‹ Georges Cadoudal et la chouannerieChapitre 26 sur 99 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Les hommes de la Révolution violaient chaque jour et de la manière la plus odieuse les conditions du traité de paix; la liberté accordée au culte n'était qu'une grande imposture. Les prêtres, toujours réduits à exercer dans l'ombre leur saint ministère, malgré l'engagement formel des autorités républicaines, célébraient la messe dans des granges ou au fond des bois, recevaient au coin d'un champ l'aveu des fautes, prodiguaient à tous, mais en secret, les consolations de la religion. Des colonnes mobiles, composées de gendarmes et d'individus recrutés dans la lie des bourgs et des villes, parcouraient nuit et jour les campagnes, pillaient l'habitant, massacraient indignement les prêtres Bdèles, les chouans dispersés et tous les gens qualifiés de suspects dans la langue officielle. De pareils exploits s'appelaient des exécutions, et les représailles des royalistes, des assassinats.

Ces colonnes, secrètement dirigées par le général Michaud, qui ne faisait, du reste, que suivre les instructions du ministre de la police, Sotin, avaient surtout |)0ur mission d'anéantir les officiers chouans, tous ceux qui étaient l'ànic d'une insuriection que la Ré|Hibliquc redoute toujours beaucoup plus qu'une guerre étrangère. Aidées de quelques dénonciateurs pris surtout parmi les vagabonds et les mendiants, elles découvrirent la retraite de quelqucschefs, auxquels elles tirent expier parfois, dans (j'.itroc-es jupplices, le crime île leur counige cl de leur fidélité. Ainsi périrent |>en(lant la pacilication, de 17117 <i 17i)l>, Jean Jan, le valeureux chef ilo Ilaud et dt; iMelraïul ; André

Guillemot, dit Sans Pouce, officier distingué de la légion de Vannes; Joseph Gambert, chef du canton d'Elven; Le Bail, de Gourin; Bonfils de Saint-Loup; Le Bodic et Morand, officiers d'Âuray; Guyot, notaire à Bignan, et cent autres que je ne puis citer, mais dont les paroisses morbihannuises ont gardé le souvenir.

A la terreur révolutionnaire, les chouans opposèrent la terreur des représailles. On pillait leurs récoltes, on incendiait leurs chaumières ; ils firent main basse sur les caisses publiques et mirent à contribution les acquéreurs des biens nationaux. On égorgeait des prêtres fidèles; ils fusillèrent des ministres prévaricateurs. Au mépris de la foi jurée, on tuait les chefs royalistes ; ils tuèrent les autorités jacobines. On les dénonçait, on les trahissait; ils mirent à mort les dénonciateurs et les traîtres!

Et encore, combien de fois ceux-ci ne trouvèrent-ils pas grâce devant les chefs qui disposaient de leur sort ! La peine de mort ne s'appliquait guère qu'aux seuls récidivistes en face d'un flagrant délit. Et quand le prêtre qui venait offrir au condamné les consolations de l'heure suprême, implorait pour le pénitent la grâce de la vie, elle ne lui était jamais refusée.

Tels furent ce que les écrivains de l'école révolutionnaire ont nommé les « excès « et les « crimes » des chouans. A r< xception de vengeances individuelles ou d'attentats commis dans un intérêt privé, par quelques misérables dont les chefs du parti royaliste firent, quand ils le purent, sévère et prompte justice, les rigueurs exercées contre les hommes de la Révolution eurent pour cause une loi fatale et inexorable, la loi des représailles! et Dieu sait si elles atteignirent jamais aux formidables proportions des vengeances républicaines! Pour un « patriote » mis à mort par les chouans, il y avait cent victimes égorgées par les bleus. Il est vrai que dans les combats la proportion était toute différente. Les balles des royalistes, dirigées d'une m;iin ferme et siire par des soldats, souvent embusqués derrière des haies et des remparts de fossés, occa-

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sionnaient de lerriMes ravages dans les rangs de leurs ennemis. Vingt bleus étaient couchés à côté d'un seul royaliste, sur les champs de bataille du Morbihan.

