INTRIGUES CONTRE PUISAYE
n Heureux qui réussit en ce inonde, heureux non-seuleli ment parce qu'il réussit, mais parce que ses fautes s'oublient " ou s'ajoutent au mérite! Malheur, au contraire, à celui qui Il échoue; il devient l'âne de la fable; c'est à qui criera haro n sur ses moindres torts', u
Après la catastro|)lie de Quiberon, le comte de Puisaye ressentit douloureusement les effets de celte cruelle vérité. Il avait dans le parti royaliste de nombreux ennemis qui se réunirent pourTaccabler et le rendre responsable de la défaite des émijjrés, bien que sauf un jour il n'eût jamais commandé en chef et que son titre eût toujours été méconnu quand il voulut en faire usage. Mais il avait eu le tort de siéger dans la minorité de la noblesse aux États Généraux, de s'être montré partisan des réformes nécessaires, et cela ne lui fut pas pardonné. Il avait, en outre, un grand charme personnel, une éloquence qui exerçait un vérilalile prestige autour de lui'. Or c'était autant de qualités suspectes à l'émigration, et que celle-ci transformait volontiers en défauts. Une circonstance malheureuse vint donner une appiirencede vérité aux accusations dont il était l'objet; c'est son embarquement précipité après la défaite de Quiberon, alors
I M. le (lui: ni; BiKici.ii:. Discours cli^ rricpiiiin à l'Acnilûiiiie rraiii^nidc, * u l'un il'liDiiiinoH ont |iliis d'esprit (]iic ,M. le roiiilc du Puisaye; il pnrle à UKTVcilli', l'I i|iLiiid il est sliiiiidi- par le sujet ipi'il traite, il est dilKciie d'èlrc plus élufpii'iit, t>u nii^nie aussi quand il veut, il est tlifticile d'avoir des (uMiics plus a|;réal>lcs. . Alrinniri-t pour irifir ù l'histoire Je la Vendée, par If comte lu: Vii'O»:». P..ri>, IHOO, iu-*", p. 1!)(S.
INTlilGLES CONTRE PUISAYE. 115
qu'il exerçait incontestablement le commandement en chef. La justification de Puisaye, dans ses 3Iéiiioires, n'a convaincu que peu de personnes; on a persisté à croire que rien, dans une pareille circonstance, ne pouvait justifier l'absence du chef qui devait être le dernier à parlir, comme le capitaine du navire en détresse '.
Quant à la lettre de Sombreuil au commodore Waren, elle n'accuse que son auteur. Rien ne peut l'excuser d'avoir écrit cette accusation, sans l'ombre d'une preuve. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'affreuse position où se trouvait Sombreuil lui avait fait perdre la tête, et qu'il a écrit sous le coup de la ra{;e et du désespoir le document qui a été d'autant plus fatal à la mémoire de M. de Puisaye qu'il ^tombait de plus haut". Mais le temps en a fait justice.
Une accusation plus grave, parce qu'elle est méritée, c'est celle qui porte sur les tendances orléanistes de M. de Puisaye, telles qu'elles se sont révélées à Houal, même dans une causerie intime avec M. de Vauban.
Il Un jour, dit ce dernier, je me promenais seul avec M. de « l'uisaye, notre marche nous conduisit dans un bout de l'île, n endroit très-écarté. Nous nous assîmes sur des rochers ■I escarpés, d'où nous découvrions la presqu'île de Qiiiberon, « qui entoure l'immense baie de ce nom.
Il M. de Puir-aye avait reçu beaucoup de let(res de sa cor- II respondance secrète. Il y en avait plusieurs de Paris, écrites
I La condiiile ilf Piii-ayn dans celle tatastroplii' prouve iiiviiK'ililement que son courage n'éyalail |>as sa Hnissc cl son liabilelù. Il y avail en lui l'éloffe d'iiii diploinale, d'un or|;,inisaleur, d'un homme d'Klnt, et non d'un niililaire. A la pensée qui conçoit, il ne joignait pas le? cœui et le liras (jtii exécutent. Appelé dans les conseil> de Louis XVIll, il aurait rendu peut-être de grands services, car il voit et parle juste toutes les lois qu'il n'est pas fourvoyé par des questions et des inti'rcts personnels. >Liis pour l'affaire de Quiberon, le besoin de se justifier le jette dans les sophisnies les plus étranges. Le ralcul politique qu'il met en av.int ne prouverait qu'un excès de sang-froid dont on lui sait peu de gré. La conservation de ses plans a\ ait ici moins de prix qu'un élan généreux. C'est une triste page pour un chef de n'avoir pas su exposer sa vi» un moment, lorsque son armée périssait. (//is/oiVc îles ijuerrcs de COucsl, Théodore MunKT.)
' Mrmoires de Vauban, Vendée mililaire, Histoire des guerres de l'Ouest.
« par des personnes prépondéranles dans les factions qui gou- « vernaient la France. On lui offrait des secours et des moyens tt pour soutenir le parti, mais tout cela sous la condition de Il M. le duc d'Orléans que l'on voulait faire arriver parmi " nous. Le parti qui le soutenait était mené par les gens qui « étaient alors le plus en crédit et qui pouvaient le plus dans « le gouvernement.
« Nous passâmes quelques heures sans quitter cette con- « versation. Le sujet m'en déplaisait et m'était fort désa- ^ 0 gréable : il déplaisait aussi à M. de Puisaye. Cependant, Il avec une sorte de résignation, il me dit : Enfin, s'il arrive « par nos formes, nos lois et nos usages, nous ne pouvons pas Il le renvoyer. Cette terre met sous sa sauvegarde le criminel « qui se repent et vient servir la cause. Il sera le premier 11 Bourbon qui viendra mettre l'épée à la main parmi nous. = Il est brave, et malgré nous il deviendra roi. D'ailleurs, tôt » ou tard, il est probable que nous deviendrons forcés de servir Il la royauté plus que le Roi. Il faut espérer que les véritables Il viendront, mais le premier Bourbon qui combattra à « notre tête, forcément, deviendra roi'. »
Cetle pensée était du reste à cette époque la pensée dominante même chez Louis XVIII, que l'Angleterre empêchait d'aller se mettre à la tète du mouvement insurrectionnel en France. Le 28 septembre 1795, il écrivait à ce sujet une longue lettre au duc d'IIarcourt, où il disait notamment : « Mon inacti- « vite forcée donne occasion à mes ennemis de me calomnier. « Elle m'expose même à des jugements défavorables de la « part de ceu.x qui me sont restés fidèles , jugements que je Il ne puis appeler téméraires, parce que ceux qui les portent Il ne sont pas instruits de la vérité.
B Si je reste en arrière, si je n'em|iloie j)as non-seule-
II ment ma tête, mais mon bras |)our monter sur le trône, je » perds toute considération pcrscjunelle ; et si l'on jiouvait « penser que ce fût de mon plein gré que je n'ai pas joint mes
I Mémoires ilr V„„b,ni, p. 195.
INTRIGUES CONTllE PUISAYE. 117
« fidèles sujets, mon régne serait plus malheureux que celui « de Henri III '. «
Cette lettre, qu'il serait trop long de citer intégralemeut ici, commençait ainsi : « Je ne peux qu'être très-reconnaissant de * lintérêt que le gouvernement anglais prend à ma conser- « vation, mais je crois en même temps qu'il est dans l'erreur « sur rimporlance qu'il y met. »
Quelques jours après la conversation que nous avons mentionnée plus haut, M. de Puisaye, puis ensuite sir John Waren, insistèrent beaucoup près du comte de Vauban pour qu'il consentit à débarquer en Bretagne et à prendre la direction du parti royaliste. M. de Vauban rejeta toutes espèces de propositions, mais il acquit la conviction que l'Angleterre n'était nullement contraire aux idées exprimées par Puisaye sur la branche d'Orléans.
Dans les premiers jours de septembre, le convoi qui portait le comte d'Artois parut dans la baie de Ouiberon; il se composait de quatre-vingts voiles et avait à bord dix mille hommes de troupes anglaises et cinq cents cavaliers montés. De quelle utilité n'eùt-il pas été à la cause royaliste s'il avait paru quelques semaines plus tôt! Mais l'Angleterre ne voulait pas la victoire du parti royaliste, ni le retour des Bourbons.
Des correspondances étaient ménagées sur la côte, et elles n'avaient pas d'agent plus actif et plus entreprenant que l'abbé Philippe, dit Kernitra, vicaire de Locmariaker. Velu en mendiant, portant le chapeau à larges bords, la casaque de toile et la besace de manière à tromper les yeux les plus vigilants, ce digne prêtre, qui, pendant la Terreur, avait été la providence du pays, continuait à rendre d'inappréciables services à la cause catholique et royaliste.
