MORT DE MERCIER LA VENDEE
«Cbère lantine, hâtez son vovage; vous m'auriez mal jugé a si VOUS croyez qu'elle ne floit pas le faire. Elle seule peut « venir.
« Salut et respect.
« L'Inconsolable '. »
Malgré le Ion pressant, je dirais presque les objurgations de celte lettre, Lucrèce ne vint pas. La prudence de sa famille recula devant les dangers d'un tel voyage. Non pas qu'elle se défiât de Georges, près duquel l'honneur de Lucrèce n'avait aucun risque à courir, mais elle jugea peu sage de laisser une belle jeune tille entreprendre un voyage aussi lointain au milieu des difficultés sans nombre qui pouvaient surgir à chaque pas dans tm semblable moment.
Georges ne la revit jamais; mais il fut toujours fidèle à son souvenir, et quand Lucrèce mourut, en 1831 , au couvent des Ursulines de Gbàteau-Gonthier. sous le nom de Mère Saint- Paul, elle pressait sur ses lèvres un précieu.v reliquaire, pieux souvenir de son formidable fiancé.
Mais revenons à Mercier lui-même.
Il périt à vingt-sept ans. Sa mort fut un véritable assassinat; on n'était pas en état de guerre; un homme passait, on lirait sur lui comme sur un loup, telle était la légalité de ce temps. Georges perdit en lui non-seulement son ami le plus cher, mais son au.xiliaue le plus dévoué et le plus précieux. Mercier formail avec Georges le contiaste le plus com[)let. Il avait une tournure leste et élégante, une fiyure agréable, une parole éloquente et facile. II était fait pour être remarqué dans le meilleur monde ; aussi l'émigration faisait-elle l'accueil le plus distingué au fils de l'aubergiste angevin, quand il venait à Londres. Ses aptitudes diplomatiques étaient particulièrement
' Celli^ lullre est un peu .ipprcli-c el décl.iiiiatoire, bien i|u'éciice .lu cour.inl de l.i plume. ^i'est-c« p.ij le cas de dire, en (ransfuiinanl légèrement un mi'l lie Villi:in.iin :
" Il est nue éduc.niiou de l'esprit et cuinine une tyrannie d'v faire jour, répandue dan» le publie et <pii ôte à la sensibilité la plus vraie son expression forte cl n.iturelle. •
appréciées de Georges, auquel il rendit les plus grands services tant auprès du comte d'Artois qu'auprès du ministère britannique, et qui l'employait partout où il y avait une mission difficile à remplir.
Pendant les huit années que durèrent les relations de leur courte existence, Mercier, aussi simple que modeste, passa son temps dans les dangers et les alarmes auxquels il se montra supérieur, grâce aux principes religieux qui le dirigeaient toujours. Sa foi le mit au-dessus de toutes les adversités. Nul ne servit avec plus de zèle et de constance la cause des Bourbons que le compagnon d'armes de Georges. En résumé, le général la Vendée fut un des hommes les plus éminents que les guerres de l'Ouest aient fait surgir.
Voici le portrait qu'en trace Puisaye, d'autant plus impartial qu'il avait eu gravement à se plaindre de Mercier à une époque antérieure :
K Mercier, né dans une petite ville d'Anjou, d'une famille « bourgeoise, avait reçu d'elle une éducation et des principes 1' semblables à ceux que Georges avait reçus. Un esprit vif, « une âme ardente, une pénétration peu commune, la piété K d'un ange et la candeur d'un enfant, jointes à la présence n d'es|)rit et à l'intrépidité d'un vieux guerrier, et cette gaieté, n compagne assidue d'une conscience pure qui ne le quitte « jamais dans les occasions les jilus tristes comme les plus pén rilleuses, le distinguaient parmi ses compagnons dont il fut « toujours singulièrement aimé. Doué d'un talent particulier Il d'observation, ses moments de repos étaient exclusivement Il consacrés à l'étude des plans, de la lactique, des fortifica- " lions, enfin de toutes les parties de la guerre, et à la lecture » des auteurs qui ont traité de cet art. Il n'était pas une mar- I' che, un voyage, un combat, dont il ne retirât quelque âvan- « tage pour son instruction, en fiiisant sans cesse sur le ter- « raiii l'application des |)rincipes dont il avait i-bargé sa méa moire. Cet csliniable jeune homme a été tué le "JO de lévrier " ISOI, :'i bi suite d'une rrjirisc d' armes dont il n'était que trop u facdc de |)ri'voii- l'issue fimeste. Je n'hésite p:is de dire que
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« sa mort a privé son pays d'un sujet destiné par la nature pour « s'élever aux plus grandes choses; et nul de ses compagnons « ni même de ses chefs ne se trouvera blessé si j'ajoute qu'elle « a enlevé au parti royaliste ce qu'à cette époque il avait de « mieux. »
Le portrait de Mercier et celui de Georges ont encore été l'objet d'une appréciation remarquable de M. Ilio dans une lettre du 24 mars 1851, insérée dans V Univers et reproduite dans la Bretagne du 2 avril de la même année.