Redisons le donc avec un historien peu suspect de partialité envers la résistance calholiqtie et monarchique, et dont toutes les sympathies, au contraire, sont acquises à la cause de la Révolution :

« Faut-il s'étonner qu'après de telles misères, après tant « de vexations, il y ait eu des hommes qui, au lieu de se « laisser traîner au pied de la guillotine ou sur le seuil de Il leurs portes pour y être égorgés, se soient rués avec colère « contre tous ceux qu'ils supposèrent rangés par devoir ou I' par inclination sous la bannière républicaine?

" Quand le crime et le forfait devinrent un des moyens de

I la force armée et des gouvernants, il n'est pas difficile de « comprendre jusqu'où ces excès et les soupçons qui leur ser « valent de prétexte purent être portés... Il y eut donc guerre, « guerre atroce et sanglante; et aujourd'hui que tout désin- « téressement h la querelle nous laisse libres, nous pouvons •1 bien nous écrier, avec les représentants France et Tré- « houart, comme ils le faisaient dans un rapport au Comité i> de salut public, que la guerre de la chouannerie fut due au

II pillage, aux assassinats, à la profiination des temples, aux t impositions arbitraires et à tous les excès que commirent, 11 dans nos départements, les hommes de la Terreur". »

Ces liommes avaient leurs milices officiellement organisées sous le nom de colonnes mobiles, de contre-chouans, de centsols, de faux-chouans, et qui faisaient aux royalistes, aux véritables chouans, une guerre d'autant plus déloyale qu'ils se couvraient de cocardes blanches, de sca|)uhiires et de sacrésctrurs. De semblables ruses n'étaient possibles qu'au nord de la Loire, où les piilriotes, eu majorité dans les villes et dans les gros bourgs, pouvaient |)arc()urir le pays par |)ctits détachements, où les ruses de \.\ |)iilice étaient iippnqvrices h \.\ nature

même de l'insurrection. Pour combadre la chouannerie, la Iiéi)ublique entendait la déslionorer. Elle recruta les misérables instruments de ses vengeances dans la lie la plus impure des bourgs et des villes, et, après les avoir couverts des insignes du soldat chrétien, elle les chargea de commettre des méfaits qu'elle attribuait ensuite aux insurgés. Ce métier ne devait pas déplaire à des voleurs de profession, puisqu'il leur assurait non-seulement l'impunité, mais une solde. Comme le disait Merlin (de Thionville), les insurgés n'avaient pas le temps d'écrire; ils ne publiaient pas de journaux ; la révolution pouvait donc les diffamer tout à son aise.

Mais, à la fin, tout se découvre et le temps fait justice. Si les insurgés n'avaient pas le temps d'écrire, en revanche les ré\olulionnaires écrivaient et parbiient beaucoup, et les témoi- ;;nnges accusateurs sont aujourd'hui sortis de terre. Voici ce que Rossignol écrivait à la date du 25 germinal an IV (4 avril 17%) :

« J'ai rencontré quelques bandes de nos amis qui font bien « leur besogne; ils tuent tout ce vieux levain de patriotes « liedes que la guillotine n'a pas retranché du sein de la Il République : mais il fmt y regarder à deux fois. Ces insur- " gés-là ont été démasqués par les vrais brigands, et ils dirent 11 qu'il n'y a plus de sécurité pour eux. Les chouans les atta- « quent; ils les reconnaissent au parler et aux cheveux, qui K n'ont pas encore eu le temps de pousser assez longuement. 11 Je pense qu'on pourrait les utiliser ailleurs; ils ont fait leur Il coup ici et ont fait abhorrer les brigands. Nous n'en deinan- 11 dions pas davantage; il y a fureur contre ces monstres. Les it patriotes s'enthousiasment an récit des horreurs qu'ils corn- 11 mettent; et quand la nouvelle de fjuclqne crime bien hoi- 11 rible nous arrive, je lâche les (;ardes nationales, qui ne font 11 pas de quartier. «

Le procédé de Rossignol j)arut bon à la Convention, car elle rendit un arrêté, le -i septembre 17!Ui, pour organiser

GEORGES r.ADOUDAL.

dans les formes les compagnies de contre-chouans ou fauxchouans. Voici ce décret :