' B.iron DK Grii.uF.nsiY, Papiers d'un émirjré,\t. 53. Pion et Nourrit, 1886. M. (le (lulllicriny donne in extenso la lettre de Louis XVI 11 au comte d'Harronrl.
Les pa|iipr,s de M. l'ablté Guillevic renferment une copie ccrtitiée conforme de coite lellre. Kt nous trouvons en 180G une adresse des chouans réfugiés en Aiifjlclcrre rpii s'ajipiiie sur les termes mêmes de la lettre royale pour réclamer la présence du monarque.
118 GKORGF.S CADOUDAL.
Le comte d'Arlois ne resta que quelques jours en vue de Quiberon; il assista dans l'île de Houat à un service célébré en l'honneur des victimes. Mais toutes les correspondances annonçaient que sous l'impression de l'affreux désastre, il était | impossible de rien tenter sur la côte morbibnnnaise '. Charetle d'ailleurs réclamait avec instance la présence du tVère du lloi. Le malheur de Quiberon ayant désorganisé la Bielagne, la Vendée restait. Monsieur, après avoir rassemblé les débris clés corps émigrés qui se trouvaient à Houat, monta sur le Jason, et la flotte, escortée par ,sir John Waren, se dirigea vers le Poitou pendant qu'une croisière restait devant Quiberon.
Puisaye quitia l'ile de Houat avant l'arrive'e du coniie d'Artois. Le 8 septembre, il sembarqua sur une chaloupe et se fit débarquer dans la presqu'île de lUiuys. Outre Laurent, son domestique, trois personnes l'accompagnaient : ^L Le Roux, maire de Houat, qui s'était offert à lui servir de guide; ^L du Rousseau, lieutenant de vaisseau, qui plus tard servit parmi les chouans de la division de Vannes en qualité d'officier, et l'abbé lioyer, prêtre sexagénaire. Après avoir traversé une demi-lieue de pays parsemé d'ennemis et répondu aux différents <i Qui vive? » des sentinelles, Puisaye et ses compagnons arrivèrent h une maison royaliste, où des guides les attendaient pour les conduire plus loin. Un de ces guides lui remit, de la part du recteur d'Arzon, ini billet i|ui ne conleiiail (jue ce peu de mots :
II Mon général, je vous conjure au nom de Dieu de ne pas Il suivre la route que vous vous êtes proposé de suivre, mais « laissez-vous conduire par l'Inmime qui vous remettra ce « billet. Je vous attends à une lieue de l'endroit où vous êtes; • je vous expliquerai tout. »
Sous la conduite de l'homme envoyé par le recteur d'Arziui, les voyageurs se min-nt en icmte.
' Il stT.\\i |>iiHsil>lr ijni' l:l li.liill' viiiu'l' |i.ll' ri'lllolir.ljjc illl |>rlllCC .'l M. (le Ptiin.iyi- .lil l'd' 1,1 iMiisr iliinilii.iiili' (lu ili''|>;irl du ooiiitc d'Arlois <le llount pour l'île il'Vrii. Vi)ii les murs aux l'usées jiislilIc.iCivi'S vpn.int lies ilix-uiiiciits de M. riiislavc IIdiiI
1NTH1GIES CO.NTRK PUISAYE. 119
Le respectable recteur les attendait.
— Si vous n'étiez pas venu par ici, ilit-il à Puisave, vous ne vivriez plus au moment où je vous parle. Quatre émigrés, venus de la flotte, vous attendent derrière une haie, leurs fusils chargés de plusieurs balles. Ils doivent être cachés de manière que vous n'eussiez pas pu les apercevoir, et ils auraient tiré sur vous à bout portant.
— Mais comment, dit Puisave, avez-vous pu être si bien instruit?
— C'est d'eux-mêmes que je le tiens, répondit le recteur, j'ai soupe hier avec eux chez M. du Quengo; ils savaient à point nommé l'heure à laquelle vous deviez partir aujourd'hui. Us n'ont fait aucun mystère de leurs desseins auxquels ils se disaient autorisés.
Puisave ajoute que, deux ans plus tard, le président de la Houssaye, chargé de la distribution des secours que le gouvernement anglais accordait aux émigrés, reçut une pressante demande d'un jeune homme, auquel il fit observer qu'il n'était pas dans la catégorie des personnes à secourir :
— Après les dangers que j'ai courus, répondit le jeune homme, après m'étre exposé comme je l'ai fait pour rendre un grand service, il est bien dur d'être abandonné par ceux qui vous ont employé et d'être réduit à mouiir de faim. On m'allègue que je n'ai pas l'âge requis pour participer aux secours, on ne m'a pas parlé d'âge quand on a eu besoin de moi.
— Pourrais-je savoir quel est le service si grand dont vous parlez? demanda M. de la Houssaye.
— Oui, monsieur, j'étais un des quatre qui étions parlis de Houat pour aller fusillt-r M. de Puisave, quand il est rentré en Hretagne.
« Je remerciai le bon recteur, ajoute Puisaye en tenni- « nant son récit, et je ne puis dire quel soulagement j'éprouvai, i< en apprenant qu'aucun chouan, du moins, n'avait trempé « dans ce complot. Nous passâmes le reste de la nuit dans cette 11 maison, et je me rendis le lendemain au château de la Grand-
Il ville OÙ se tenait le conseil du ÎSIorbiban, dont j'avais fait « provisoirement mon conseil général. »
A la Grandville, Puisaye trouva Georges et le Mercier, membres du conseil, auxquels il prodigua les dénionslrations polies et conciliantes. Tous deux lui rendirent politesse pour politesse. Du reste, au moment même où l'émigration était si montée contre Puisaye, le conseil du Morbiban et ses cbefs lui témoignaient la plus grande confiance.
A la date du G août l"9.i ce conseil lui écrivait :
Il Nous ne sommes pas déconcertés, malgré la trabison de Il Quiberon, nos cbouans ne demandent qu'à se battre. »
Et Georges, le K! du même mois :
Cl 11 en est grand temps, général, de réparer d'une manière K impérieuse l'écbec de Quiberon. Nous attendons vos ordres Il pour nous porter où vous le jugerez à propos; paraissez, et Il les cbouans se montreront comme à Carnac, mais il faudrait (1 quelques pièces de canon.
Il Ni Brest, ni Lorieiit, ni le Port-Louis n'ont de fortes gar- « nisons. De la promptitude, un secours puissant, et ces places Il seront bientôt au pouvoir des royalistes. »
fjeorges et Mercier lui écrivaient encore, à la date du 7 septembre 1795 :
(1 OÉNÉnAL,
« H serait impossible de peindre notre élonnement à la Il lecture de votre lettre. Vous ne nous connaissez pas encore, « et vous ne savez pas ce que nous avons eu nous-mêmes à 0 souffrir des sottises et des calomnies de ces monstres qui Il auraient dû être engloutis par la mer avant d'arriver à Oui- II beron. Vous pouvez compter sur notre amitié pour vous, Il elle durera toute notre vie, n'écoutez plus les propos de ces Il monstres. Les scélérats ont aussi fait leur possible pour Il décourager nos soldats. Général, encore une fois comptez ( sur notre amitié, nous sommes les mêmes que vous nous Il Bvez vus à Quiberon. Nous savons vous rendre justice, nous
INTlllGtlKS CONTRK PLISAYE. 121
" savons que c'est « vous seitlque notre parti doit sa naissance, • et nous aurons pour vous jusqu'à la mort la reconnaissance '. qu'on doit avoir pour un homme qui a fait et qui fait encore
son possible pour nous sauver.
I" Général, nous sommes, etc.
« Signé : Mercier, Georges. »
Kn ce moment l'Europe tout entière avait les yeux fixés >iir les rochers de l'ile d'Yen où la présence du comte d'Artois ii\;iit frappé de terreur la République et surexcité les espéi.iiices de ses ennemie. Chaque jour il arrivait dans cette île lies députations des différents conseils royalistes, réclamant avec iiislance la présence du frère du Roi. Stofflet avait envoyé son second, M. d'Autichamp, pour engager Monsieur à venir. Scépeaux avait envoyé, pour le même objet, M. Lemaîlre, un de ses officiers d'état-major. Charette le désirait vivement aussi chez lui et faisait des préparatifs pour le recevoir. Dans les derniers jours d'octobre, Georges Cadoudal avait dépéché vers le comte d'Artois, avec mission de lui faire connaître toute la vérité, son second et son ami Mercier la Vendée. Il était en outre chargé de réclamer, pour Georges et pour lui, la confirmation des grades de général divisionnaire et de major général, qu'ils tenaient de la reconnaissance popuhiire et de l'élection des autres chefs de division. Il fut parfaitement reçu du prince et de son ent(jurage.
Le conseil général de Bretagne, présidé par M. le comte de Puisaye, après avoir arrêté le texte des choses à dire et à faire connaître à Monsieur, décida qu'il enverrait comme député à l'ile d'Yeu M. le comte de Vauban, comme marixlial général des logis et second chef des armées catholiques et royales de Bretagne.
