CHAPITRE XYII
A son arrivée à Londres, Georjjes reçut la lettre suivante de Louis XVIII, qui était alors à Mittau :
.. Mittau, le 6 juin 1800.
«J'ai appris avec la plus vive .-.atisFactiou, général, que vous êtes enfin échappé des mains du tyran, qui vous a méconnu « au point de vous proposer de le servir. J'ai gémi des malheureuses circonstances qui vous ont forcé de traiter avec « lui, mais je n'en ai jamais conçu la plus légère inquiétude. « Le cœur de mes fidèles Bretons, et le vôtre en particulier, n m'est trop bien connu. Aujourd'hui vous êtes libre, vous « êtes auprès de mon frère, tout mon espoir renait; je n'ai pas « besoin d'en dire davantage à un véritable Français tel que n vous.
« Soyez bien sûr, général, de mon estime, de ma con- » fiance, enfin de tous mes sentiments pour vous.
« Louis. "
A Londres, Georges vit l'émigration; lui qui avait eu pendant sa carrière plus d'un préjugé contre elle, apprécia comme il convenait les débris de l'armée de Condé, ces soldats-gentilshommes qui s'étaient bravement battus au delà du Rhin, et qui ne demandaient pas mieux que de se battre encore. Il était venu à Londres non pour s'y reposer et jouir de sa renommée, mais pour y préparer de nouveaux combats. Pendant son absence, Mercier travaillait ù conserver l'esprit public en Bretagne. Ce n'était pas chose facile. L'autorité militaire avait
GlCOnCES CADOUDAL.
l'œil sur lui et ne lui laissait ni repos ni trêve. Il adressait ri incessants appels à Georges pour réclamer sa présence.
Celui-ci venait de recevoir du Roi le cordon roujje et le grade de lieutenant général, avec le commandement du Morbihan, des Côtes-du-Nord, du Finistère et de rille-et-Viiaine. Il savait que Bonaparte allait partir pour l'Italie, où il allait jouer une partie suprême. Son éloignement semblait propice à une nouvelle prise d'armes que le chef breton réclamait ardemment. Cette fois, il exigeait absolument que Monsieur vint en Bretagne.
Pichegru devait être son chef d'état-major général, et Willot, cet ancien lieutenant de Hoche en Vendée, qui s'était rallié au drapeau royaliste, avait un rôle dans ce plan. En ce moment il était occupé à lever une légion en Italie. Le corps de Condé, de cinq à i-ix mille hommes, fut dirigé sur l'Italie, où il devait s'embarquer à Livourne sous les ordres de Willot. La descente devait s'opérer sur les côtes du Languedoc, tandis que l'Ouest reprendrait les armes.
^lais Georges avait à lutter non-seulement contre les courtisans, qui n'avaient pas envie d'exposer leurs personnes à la suite de Monsieur, mais contre les misérables espions payés par la police qui avaient réussi à s'introduire auprès du Roi; par exemple, le comte de Monigaillard etMéhéede la Touche.
Ce dernier, un des plus vils personnages qui aient jamais surgi dans les bas-fonds de la police, était un ancien secrétaire de la commune de Paris, complice des massacres de septembre. Il eut l'art de se faire passer h l'étranger comme royaliste. Il était alors le prétendu agent du roi Louis XVlll h Paris. La police consulaire le fit arrêter ])our mieux colorer son rôle et lui permettre d'aller le cciiitinucr en Angleterre.
