‹ Georges Cadoudal et la chouannerieChapitre 20 sur 99 · CHAPITRE VIII l'armée rouge · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII l'armée rouge

En arrivant à Quiberon, les Bretons qui avaient combattu toute la matinée, accablés de fatigue et d'épuisement, sans avoir pris aucune nourriture depuis la veille, s'étaient couchés par terre et attendaient des vivres, La distribution ne se faisant pas, leurs capitaines réclamèrent auprès du commissaire chargé de ce service. Celui-ci répondit par un refus, prétendant qu'il ne pouvait livrer aucune ralion sans l'ordre de M. d'Hervilly. Pleins de fureur, Vauban et d'Allègre se rendent chez Puisaye, suivis d'une troupe de chouans, non moins irrités qu'eux. Sur-le-champ Puisaye leur remet un ordre pour le commissaire des vivres. Cet employé persistant dans son refus, d'Allègre, hors de lui, menace d'en venir à des extrémités violentes. La résistance cède enfin devant cet argument, et les vivres sont distribués.

Désormais la presqu'île, outre ses iiabitants et trois mille hommes de troupes soldées, renfermait huit mille chouans et au moins pareil nombre de vieillards, de femmes et d'enfants réfugiés. Or, la presqu'île nourrit à grand'peine sa population, el la Motte n'avait emijarqué que si.x mois de vivres pour une armée de dix mille hommes. Il n'était pas possible cependant de laisser toute celte foule mourir de faiiu, d'Hervilly donna l'ordre que tous les liommes recevraient la demi-ration des iiommes soldés ; les femmes et les enfants devaient recevoir quatre onces de riz, mais sans aucune solde. Le comte de Vauban en parla à Puisaye et fit les plus vives représentations en faveur des royalistes indignés. Puisaye exprima son

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mécoDlentement avec beaucoup d'amertume dans la feuille d'ordre et fit augmenter la distribution des royalistes. D'Her- Tiliy leur proposa ration et solde entière, à condition de s'engager dans les troupes soldées à ses ordres. C'était dévoiler sa pensée secrète, et l'on peut juger que si l'on avait refusé jusque-là aux insurgés des secours accordés aux troupes de ligne, si l'on n'avait pas permis aux premiers d aller en avant et de faire la guerre qui leur était propre, qu'enfin si l'on avait entravé de mille manières les chefs et les opérations, c'était pour se former une armée soldée qui eût agi directement sous les ordres de M. d'Hervilly.

Jamais idée plus fausse et plus inacceptable ne fut inspirée par des calculs plus étroits et plus personnels. Ce qui fait un chef en temps de révolution, c est la confiance; or, M. d'Hervilly ne lavait pas et ne pouvait l'enlever au comte de Puisaye, qui l'avait conquise, au moins momentanément, par son habile pénétration des véritables instincts du pays. L'homme en qui la confiance pul)lique devait s'incarner avec une colossale puissance, la conquérait en ce moment à son insu en combattant à côté de ses compatriotes, en partageant sans se plaindre leurs souffrances, en leur donnant à tout instant l'exemple du courage, de la résignation, de la patience dans les revers et de l'abnégation la plus complète. Mais Georges Cadoudal ne s'était pas encore complètement révélé.

Au moment où les rovalistes furent enfermés dans la presqu'île de Quiberon, l'absence du commandement laissait tout dans le désordre et la confusion, tout le monde accablé de lassitude et d'épuisement demandait à grands cris des vivres fjue personne ne fournissait, ils perdirent l'espoir qu ils avaient gardé jusque-là de sortir vainqueurs de cette lutte.

Il restait encore une ressource, et dès l'entrée dans la presqu'île, Georges avait proposé de l'employer, observant que, dans aucun cas, on ne pouvait rester dans une si mauvaise position, et que se borner à la défense de bi place serait une grande faute, qui ne manquerait pas d attirer de funestes conséquences. Il s'agissait d'opérer une diversion à l'intérieur

et pour cela de débarquer sur la terre ferme deux corps de troupes, qui se réuniraient pour attaquer les derrières de l'armée de Hoche, pendant que les troupes de Quiberon l'attaqueraient en face.

Toutefois, quelques jours avant cette diversion, Puisaye retint les chouans auprès de lui pour faire une reconnaissance, dont le but était de surprendre l'ennemi dans les positions de Sainte-Carbe. Il avait déjà remarqué, du fort, l'activité avec laquelle les républicains travaillaient aux retranchements. Dans les travaux, les officiers et les soldats rivalisaient d'ardeur; ceux-là, en manches de chemise, n'étaient distingués que par le hausse-col. Mais ce jour-là Puisaye était d'autant plus décidé à les attaquer à l'improviste, qu'ils avaient négligé les précautions les plus élémentaires pour se garder, et n'avaient pas un seul poste en avant. L'attaque fut donc résolue.

A onze heures du soir, les troupes soldées et un corps d'excellents chouans sous les ordres de Georges, de d'Allègre et de Mercier, le tout formant environ qviatre mille hommes, se mirent en marche, sur quatre colonnes. L'avant-garde était formée par un autre corps de chouans et le régiment Loyal- Emigrant. Cette petite armée parvint à s'approcher de l'ennemi avant d'être aperçue. A deux heures et demie du matin, l'avant-garde avait pénétré dans le camp de Sainte-Barbe sans avoir été reconnue. Alors une des vedettes réj)ublicaines placée entre cette avant-garde et la tète d'une des colonnes royalistes donna l'éveil en tirant un cou|) de fusil.