« Considérant que les habitanis des campagnes, fatigués des « excès et des désordres des chouans, attendent avec impa- K tience le moment où ils pourront, sous la protection du n gouvernement, se livrer en paix et avec sécurité à leurs « travaux;

« Considérant que pour établir leur puissance les émigrés B et autres ennemis de la patrie, réunis aux chouans, ont étatibli, dans les diverses communes, des affidés qui ordonnent « le massncre et le pillage, et cherchent à éloigner par la ter- 11 reur tous les patriotes et à maîtriser les hommes paisibles qui «ne veulent pas partager leurs crimes;

11 Considérant qu'à l'approche des troupes républicaines, <i ces affidés disparaissent, et les habitants des campagnes sont it livrés aux vengeances du soldat animé par l'assassinat de ses « camarades et des patriotes ;

11 Convaincu entin de l'utilité de se saisir de ces afiidés et des 11 chefs des rebelles, sans compromettre la sûreté et latranquil- H lité des cultivateurs paisibles,

« Arrête ce qui suit :

«Article premier. Les généraux des côtes de Brest, de a Cherbourg et de l'Ouest feront former dans chaque division 11 de leur armée une ou plusieurs compagnies d'hommes d'é- 11 lile.

Il Art. II. 11 sera fourni à chique homme de ces compagnies 11 un habillement complet, tel que le portent les habitants des 11 campagnes du pays où la compngnie devra agir.

« Art. III. Il sera attaché à chaque compagnie un nombre Il de guides choisis parmi les hommes d'un patriotisme sûr et i< qui connaissent le mieux le pays.

Il Art. IV. Ces compagnies, ainsi formées, seront destinées « à se |)orter à l'improviste sur les points où l'on aura appris « qu'd se trouve un chef ou un afiidé des rebelles, pour l'eii- II lever et le livrer à la justice. "

Ces cuiiire-chouans effrayèrent bicnlôt par leurs crimes tous

les républicains honnêtes; ils avaient 'été institués contre les pillages et les massacres des tnsuryés !

Voici comment un vieux soldat républicain, le général Krieg, dénonce et réprouve cette immonde tactique dans une lettre au représentant Bollet :

« Ne t'étonne pas de tous les crimes dont nous sommes « inondés. Les patriotes du pays crient beaucoup pour peu de « chose. Ils ont tellement peur qu'il faudrait une garnison « pour garder chaque maison. Le fait est que, sauf le cas de n guerre, après la paix que l'on a faite contre mon gré, et dont " les rebelles du Morbihan ne se soucient guère plus que moi, < il n'y a pas eu de leur part tous les crimes qu'on leur altri- . bue : ce sont de bons soldats et de braves gen?, un peu trop « pris de fanatisme, peut-élre ; mais chacun le sien dans ce « bas monde. Ils ont celui de la ci-devant religion, nous celui « de la liberté. Ce qui fait le mal dans ces contrées, c'est le « galérien qui y fourmille et dont on a fait de véritables chouans Il de contrebande. Iloche, pour son honneur, nous en débar- « rassera peut-être ; mais il est temps d'arrêter ces brigandages « dont les rebelles ne sont pas plus dupes que les administra- « teurs. On les appelle les faux chouans. Au langage et à la « tenue, ils sont si reconnaissables qu'il n'y a pas moyen de s'y « tromper. Dis donc à Hoche et à Cherin de faire sabrer toute « cette canaille. «

Malgré ce témoignage d'un lovai soldat, la calomnie allait son train. Beaucoup de gens, réellement trompés, acceptaient le système de mensonges employé par Rossignol et ses pareils. Ils confondaient les chouans véritables avec les malfaiteurs qui usurpaient leur nom. Voici comment un émigré, M. Caster, dans une lettre à madame Ilurvoise, se voyait obligé de rectilicr les idées de sa correspondante :

«Accueillis comme dos libérateurs, nous sonunes toujours « escoités d'un canton à l'autre par un nombre plus que sufh- « sant de paysans royalistes que l'on appelle chouans. Celte

