‹ Georges Cadoudal et la chouannerieChapitre 23 sur 99 · L'ARMEE ROUGE · texte numérisé non relu

L'ARMEE ROUGE

par les derrières, dit à Rohu qu'il fallait passer cette porte. A cette injonction, Rohu promène son regard sur ses braves, et les voyant prêts à se jeter au milieu de cette grêle de balles, il se lance en avant. Il commandait à des hommes trop attachés à sa personne pour se contenter de le suivre; ils le devancent à qui mieux mieux, et les bleus épouvantés n'eurent pas le courage ni le temps de tirer un seul coup de fusil.

Dans le faubourg extérieur, Rohu remarqua par une fenélre du rez-de-chaussée une salle basse où plusieurs hommes en écharpe tricolore étaient assis autour d'une lable. C'étaient le maire et son conseil municipal, qui délibéraient. Sur l'indication de Rohu, Georges entra dans cette salle, et obtint que des billets de logement et des vivres seraient distribués à l'armée, ce qui eut lieu à l'heure même. Une contribution de cent mille livres en argent, toiles et aulres effets Fut imposée aux patriotes, mais elle fut loin d'être acquittée en totalité.

L'armée séjourna quarante-huit heures à Quintin, et renforcée d'une pièce de canon, qui fut montée sur une charrette, elle prit la route de Chatelaudren, laissant à Quintin la division de Saint-Régeant. Elle arriva le 23 juillet à Chatelaudren. Saiiit-Régeant fut att;iqué, à Quintin, par le général Champeanx, qui y avait suivi la colonne royaliste; mais sa division se gardant militairement, le général ennemi ne put que s'approcher de la ville sans y entrer. Saint-Régeant avait formé une compagnie de cavalerie, et les vedettes de nuit faisaient le coup de pistolet avec les républicains. Cependant, on était en grande alarme à Saint-Brieuc qui n'est situé qu'à cinq lieues de Chatelaudren. Il est probable que l'armée royaliste serait entrée dans cette ville sans coup férir, si elle s'y était portée. La marche de la plupart des garnisons républicaines sur le Morbihim avait dégarni les places des Cofesdu-Nord. A Chatelaudren, on apprit que les vaisseaux anglais ne paraissaient |)as sur la côte. Se voyant dépavsés, les Morbihaniiais commencèrent à murmurer.

.\rrivé aux environs de Saint-Riieuc à la tète de quatre mille hommes, rien n'annonçant I approche des vaisseaux

anglais, pour se tirer d'embarras Potitbellanger convoque un conseil où sont admis Georges, d'Allègre et Mercier. A la suite de ce conseil, une pétition est adressée au gouvernement anglais, pour lui demander que l'escadre annoncée soit expédiée sans délai dans la baie de Saint-Brieuc. D'Allègre, cédant aux instances de Georges et de Mercier, part pour l'Angleterre et remet celte pièce au ministre Windham, auquel il fait connaître toute la vérité.

Quelques jours après le départ de d'Allègre, la nouvelle de la défaite de Quiberon arrive à l'armée de Pontbellanger. A cette nouvelle, la consternation devint générale; une émeute violente se forme contre Pontbellanger, qui perd la télé et disparait avec les émigrés de son état-major. Pontbellanger est repris par ses soldats, qui l'emprisonnent, pendant qu'un conseil de guerre prononce contre lui la peine des déserteurs. L'arrêt ne fut pas exécuté, grâce à Georges, qui, par égard pour la noblesse qui venait de perdre lant de braves, fit secrètement évader Pontbellanger'.