« Nous fûmes témoins du désordre dans lequel l'ennemi fut « jeté », ajoute M. de Puisaye, «nous en vimes plusieurs courir " en chemises ou sans armes dans toutes les directions, et je " les entendis distinctement crier : Allons! Allons-nous-en, nous « ne pouvons pas tenir ici. » Les chouans chargent aux cris (le : Vive le Hoi ! Mais ils ne sont pas secondés, un peloton rniicmi formé h la iiàle arrête leur poursuite par un feu de lile bien nourri. Dés la jiremièro décharge, le désordre s'était mis dans une des compagnies du ré(;iincnt d'IIcrviily, formé

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de prisonniers de guerre. Ce désordre fut promptement rétabli, et les grenadiers ayant demandé à leurs chefs la permission de charger : « Non, messieurs, leur répondit d'Hei villy, imitant Il d'une façon bien inopportune le mot du maréchal de Riche- " lieu, je ne suis pas assez content de vous aujourd'hui pour .. vous faire ce plaisir. »

L'attaque était manquée, il n'était plus possible de la renouveler. Les troupes royalistes avaient perdu tous les avantages que donne la surprise. La retraite se fit en bon ordre, conduite par du Dresnay, sans poursuite de la part des républicains heureux d'en être quittes à si bon marché.

Cependant la disette se fnisnit sentir à Qniberon, surchargé de vingt mille hôtes étrangers à la population; force fut alors de revenir à la pensée de (ieorges, de transporter sur la grande terre une partie des forces royalistes.

Il fut décidé que Tinténiac aurait sous ses ordres deux mille cinq cents insurgés conduits par Georges, d'Allègre et Mercier la Vendée, qui les avaient choisis dans l'élite de leurs divisions. Ces troupes seraient embarquées sur des chaloupes au Port- Haliguen pour être transportées dans la presqu'île de Itbuys; et les hommes devaient être revêtus d'uniformes rouges, pour figurer des soldats anglais et a(;ir par ce moyen sur l'imagination des populations bretunnes.

■•".n même temps, un nombre égal d'insurgés, aux ordres de ^1^L Jean Jan et de Lantivy-Kerveno, devaient descendre an nord de Lorient et débarquer à l'embouchure de la rivière de QuiiTiperlé.

Puisaye, d.ms ses Mémoires, prétend que ces deux divisions avaient reru la mission de battre le pays, de soulever tous les royalistes et de revenir, ainsi grossies, le l-i juillet, faire leur jonction dans la petite ville de Haud, pour se trouver, le l(i au matin, sur les derrières de Hoche, tandis que les émigrés l'atlaqueraient de front du côté de la pre^qu'de. Nous verrons plus loin que ni ^L de Vauban, l'ami de Puisaye, ni Georges Cadoudal ne racontent le? faits de cette manière.

Le 10 juillet au soir, quand le commodore Wrren eut achevé

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tous ses préparatifs, les deux mille cinq cents hommes aux ordres de Tinténiac s'embarquèrent à bord de cbasse-inare'e, qui furent escortés par une chaloupe canonnière, commandée par M. Smith, lieutenant delà marine anglaise. Sous les ordres de Tinténiac, Georges, d'Allègre et Mercier les commandaient en personne. Hermely conduisait une colonne; une compagnie de Loyal-Emigrant, commandée par M. Boquet, auquel Puisaye donna le grade de capitaine, était attachée à l'expédition. Puisaye prétend avoir donné à Tinténiac des instructions écrites, dans lesquelles la marche qu'il devait suivre était tracée jour par jour; il ajoute que Tinténiac lui donna sa parole d'être à Baud le ] i, et le IG d'attaquer le camp de Sainte-Barbe avant le lever du soleil. Le comte de Chàtillon, Georges, d'Allègre et Mercier eurent, dit Puisaye, connaissance de ces instructions.

Indépendamment de ces chefs, le général de Tinténiac fut suivi par neuf ou di.\ officiers émigrés, le comte de Pontbellanger, le chevalier de la Marche, le marquis de Busnel, MM. de la Houssaye, de Guernisac, de Keroulas, de Closmadeuc, etc. Il distribua à ces messieurs les emplois de son état-major et fit son second du comte de Ponibellanger.

Tinténiac débarqua très-heureusement au j)ort Saint-Jacques, près Sucinio, dans la presqu'île de Rliuys; il repoussa victorieusement les troupes qui défendaient la presqu'île et qui furent contraintes de se replier surSarzeau. Bien que renforcées, celles de cette ville firent également peu de résistance, et l'Armée rouge put continuer sa marche, sans rencontrer l'ennemi, jusqu'au château de Callac, où elle passa la nuit et la journée du lendemain. Pendant ce temps on plaça des trouiies di' Loyal-Emigrant dans chaque compagnie, les uns comme officiers, les autres comme sergents instructeurs '.

Ce fut dans cette journée que M. de Margadel, oommissiomié par l'abbé (K; Villcgommau, vint, «le la part du comité royaliilc de Paris, apporter au généi'al de Tinténiac des dépêches

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