Nous devons ajouter que le général Georges, en qualité de commandant en chef de l'armée du Morbihan, se trouva présent h cette séance, et non-seulement il appuya l'avis général, mais il y fit une demande formelle, (ju'il signa sur le registre
122 CEOIIGF.S CAD0I;DAL.
des délibérations, iiinsi que la lellre adressée à Monsieur, frère du Roi.
Yauban partit le 15 septembre 1705, pour se rendre à la cote sur laquelle il fut six jours errant au milieu de l'armée républicaine, ayant été plusieurs fois sur le point d'être pris. La troisième nuit, le b;>.teau qui, à son retour de l'ile d'Yeu, mettait à terre Mercier la Vendée emporta Vauban à bord du Standard, dont le capitaine commandait la station dans la baie de Quiheron. Il ne vit pas Mercier. L'organisation de ce service était telle que ceux qui s'embarquaient pouvaient fort bien ne pas se rencontrer avec ceux qui débarquaient.
Pendant que M. de Vauban se dirigeait sur l'ile d'Yeu, le général Mercier se mettait à la recberche de Georges, (pi'il rejoignait à Grandchamp.
Il trouva celui-ci soucieux et inquiet. Il venait d'apprendre que Puisaye, vivement irrité de la mission de Mercier, avait assemblé son conseil et fait condamner l'envoyé de Georges à mort, en vertu d'une clause d'un arrêté de son conseil intime, portant que tout individu tenant aux armées royalistes ne pourrait s'embarquer pour l'Angleterre ou passer à l'escadre anglaise sans un passe-port signé de lui, Pnisaye.
Georges eut soin toutefois de dissinuiler et de ne pas communiquer à Mercier ses griefs contre Puisaye. Mais Mercier le mil bientôt à l'aise, en lui disant qu'à l'île d'Yeu le discrédit de Pui->aye était aussi complet que possible, que la plus vive irritation existait contre lui dans l'entourage du comte d'Artois, et qu'on avait été jusqu'à lui faire comprendre que ce serait rendre un véritable service au prince que de le débarrasser de ce personnage Sur-le-cbamp et sans communiquer ses molifs, Georges donna trente liommes sûrs à Mercier, avec l'ordre d'arrêter Puisaye et même, as>ure-t-oii, de le fusiller'.
Mercier arriva le lendemain matin vers dix lieures à l'endroit où se Icnnient Puisaye et son étal-major; ils étaient à table. Aprè-i s'être assuré des avenues de la maison, il envoya
' L iiljbr Oiiillrvir a l.iisar iinc note inti'rcssante sur les (Icslitiuionii el Ips ronilatnii.iiioni di- chefs ilan» le« année» royale», (l'ièeeit jiislIHoalive».)
INTlilGUES CONTRE PlISAYE. 123
un o!ficier suballerne demander à Puisaye son épée. Ce dernier fait valoir ses titres, ses qualités, son rang suprême que Ion ose méconnaître et outrager, il s'indigne et menace; mais l'iifficierne s'intimide pas et lui dit qu'au surplus le général la A endée est là dehors. Puisaye change alors de figure et de
I oie. II se lève et court d'un air gracieux au-devant de Mercier i]u il embrasse affectueusement. Il présumait hien la cause de la colère de Georges; mais s'aperccvant que Mercier l'ignore, il va au-devant et arrange les faits à sa guise.
" La sentence ne devait en aucun cas, dit-il, recevoir son
II exécution. C'était une mesure adoptée seulement pour « l'exemple en vue des individus qui, las de la guerre, seraient « disposés à passer en Angleterre, pour présenter sous un « faux jour les affaires royalistes. »
Malgré sa finesse. Mercier est comme enveloppé dans cette phraséologie et se laisse capter, étourdir et même er.trainer h table. Les assistants à l'envi lui montrent la lourde responsabilité qu'il assumerait pour une telle mission. Ils se rendent garants personnels de Puisaye. Celui-ci ajoute qu'il partira dans la journée en compagnie de Mercier pour conférer et s'entendre avec Georges. En attendant. Mercier déjeune. Mais quelques heures plus lard, Puisaye, bien loin d'aller trouver Georges, se dirigeait en toute hâte avec son conseil sur Plucrmel et la limite du Morbihan, pour passer dans l'Jlle-et- Vilaiiie.
Peu de jours après cette aventure, le comte de Yauban revint de l'Ile d'Yen. .V son arrivée dans le Morbihan, il trouva à Locmariaker le chevalier de la Crochais, membre du conseil général, qui lui apprit ce que la Vendée avait tenté (|uelques jours avant contre Puisaye.
Là-dessus, Vauhan fil j)révenirles membres c'u conseil qu'ils eussent à se réunir pour affaires pressantes.
Deux jours après, le conseil était réuni au complet, et M. de Vauban s'y rendit.
Il trouva les lèles fort exaltées. On lui dit que le comte de Puisaye était un traître, que les républicains se vantaient de
124 GEOIIGKS CADODDAL.
l'avoir acheté, que les villes se refusaient à toute espèce de traités par la méfiance que l'on avait de lui ; qu'il devait livrer aux républicains les chefs des différents conseils, que le conseil général de M. le comte de Vauban lui-même y était compris.
On rappela beaucoup de choses des malheurs de Quiheron, mais qui étaient des inculpations de mauvaise foi, ou qui restaient élrangères à M. de Puisaye. M. de Yauhau interpella sur ces faits MM. les généraux Georges et la Vendée qui à Ouiberon avaient servi sous ses ordres, et avec qui il en avait souvent parlé à cette époque : ils convinrent que, particulièrement sur cela, ils ne le chargeraient en rien.
Georges dit alors : «Au surplus, que M. le comte de Puisaye « soit coupable ou non, il n'en a pas moins perdu la confiance K du Morbihan, et j'avoue que, personnellement, je n'en ai Il jamais eu en lui, et que môme je l'ai toujours détesté. » Pour toute réponse Vauban fit voir à (ïeorges la lettre originale de lui et la Vendée en date du 7 septembre, lettre que nous avons rapportée plus haut et qui contient l'expression d'une confiance qui va jusqu'au dévouement. Georges prit alors un autre champ de bataille, et il ajouta : « One les choses n ne peuvent bien aller que par un accord de tous les chefs. Il qu'on était assuré que le général SlofHet détestait le comte « de Puisaye, qu'il ne voulait pas communiquer avec lui, que " c'était même ce qui dans le moment renipéchail de prendre Il les armes. "
Vauban produisit alors une lettre de .SlofHet à Puisaye, en date du 12 octohre, qui renfermait rexjjression des sentiments les plus dévoués, et il ajouta, en s'adressant aux généraux et aux membres du conseil : « (Ju'il croyait avoir suffisamment Il démontré l'injustice de tant d'inculpations aussi fausses et si Il légèrement hasardées; (pie si l'on avait encore quelques Il olijections à faire, il serait pr()!)alplement en mesure d'y Il répondre aussi victorieusement. «
(îeorges jiril <'ncorc la parole et paila des répugnances ouvertement manifestées contre Puisaye par MM. <le Scépeaux
INTRIGIES CONTRK PCISAYE. 125
et de Chàlillon. Vaiiban lui prouva par la correspondance de ces deux chefs que les certitudes mises en avant par Georges étaient posées sur des bases aussi fausses que tout ce qu'il avait avancé jusqu'à ce moment.
Après la lecture de ces lettres, il ne restait plus que peu d'objections à faire, la colère seule prenait la place de la raison.
Il Au surplus, dit Mercier, Monsieur déteste le comte de H Puisaye et regarde comme un vrai malheur que ce chef soit u celui de la Bretagne. » Il ajoute qu'il est certain sur cela des intentions de ^lonsieur, et que c'était pour le servir et pour exécuter ses désirs qu'il avait voulu arrêter le comte de Puisaye. Vauban ordonne à Mercier de déclarer si Monsieur lui avait articulé quelques faits contre M. de Puisaye.
Mercier répondit que Monsieur ne lui avait rien dit de défavorable contre le comte de Puisaye, mais que l'on désirait iinelquefois des choses que l'on ne demandait jias, que de> personnes en qui Son Altesse Royale mettait sa confiance et qui étaient les organes du prince, l'avaient mis à même de savoir à quoi s'en tenir.
M. de Vauban répondit à la Vendée qu'il respectait trop son Altesse Royale pour pouvoir admettre qu'elle eût d'autre organe qu'elle-même; que c'était un manque de respect de lui prêter un dire qu'elle n'avait pas tenu.