Il dénomination ne vous est pas connue et même vous est pré- « sentée sous un jour défavorable. Désabusez-vous, Madame, Il ainsi que tous ceux qui sont dans l'erreur. Un chouan, c'est Il un honnête homme, qui a de la religion, des mœurs, et au- II tant de dévouement pour son roi que je puis en avoir. Mal- « heureusement, il se trouve une autre classe que l'on appelle " contre-chouans, réfugiée dans les villes avec les bleus. Cette « classe, en très-petit nombre, ne laisse pas que de commettre Il beaucoup d'horreurs, que les malintentionnés s'efforcent Il chez nous de mettre sur le compte des vrais chouans. «

Sans doute, les véritables chouans ne furent pas toujours étrangers aux procédés des faux-chouans et à leurs vengeances implacables. 11 faut convenir que la ligne de démarcation qui sépare parfois la conduite des vrais soldats royalistes de celle des chouans de contrebande est quelquefois difficile à établir. En dépouillant les procès-verbaux remplis d'atroces détails qui signalent les crimes attribués aux chouans, on se demande souvent si l'on a affaire à un serviteur du trône et de l'autel, ou à un échappé de bagne. Il faut dire, toutefois, que, même en consommant des actes de rigueur qu'ils regardaient comme justes et nécessaires, en vertu de la loi des représailles, les vrais chouans ne pillaient pas, car ce n'était pas pour le pillage qu'ils s'étaient armés; ils n'employaient pas les mesures de cruauté, familières seulement à des scélérats de profession; ils n'auraient pas massacré ou violé de sang-froid des chouans ou des chaitannes comme eux, ainsi que cela est dit dans un de ces nombreux rapjiorts faits pour alimenter les fureurs des clubs et au bas duquel on trouve, malheureusement pour lui, la sigiialure de Moche. Ces actes eussent été de leur part encore plus absurdes qu'atroces, et celui <|ui s'en fût rendu con|):ili!e dil élc- bientôt abandonné de ses soldats.

Dans le Morbiliaii surtout, ce pays de luttes vaillantes et loyales, le vide se faisait bientôt autour de tout chef qui usait d'une inflexible rigueur, même envers l'ennemi.

Qu'on nous permette d'emprunter le fait suivant à YHistoire dus guerres de l'Ouest.

« Au commencement de l'année 1796, Georges Cadoudal " envoya un de ses officiers, Lantivy du Reste, pour former dans " les divisions de Saint-Régeant et de Troussier une troupe per- 11 manente de deux à trois cents hommes, spe'cialement desti- 11 nés à défendre le pays contre les colonnes mobiles. Les vo- ' loiitaires se présentèrent avec empressement, el en moins de 11 quinze jours cette petite troupe fut organisée.

« Lantivy résolut alors d'attaquer Saint-Jouan-de-l'Ile, si- 11 tué à l'intersection des routes de Rennes à Brest, et de Ploërci mel à Dinan . Ce gros bourg, entouré de retranchements, avait Il une assez forte garnison. Souvent elle sillonnait les envi- II rons, dont elle était l'effroi. Le 21 janvier, Lantivy arriva Il au pont de la Rance qu'il trouva coupé. Arrêté par cet « obstacle, il alla coucher sur la paroisse de Plumaugat. En « arrivant, il apprit qu'une colonne, tirée d'un bataillon de « l'Ain, après avoir battu les campagnes toute la journée, s'était « logée dans le bourg.

Il Le lendemain matin, il y pénétra à l'improviste. La garde Il est eidevée, les bleus qui veulent se rallier ilans le cimetière Il trouvent partout des ennemis. Sur cent trente ou cent qua- II rante, neuf ou dix seulement purent s'enfuir à Broons, Cinq «cents hommes y étaient cantonnés; le commandant se porta « sur-le-champ à Plumaugat. Les chouans en étaient partis «depuis plusieurs heures, emmenant les prisonniers qu'ils 11 avaient faits. Les bleus se vengèrent là encore par l'assassin nat. Chez madame de la Brochais, ils trouvèrent M. du Fredo <■ du Plantis. Ce vénérable vieillard avait dix enfants; il était Il arrivé la veille de Saint-Malo chez sa sœur avec un de ses n fils, tous deux munis de |)asse-ports en règle. Il eut beau les 11 montrer à l'officier républicain, le père et le (ils furent égor- II gés. Les bleus massacrèrent aussi un marchand du bourg, ■ nommé Gautier, cinq autres malheureux, dont plusieurs pères Il de famille et une jeune fille nommée Madeleine Lelièvre, « coupable de repousser leurs impures violences. Ils retour-

ni GEORGES CADOUDAL.