Voilà de quels instruments était composé le conseil des princes. Le conseil de Monsieur écrivait alors à celui du Roi :
«Tous nos |irojets, toutes nos espérances les mieux con- « çues sont déjoués par M. Gadoudal. Il est venu, il y n deux Il mois h peu |)rés, à F^ondres, après avoir vu Bonapart)- et ses » ministres ; il ne parle que de combats <<t de soulèvements;
« c'est un homme auquel il est impossible de faire entendre «raison. Monsieur s'est laissé décider à pas>er en Bretagne, « où, dit-on, Pichegru serait son chef d'état-major général. « Ce n'est qu'un rêve dont nous saurons bien faire revenir le « prince ; mais il faut que Georges ne soit plus auprès de lui. «Nous allons travailler à l'éloigner; peut-être aurons-nous « besoin de l'autonté de Sa Majesté pour conjurer des mal- K hetu's qui seraient inévitables. Nous espérons, Monsieur le « duc, que votre appui nous sera acquis; car nous ne devons « pas vous déguiser que nos plus fidèles agents à Paris sont « unanimes pour dire que la chouannerie empêchera toute « transaction et ne permettra pas à ceux qui servent active- « ment le Roi dans la politique, d'achever ce qu'ils ont si heu- « reusement commencé. Les rapports de M. Méhée de la « Touche sont concluants, ceux de tous nos émissaires qui ont, « de près ou de loin, accès chez ^I. de Talleyrand, et même « chez Fouché, disent la même chose. Le gouvernement con- « sulaire est impossible longtemps. Les afPidés de M. Bona- « parte avouenf même qu'il dépérit chaque jour au moral « comme au physique. Il n'y a donc qu'à patienter un peu. « Donnez des ordres dans ce sens. Parlez au Roi, et que Moii- B sieur ne soit pas exposé à des dangers certains. »
Pendant son séjour à Londres, le Trésor britannique pavnif à Georges une guinée par jour. Malgré l'élévation de ce traitement, il se trouvait souvent à court d'argent. Habitué à vivre de fort peu, ce n'était pas pour lui-même que Georges dépensait; mais il avait table ouverte, et chaque jour de nouveaux commensaux y prenaient place, choisis parmi ses compatriotes de passage, ou parmi les membres de l'émigration et la haute société anglaise elle-même.
Ces séjours à Londres, pendant lesquels il fréquenta les |)ersonnages les plus élevés et les hommes les plus éclairés de la société anglaise et des émigrés, contribuèrent beaucoup à ouvrir son esprit à des aperçus nouveaux. Cette fréquentation lui inculqua des habitudes de politesse et de modération qui furent très-reniarquées en 1803 par ceux de ses officiers qui
ne l'avaient pas vu depuis Irois ans; Georges avait de puissantes facultés d'assimilation, et ce n'est pas en vain qu'il se frotta à la haute société européenne.
Il acquit des façons plus souples et plus liantes, tout en conservant cette énergie de langage et de conviction qui, dans sa situation, était un charme de plus.
Il avait de nombreuses relations avec le ministère et les principaux personnages politiques de la Grande-Bretagne ; Pilt et Windham lui faisaient particulièrement bon accueil. Ils l'invitaient .souvent à leur table, et se complaisaient l'un et l'autre à étudier de près cette rude et franche nature.
Le comte d'Artois traitait Georges avec la plus grande distinction; il lui renouvelait de vive voix tous les témoignages d'affectueuse estime prodigués dans sa correspondance. Ces marques de confiance et le respect dû à la majesté du frère du Roi n'empêchèrent pas le soldat d'exprimer, avec sa rude franchise, le regret qu'il avait de ne pas voir un prince sur le continent, au milieu des insurgés qui se faisaient tuer pour la cause royale.
Il avait jugé, dès 1795, la valeur de l'entourage du lieutenant g'énéral du royaume. Kn 179it, il était question de faire un débarquement dans la Vendée. Louis de la Ilochejaqnelein était en garnison à soixante lieues de Londres ; il obtint avec peine un congé pour se rendre en cette ville; le but de ce voyage était de supplier les princes de l'envoyer ou de l'emmener dans la Vendée. Ils le reçurent très-bien dès qu'il se fut nommé et le lui promirent. Il fit observer que n'ayant fju'un congé de trois jours, il était obligé de partir ;\ l'instant même, n'ayant que sa place pour subsister, mais qu'il donnerait sa démission sitôt qu'il recevi'ait des ordres pour l'embarquement.
