forts.

Vauliaii s'éleva follement contre cet avis, aflirmant, à juste liltc, iin'il était toujours dangereux de prendre ini tel jiarti à

' Vauii»:», Mcmoiif! fur la Vindcr ; Horcj.r DK i.'lsi.K, llhlorii/ur il souvi: nirs de Qiiilirruii.

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la guerre. Alais il vit bientôt, par la disposition dans laquelle il trouva Georges et les siens, que toute offensive était pour l'instant impossible à espérer. Toutefois, il lui prouva qu'une boDne retraite était impérieusement nécessaire.

Il ajouta une observation bien propre à faire impression sur le cœur compatissant de Georges. Qu'allait devenir cette multitude de vieillards, de femmes et d'entants que l'armée des chouans laisserait après elle? Cette observation ramena Georges à l'idée d'une retraite en règle.

Elle fut ordonnée par M. de Vauban, et se fit en ordre parfait et avec un aplomb remarquable, digne des meilleures troupes de ligne. Les chouans étaient presque toujours à demi-portée de fusil de leurs ennemis ; la fusillade était des mieux nourries, et l'ardeur fut telle de part et d'aulre qu'il y eut des hommes tués à la baïonnette.

Georges, qui dès lors par sa présence savait électriser le courage de ses soldats, formait l'arrière-garde et était toujours au point le plus menacé. « C'est aujourd'hui , disait-il, que les u chouans doivent prouver aux troupes de ligne quils savent « combattre aussi régulièrement gu elles ! «

Cette retraite dura trois heures, en défendant pied à pied le terrain, presque jusque sous le canon du fort de Penthièvre, qui n'est qu'à deux petites lieues de .Sainte-Barbe. Elle devint le fondement de la réputation militaire que Georges s'est acquise depuis, et de la confiance que ses soldats lui ont toujours témoignée.

Chassée par l'effroi que lui inspirait les bleus, la po|>ulation s'était réfugiée sous la protection des armes de Cadoudal. Plus de dix mille individus des deux sexes entravaient la marche de ses colonnes et le mouvement de ses soldats. Aussitôt que la retraite commença, toute celle population se mit à fuir vers le fort Pentilièvre. Les cris des bestiaux se mêlant à ceux des enfants et des femmes redoublaient la confusion.

Un petit bras de mer qui remonte jusqu'à Sainte-Barbe sépare la Falaise de Plouliarnel.

La route d'Auray à Quiberon |)assait à gué le bras de mer et

au sortir du petit bourg de Plouharnel descendait directement sur la plage, au lieu de contourner la base des hauteurs comme elle le fait maintenant, en se servant de l'ancienne chaussée du Bëgo qui n'était utilisée qu'à marée haute. Les habitants du bourg se précipitaient pour traverser le gué de Saint-Guenhaël et la chaussée, chacun se pressait pour franchir les passages encombrés, pour se mettre sous l'abri de la dernière colonne des combattants. Le bataillon d'Auray se dévoua pour sauver ces malheureux. Le commandant Glain se porta aux moulins de Kergonnan, à l'est de Sainte-Barbe. Retranchée dans les moulins et derrière quelques clôtures, la petite troupe ouvrit une fusillade incessante qui arrêta l'ennemi pendant assez longtemps pour permettre à la foule fugitive de s'écouler. Mais déjà l'intrépide bataillon était tourné sur s-a gauche par la colonne ennemie, qui avait attaqué Sainte-Barbe et dépassait l'étang du Bégo. Georges Gadoudal, déjà arrivé à la moitié de la Falaise, voit le péril de ces braves et retourne sur ses pas. Il prend position au bord de la baie pour attendre le bataillon que les bleus serraient de trop près, et le protéger à mesure qu'il franchirait le passage dangereux. Ils s'y lancèrent sans hésiter malgré la marée montante; au milieu du passage ils avaient de l'eau jusqu'à la ceinture. Les républicains durent faire le tour par la chaussée du Bégo. Pendant ce temps, Georges et le bataillon d'Auray rejoignaient le gros de la colonne et, comme nous l'avons dit plus haut, parvenaient heureusement sous le canon du fort Penthievre. Georges avait fait passer entre lui et la presqu'île les habitants désarmés; à leur arrivée dans le fort il fut aussi surpris qu'irrité de voir que les barrières avaient été fermées. Alors son indignation ne connut plus de bornes, les chouans se précipitèrent sur les palissades, et, en un clind'œil, ils ouvriront un passiigeà leurs m;ilhenrt'iix conipalriofes.

Pour C.adoudal, celte retraite du (i juillet fut aussi glorieu-e fpie bien des victoires. Hoche voy.intque le fracas des boulets, les charges de cavalerie ne causaient pas le plus léger désorrire dans les rangs des paysans bretons, admirait leur courage et

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exprimait bien haut le regret de ne pas voir tous ces Français combattre sous le même drapeau '.

Les chouans ne perdirent qu'un homme et n'en eurent que trois de blessés; la perte des républicains fut bien autrement considérable.