" nèrent à Broons le soir même. Exaspérés par cette bouche- « rie, plus de cinquante jeunes gens partirent dès le lendemain « pour se réunir aux chouans.

« En apprenant le massacre de Plumaugat, Lanlivy ordonna Il de fusiller les prisonniers. Tous les officiers intercédèrent en (I leur faveur. Ils remontrèrent que ces hommes n'apparte- « naient pas au corps qui avait commis cet assassinat. — « Ils " ont trempé dans ceu.x de Quiberon, répond Lantivy, qu'on " les fusille à leur tour, w II fut obéi. Un des prisonniers restait Il encore; il avait eu le bras fracassé dans le combat de la veille. " Le malheureux demandait la vie avec des instances si sup- (1 pliantes, que les chouans en étaient émus jusqu'aux larmes; " ils réclamèrent au moins la grâce de celui-là. Lanlivy fut « inexorable et le fit fusiller par une compagnie formée de dé- « serteurs républicains. Cette cruauté révolta si fort les chouans " que tous, à l'heure même, s'éloignèrent. Lantivy fut obligé « de quitter le pays. »

Les véritables chouans, nous l'avons dit, ne furent pas toujours innocents des procédés qui signalaient les faux chouans à la vindicte publique; ils saisirent et fusillèrent des magistrats, des agents municipaux, des maires, des juges de paix, surfout des prêtres jureurs, leurs plus implacables ennemis, qui, non contents de les dénoncer, se faisaient souvent les pourvoyeurs de l'échafaud, en dirigeant les colonnes mobiles vers le lieu de leur retraite. Beaucoup de ces derniers expièrent leur conduite criminelle par une mort violente. Ainsi périrent h différentes époques Allanicet I^rançois .lollive( , curé et vicaire dcLignol; André Tatibouet, curé de Camors ; Potaiec, curé de Plouerdut ; Etienne Jamet, curé de Guisgriff ; Cohélé.ich, curé de Kervignac ; Jean le Lan, curé de Landévant ; Lévéque, curé de Ferrel ; Delemh, curé de Brignac; François le Flocli, curé de Saint-Tugdual (prêtre marié) ; Jean-Marie fjuilloux, curé de Caudan (prêtre marié) ; Cassée, curé desservant la jiaroisse de Moustoir-Riîniungol; le Gorre, vicaire de Langonnet. Quelques-unes de ces exécutions furent accompagnées de circonstances i]ui en aggravèrent l'horreur. Ainsi, par un raflniemeat

LES FAUX CHOLANS. 175

de barbarie, le curé de Keivignac, M. Cohéléacb, fut tué à coups de hacbe; le curé de Brignac, M. Delemb, assommé à coups de barres de fer. Ces exécutions n'étaient que des représailles, exercées en expiation des massacres commis par les républicains, qui faisaient autant de guerre à la religion qu'à la monarcbie, et dont la fureur s'exerçait surtout sur les prêtres fidèles à leurs devoirs et à leur conscience. Ces massacres se multiplièrent particulièrement pendant la paix de 1796.

Ce fut à cette époque que l'abbé le Turnier, curé de Pluméliau, fut égorgé sous les yeux mêmes de ses paroissiens.

Peu de jours après, dans le même bourg, l'abbé le Clainche tombait au pouvoir des révolutionnaires, qui le tuèrent sur place. Pendant qu'on lui faisait endurer d'épouvantables tortures, le doux martyr disait à ses bourreaux : « Je vous re- « mercie, mes amis, d'être les instruments du bonbeur que « Dieu de^tine à ceux qui meurent pour la religion et pour la « monarchie. »

Le 11 novembre 1796, l'abbé Briant est rencontré à Moustoir-ac par une colonne mobile. Il priait au pied d'une croix : le crime était flagrant; il fut assassiné.