Cependant, les Morbibannais, dont les volontaires de Loyal-Lmigrant étaient restés les fidèles compagnons d'armes, se trouvaient sans cbef, loin de leur pays, entourés de toutes parts par un ennemi que la victoire de Quiberon mettait en mesure de les écraser. Hoche était le 27 à Uzel, d'où il dirigea contre les royalistes quatre bataillons dirigés par Ménagé et Crublier; Cliampeaux et Chabot les menaçaient sur d'autres points, de telle sorte qu'en rentrant à Reunes, Hoche put se croire certain de la destruction de cette colonne. Dans ces circonstances critiques, tous les yeux se tournèrent vers Georges Cadoudal, dont la bravoure et la ca[)acilé étaient dès lors connues de (ous, et qui semblait le seul capable de reconduire dans le Morbihan les divisions qui sont si gravement engajjées. (îeorges, confiant en lui-même, n'hésite pas à prendre la charge que lui impose le suffrage de tous. 11 exige seulement une obéissance

I Papi,rt de l'iMr Cuillcvlc.

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passive, et, sous celle seule condition, il s'eufjage à ramener ses compatriotes sains et saufs dans leur pays. On part, Georpes mène la colonne; en passant sur la chaussée d'un élang, les chouans y jettent leurs uniformes rouges, qui les auraient trop signalés, quand il fallait au contraire dérober leurs traces.

Au soleil levant, ils arrivent à Corlay. La forêt de Quénécan voile ensuite leur marche, partout Georges trompe l'ennemi et met en défaut les généraux républicains qui le poursuivaient. Quelques coups de feu seulement sont échangés entre les éclaireurs royalistes et les éclaireurs républicains. A Mur, les divisions de Saint-lîégeant et de Troussier se délacbent du gros de la troupe, pour rentrer dans leurs foyers. A Gléguérec, Georges engage ceux de ses hommes qui, pendant la marche, passeront près de leur résidence, à rentrer chez eux. Aussi, dès le lendemain, la colonne fut-elle singulièrement réduite, bien que son licenciement définitif n'eût lieu qu'àMou stoir-Locminé.

Tous ceux qui ne pouvaient pas rentrer chez eux, soit faute de moyens d'existence, soit parce que leur domicile était envahi par les troupes républicaines, furent autorisés à rester réunis sous le commandement de Rohu. Cette petite troupe vécut au moyen de bons remboursables qui ne manquaient jamais de trouver crédit près d'une population toute dévouée à la cause de la religion et de la monarchie. Rohu toutefois commençait à s'inquiéter des moyens de rembourser celte dette, quand Joseph Botherel, ancien condisciple de Georges au collège de Vannes, qu'une maladie avait empêché de faire la campagne, vint lui dire qu'avant la descente des émigrés, Georges avait déposé chez lui une somme de 4,500 francs, que cette somme était encore entre ses mains, et qu'il la tenait h la disposition du dépositaire.

Avant de se remettre à l'œuvre, Georges laissa quelques jours de repos à ses soldats, pour qu'ils pussent voir leurs familles. Mais ne jugeant pas que l'acclamation qui l'avait proclamé général fût une investiture suffisante à son grade,

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il convoqua à Grandchanip une réunion de fous les chefs de canton, pour nommer un général divisionnaire el un major général. Il réunit la plupart des suffrages pourle généralat, et la Vendée fut nommé major général à une majorité non moins imposante'.

Bientôt la plupart des hommes qui avaient profité du licenciement de l'armée pour rentrer chez eux, revinrent au quartier général. Les nouvelles qu'ils apportaient sur la prise de Quiberon étaient épouvantables et bien propres à faire pâlir les plus intrépides.

La division Jean Jan et Lantivy avait eu un sort moins lamentable que celui de l'armée de Tinténiac. Descendus à l'entrée de la rivière de Quimperlé, les chouans s'emparèrent sans obstacle des batteries de la côte, et occupèrent la petite ville de Pont-Aven. Us s'y ravitaillaient, quand trois cents républicains, commandés par le capitaine Huard, passèrent la rivière et se portèrent rapidement en arrière de la ville, qui fut en même temps attaquée de l'autre côté. Surpris, les chouans firent retraite sur Tremeven et Arzano; la nuit suivante, ils gagnèrent Plouay, rentrèrent dans le Morbihan et se di.spersèrent dans leurs foyers sans autres pertes, mais aussi sans autre résultat.