A mesure que ceux-ci avaient envahi le terrain qu'on leur avait abandonné, leur passage avait été signalé par toutes les cruautés qui leur étaient familières. Des maisons incendiées, des personnes coupées en morceaux, des enfants embrochés à la pointe des baïonnettes, partout des traces de la plus affreuse dévastation, tels sont les horribles souvenirs, encore vivants au bout de quatre-vingt-dix ans, que l'armée républicaine de Quiberon a laissés derrière elle dans cette campagne.

Une partie des cantonnements du général Hoche avaient été mobilisés sous la direction des chefs actifs; ils parcouraient les campagnes pour les contenir et dissiper les rassemblements.

Plusieurs de ces colonnes épouvantèrent le pays par les excès auxquels elles se livrèrent. L'une surtout, celle de Crublier, acquit en ce genre une terrible célébrité. Non-seulement elle pilla les fermes, mais elle les incendia et sembla prendre à tâche de renouveler toutes les horreurs commises en Vendée. Quelques jours avant la retraite du 5 juillet, un détachement de la division Yauban entrait dans le bourg de Belz, que les bleus avaient quitté depuis à peine un quart d'heure. Un homme de cette paroisse, sergent de sa compagnie, voulut en passant embrasser sa famille. Quel horrible spectacle! Dans des flots de sang gisaient sa mère, sa femme, sa sœur, ses deux petits enfants! tous morts et criblés de coups de baïonnette! Presque fou de désespoir, ce malheureux sort, en poussant des cris affreux : « Heureusement j'ai des armes » , dit-il, « marchons! marchons! » Aidé de ses compagnons, il place dans la rue les cadavres, et met devant sa porte ces témoignages de la férocité de l'ennemi. Comme lui, tous ne respirent que vengeance et courent la chercher; des femmes accom|)a-

' Coi rrsjwiijaiicc de l/nche.

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gnent la colonne et les excitent encore de leurs cris furieux. La troupe royaliste rencontre un parti répuljlicain, l'attaque avec rage et lui fait expier ces massacres odieux.

De pareils brigandages sont attestes à chaque instant dans la correspondance même de Hoche.

" J'ai l'àme déchirée •' , écrit-il à Berquet, commissaire du de'partement, « de voir la conduite de la malheureuse armée Il que je commande. Tous mes ordres, tous les arrêts pos- « sibles n'en changeraient pas l'esprit; c'est la peine de mort " qu'il faut faire subir sur-le-champ aux scélérats qui se sont Il familiarisés avec l'assassinat, le vol et l'incendie. La loi n'a « aucune puissance dans nos mains, et c'est cependant à nous ti qu'on s'en prend des désordres des autres qui me tuent. »

Puis au Comité de salut public :

R J'ai l'àme déchirée des horreurs qui se sont commises K dans les campagnes; il n'est sorte de crimes que n'aient Il commis les soldats de l'armée. Le viol, l'assassinat, le pil- II lage, rien n'a été excepté. Mon pouvoir se borne à faire « arrêter les délinquants et à les envoyer à un tribunal mili- « taire, qurjnge l'intention, ce qui ne produit pas grand effet. Il Cependant beaucoup de coupables sont arrêtés. Ce sont Il principalement les officiers que je rends responsables. Il L'unique remède est d'établir à cette armée, ainsi qu'on l'a « fait à celles de l'Ouest, une commission qui juge à mort le Il scéiéi-at qui quitte son rang pour aller porter la désolation Il dans les campagnes. »

F]nfin au représentant Lanjuinais :

« On ne vous a pas dit toute la vérité : en accusant mes sol- • dats de piller, on aurait dû ajouter : ils assassinent, ils

Il violent Les lois sont impuissantes, et le malheureux

« général est obligé d'en faire justice le sabre h la main Je

Il ne roiniais pas «le métier plus horrible que de commander à « des scélérats qui se repnissent de tous les crimes '. »

Ces liorreurs, non moins que l'exécution des vir-.times de

• Cn,r,;pofula-icc ,L llu.hc, de* 8, 9 ,1 (I jnlllel 179.5.

Quiberon, eurent un long retentissement dans le pays. Elles imprimèrent à la guerre civile un caractère d'atrocité dont le souvenir existe encore. On sait qu'en représailles des victimes de Quiberon, Charette fit fusiller plusieurs centaines de prisonniers dans la cour du cbâteau de Belleville. De même Georges, à partir de cette époque, ne fit plus pendant quelque temps de prisonniers; ceux qui tombaient entre ses mains étaient envoyés à la mort en expiation des torrents de sang versés à Vannes et à Auray, au mépris de la foi jurée. De là ces accusations de cruauté et de férocité qui lui ont été prodiguées par des historiens n'envisageant que les effets sans analyser les causes. Ils n'ont pas su la tendresse et l'ineffable bonté dont son âme était remplie; dans les rares occasions où il s'est montré inexorable, c'est à la justice qu'il a sacrifié la commisération. Il cessa du reste bien vite d'user de représailles, et nous le verrons par la suite étonner les ennemis par sa clémence.

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