Les bandes de faux chouans, d'ailleurs, n'avaient pas de plus terribles ennemis que les vrais royalistes. C'est là un fait universel qu'on trouve dans tous les pays où la chouannerie s'est propagée, dans le Maine et la îs'ormandie plus qu'en Bretagne, où les royalistes étaient, comme en Vendée, trop compactes pour que des étrangers pussent revêtir leur costume sans être démasqués. Citons pourtant un fait qui a eu pour théâtre le pays même de Georges, et dans lequel son propre frère Julien joua un rôle exterminateur.

Dans le courant de l'année 1798, une bande de f;iux chouans vint s'établir sur les bords de la rivière de la Trinité; composée d'hommes du pays, elle n'opérait (jue la nuit pour plus de sécurité. Elle se portait chez les plus riches cultivateurs, qu'elle suspendait les pieds nus au-dessus d'un brasier ardent, jusqu'à ce qu'ils eussent livré le secret du lieu où était cachée leur épargne. Le bruit de leurs méfaits vint jusqu'aux oreilles

ne GEORGES CADOUDAL.

de Julien Cadoudal, qui se promit de tirer une éclatante vengeance de ces misérables. Un d'eux, nommé Clément, était du village du Reclus, situé près de Kerléano, où iinbitait Julien. Clément, pris sans doute de remords, vint un jour trouver ce dernier et lui livra le secret des faux chouans. Il ajouta que, la nuit suivante, ils devaient se rendre dans un villap,e voisin pour y exercer leur abominable industrie. Le parti de Julien fut bientôt pris. Il réunit quelques bommes sûrs et se transporta dans le village des faux cbouans, qui furent tous pris au moment où ils partaient pour leurs nocturnes exploits. Clément était parmi eux. Julien lui Fit grâce. Tous les autres furent traités suivant leur mérite, c'est-à-dire, mis à mort et enterrés dans les vases de la rivière de la Trinité.

Des procédés semblables à ceux auxquels eurent recours les officiers et les soldats de la République, après la pacification de 1796, ne pouvaient qu'affermir les chefs supérieurs dans leurs pensées de méfiance et de résistance. Aussi n'eurent-ils garde de profiter des dispositions du traité de paix qui les rendait à leurs foyers.

A quelques kilomètres d'Auray, dans One de ces nombreuses écbancrures qui découpent la partie méridionale du Morbihan, se trouve, au milieu de l.i rivière d'Etel, une presqu'île qui ne tient à la terre que par un simple pont. De cette presqu'île, le regard se porte avec complaisance sur une multitude d'anses, d'ilôts, de villages et de clochers qui se reflètent dans les sinuosités de la rivière. Le coup d'oeil est des plus attrayants, et l'on comprend la prédilection qu'offre ce lieu aux âmes fatiguées des agitations de la vie. Georges aimait particulièrement ce séjour. Blessé au combat de Florenge, il s'y fit transporter pour y panser sa blessure, et depuis lors, quand quelques lieures de répit étaient accordées à sa vie si tourmentée, il venait les passer à Locoal, où il trouvait une cor<liaie liospilalité (•liez les habitants de la ferme connue sous le nom de la Korél. Il y trDUvait en outre, au milieu du labyriiitlie de brasde merqui entoure la presfpi'ile, une si'curilé bien rare à cote «•|)()qiie, et qui avait fait donner à Locoal le nom A'IU- Forlunrc par

les Morbihannais, qui n'y avaient jamais éprouvé d'échecs ni de surprises. Quelques coups d'avirons suffisaient pour gagner la pleine mer; aussi des bateaux étaient-ils toujours préparés pour assurer, en cas de surprise, la retraite du chef breton. Georges avait raison de pourvoir à sa sûreté, car il était toujours le point de mire des républicains. Un jour, malgré la foi des traités, trois détachements arrivent par différentes routes à Locoal. Georges, qui les voit et qui en est vu, s'embarque avec son état-major et laisse bientôt derrière lui les hommes qui s'étaient flattés que cette fois, du moins, il ne leur échapperait pas.