Il II y avait foule dans le salon des princes, dit inadame de la Rochejaqnelein dans ses Mémoires; tous les émigrés venaient dcniandcr fi (aire ])arlie de l'expédition. Louis en sorl.iiil lui siii\i il MIL lioniiiic qui Itii liappa sur I épanlc cl lui dit avec éinnlii>ii : ,. .Icmie iioiiimc, ji' suis iliainii' di- vous
ASSASSINAT Di: JULIEN CADOLDAL. 230
ce voir, j'ai servi sous votre Liave frère que j'aimais tant; votre « ardeur me plait beaucoup, mais elle sera inutile ; retournez » à votre régiment et n'espérez pas y recevoir des ordres, les K princes ne comprennent pas, et vous ne comprenez pas non «plus lefjet de voire nom dans la Vendée; mais il ne man- « que pas là dedans de gens qui le savent et qui trouveront « bien le moyen d'empécber qu'on ne vous v envoie. Allez , n allez, bon jeune homme, vous verrez la vérité de ce que je « vous dis; je suis le général Georges Gadoudal. » Aussitôt il le quitta, et Louis, en effet, ne reçut aucun ordre. A la vérité, il n'y eut pas de débarquement; ses espérances et ses projets s'évanouirent. M. de la Rochejaquelein ne vit que cette fois-là le fameux Georges Gadoudal. w
A quelque temps de là, dans une promenade à Hvde Park, Georges rencontre le duc de Berry an milieu d'un essaim de jeunes femmes ; l'austérité puritaine du chef breton fut froissée de ce spectacle. "Ah! dit-il, il ferait bien mieux de se 11 battre ii notre tête sur les landes de Bretagne. »
Ce propos fut rapporté à Monsieur, qui lui dit le lendemain matin à son audience : » Eh bien ! Georges, vous avez vu hier Il le duc de Berrv? — Oui, monseigneur, répondit-il, et je n'ai K pas pu m'empécher de regretter de le voir en si futile com- « gnie quand il serait si bien à notre tête, n
Une autre fois, comme un des persoimages de l'entourage des princes, le comte de Yioménil, lui disait : « Quand Mgr le Il duc de Berrv voudra descendre en Bretagne, il n'aura qu'à 11 paraître pour entraîner tous les cœurset armer tous les bras.» Sur celte parole, Georges ne put se contenir : « Et pour- 11 quoi donc n'y va-t-il pas? « s'écria-t-il, et rejetant tout vain ménagement, tout fau.\ respect, il développait ce cri de son àme; mais la colère avec le sang lui niDiitant au cerveau, il tomba sur le parquet.
Le comte d'Artois fut fort affecté de cette scène ; bon et bienveillant comme toujours, il prodigua à Georges les assurances de >on affection et les témoignages de sou eslimc. Cependant devant ses instances tant de fois réitérées, un des
■2iO GEORGES CADOUDAL.
assistants ne put un jour s'empêcher de lui flire : " Vous vou- " lez que le prince aille en Bretagne, au moins répondez-vous 11 de sa vie? «
« Non, dit Georges, mais je réponds de son Ijonneur! » Cette ferme réponse ferma la bouche au malencontreux courtisan.
Ce caractère de fer avait parlois des faiblesses inexplicables, dans des causes absolument futiles ; témoin Tanecdote suivante : Toujours élégant dans sa mise, Georges avait particulièrement la passion du beau linge. Il portait des chemises d'une grande finesse dont les manchettes et le jabot brodés étaient fixé-; jiar des boutons d'or; le reste était à l'avenant, sauf la cravate qui pour lui était une gène et qu'il portait fort lâche. Tous ses officiers n'avaient pas le même goût de recherche élégante dans leur tenue. Il y en avait qui se montraient dans les parcs et rues de Londres dans tout le négligé de leurs toilettes bretonnes. Un jour, Guillemot accompagnait Georges, dans Piccadillv, vêtu d'un costume absolument grotesque qui attirait sur lui les regards moqueurs des passants. Georges n'y tint pas, et pris de honte, il abandonna son adjudant général au milieu de la rue.
Le fait fut connu du comte d'Artois, qui le lendemain dit à Georges : « C'est mal. (Jeorges, ce que vous avez fait là, d'a- 11 voir rougi de Guillemot au point de l'avoir abandonné en n pleine rue. Vous a-t-il jamais abandoinié à Cirandchanip on «à Klven?»
Ce litre d'adjudant gi;iu'r;il diunu; à Guillom it nous ramène à la suite des événements.
Il y avait deux mois que (Georges était à Londres, quand la IJretagne entière, sauf la Loire-Inférieure, fut mise sous son comniandenieiit, aux termes du brevet que voici :
.. I.omlics, ce 20 mai 1800.