La voici :
«Monsieur le niiDACTEi;R,
« La lettre que vous publiez ce matin et dans laquelle mon « nom est cité avec éloge à l'appui de certaines opinions qu il Cl m'est impossible départager, m'oblige à vous adresser quel- II ques rectifications dont les unes me concernent directement Il et les autres se rapportent au personnage historique qui est Il l'objet de la controverse.
Il Dans mon ouvrage intitulé : la Petite Chouannerie, et dans Il lequel je ne m'occupais que des événements de 1815, il y a Il deux digressions où le nom de Georges Cadoudal s'est trouvé « naturellement sous ma plume. Dans la première, éuunié- II rant les rudes épreuves que les femmes bretonnes de ce " temps-là eurent successivement à subir comme filles, comme Il épouses et comme mères, je fais allusion à la loi sévère par Il laquelle le mariage était interdit aux jeunes chouans, que Il l'attrait du bonheur domestique pouvait énerver, et je parle Cl d'un déserteur à la poursuite duquel un des plus redouta- II blés lieutenants du général en chef fut envoyé avec ordre de Il punir sa désertion par la mort. Ce fait que j'ai entendu ra- II conter par le lieutenant lui-même, devenu plus tard maiire Il d'école et sculpteur de village, est envisagé, dans la place Il (ju'il occupe, à un point de vue purement filial, et la meutt tion f|ue j'en fais n'est accompagnée d'aucun hlàme, ni d'auiicun èlogc. S'il y avait eu lieu à en faire une appréciation
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« quelconque, j'avoue que je n'aurais pas su comment m'y « prendre pour trouver quelque chose à redire à une mesure Il de discipline militaire sans laquelle je ne conçois pas la pos- » sibilité de faire sérieusement une guerre civile ni une guerre « étrangère. Tout chef qui élève un drapeau d'insurrection « se condamne d'avance à des nécessités terribles dont il ne « peut être absous que par la justice de la cause qui lui a mis Il les armes à la main. Or, la cause pour laquelle Georges et Il ses compagnons entreprirent et soutinrent cette guerre de Il sept ans, que Napoléon lui-même appelait une guerre de « géants, fut non-seulement juste, mais sacrée.
« Le second passage du livre où reparait le nom de Georges « Cadoudal, se trouve dans le préambule du chapitre où je ra- II conte le sanglant combat qui fut livré aux environs d'Aurav, 11 en 1815. Voici comment se termine ce préambule :
Il La bourgeoisie d'Auray, du moins la bourgeoisie indigène, Il était restée chrétienne comme au moyen âge, et capable Il d'enthousiasme et de sacrifice pour sa foi, au milieu des « préoccupations de ses intérêts. C'étaient des âmes qu'il n'é- II tait pas plus facile de souiller que de dompter. Fais ce (jiie Il dois, advienne que pourra, est une devise qu'un grand Il grand non)bre de familles, plus nobles par le cœur que Il d'autres ne le sont par la naissance, auraient le droit d'a- II dopter, sinon comme ornement de leur blason, du moins 11 comme résumé de leur histoire, et je ne parle pas seulement Il ici des familles auxquelles un certain degré de culture intel- 11 Icctuelle donne un sentiment plus vif d'honneur héréditaire. Il je parle aussi de la classe des artisans, des ouvriers et des « marins, de laquelle sortirent tant de liéros et de victimes Il dans les plus mauvais jours de la Révolution, et qui fournit « en ISL') cette brave com|)a(;nie d'Auray avec laiiuelle nous Il fraternisions de si bon cœur, et dont Joseph Cadoudal était «si (ier. Que si, malgré la sui'aliondance de dévouement et Il d'énergie dont cette po|)ulation lit j)reuve, on n'en vit sur- « gir aucini de ces caractères transcendants ijui parurent dans • d'autres cantons, à bien dos égards moins favorisés, c'est
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« que le vilhige où naquit Georges Cadoudal, qu'on pourrait H appeler le géant delà chouannerie bretonne, n'étant séparé B de la ville d'Auray que par quelques vergers, ses habitants « furent entraînés les premiers dans la sphère d'action de cet M homme extraordinaire, devant lequel il ne pouvait v avoir, Cl dans la bourgeoisie comme dans la noblesse, que des nota- « bilités de second ordre.