L'activité de Georges ne pouvait longtemps se plier au repos d'une pacification. A peine avait-il goûté les douceurs de Vile Fortunée, qu'il songea à s'en arracher pour courir à de nouveaux combats. Dans la campagne précédente, il avait été très-frappé des inconvénients d'une organisation qui laissait en face les uns des autres tant de chefs indépendants, et il s'était dit qu'un prince seul pouvait avoir l'autorité nécessaire pour imposer à tous l'obéissance et la discipline sans lesquelles une armée n'est qu'une tourbe confuse, sans résistance et sans valeur. A l'époque de l'ile d'Yeu, toutes les prières qu'il avait adressées à Monsieur à ce sujet étaient restées infructueuses. La campagne qu'il venait de faire lui donnait plus d'autorité pour les renouveler. Il adressa au comte d'Artois, par M. de Botlierel, une lettre dans laquelle il insistait sur la nécessité de la présence du prince en Bretagne. Il en reçut la réponse suivante, d;itée d'Edimbourg, le 18 juin 179(5 :

« M. de Botlierel m'a remis votre lettre, mon cher Georges; << soyez bien sûr que loin de craindre la vérité, je l'écouterai '< toujours avec plaisir, surtout de la part d'un brave et fidèle « serviteur du Roi tel que vous; mais croyez en même temps « qu'à la place où vous êtes il y a bien des choses que vous « ne pouvez juger comme moi. Aucun conseil ne m'a jamais « détourné, et si je n'avais été retenu que par des motifs ordi- « naires, je serais depuis longtemps au seul poste que j'ai am-

ng GEORGES CADOUDAL

« bilionné depuis trois ans. Ma conservalion personnelle n'est « rien pour moi ; mais plus je serai assuré des efforts que feroni a les royalistes pour éloigner les dangers que je pourrai courii . « plus j'ai le devoir impérieux de ne pas aggraver par ma pré- « sence la situation critique de vos braves armées, avant d'a- « voir préparé et obtenu ce qui leur est indispensablement nén cessaire pour seconder leur courage : des armes, de la poudre K et de l'argent pour faire face aux besoins les plus urgents. " Voilà ce que je dois, avant moi, à mes fidèles compatriotes, " afin de les mettre en état de résister aux efforts que ma pré- « sence ne manquerait pas de faire diriger vers l'armée où je <i résiderais.

« Je dois le même soin à toutes les armées royales, et je m'en « occupe sans cesse. De grandes contrariétés, de grands mal- « heurs sont venus détourner et suspendre l'effet de mes soins. Il Peut-être se présentera-t-il encore de nouveaux obstacles, « mais, avec l'aide de Dieu et la constance inébranlable qu'il ■< a gravée dans nos âmes, nous parviendrons à les surmonter.

« Votre franchise, votre loyauté et votre parfait dévouement Il m'ont engagé à entrer avec vous dans ces détails; je vous réu pète encore que je ne forme qu'un vœu, et, certes, je l'ac- » complirai le jour oîi je pourrai me placer à la tête de mes 11 braves compagnons d'armes, sans risquer de compromettre « davantage vous et la noble cause que nous avons à dé- « fendre.

Il Comptez pour la vie, mon cher Georges, sur tous mes sen- II timents d'estime et d'affection.

Il CllAllLIJS-l'lllLU'l'E '. "

L'année 17!>7 s'annom-ait sous d'assez favorables auspices. La réaction de l'esprit public contre les hommes de la révolution était extrême, et il semblait facile de faire tourner celle réaction en faveur de la royauté, qui apparaissait comme le port de sulut après tant d'orages. L'action armée n'ayant pas

' Le mi^ic jour le coiiitn il'Artois ('crivuil au conseil du Murliili.iii iiiip Il'Uk; diiiiH le inéiiip sens. (Voir Ii-h l'iècvi jiisllticalivcs.)

LKS FAUX CHOUANS. 179

ahouti, on semblait croire qu'il était [temps de lui substituer l'action parlementaire, et, dans ce but, on se mit avec ardeur à travailler aux élections. Georges n'était sans doute pas un lioinme de tribune et de parlement, mais il était trop bien avisé pour comprendre qu'en révolution on ne doit négliger aucun moyen de succès, et que, puisque l'heure de l'action parlementaire semblait avoir sonné, il avait le devoir de s'y livrer corps et àme.