'1 .Mous le général Georges voulant donner une organisation ])lns uniforme aux provinces loyalistes de l'ouest de la France, et réunir sous un même chef plusieurs commandements qui
ivaient été divisés jusqu'à présent, et sachant l)ien tout ce que e finis me promettre pour le service du Roi mon frère, de vos talents, courage, dévouement et science militaire, je me suis It'cidé à mettre sous votre direction immédiate le Morbihan, où vous commandez déjà, les Gôtes-du-Nord, dirigées par le rjénéral Mercier, le département de rille-et-Vilaine, vacant par la démission du chevalier de la Prévalaye, et le Finistère, vacant aussi en ce moment. Je vous autorise, en conséquence, à nommer sous vos ordres des chefs particuliers dans les dé- [iirtements ci-dessus nommés qui en manquent, et tout y disposer ainsi que vous le jugerez élre le plus convenable au servit e du Roi, et conformément aux instructions que je vous ai précédemment données et que je vous ferai parvenir encore p II la suite. Mon intention étant que les provinces royalistes (le I Ouest ne recommencent les hostilités que lorsque j'en aurai lionne l'ordre positif, vous emploierez toute votre autorité à prévenir et à empêcher toute voie de fait quelconque, et à relenir ceux qui, par un zèle inconsidéré, voudraient attaquer 1 ennemi avant le temps où j'en donnerai l'ordre exprès et positif.
n Charles Philippe. »
Conformément à cette autorisation, Georges nomma adjudant général dans les Côtes-du-Xord Mercier la Vendée, qui avait déjà la direction de ce déparlement '. Le Peige, dit Debar, eut le Finistère. Le Morbihan resta placé sous l'autorité de Guillemot, ainsi que l'atteste le brevet suivant signé de Georges et trouvé sur Mercier à répoq.ue de sa mort :
11 Nous, général commandant les départements d'Ille-et- Vilaine, des Cotes-du-Nord, du Finistère, du Morbiiian, en vertu des pouvoirs à nous transmis par Son Altesse Royale MoNSiELU, frère du Roi, nommons monsieur Pierre Guillemot, adjudant général conmiandant les légions de Vannes, d'Auray,
' Monsipiir annonç,! celte nomin.'iiinn au {>énéi\il Mcicier d.iiis nue litire datée du 10 mai 1800. (Pièces justificatives.)
242 GEOr.GES CADOUDAL.
de Mohon, et celles aujourd'hui sous ses ordres, l'autorisons à y nommer un officier pour l'y remplacer; nous le chargeons de les diriger en grand, de les disposer de son mieux à l'insurrection; il corresj)ondra, pour celle de Vannes, avec Hervé, qui en est le major; pour celle d'Auray, avec Rohu ; pour celle de Mohon, avec Troussier; il donnera à tous ses officiers l'ordre ex()rès de ne pas commettre la moindre hostilité avant le inoment propice qu'on leur désignera.
a Donné au quartier général, le 8 juillet 1800.
i< Georges. »
Itevenu dès les premiers jours de juin sur le sol morbihanais, le chef breton retrouve ses officiers comme ses soldats tout aussi résolus que par le passé; tout le pays s'agite à sa voix. Les officiers sont dans la jubilation; les vieux chouans décrochent et dérouillent leurs fusils aux cris de : Vive le Roi ! Soixante mille hommes allaient cueillir de nouveaux lauriers quand le canon de réjouissance qui annonçait la victoiie de Marenf;o vint faire avorter tous les [)rojets de Georges'.
C'eût été trop exiger que de lui demander de se réjouir d'une victoire qui lui ôtiiit re>poiide rétablir jamais la monarchie. La guerre civile a ce triste privilège d'éteindre au fond du cu!ur tous les sentiments nationaux. Pendant que l'aimée victorieuse se réjouissait, Georges était dans un al)attemeut continuel. Il y passa plusieurs jours. Pour comble d'infortune, la guerre qu'on lui faisait et celle qu'il faisait lui-même au jtouvuir prirent un caractère de plus en plus atroce. Une main de fer s'était clendue sur les campagnes du Morbihan. Ueruadolte avait succédé à Brune dans le commandement de l'armée de l'Ouest, et sa mission était d'en finir à tout prix avec les restes de la guerre civile, de n'épargner aucun des chefs, de les exterminer sans pitié, de luer tous ceux qui lui tomberaient entre les mains'. Cette sauvage mission ne fut que trop
' Lettre <lu Witiilliain à Ceoigcs vn H.ite du 19 j.invici 1801. (l'ièces juslificalivi-».)