Tel fut le sort de ces deux divisions sur Irsquelles Puisaye comptait beaucoup, poiu- rétablir les affaires de sou parti. Le plan était sans doute fort lieau sur le papier, mais le général avait compté sans les mille incidents qui, presque toujours, surgissent à la guerre et viennent déranger les plans les mieux conçus. Pour sa justification devant l'histoire, il a mis en avant une infernale intrigue, nouée par ses ennemis du comité de Paris, et dont l'abbé de Boutouillic, mesdames de Guernisac et la Vieuville, auraient été les instruments. L'histoire ne doit s'écrire que sur des documents positifs, et ici tout ressemble Ji un roman invcnt(> pour les besoins de la cause.

' I,a (l.ilc <lr ce-tlr rlcrdon est fixrr pnr uni- Icltie adicsat'u le '» friiclidor an III !> l'iiilinitiinlrntiun ilii Moihilinii. Voir .lux l'irics jiiadfuMlIvcs.

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Nous ne raconterons pas les tristes journées où l'imbécillité, la trahison et le parjure se réunirent pour accabler les royalistes. Nous écrivons la vie de Georges Cadoudal, et il ne joua à Quiberon qu'un rôle secondaire que nous avons suffisamment caractérisé. Nous devons le suivre sur un théâtre oii désormais il allait jouer le premier rôle.

A cette époque, Georges Cadoudal n'avait que vingt-quatre ans, il était dans tout le développement de sa force physique et intellectuelle. Sa vigueur était telle qu'il saisissait par les pieds de derrière un poulain de vingt mois pendant que deux hommes fatiguaient l'animal à grands coups de fouet et que tous ses efforts ne pouvaient triompher de la force de Georges. On montre encore à Locoal-Mendoii un puits dont il soulevait la margelle à bout de bras et qu'il remettait ensuite en place par manière de jeu. On l'a vu souvent renouveler le tour du maréchal de Saxe et briser comme lui un écu de six livres entre ses doigts. Mais la force muculaire n'enlevait rien à ses facultés intellectuelles. Sa mémoire était prodigieuse; par prudence et par habitude de proscrit, il ne conservait jamais une lettre, mais toutes celles qu'il recevait, une fois lues, étaient à jamais gravées dans son puissant cerveau. Tous ses loisirs étaient consacrés à l'étude. On le vovait constamment, avec son ami Mercier, penché sur des cartes de Bretagne, absorbé dans des plans et des méditations stratégiques.

Pendant les quelques jours qu'il fut enfermé à Quiberon, tout en partageant l'irritation de ses compatriotes contre les émigrés, tout en se plaignant amèrement de l'abandon où ils l'avaient laissé sur les routes de Lorient, de Vannes et de Sainte-Barbe, il n'en rendait pas moins justice à leur valeur. Il admirait leur excellente tenue militaire, supérieure même à celle des républicains, et metlait h profit pour son éducation le spectacle qu'il avait sous les yoiix. Il observait minutieusement toutes les manœuvres, étudiait avec Mercier tous les détails du service, de l'armement et de l'équipement. Il appréciait à sa juste valeur l'avantage d'une sévère discipline et d une

organisation régulière, qu'il se réservait d'imiter d'une certaine manière et autant que possible dans l'armée insurrectionnelle.

On l'a sous'ent entendu dire : « J'ai appris des émigrés à « commander, à me faire mieux garder qu'eux et surtout à ne " pas confier ma garde aux déserteurs; voilà pourquoi je n'ai " jamais été trahi, ni surpris. «

Voici le portrait qu'en trace un homme qui, bien (ju'étranger au Morbihan, y a longtemps habité, qui a vécu avec les vieux compagnons d'armes de Georges Cadoudal et qui a recueilli leurs impressions et leurs souvenirs.