Le Morbihan se trouvait compris dans le nombre des départements qui avaient des représentants à nommer en 1707. La première opération p(uir atteindre ce but était la réunion des assemblées [)rimaires, où se rendaient tous les électeurs du premier degré, qui députaient ensuite au chef-lieu ceux qui devaient choisir les membres du conseil des Cinq-Cents et du conseil des Anciens. Georges donna pour mot d'ordre à ses officiers de faire comprendre au peuple l'avantage qu'il y avait de se porter aux élections primaires, et, la veille de l'élection des députés, il se transporta à Vannes pour assister à une réunion préparatoire qui eut lieu chez M. Jollivet, avocat royaliste, et dans laquelle il soutint avec force la candidature de M. Lacarrière, ingénieur au Port-Louis.

Tout advint comme il le souhaitait : le peuple se porta en foule et avec entraînement aux élections primaires, et M. Lacarrière fut élu aux Cinq-Cents. Fructidorise le -4 septembre 1797, il fut contraint de se réfugier en Angleterre, d'oii il put plus tard repasser en France, mais sans pouvoir se montrer en public.

CHAP1TRI-: XllI

APRÈS FRUCriDOR.

Le coup d'Etat de Fructidor avait inauguré en France un nouveau genre de terreur : à Técliafaud on avait substitué la déportation; à la mort sanglante, la mort sèche, mors siccaj dont parle Juvénal ; on ne guillotinait plus les prêtres, on les envoyait à Rochefort ou à l'ile de Ré pourrir sur les pontons. A l'armée avait succédé la police; ou plutôt la police, et quelle police ! avait fait invasion djns tous les rangs, dans tous les grades de l'armée. D'où la déconsidération universelle dont elle était l'objet. A cette époque, la situation des partisans dans l'Ouest était devenue intolérable. Partout on aspirait à la guerre comme à une délivrance. Georges Cadoudal se rendit en Angleterre à la fin de 1707, pour s'entendre avec Monsieur qu'il vit à Edimbourg, et dont il reçut l'accueil le plus distingué. Dès avant Quiberon, il était chevalier de Saint- Louis ; il avait reçu en I79G le brevet de maréchal de camp. A Edimbourg, Mercier obtint les mêmes distinctions. Pour qu'une récompense parût douce au cœur de Georges, il fallait que son ami le plus cher la partageât.

Cependant la posi(icjn des royalistes dans l'Ouest s'aggravait de jour en jour, et Mercier écrivait à Georges pour la lui faiie connaître. A Londres, Georges vit le comité royaliste, où figuraient MM. de la Chapelle et de la Hozière; il en obtint les plus belles promesses et quclqnes modiques secours bien insuffisants j)our lutter contre les difficultés d'une situation devenue encore ]ilus terrible jiar suite de la nomination de Sotin au ministère de la police.

APRÈS FRLCTlDOn. 181

Ce Sotin,dont l'âme abjecte était livrée aux plus basses passions, était un fonctionnaire tout à fait selon le cœur du Directoire. Après avoir prescrit une campagne à outrance contre tout droit et toute liberté qui gênaient la misérable tyrannie de ce temps, il fit de la poste aux lettres un moven d'espionnage: il ordonna la violation du secret des correspondances privées.

Le 17 octobre 1797, il écrivait à l'administration du Morbihan :

K La République a été longtemps placée sur le cratère d'un " Vésuve. Nous l'avons comblé avec des cadavres ou avec des 1' cliaines dont nous avons chargé d'indignes bras. La contre- " révolution est anéantie à Paris. C'est à vous qu'il appartient « de l'étouft'er en Bretagne. La loi est bonne pour les temps de « calme ; mais pendant l'orage, le pilote sait se mettre aii-des- K sus de la consigne et l'outre-passer quand besoin en est. Vous K connaissez mes instructions. Citoyens administrateurs, et Il vous n'ignorez certes pas à quels ennemis vous avez alFaire. Cl // Jaut les mitrailler sans scrupule, les arrêter au premier Il soupçon que vous concevrez, ET LES FAIRE disparaître si hon «vous SF.MBLE. Le pouvoir exécutif s'en rapporte là-dessus à (1 votre discrétion. Tenez la main, surtout, à ce que la chouan- « nerie ne relève pas la télé. Si ELLE reparaissait aujourd'hui,

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