2 Voir .iiix l'ièri'H jiistili< niivrs lii iliiis lillri's dr l'uiulié duiin.iiil ilv» iiiiliucliiiiis .'i I i'cihI rip (;ior|;o)i it île ses cuinju^iions.
ASSASSINAT Dt.llLII.N CADOUDAI,. -243
lieu remplie j)ar le tiilur roi fie Suèfle. Plus de cent officiers ovalistes succoml)èrent en pleine pacification sous les coups de es soldats; non point à lutte ouverte, non point à armes ii\ales, mais dans de véritables guets-apens. Ils furent non |ia^ exécutés, mais véritablement assassinés partout où on les 1 "uvait, dans les maisons i-^olëes. au coin des bois, sur le bord le-, grandes routes.
Viusi périrent Videlo, dit Tancrède ; Gomez, lieutenant-
iilunelde la légion de Bignan; Siniéon ; Duval; Bounard; Jaf-
Ire, <le Cléguerec; Lecrome, de Caudan ; Paul de Lanouée;
liilien Cadoudal, frère de Georges; Mercier la Vendée, son se-
ciiiid et son ami, etc.
Mais la mort de ces derniers exige des développements plus cireonslanciés.
Xé au village de Kerléano, le 9 novembre 1775, Julien Cailuiidal n'avait que seize ans quand éclata l'insurrection; mais M ^ débuts dans cette carrière montrèrent que lui aus>i était lie la race des lions.
Son frère Georges refusait, à cause de sa grande jeunesse, de l'iidniettre dans l'armée. Il obtint par son courage ce que lui rerii>ait la prudence du général.
I.ei soldats républicains occupaient Auray. Julien se prériiie seul à l'entrée de cette ville, rencontre deux gendarmes :i ilieval, en lue un, fait l'autre prisonnier, et le conduit avec M^ cbevaux à l'état-major de son frère, qui récompensa ce Irait de bravoure en lui permettant d'exposer sa vie dans les rangs des Bretons pour le service du Roi.
'lette action d'éclat fut suivie de plusieurs autres. Nous avons vu qu'il était près de Tinténiac à Goëtlogon, et que |iln^ tard il fit une impitoyable guerre à une bande de laiiv cliouans. On le vit toujours au poste le plus périlleux.
Un des défauts de Julien était sa trop grande confiance dans les hommes. 11 croyait volontiers ceux qui lui parlaient, et il acceptait aveuglément tous les conseils. C'est ainsi qu'il avait souscrit de bonne foi à la pacification de Brune et qu'il se
is.
ceouges cadoudal.
croyait à rabri de toute poursuite, grâce au sauf-conduit dont il était porteur.
Il crut, dans ces conditions, pouvoir rentrer dans la maison paternelle et se livrer aux travaux des champs. Il s'y trouvait depuis quelque temps déjà, quand, dans la soirée du 13 pluviôse an IX (4 février 1801), il fut saisi à Kerléano par cinq gendarmes de la résidence d'Auray et écroué à la prison de cette ville, avec défense à tout officier de police judiciaire de prendre connaissance de cette arrestation ' .
Le geôlier, qui était un homme juste et bien pensant, ne tint pas compte de celte défense, et, le lendemain, quand le juge de paix d'Auray se présenta pour interroger le prévenu, il n'eut rien de plus pressé que de le faire comparaître.
Le procès-verbal de cet interrogatoire, qui est inédit, nous a paru curieux à reproduire, ne fût-ce que comme échantillon de ce qu'était devenue la justice, à cette époque où il suflisail de l'ordre d'un simple maréchal des logis pour la paralyser.
14 pluvifise an IX.
Interrogation de Julien Cadoudal par le juge de paix d'Auray . • IV pliiviûse .111 IX (5 fcviier 1801).
B L'an neuf" de la République française, le quatorzième jour j du mois de pluviôse, nous soussigné, juge de paix du canton d'Aurav, rapportons et certifions que le bruit public nous ayant appris qu'un jeune homme de la commune de Brcch avait été mis en prison à Auray dans la nuit dernière par la brigade de gendarmerie d'Auray, nous nous y sommes transporté à l'effet do procéder à un interrogatoire, et, parlant au citoyen Miot, concierge, que nous avions requis do nous représenter S(in livre d'écroué (.s/c), nous y avons vu et lu au folio I '( recto à mis marge (.</('), l'acte dont la transcription littérale suit : " I,e concierge de la maison d'arrôt est par nous chargé
• V..ii' l'.M.Iir .lu roii.iii.iiMl.uil ilr i.Lin' .l'Auiav m .l.iK' 'lu |-2 nlilvicW.