Georges prit alors la parole. Sans se départir du ton de modération qu'il avait toujours mis dans ce qu'il avait dit depuis le commencement de la séance : <i II peut, dit-il, y avoir des torts de part et d'autre, mais « M. de Puisaye en a un qui, fondé ou non, en est un réel : il a « perdu notre confiance, et tout le Morbihan est d'accord à ne « pas le reconnaître pour son chef. »
M. de Vauban lui demanda quelle preuve il pouvait donner de son dire : que celte preuve serait peut-être aussi fondée que toutes les autres.
Georges lui montra un arrêté signé de lui, des généraux, des chefs de division et généralement de tous les officiers de cette
126 GEORGF.S CADOUDAL.
armée qui énonçait le vreu de ne plus obéir à M. de Puisaye.
Celte vérité étant inconIe3talj!em?nl énoncée, M. de Vauban ne put discuter sur ce fait et déclara le conseil clos pour ce jour-là.
Le lendemain, le comte de Vauban assura au conseil» qu'il était fort éloigné de croire que le général en clief fût coupable de tout ce qu'on lui supposait ». Il lui répéta que la division actuelle nuisait au bien général et servait les républicains, que la plus grande preuve des inconvénients incalculables que cela produisait dès ce moment était de voir annuler par la conduite coupable du Morbihan une partie du plan arrêté par Son Altesse Royale.
M. deYauban fit part aux généraux et au conseil des volontés de Son Altesse Royale sur les choses à recevoir à la côte venant de l'île d'Yeu et de Tordre de réjiarlition de l'argent, des armes et des munitions. Ces différents détails remplis, M. de Yauban annonça qu'il retournerait près de Monsieur lui rendre compte de ce qu'il avait vu et entendu, soutenir la cause de M. le comte de Puisaye et déclarer que les générau.\ et le conseil du Morbihan n'avaient pu lui prouver la moindre chose contre le général en chef, malgré la prévention qu'ils lui portaient
M. de Vaub;n) ajouta qu'il désirait que son voyage ne fût susceptible d'aucune interprétation particulière ; il demandait au conseil que tout ce qu'il venait de déclarer fùl enregistré, (pi'il lui en fut délivré deux copies, une pour le conseil général et une pour lui. La délibération fut enregistrée. Peu après sa sortie du conseil, M. de Vauban fut rappelé par ses membres, «jui lui remirent, avec les passe-ports demandés par lui, la copie de la délihéiation suivante :
.. 27 llc)^cnl^l.• 17i)r). .\ii 1'" <lii i,'(;iir île LouN Wlll.
«Le 27 novembre 1 7'.15, l'an jtremii'rdu règnede Louis XVI II, H à la séance du conseil <li! l'arrondissement de Vannes, où Il (Uaicnl MM. (Jeorges, gtinéral; Mercioi' la Vendée, général- « lieutenant; l'abbé Guillcvic ; du Uouétie/., commissaire du
INTliUiUIiS CO.MT.E l'LlSAYK. 127
Iloi ; Brulon, chef de division ; le général comte de Vauban, maréchal général des logis; l'abbé de Boutouillic; Leinercier, lous deux députés de l'armée de Vannes au conseil jjénéral; le chevalier de la Crochais. représentant l'armée lie Saint-Brieuc au conseil général :
" Le comte de Vauban a déclaré qu'étant porteur des ordres <t instructions de Monsieur, frère du Roi, pour le conseil •;énéral et pour le comte de Tuisaye, chargé de faire part au présent conseil général d'arrondissement des différents objets particuliers dont il a rendu compte, il demandait un guide pour le conduire à destination. Le conseil a cru devoir faire part à M. le comte de Vauban d'une partie des motifs qui l'avaient engagé à expédier l'ordre du 17; M . le général comte de Vauban a déclaré au conseil que cet événement changeant totalement l'état des motifs i|ui avaient déterminé les ordres de Monsieur, il serait obligé de rapporter à Son Allesse Royale afin quelle fût en état de voir les changements que sa sagesse lui suggérait d'après les détails qu'on lui fait passer. Le conseil n'a pu (|u'approuver la conduite sage et prudente de M. le comte de Vauban, il se fait un devoir de rendre un juste témoignage h sa loyauté et à son amour pour le succès de la cause du Roi.
« Fait et arrêté au conseil lendits jour et an que dessus. « 5/g«e ; Gkorges, général de Vannes; MKiiCiiiU, générallieutenant de Vannei ; GuiLLEvic; LE Mercier, membre du conseil général ; l'abbé DE BoUTOiJLLiC, membre du conseil général ; Brulon, chef de divi>ioii ; DU BoL'ÉTiEZ, commissaire du Roi; le chevalier de la CuoCH.^is, membre du conseil général, député de Saint-Brieuc.
Il Le conseil ose représenter à Monsieur que le bien du service semblerait exiger que le général comte de Vauban eiit de Monseigneur les provisions de général de l'armée de Saint-Brieuc, de même que ^L le comte de Damas, celles de général de lllle-et-Vilaine.
Il Signé : Le chevalier DE la CroCILAIS; Georges, général
128 OEORGES CADOLDAL.
« de l'armée de Vannes; Brulon, chef de division; Guillevic; n DU BouÉTiEZ. commissaire du Roi; Boutouillic, meml^re « du conseil général; la Bourdonnaye. »
Après avoir écrit au comte de Puisaye et au conseil général pour raconter ce fjui s'était passé et lui rendre compte de ce qu'il allait faire, M. le comte de Vaulian remit ses lettres à M. de la Crochais, membre du conseil général, qui devait partir pour cette assemblée. 11 fit ensuite ses préparatifs de départ. La veille au soir le marquis de Rivière' venant de l'armée de Charette, près duquel il avait été envoyé par son Altesse Royale, était arrivé chez le général Georges dans l'intention d'aller ensuite à la côte pour s'embarquer et rejoindre Monsieur. Il était accompagné du chevalier de Tréou, officier de l'armée de Scépeaux, qui allait au même endroit que lui.
Le général Georges demanda à AL de Yauban si ces messieurs, que ce dernier ne connaissait pas, pourraient se rendre à la côte avec lui, ainsi que l'abbé Guillevic, membre du conseil du Morbihan, qui était envoyé par ce même conseil auprès de Monsieur, pour plaider la cause du Morbihan, ((ue M. de Vauban, il ne l'avait pas dissimulé, allait charger. Vauban assura Georges que rien ne lui serait plus agréable. Eu conséquence, le 27 novembre ils se mirent en route pour se rendre à la côte. Ils arrivèrent dans la nuit à (juatre heures du matin au village du Moustoir, où ils se retirèrent dans une petite maison sur le bord de la mer, en attendant qu'on vint leschercbci-. Ils y restèrent pendant les journées du 28 et du 29.
Le 2i) à trois heures du matin arriva le bateau de transport qui conduisit les fugitifs à bord de la frégate la Pomone montée par l'amiral Warcn. Ils passèrent de là sur le vaisseau amiral le Prince de Galles monté par l'amiral Herwey. li'abbé Guillevic accompagnait M. de Vauban. C'était un homme d'esprit et de connaissance, mais d'une tète chaude, d'un rare enlélement et d'une susci'|itibililé plus rare encore.
' I.e ni.iii(iii» (Ir Iliviric pilt |i, pitrci «XI cl XXII.
INTRIGUES CONTRE PLISAYE. 129
Très-flatté de 1r position de chef de correspondance qu'il occupait auprès du général (Georges, il se croyait des aptitudes diplomatiques et exigeait qu'on lui rendit beaucoup d'égards. Il fut très-choqué de la différence que l'amiral Herwev metlait entre lui et M. de Vauban. Ce dernier le plaisantait parfois >ur la mission dont il s'était chargé au nom du Morbihan, en I appelant /'fliioco/ sans preuves. Il lui proposait, à leur arrivée à Londres de le présenter et de le recommander à M. de Windham, ministre de la guerre et ami de M. de Puisave. Bref, ! abbé Guillevic fut à tel point joué et déconcerté qu'il profita (le la première occasion pour retourner dans le Morbihan.
L'amiral Waren revint de l'île d'Yeu rapportant quelques munitions, quelques livres sterling et cinq ou six mille fusils. L'abbé Guillevic })rit prétexte de celle arrivée pour retourner auprès du général Georges et lui annoncer ce qu'il avait à recevoir. L'amirnl et Vauban le chargèrent de dire à Georges de faire un rassemblement et de venir à la côle recevoir les munilions.
Quatre jours après, l'amiral reçut la réponse du général Georges qui lui aimonçait que dans la nuitdu 12au ISdécembre, il se porterait sur la rive gauche de la Vilaine à l'embouchure de la rivière et de là ferait les signaux convenus.
Conformément à sa promesse, Georges convoqua un grand rassemblement. Dix à douze mille hommes furent avertis de se rendre à l'embouchure de la Vilaine. Sur ce nombre, une bonne partie, près de la moitié, n'était pas armée. Il arriva des divisions de plus de vingt lieues, et, chose remar- «juable, le secret fut si bien gardé, que les divisions les plus éloignées avaient franchi la distance sans que les généraux républicains eussent aucune connaissance de leur marche et de l'expédition, tant étaient unanimes le dévouement et la discrétion du peuple morbihannais pour la cause royaliste! On ne soupçonna l'entreprise qu'en voyant, le 12 novembre, le marché de Vannes rester désert.