Il C'était, dit-il, un homme d'un caractère grave et réfléchi, Il à la parole brève et concise, à l'œil sévère, d'une brusque Il et rude franchise. Ses profondes convictions, l'énergie et la u ténacité toute bretonne de sa volonté, lui donnaient de .' l'ascendant jusque sur ses chefs. Sa physionomie froide et " habituellement calme, son regard fixe et scrutateur, sa noble Il confiance dans sa force extraordinaire et dans son courage. Il en imposaient involontairement à ceux qui l'approchaient Il avec la prétention d'une supériorité quelconque sur le fils " d'un petit cultivateur. Il avait la dignité et la fierté que « donnent une bonne conscience et un dévouement désinlé- « ressé. Les paysans l'adoraient; aujourd'hui encore, les sou- II venirs sont vivants; leur cœur en est rempli. Tous ceux qui il ne l'ont pas vu le connaissent comme ses vieux et désormais 'I rares compagnons. Sa vie fait l'objet de leurs continuels .1 entretiens, et son nom est toujours une puissance, tant il H a frappé profondément les imaginations '. «

Citons aussi l'opinion d'un émigré, M. le baron deOuilhcrmy, attaché à la légation du Itoi à Londres, ({ui eut l'occasion de le voir dans cette ville et sut l'apprécier :

n Cadoudal, ayant jadis étudié pour être prêtre, avait reçu Il une excellente instruction; doué d'une bonne tcte, de beau- « coup d'esprit, d'une (rès-grande pénétralion, il avait, en

> Cli,Mlf <lc 1.1 Tuiiche.

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« outre, une constance opiniâtre, qui s'accroissait avec le <■ danger et s'échauffait en face des difficultés, un caractère " de fer, une intrépidité à toute épreuve et une force de corps " à l'avenant.

« De toutes ces qualités précieuses, il résultait nécessaireic ment des défauts. Il était susceptible d'un ressentiment (1 profond, et n'était pas facile à manier, surtout quand on (1 l'avait choqué; mais c'était un homme essentiel pour le 11 temps et la chose. Le comte de Woronsof en portait le « même jugement '. "

Et enfin celle des auteurs de la Vie de Hoche, dont l'opinion, comme adversaires des idées monarchistes , acquiert par la même une plus grande valeur :

II Puisaye, avec beaucoup de sens, avait choisi le Morbihan, 11 préféré cette côte. La chouannerie y était foute neuve et

Il dans la plus rude Bretagne, tenace et violente De plus,

11 chose assez rare, il y avait un homme. Lie féroce Georges 11 Cadoudal fut l'homme vrai de la contrée. Ce n'est pus ici «1 un Charetle (Méridional par sa mère). Georges était le Mor- 11 bihan même, aussi identique avec le pays que lescailloux, les 11 chênes trapus, biscornus de la lande, que les cairns sinistres 11 des grèves désolées de Garnac.

„ Puisaye avait foi à la Bretagne, à sa chouannerie, à

11 l'énergie sauvage de Georges, qui n'était pas encore le chef 11 titré de la contrée, mais y avait déjà un grand ascendant Il populaire. Georges semblait taillé sur le patron des juges 11 d'Israël, d'Aod qui frappait des deu.x mains ou du vaillant 11 et sanguinaire Jéhu'. »

' l'apiers d'un éinii/rr, I789-1S29. LiHtros et noies e.vtraites du [loilrfiuillfclu baron de Giiillieiiny, di-piité ,mx Étals j;c'iiéiaux, etc., etc., mises cii ordre p^r le colonel [lE Girii.iiEnMY. Paris, librairie Pion, 1886.

2 i;d. DuTEMPi.E et L. L\L!NAV, Vie du ijc'uéiul Ihche. Paris, 1883. Charles Bayle et Auguste Gliio.

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