« Si j'avais prévu que mon projet d'écrire l'histoire de la Cl grande chouannerie ne recevrait jamais son exécution, je Cl n'aurais pas manqué de tracer un portrait plus complet de Cl Georges Cadoudal, dont la nature était bien plus riche qu'on 11 ne le pense communément. Il y a quinze ans, les matériaux « pour ce travail abondaient dans la mémoire d'un bon nombre 11 de ses contemporains, qui avaient encore assez de vigueur 11 dans la tête pour retracer nettement leurs belliqueux souci venirs, et l'on trouvait sans peine des condisciples qui l'avaient 11 connu au collège, des capitaines de paroisse qui avaient 1' servi sous ses ordres, ou des gentilshommes qui avaient été 11 ses commensaux dans l'émigration. Personne n'avant songé 11 jusqu'alors à recueillr tous ces témoignages épars, je m'imci posai celte tâche, et je possède encore aujourd'hui les dépoci sitions orales que j'ai recueillies scrupuleusemet, et souvent Cl même respectueusement, en .\ngleterre, à Paris et en Bre- « lagne. Je ne les relis jamais sans un mélange d'admiration et <c d'attendrissement, et devinerait-on quel est celui de ces hé- 11 ros farouches dont l'histoire attendrit le plus? C'est jirécisé- 11 ment Georges Cadoudal, mais par un côté que ses biogra- 11 phes n'ont jamais exploité. Cet Achille breton avait son Pa- 11 trocle, le Vendéen Mercier, son compagnon d'armes dans « la première Vendée, son compagnon de captivité à Brest, " quand toute la famille Cadoudal, père, mère, oncle, fil>, fut 11 entassée dans une même prison, où la mère mourut avec un Il enfant nouveau-né. Mercier, qui avait làmc aussi tendre que Cl le cœur intrépide, consola son ami et s'attacha chevaleres- « quement à sa fortune. I/histoire de leurs exploits communs « ciicule encore dans plusieurs bourgades. Mercier éditiait les
K paysans par sa piété; il allait prier avec eux dans leurs cbau- B mières, et souvent il leur laissait un de ses chapelets, qu'on II gardait précieusement comme une relique. Un jour que « Mercier avait donné rendez-vous à un prêtre, ses compa- « gnons s'éloignèrent pour ne pas gêner l'entrevue. Une co- «lonne de républicains survient, et Mercier, plutôt que de se « rendre, se défend avec toutes les armes à feu que ses soldats « avaient laissées auprès de lui, se fait jour à travers le cercle « de fer et de feu qui l'entoure, et s'échappe jusqu'à un champ « assez éloigné, où on le trouva le lendemain baigné dans « son sang. A cette nouvelle, Georges Cadoudal éclata en « désespoir et en colère. Il donna, puis heureusement il ré- « tracta, l'ordre de mettre le feu au village qui avait été le « théâtre de cette catastrophe, il défendit aux chouans qui j « s'étaient si imprudemment éloignés de leur chef, de jamais « reparaître en sa présenc, et la révocation de cette défense «ne put être obtenue de lui que longtemps après. A dater de « ce jour, Georges devint triste et habituellement silencieux, Il ses compagnons les plus bruyants respectaient son silence. « Un soir, après souper, l'état-major était réuni avec son chef « dans une ferme isolée. Le capitaine Martin (c'est lui-même «qui m'a fait ce récit) était occupé à griller des châtaignes, « assis sur un coin de la rustique cheminée, eu face de son gé- « néral en chef, qui était un peu moins triste qu'à l'ordinaire, « et qui jouait aux cartes avec trois autres capitaines de pa- « roisse. Jusque-là on s'était donné le mot pour ne paspronon- « cer devant lui le nom de ^^er•cier, afin de ne pas trop assom- « brir ce front déjà si chargé de soucis et de douleurs. Mais « cette fois-là, ce nom tomba par mégarde de la bouche d'un « des convives, et l'on vit à l'instant la bouche de Georges se « contracter convulsivement pour lutter contre une émotion Il trop brusque et trop forte, puis de grosses larmes tomber 11 n)al('ré lui sur ses cartes, après quoi vinrent les éclats de « douleur et les sanglots, qui durèrent bien avant dans la Il nuit .
B .\n( un des tcuioignages que j'ai recueillis, aucun des do-