La nuit venue, une pièce de (juatre, fixée avec des cordes sur une charrette, s'approcha de la ville et tira quelques coups
130 CEOROES CAOOUDAL.
pour attirer l'attention. Pendant ce temps le général Georges était sur la cote île Billiers; mais ayant appris que les bleus marchaient en forces contre lui, il dispersa son rassemblement. En outre, la force qu'il avait pu réunir n'était pas suffisante pour la réussite d'une pareille expédition. Chose sans exemple jusqu'alors, une partie des royalistes commandés ne se trouvait pas au lieu indiqué pour le rassemlilement. Cela tenait à l'opinion qu'on avait que Puisaye était toujours général en chef. Cette opinion habilement exploitée par les ennemis de Puisaye paralysa quelque temps les forces royalistes.
Cependant les têtes exaltées du ^lorbilian revenaient peu à peu à la justice. Le temps fit son œuvre. L'indignation prit un autre cours, et l'entourage de Monsieur, qu'on accusait d'avoir arrêté l'élan qui portait le Fils de France vers les armées royalistes, devint l'objet de l'animadversion générale. Bientôt on ne garda plus de ménagements dans la manière de s'exprimer. Le général Mercier la Vendée comprit qu'une partie de cet entourage avait vonhi faire de lui, en haine de Puisaye, un nouveau séide; il regrettait le rôle qu'on lui avait f>iit jouer et se regardait comme coupable de celui qu'il avait fait jouer au Morbihan. Bref, Mercier, dont la loyauté et la droiture égalaient la valeur, fît des aveux terribles, nomma les hommes qui, à l'île d'Yeu avaient été ses instigateurs et engagea le conseil et l'armée du Morbihan à se rapprocher du général en chef. Alors le conseil s'assembla pour prendre à ce sujet un arrêté qui fut porté à Puisaye et au conseil général par le chef de division d'Allègre, et dont le texte fut enregistré parmi les délibérations du conseil général civil et militaire des armées catholiques et royales de lîrctagne, h la date du 10 avril 17!)6, l'an deux du règne de Louis XVIII.
Voici cet arrêté :
.( Mk.ssikiiis,
• Le général Georges m'a chargé de dire au conseil génér.il qu'après la malheureuse affaire de (Juiberon, les nié-
INTRIGUES CONTRK PUISAVE. 131
« chants vomirent contre le comte de Puisaye, général en
« chef, toutes les horreurs que l'on peut imaginer, que mal-
" gré tout cela il reçut M. le comte de Puisaye avec tous les
" égards qu'il méritait, et lui accorda, ainsi que le général
• Mercier, la plus grande confiance; mais que des hommes
« de la plus haute considération vinrent encore à la charge et
« employèrent les rapports les plus faux et les insinuations les
« plus perfides pour leur faire commettre l'insulte faite à
« M. de Puisaye; qu'ils étaient revenus de l'erreur dans
« laquelle on les avait plongés, qu'ils reconnaîtraient ^I. le
n comte de Puisaye pour général en chef de toutes les armées
(1 (le Bretagne et qu'ils oliéiraient à ses ordres, s'il vouhiit
<i oublier les griefs qu'il était en droit d'avoir contre eux.
n Signé : d'Allègre.
Cl D'après cette explication, le général en chef a déclaré « qu'il n'y avait rien qu'il ne sacrifiât pour le bien public, « qu'il n a jamais cru MM. (ieorges et .Mercier personneli( lement coupables, qu'il avait toujours pensé qu'ils avaient « été induits en erreur par dos insinuations perfides et étran- (I gères : qu'en conséquence ils peuvent compter sur toute sa M confiance.
« Si jné au registre des 'léUbératwns :
« Le comte de Puisaye, général en chef, GuiLLO, Greudelle.
« Pour expédition conforme :
n (luiLLO, Bhunet, Secrétaires. -.'
Mais revenons à quelques mois en arrière et sortons de ces tristes intrigues pour entrer dans le domaine des choses militaires. Là, nous allons nous trouver sur le véritable terrain de Georges Cadoudal.
r.HAPITIJE X
A peine Georjjes a-t-il pourvu à la séiurilé et à la subsistance des soldats qu'il avait ramenés des Côtes-du-Nord, qu'il fait connaître les chanfjements qui loi paraissent nécessaires dans rorjjanis.ation de l'armée.
Le chevalier de Silz, fière du comte de Siiz tué à Grandchamp, conserva la division de Muzillac.
De Sol de Grisolles, ancien officier de marine, eut l'embouchure de la Vilaine depuis la Gacilly et Redon jusqu'à la Roche-Bernard.
César du Bouays commandait vers Malestroit et Ploërmel.
De Troussier, du côté de la Trinité-Porhoët et la forêt de la Nouée.
Saint-Ré{jeant eut la division de Loudéac.
Celle de Pontivy lut conliée à Ijantivy du Reste.
Jean Jan commanda depuis Baud jus(prà Guémenée.
Du Chélas, ancien ol'ticierde la couronne, depuis Guémenée- Gourin et le Faoui't jusqu'à Rostrenen.
Bignan, Saint-Jean-Brévelay, Locminé restaient le théâtre des exploits de l'intrépide Guillemot.
Bonfils de Saint-Loup eut la direction de la partie cum|)rise entre Landévant et llennebont.
Les divisions d'Auray et de Vainies, (|ui conlribuèrenl si puissamment à établir la réj)ulation de Georyes et Mercier, furent confiées à M ^L Rohu cl Brulon, avec le {iiad»' <le lieu tenants-colonels, (M-or^es et Mercier s'étant toujours réservé le droit de les connu inder en ciief.
M. de Trécesson commandait la compagnie d'artillerie. Cette compa(;nie forte de cinquante à soixante hommes, unitcimément habillés et armés, était fort bien organisée. Les hommes qui la composaient, tous originaires de la côte de Bretagne, avaient servi à bord des vaisseaux du Roi. C'étaient des modèles de courage et de discipline militaire.
La cavalerie était placée sous les ordres de Julien Berthelot.
Duchamp de Villiers et le Peige dit Dehar eurent la mission de rallier les mécontents du côté de Garhaix et d'étendre l'insurrection dans le Finistère.
Le Guezno de Penanster, frère du représentant Guezno, agissait aussi dans le Finistère sur la limite des Côtes-du-Nord; comme le Peige, il était chargé des environs de Garhaix, où son frère occupait un emploi dans les eaux et forêts. Enrôlé par la réquisition dans un bataillon des Côtes-du-Nord, il avait quitté le drapeau tricolore à la fin de l'année 1704. Avant la révolution, ses premières armes s'étaient faites dans la marine, comme aspirant, sous les ordres de ses oncles le marquis de Cany et le vicomte de Bélizal. Puis ensuite il fut à larmée du Rhin comme ca|iitaine depuis 1702 '.
Corps et àme de bronze, Penanster était un véritable soudard dans toute la force de l'expression. Il s'était jirofondément attaché au général Georges, auquel il rendit souvent d'inappréciables services.
Pic de la Mirandole, ancien officier de cavalerie, avait le commandement d'une compagnie franche, formée des débris de Loval-Eniigrant (on les appelait les Loyaux dans l'armée) et de déserteurs de la République. Celte compagnie n'était attachée à aucune division en particulier, mais elle formait une école vivante pour enseigner l'ordre et la discipline unis au courage.
On s'est longtemps souvenu dans le Morbihan des noms de Bachimont, Gomez, du Bouays, Pépin, Dauphin, Hubert, Thomas, de Maigny, d'Ancourt, Périal, Siméon, qui avaient
• Voir .111 sujet de r<ir(;,inis.ition nioil)lliann.iisc une Ictlic de Pon.iii^U'r .-lUX Pièces jiistificalives.
tous marqué par leur valeur dans la glorieuse campagne des Pays-Bas.
Un conseil civil et militaire composé des principaux chefs, de quelques ecclésiastiques et de grands propriétaires du pays, mûrissait les projets; la correspondance et l'administration des vivres étaient du ressort de ce conseil, auquel était attachée une compagnie de guides commandée par Scalan, de Locmiquelic en Riantec. Tout un système de courriers reliait entre elles les divisions, transmettait les ordres du général et donnait autant que possible à l'armée l'unité d'impulsion et d'action. La partie financière était confiée aux soins de l'abbé Guillevic, ancien professeur au collège de Vannes et recteur de Plœmeur. Cet abbé était en outre chef de la correspondance tant extérieure qu'intérieure du général Georges et commissaire ordonnateur de son quartier général. Enfin il y avait un commissaire général des approvisionnements .M. Caris, de Grandchamp.