" du nommé Jullien Kdudalle, en fera bonne et sure garde, et Il deffense à aucun officier de police judiciaire de prendre con- « naissance de son arrestation. Auray, le 13 pluviôse an neuf, « sij'jné : Hannedouche, maréchal des logis. » Sommé ledit concierge de nous représenter l'individu dont l'écrou est cidessus transcrite, il a fait comparaître devant nous un jeune homme de la taille d'environ un mètre six cent cinquante-deux millimètres, vêtu d'un chapeau rond à grands bords, d'un habit-veste et gilet bruns, grande culotte de toile, avec des sabots aux pieds. Cheveux, sourcils et barbe blonds, yeux bleus, nez gros, bouche petite, front haut, menton rond, figure ronde et pleine.
Il Interrogé de ses noms, prénoms, âge et qualité, profession, lieu de naissance et domicile.
« Répond se nommer Julien Cadudal, âgé de vingt-trois ans, laboureur, né et domicilié ou demeurant au village de Ivléano en la commune de Brech, chez son père.
n Interrogé s'il sait pourquoi il a été arrêté, dans quel lieu, quand et par qui?
« Répond qu'il a été arrêté hier soir entre les cinq et six heures par les gendarmes d'Auray, chez son père, au village de Kerléano, mais qu'il en ignore absolument les motifs; qu'à la vérité il fut forcé, il v a un an passé, de prendre parti dans les chouans; mais qu'il y a environ un an que profilant de l'amnistie, il rentra de bonne foi, remit ses armes, que depuis il vit tranquille chez son père, occupé seulement des travaux de l'agriculture ; qu'il est à la connaissance du public que c'est lui qui a fait l'août chez son père à In moisson et qui a mis les dernières semailles en terre; et qu'enfin depuis sa rentrée, il n'a jamai.<i repris les armes, ni pris part à aucun rassemblement; que d'après une telle conduite, il croyait pouvoir se livrer à la sécurité, à l'abri de la passe de rentrée qui lui avait été donnée par le général Urnne, et qu'il ne s'attendait du tout point à être inquiété.
n Telles sont ses réponses à nos interrogats, lesquels il a affirmé sincères et véritables après lecture, et a
signé avec nous, les jours et ans que devant; trois mots rayés nuls.
" Ont signé : Julien Cadudal, Lefloch, juge de paix. »
L'intervention généreuse et courageuse du juge de paix d'Auray ne suffit pas pour sauver la vie de Julien, qui, dès le 19 pluviôse, fut extrait de la prison d'Auray pour être dirigé sur celle de Lorient, sous prétexte qu'on était instruit que Georges avait formé le dessein de l'enlever.
Effectivement, une troupe de chouans était apostée sur la route de Lorient, à l'embrancliement de celle de Landau!, avec mission d'arracher Julien aux mains de ses gardiens. Mais, rendus à plus d'une lieue de cet embranchement et par conséquent avant d'avoir subi la moindre attaque, l'escorte se jette sur son prisonnier et le fusille sans autre forme de ])rocès ' .
11 suflil de lire le procès-verbal de celte affaire, bien que le commandant ait fait tous ses efforts pour la déguiser sous le prétexte d'une attaque de chouans, pour comprendre que l'on se trouve ."en présence d'un de ces nombreux assassinats alors f)rdonnés par l'autorité militaire elle-même. C'étaient là des faits dont Bernadotte n'était que trop couluniier. Il ne faisait du reste qu'obéir aux injonctions de nona|)arle, qui, fuiieux de voir Georges écbap|)é de ses mains, ne laissait pas passiM- un courrier sans ordonner à Hernadulte île le reprendre " mort ou n vif » .