Le principe de l'organisation était le même qu'en 1794; chaqtie paroisse formait une compagnie commandée par le capitaine de paroisse. Les cantons comprenaient dix à quinze paroisse-, et leurs chefs s'appelaient des chejs de canton. Les divisions comprenaient de trois à six cantons et de trente à quatre-vingts paroisses; des chefs de division les commandaient. Ces divisions réunies pouvaient s'éleverenviron à vingt mille hommes, mais il y avait entre elles de notables différences. Celles qui étaient comme les divisions d'Auray et de Vannes renfoicées de marins, se montraient solides et résistantes; les autres n'étaient guère capables de faire une attaque sérieuse et régulière, et encore moins de soutenir le moindre choc. Kn revanche, elles étaient admirablement encadrées; l'intrépidité des chefs ne se rebutait jamais; toujours à la tête dans les altaques et les derniers à l.i rctraile, ils avaient un courage indomptable.
Les débuis se ressentirent un peu de la catastrophe récente de Ouiberoii. Le fond de l'armée se composait de déserteurs et (leipielrpics jeunes gens qui s'étaient soustraits h la réquisi-
cami'ag.m; i)k i-sg. 135
lion; malgré le zèle des chefs et leur aclivite', les exhortations des ecclésiastiques, la force de lopinion et le prestige du général Georges, il était difficile de faire marcher les paysans atterrés par les sanglants souvenirs de l'affaire de Quiberon et des massacres qui la suivirent '.
Peu à peu le temps adoucit ces souvenirs néfastes, les hommes s'exercèrent et s'aguerrirent, l'armée s'organisa, et la guerre s'étendit au point de devenir, au dire de Hoche, « infi- K niment plus dangereuse que ne l'était la guerre de Vendée » .
Dans cette campagne et dan> celle des Côtes-du-Nord qui la précéda, Georges inaugura une tactique qu'il avait vue souvent réussir en Vendée. De nombreux tiraiileuis marchaient sur les flancs de chaque colonne. Celles-ci s'avançaient sur les routes, la tète de colonne faisait feu et disparaissait dans les fossés jusqu'à ce que les armes fussent rechargées; pendant ce temps les tirailleurs protégaient la colonne. Avec le système d'armes portatives de l'époque et surtout la matériel encombrant d'artillerie en usage, on comprend que l'emploi de ces feux de chaussée permetlait d'arriver sur l'ennemi sans perdre beaucoup de monde.
Le 17 octobre 17!t5, le conseil adressa à tous les chefs de canton le premier ordre du jour du général Georges, ainsi conçu :
« 17 octobre 1795, an 1 ilii roi Louis XVIII.
« Tous les chefs de canton sont tenus de se procurer, sous B huit jours au plus tard, cinq chiîvaux équipés, et de choisir " |)arnii les soldats ciM(| des plus braves et des plus adroits Il j)Our les monter.
« Tous les chefs de canton sont également tenus d intercep- 11 ter les routes pour se défaire des trafnards et des courriers. Il Ils rendront compte au conseil de ce qu'ils feront.
« Gkoiices. m
' Aux Pii;cC9 juslilicalivcs, obsiMV.ition iliv-i (ir'|iiiti\s des Cotes-du-NorJ au
ouvoir
L'xéculir sur IfS moveiis de leruiiner l.i ijui mt dus du
13fi GEORGES CADOUDAL.
Sachant que plusieurs chefs plus anciens que lui en grade jalousaient sa nomination au poste élevé qu'il occupait, Georges ne crut pas pouvoir pour ses premières opérations se passer de l'appui du conseil. Il s'adressa à M. de Boutouillic, et il en ohtint des instructions adressées aux chefs de canton, à l'appui de ses ordres du jour. Voici la première de ces instructions :
CI Monsieur,
1' Vous trouverez ci-inclus l'ordre du général, en date de ce « jour; vous voudrez bien vous y conformer; en conséquence, Il prenez toutes les mesures possibles pour :
Il 1° Procurer, sous huit jours, cinq chevaux sellés et bri- II dés, pour le service de l'armée;
Il 2° Fournir, sous le même délai, cinq cavaliers des plus Il braves et des plus adroits, armés et équipés;
n 3° Intercepter tellement les routes que les courriers, « escortés de neuf à dix personnes, ne puissent plus passer;
Cl 4° Faire le tout avec tant de prudence et de circonspec- II tion qu'on n'attaque jamais qu'à coup sûr, et que cela n'ait •I pas l'air de renouvellement d'hostilités en grand.
Il 5° Faire payer leur témérité et leur brigandage à tous les « traînards et pillards qui s'écartent de la troupe;
Il Vous recevrez de messieurs du bureau de correspondance, Il de M. .leaii Jau, copie de l'instruction de M. le général de « Charelte; vous voudrez bien la publier avec toute la prun dence possible. Faites-la circuler pour disposer les esprits, Il et quand le temps sera favorable, on mettra ù exécution « tontes les dispositions y contenues.
Cl Nous sommes, etc.
Il Sit/iie : VE nouTonii.Lic, Guérisec, LESiEnciEn. »
Cette instruction du gc-néral de Charette avait trait surtout au chaii{;('(nc'iit de règne cpii venait de s'accomplir |)ar la murt de Louis XVII. I'"lle prescrivait de |>roclamer Nolennelleniciit Louis XV m en |iré-riice<lt"> lrnii|)es. Celleconimuiiicatiou faite,
CAMPAGXK DE l'TOe. ' 137
une messe solennelle fut célébrée en plein cliamp, et lorsqu'elle fut terminée, toutes les troupes proclamèrent Louis XVIII et jurèrent de ne jamais poser les nrmes avant que la religion fût libre et le Roi sur son trône. Un unanime cri de Vive le Roi! et le chant du Domine, salviim fac regem, couronnèrent cette imposante solennité. Une manifestation analogue avait eu lieu dans la plupart des divisions de la Bretagne, dnns la Vendée, dans le Maine, dans la Normandie. Le vieux cri de France : Le Roi est mort! Vive le Roi! qui ne retentissait plus sous les voûtes de Saint-Denis, trouvait encore dans le cœur des paysans chrétiens un puissant et fidèle écho. Magnifique protestation du droit traditionnel en face du fait révolutionnaire. En célébrant au milieu de tant d'épreuves la transmission de la couronne, qui passait, du front delà jeune victime du Temple sur le front d'un prince errant et réduit au pain de l'exil, le peuple breton et vendéen proclamait à la l'ace du ciel son mépris pour les triomphes brutaux de la force, son attachement aux. libertés nationales, sa foi invincible dans ce grand principe, sauvegarde éternelle de lajusiice publique et privée : Il n'y a pas de droit contre le droit ! De nouveaux combats et de nouveaux sacrifices allaient bientôt prouver qu'un pareil serment n'était pas un vain mot'.
Une des premières affaires de la campagne eut lieu à l'occasion d'un convoi d'effets d'habillement el d'équipement venant de Rennes et destiné à la garnison de Vannes. Ce convoi marchait escorté par un bataillon d'infanterie de ligne. Ayant appris son arrivée par ses émissaires, ainsi que la route qu'il devait suivre, le général Georges voulut s'en emparer 11 réunit un jour six cents hommes qui s'embusquèrent derrière des haies et des broussailles, un peu au-dessous du bourg de Sérenf,sur la grande routede Vannes à Ploèrmel. A demi-portée de fusil, il y avait un pont sur un petit ruisseau (|ui traverse la route. Les bleus devant passer ce pont, ordre fut donné de ne faire feu que sur le centre de la troupe et loi'sque la colonne
' Lettre ilii miiiislie de l'inlcricur .m ministre de I.T piierrp, 5 |>rnirial an V I. (Pièces jiiiilitic.i(ive!i.)
l'aurait dépassé. On espérait la mettre en déroute par ce fait inattendu et par l'approche subite des chouans. Pour mieux assurer l'effet de cette disposition, on ne devait tirer qu'à uq certain si{jnal. Mais à peine le commandant ennemi, qui était à cheval derrière les taml)0urs, eut-il pas^é le pont que tous les chouans, sans attendre le signal convenu, firent une décharge. Le commandant resta siu" le carreau avec quelques-uns des tambours; mais aussitôt le gros de la troupe qui marchait derrière lui et devant les voitures du convoi recule de quelques |)as, s'arrête, se met en bataille et attend de pied ferme.
r<e coup était manqué par trop de précipitation. Voyant qu'il n'y avait plus aucune chance de succès, les chef» donnèrent l'ordre de la retraite, et le rassemblement se sépara.
Quelques jours après cette affaire, le général Georges conçut le projet d'enlever un bataillon du régiment de l'Ain, qui se trouvait détaché au bourg d'Elven, sous le coinm indement du capitaine Gerdon. Par sa position, ce détachement inquiétait tout le pays et gênait beaucoup les mouvements des insurgés. Le même rassemblement qui avait eu lieu pour l'attaque du convoi se réunit de nouveau.
II passa la nuit au château de Meauchêne, à une demi-lieue d'Elven, et le lendemain matin, A- novembre, il fondait à Timprovisle sur la garnison qui n'avait pas eu la précaution de se girder et qui était logée, partie dans l'église, partie dans une caséine située à peu de distance. Devenus maîtres de l'église, les sold.its de (Jeorges ne purent le devenir des bleus réfugiés dans le clocher. Ceux de la caserne se défendaient vigoureusement au rez-de-chaussée ; un d'eux avançant son fusil pour tirer sur les clKjuaus, son arme lui est arrachée des mains. La caserne n'a\ail (jti'inie porte, et à coté se trouvait une grande et iniii|ue croisée éclairant le corps de garde. Dans celle lenible po>iti(>ii, les grenadiers prennent une résolution admirable. Ils l'ernient l.i porte, ouvrent la croisée, se forment en bataille et tirent sans discontinuer sur ceux qui osent se |>résenler à leur vue, pendant qu'un tambour enferme avec
eux ne cesse de battre la charge. Voyant que le poste ne veut pas sortir, n'ayant aucun outil pour enfoncer la porte et n'osant tenter le passage inabordable de la croisée, on s'écria de tous cùtés : Il faut mettre le feu à la caserne! La mesure était vaine, les assaillants n'ayant ni bois, ni paille à leur disposition. Cependant le commandant, effrayé par la menace du feu, se décide à tenter une sortie ; il parait le premier sur le seuil, où il reçoit une balle qui le fait tomber à la renverse. A l'instant même un royaliste le saisit par les pieds et le jette sur le pavé; ce que voyant, les soldiits, ne voulant plus sortir, continuent à se défendre dans l'intérieur de la caserne.
Georges était h cbeval, au milieu de sa troupe, couvert d'un manteau bleu pour le garantir de la pluie qui tombait en ce moment.
Cependant la résistance du poste se prolongeant donna aux bleus montés dans le clocher le temps de se réunir. Bientôt un combat s'engage d'un bout de la rue à l'autre; le feu e-.t violent et meurtrier, personne ne voulait céder. A la fin, Georges, qui avait déjà reçu plusieurs balles dans son manteau, craignant que la garnison de Vannes, attirée par le bruit de la mousqueterie, ne vînt au secours de celle d'Elven, donna l'ordre de la retraite, que ses hommes exécutèrent sans être inquiétés.
Les républicains, qui an début de cette affaire avaient montré un grand défaut de surveillance et s'étalent lai-.sé surprendre, firent preuve d'une rare intrépidité quand elle se fut engagée. On vit dans celte occasion cent cinquante hommes résister pendant plusieurs heures à l'assaut de quatre à cinq cents ennemis et rester maîtres de la place en les forçant à la retraite . Un petit groupe d'émigrés assistaient à cet engagement. Voici le témoignage que l'un d'eux, auquel nous avons emprunte quelques-uns des détails précédents, a rendu au chefqui les commandait :
11 Cette affaire fut la dernière dan-, laquelle je vis le général « (îeorges; elle me donna une bien haute idée de sa valeur, « car il se tint constamment au milieu de nous, et comme il
140 GEORGES CADOIDAL.
« était le seul à cheval, et irès-facile à reconnaître, il étiiit le « point de mire des républicains, et il est inconcevable qu'il « n'ait pas péri dans cette journée'. »
Les massacres de Quiberon avaient causé tant d'horreur, chez ceux qui avaient conservé quelques sentiments d'humanité, qu'un capitaine de la garnison d'Auray et un brigadier de la gendarmerie de cette ville se mirent en relation avec les royalistes et leur proposèrent leurs services.
Toujours instruit de la direction des colonnes dont il faisait partie, le brigadier avait soin de donner avis aux chefs des divers mouvements de ces colonnes, ce qui mettait les chouans en mesure de les éviter.
De son côlé, le capitaine les instruisait également du passage des différents convois qui traversaient le pays. C'est ainsi que, instruite de la présence à Auray de trois cents marins qui devaient se rendre à Rochefort, la division de Georges fut se poster pour attendre leur passage à l'extrémité de la lande de Plœren du côté de Vannes. Commandée par le général en personne, elle prit et tua une portion de leur escorte, et dispersa les marins qui s'échappèrent de divers côtés. Dans celte affaire deux cavaliers de l'escorte du général, Julien Maison d'Arradon et Kobb dit la Ronce, attaquèrent et désarmèrent huit fantassins à eux seuls.
Après ce combat, qui avait épuisé ses munitions, la division revenait tranquillement et joyeusement vers le bourg de Pluvigner, où elle devait s'a|ij)rovisiouner de cartouches, lorsque, rendue devant le château de la Grandville, elle se trouva en face d'une <'olonne mobile qu'elle dut combattre. Il lui fallut payer d'audace. Le général lança son manteau loin de lui et cria : « Kn avant ! » Les chouans chargèrent l'ennemi qui était plus nombreux et mieux approvisionné. Ils furentobligés de ct'diT la place, et les bleus rentrèrent fi .\uray portant tritiinpbalemeiit le manteau du (jénéral et sou chapeau orné d'un panache blanc et d'une cocarde blanche.
' Di.xniisilr mn rie, oit Iliftnirc île mnn cmiijrtitioii, yw M. 11. m; ("oiiiu.iii M. Pari», .le 1.1 l-ariHl, 1827, i..-8", p. S33.
Le capitaine des bleus qui instruisait les royalistes de la division d'Auray des mouvements de sa garnison vint un soir les trouver au village de Sainte-Anne. 11 leur déclara qu'étant devenu suspect d'avoir des intelligences avec eux, le seul moyen qu'il avait de se réhabiliter dans l'esprit de ses chefs était de convenir d'une affaire dans laquelle les chouans lui céderaient l'avantage du champ de bataille. Le lendemain une rencontre eut lieu prés du bourg de Mériadec. Le capitaine eut un caporal tué à ses côtés; alors les royalistes reculèrent.
C'est dans cette affaire qu'André Guillemot perdit un pouce. 11 fut depuis lors nommé Guillemot Sans-Pouce, pour le distinguer du roi de Bignan.
La colonne mobile qui avait infligé un échec à la division d'Auray dans les environs du château de la Grandville, était toujours auprès de Granchamp. Les royalistes résolurent de prendre une revanche contre elle. Ils la rencontrèrent près du moulin de Toulnay, sur le Loch, au sud-est de la forêt de Lanvaux. Ils l'assaillent vigoureusement, la mettent en déroute et la poursuivent au delà de Sainte-Anne, c'est-à-dire pendant plus de deux lieues. Cette colonne laissa plusieurs morts sur le terrain, et eut beaucoup de blessés.
La garnison de Locminé venant relever celle d'Auray, prit pour rejoindre ses. nouveaux cantonnements la percée de Cornouailles qui, partant de Golpo, passe dans les bois de Loperrette. Rlle traversait le bourg de Plumergat, (juand elle fut attaquée par les chouans et se retrancha dans le presbytère. M. Pic de la Mirandole, commandiint de la compagnie franche, voulut, à la tète de ses braves, emporter la po.sition et fut tué sur le seuil du presbytère. Ses soldats décontenancés se retirèrent, emportant le corps de leur chef. La divi.sion d'Auray avait une pièce de canon avec laquelle elle eût pu facilement abattre les murs du presbytère; mais, considérant le |)réjudice qu'elle eût pu causer à la paroisse, elle préféra remetlre à un autre jour le soin de venger la mort du brave qu'elle venait de |)erdre. M. Pic de la Mirandole était un officier de l'ancienne armée, d'un dévouement et d une bravoure
h toute épreuve. L'armée entière lui donna de sincères regrets.
Les révolutionnaires de Brest, n'entendant parler que des succès des chouans, résolurent d'en finir avec eux. Dans ce but ils formèrent un corps de trois cents hommes composé de tout ce que la ville renfermait de plus brave. On signalait parmi eux un nègre d'une grande férocité, qui se vantait de manger les petits enfants. On confia le commandement à un capitaine digne de ce corps d'élite, qui en entrant dans le Morbihan disait qu'il voulait purger le pays de tout ce qu'il renfermait de royalistes. En arrivant ils faisaient grand bruit, parcourant les villes et les villages, pillant, insultant, frappant, vivant aux dépens de l'habitant et portant l'épouvante, surtout chez les jeunes mères qui craignaient de voir leurs enfants dévorés par le nègre. Georges, jugeant ces hommes moins redoutables que leur renommée, prit la compagnie de Pluneret pour marcher à leur rencontre. Il les rejoignit dans le canton de Bignan, au mont de Guéhenno. Avant qu'il les aperçût, il essuya leur décharge; mais sans se décontenancer il ordonna à ses hommes de marcher à la baïonnette, et tous les Brestois furent pris et fusillés en expiation de leur conduite dans les campagnes. Avant de mourir, le capitaine déclara au général que s'il avait su qu'il avait affaire à des paysans, il ne se serait pas laissé prendre.