Dès le 18 avril 1800, peu de jours après l'entrevue aux Tuileries, il écrivait à lirune :
(1 Si vous croyez nécessaire, faites arrêter (îeorges. " Et le I" mai suivant à Iternadolle :
" (!<'(irges est malintenlioniu'. L'on in'a|)preiul qu'il est passé en ,\ngleterre. Si vous pouvez, sûrement le saisir, arrotez-le. Il
' Vi)ir .-lux PiiTPs jiullIlciuivcH l.i riiiieM|iniiil,iiii !• îles muIhi iirs IhimIl-s au Hiijct (ic rcUe ntlairc*.
Le 4 juin 1800, il écrit encore à Bernaclotte :
Il Prenez mort ou vif ce coquin de Georges; si vous le tenez, aussitôt faites-le fu-ilier dans les vingt-r[untre iieures, comme ayant été en Angleterre après la pacification. «
Le i juillet suivant :
K Faites donc arrêter et fusiller dans les vingt-quatre heures ce misérable Georges... »
Le 20 du même mois :
« Je crains, comme vous, que Bonrmont et ses chefs de ciinuans ne se conduisent mai; d'ailleurs, il ne doit point v avoir un Etat sur l'Etat. Georges est un de ceux qui se conduisent le plus mal. Faites-le saisir et fusiller. »
On conçoit que des mesures aussi acerbes ordonnées par r.ûnaparte lui-même contre celui qu'il n'avait pas réussi à s'attnclier, mettaient Bernadotte parfaitement à l'aise vis-à-vis dt^s chefs secondaires de l'insurrection, et que la vie de .lulien éiait peu de chose auprès de celle de Georges, dont le preiiiler consul faisait si bon marché. Aussi les gendarmes qui I Vivaient sacrifié ne reçurent-ils pas le plus léger reproche de I iiitorilé supérieure, et la suite fut-elle mise sur le compte ci un de ces mille incidents dont les guerres civiles sont si sou- \ent l'occasion.
Mais cet assassinat eut dans tout le pays un douloureux relenlissement. Les jeunes filles, surtout, qui aimaient Julien pour les grandes qualités de son cœur et pour sa be;iuté qui était remarquable, recueillirent son corps et le transportèrent dans un village voisin de Kerléano, le village du Nionlef, où il fut, pendant deux jours, l'objet d'un pèlerinage qui attira la foule. La mort ne l'avait pas défiguré, et la beauté de ses traits resplendissait sur sa couche funèbre.
Son souvenir devait être durable. Julien était barde, et aujourd'hui encore ou chante dans les noces bretonnes des chansons composées par lui. Une surtout semble avoir le privilège de donner à son nom l'immortalité thi poète, c'est le lied qu'il composa 9ur un nir plaintif et tendre, la veille même de sa
mort, sous les verrons de la prison, aux derniers rayons du soleil coucliant '.
L'affaire n'en re-;ta pas là. Cet assassinat fut suivi de représailles. On apprit par le geôlier d'Auray que Julien avait été l'objet d'une dénonciation, pour ne pas dire d'une véritable trabison de la part d'un habitant de Kerléano, voisin de son père. Ce voisin, vieillard de soixante-six ans, nommé Pierre le Moing, l'avait signalé aux autorités d'Auray comme un chouan des plus actifs et des plus redoutables, et, pour prix de sa dénonciation, il avait reçu une misérable somme de trente sous.
La veille même de la visite des gendarmes à Kerléano, il avait passé l'après-midi à boire du cidre en tête-à-téte avec Julien qui était filleul de sa femme, et qui, pour ce motif, le traitait lui-même de parrain, comme il est dusage chez les Bretons.
C'était un vieillard vaniteux et cupide, très-flatté des prévenances que lui faisaient les gendarmes d'Auray; il les fréquentait souvent et avait toujours quelques histoires à leur conter; au besoin même il en inventait. C'est ainsi qu'il fit pour Julien. Mal lui en prit, car quelques mois après la mort de Julien, le 11 messidor, une escouade de chouans se présenta à Kerléano à trois heures du matin, l'arracha de son lit et le fusilla, malgré ses cris, à quelques pas de la maison du père Cadoudal. En vain ce dernier réclama miséricorde pour un vieux voisin. Justice fut faite, et son cadavre, longtemps exposé, témoigna à tous de la vengeance que les chouans avaient exercée contre celui qui avait livré Julien Cadoudal.
' Voir le Ipxte Tiii^inn lie ci'tle <iiin|ilaiiitc qui est restée populaire dans les taiiipajjiics des cnviriiiis d'Auray. (Pièces justificatives.^