A la suite de cette affaire, Georges se rendit sur la route de Ploërmel à Vannes, et là, entre Klvcn et le pont Guilmel, il rencontra une avant-garde de deux cents hommes qu'il prit pour un corps isolé. Attaquer et disperser cette avant-garde lut l'affaire d'un clin d'oeil, mais le régiment parut bienlùl, et les chouans furent dispersés à leur tour.
Toutefois, il y eut une compensation à cette défaite, car ce régiment ayant dans ses rangs un grand nombre de Bretons, ceuv-ci, (|uaiid ils furent rendus à Vannes, désertèrent presque tous et vinrent trouver Georges';
' CrLiit 1.1 M' >li-iiii-lin(i:idc.
Celui-ci conçut alors le dessein d'enlever un convoi escorté |i:irhuit cents hommes d'infanterie et cinf|uante cavaliers qui se rendaient de Pontivy à Vannes. Le général la Vendée fut tliargé de dresser le plan d'attaque et de commander l'action. Il choisit pour champ de bataille Islande qui s'étend depuis Ciimezon jusqu'à Colpo. Sur la route de Locminé deux corps lurent placés, l'un à droite, l'autre à gauche de la route du côté (le Camezon, et deux autres du coté de Colpo.
" Je fus mis, dit lîohu dans ses Mémoires, avec cent ma- " lins dans le village, au levant de la route, et à peu près au " milieu de la Innde. J'avais ordre de re[)Ousser les éclaireurs ' (les qu'ils j)araîtraient, ce que nous exécutâmes avec notre " vigueur ordinaire. Lorsque nous aperçûmes le renfort qu'on « leur envoyait et la cavalerie sortir du bois et se diriger pour " couper notre retraite, ne voyant les nôtres faire aucun mou- B vement pour venir à noire aide, je rappelai les miens, nous « repassâmes dans le village d'où nous venions de sortir, et « rendus dans la plaine en deçà, la cavalerie des bleus se i> forma en bataille à peu de dislance de nous comme pour <i nous charger. J'arrêtai mon peloton, je le formai sur trois « rangs face à l'ennemi, le premier rang genou à terre avec « défense de tirer. Cette attitude en imposa tellement à nos « adversaires, qu'après nous avoir considérés un moment, ils Il retournèrent à leur corps et me donnèrent le temps de " S''5"^'' '^* fossés. Le convoi n'avait presque pas dépassé la Il plaine avant que les nôtres eussent paru. On tirailla bien Il .ilors jusqu'à ce qu'ils eussent dépassé Camezon, mais c'était 11 trop tard. Si, au lieu de me placer au milieu de la lande, <> j'avais été mis au bas, le convoi se serait trouvé au milieu et 11 s'y serait arrêté (|uaiid j'auiais repoussé les éclaireurs. Alors « nos (juatre corps, .s'avançani à la fois, auraient bien pu re- II pousser l'escorte et s'emparer du convoi, ce qui aurait eu Il lieu infailliblement si le général Georges ei\t été là '. «
Toutes les autres divisions de l'armée agissaient de leur côté
' Mémoires df linhu.
m GICORGKS CADOUDAL.
avec une activité toute sernblaljle, et combats sur combats se livraient cbaque jour dans le pays.
« Le général se multipliait pour diriger nos mouvements, Il dit Rohu, car il aimait à se trouver partout où il y avait du n danger à courir. »
Mercier, dans ces occasions, se portait dans l'arrondissement lie Pontivy, où il était particulièrement connu, et où l'on savait l'apprécier comme bommedesens et de courage. Georges était particulièrement Ibomme d'Elven, de Graudcbamp, de Sarzeau ou de Vannes. La présence des deu.\ amis partout où elle se produisait enllamniait les cœurs et donnait une véritable ardeur à la lutte.
Vers le 20 octobre, les garnisons de Baud et de Locminé se mettent à la poursuite de Guillemot. Celui-ci marche à leur rencontre et range ses soldats en bataille dans la lande de Poulblaye. Après quelques heures de lutte, les bleus sont complètement battus, se débandent et rentrent en désordre dans Locminé, poursuivis parles chouans.
Des armes, des munitions, des gibernes et plusieurs prisonniers restent aux mains des vainqueurs, l^e lendemain, une nouvelle tentative éprouve le même sort. A tout instant quelque sortie, quelques vives escarmouches, venaient tenir en alerte les soldats royalistes. Mais derrière le rempart de leurs Ijaionnettes, les prêtres fidèles exerçaient avec sécurité leur ministère, et les populations vaquaient à leurs travaux, attendant des jours meilleurs.
Dans l'arrondissement de l'oiilivy, les divisions de Jean Jan, de du Chélas, de Lantivy du Reste livraient chaque jour^ de nouveaux combats. Le château de Kergroix en Uemungol, la coininuiie de Lanvaudan, celle de Locminé étaient en même temps le théâtre d'actions sanglantes.
Les relations nombreuses et sûres établies dans les villes, (|ue l'on tenait alors comme bloquées, instruisaient de tout. On savait le jour et l'heure où une colonne devait se porter sur tel point, et quelle serait sa Force. Souvent les meilleurs avis surluienl des rangs de l'ennemi, où se trouvaient des gens
<1 honneur, qui avaient en horreur les crimes de la révolution, et qui applaudissaient aux efforts dirigés contre elle.
Servis de la sorte et ayant de plus une parfaite connaissance du pays, les royalistes devaient dans ce genre de guerre avoir de grands avantages, et le plus précieux pour eux fut de s'y être tellement foi mes qu'ils pouvaient à forces égales se mesurer avec la meilleure troupe. Des débarquements partiels leur procuraient ce qu'ils n'avaient pu obtenir en une seule fois. Rien n'était refusé à Georges, tant on comptait qu'il saurait faire bon usage des ressources mises à sa disposition.
Quand le débarquement du 12 décembre eut manqué, à défaut de munitions, Georges reçut une caisse de piastres, que lui apportaient MM. de l'Epinaye, Duplessix de Grénédan et le chevalier du Fou de Kerdaniel. Plusieurs émigrés, embarqués avec le comte d'Artois, profitèrent de l'occasion pour se jeter eu Bretagne. De ce nombre l'ut M. de la Boëssière, fils de cette [iiovince; il avait servi d'abord au régiment de Béarn, puis dans celui des dragons d'Angouléme. Dans 'émigration, il avait fait la campagne des l'ays-Bas, sous le commandement du marquis d'Aulichamp. Georges Gadoudal lui donna place dans son état-major.
« De tous les pays qui composent la chouannerie , disent " les auteurs des Victoires et conquctes, celui du Morbihan « était le plus difficile à soumettre. Georges avait à lui seul Cl |)lus de talents et de vertus guerrières que tous les autres » chefs. Les bandes organisées sous ses ordres avaient plus « de régularilé, et leur bravoure était célèbre dans toute la Il Bietague. Moche, voyant que la résistance prenait dans cette Il contrée un caractère alarmant, fit passer des renfoits aux Il républicains qui y étaient déjà et [irit le parti de se l'oiidre Il lui-même dans le Morbihan au commencement de ni;ii. Il 11 eut bientût l'expérience de ce (ju'osaient entreprendre les • biimines aux oidres de Gadoudal. Il était parvenu aux envi- 11 rons «le [jocminé, traversait les laudes qui entourent ce « bourg, lorsque tout à coup son escorte est attaquée par un Il gros de paysans armés, ayant à leur tète Lanlivy du Reste.
" Le général Auguste Mermel, qui accompagnait Hoche, 11 s'élance aussitôt contre eux avec quelques hussards, déter- « minés à s'exposer à tous les périls pour sauver leur général « en chef. Un combat à mort fut la suite de cette rencontre. « Déjà les chouans avaient tué plusieurs républicains, lors- « qu'un hussard, nommé Gohleau, réussit à frapper leur chef Il Lantivy, qui, tombant de son cheval, est massacré à l'instant. « La mort de ce chef fut pour les cliouans le signal d'une « déroute complète. Us s'enfuirent, poursuivis j)ar les républi- « cains; mais connaissant mieux qu'eux les détours de ces pays K fourrés, ils réussirent à s'échapper. Le général Moche avait « lui-même payé de sa personne dans cette rencontre, et les « dangers qu'il avait courus augmentèrent encore chez lui le Il désir de rendre à la paix et à la tranquillité cette contrée où B la guerre se faisait d'une manière si dangereuse '. "
' Vicloitei el coiiijuéles, t. VI, p. 154 et 155.