‹ Georges Cadoudal et la chouannerieChapitre 5 sur 99 · ORIGINE, NAISSANCE, ÉDUCATION · texte numérisé non relu

ORIGINE, NAISSANCE, ÉDUCATION

L homme dont nous entreprenons de retracer la vie naquit sous le chaume dune famille ancienne et patriarcale, vouée à la culture de la terre.

11 était fils de la charrue, et non du moulin, ainsi que font répété en se copiant les unes les autres la plupart des histoires et des biographies menteuses qui le concernent. Il vint au monde au sein d'un clan de laboureurs, de francs-tenanciers qui ne connurent jamais d'autre vie que la vie naturelle et rurale, et tirèrent de l'agriculture sève et subsistance sans jamais recourir pour augmenter leur bien-être au travail du commerce et de l'industrie.

Sa famille ré-idaitau village de Kerléano, en Brech, paroisse qui dépendait du ressort et de la délégation d'Auray, et dont le Roi était l'unique seigneur, c'est-à-dire que ses habitants avaient l'honneur assez rare d'être sujets du Roi '.

' Voir OfiKE, Dictionnaire liistoriquc et yéor)rai>liir/ue Je la province de Bretagne, nom. iJ., Kcnnes, 18'f3, I, 104. \ propos des p.iys «pu se trouv;iient orijjinniieiiieiu dans ce cas et relcv.iieiit diifCli'ineiU de la couronne, o'esiiidire dont les haliitanta étaient libres de tout lien féodal, Miclielet a l'ait celle reniar<|ue : i/uenfait iU )t étaient à personne, iju'ili n'avaient de seigneur, de protecteur r/ue Dieu. Grande cause d'énerjjie et d'initiative incllviduellc. » Nulle part, ajoute l'historien, le laboureur ne s'impiiète davantage des » aflaired du pays, personne n'y a plus d'intérêt; il s'informe, il tàclie île « savoir, de pn'voir; du reste, il est résigné rjuoi rpi'il arrive, il s'attend à loul, « il est patient et brave. Les femmes nii'mes le deviennent. ■■ (//i>/"im- de France, V, 50.)

2 OEORGF.S CADOUDAL.

Un petit vallon resserré entre deux coteaux couverts de pommiers et au milieu duquel serpentait un ruisseau, séparait la ville d'Auray du hameau on le père de Georges, Louis Cadoudal, cultivait un domaine assez considérable, dont il possédait une partie en toute propriété et une autre à titre d édificier.

C'était un petit homme vigoureux, trapu, aux muscles d'acier, aux traits intelligents, au regard perçant et vif, actif et dur à la hesogne, dont l'énergie et le feu intérieur se traduisaient à tout instant par des jurons expressifs. Dans les luttes et la saule, il s'était distingué par des traits d'adresse et de force tels, qu'on le regardait comme le champion le plus redouté que ce jeu eut dans le pays vers l'année 1780'. Il avait reçu à Aurav quelques éléments d'instruction. 11 lisait couramment le breton, le français et le latin; il savait aussi écrire. Les registres de la paroisse de Brech contiennent au bas de plusieurs actes de baptême sa signature tracée d'une main ferme, mais un peu alourdie par le travail des champs.

Ce n'est pas de son père toutefois que Georges semble avoir reçu sa constitution athlétique et sa forte corj)ulence, mais d'une grand'mère paternelle, femme de tète et de résoiulioii, aussi vigoureuse de corps que d'esprit, qui tenait haut et ferme le sceptre de la ménagère. Le plus souvent assise dans un grand fauteuil de bois où la retenaient de précoces infirmités et une réplétiou énorme, elle diiigcait, du haut de ce trône rustique, aon exploitation avec une rare intelligence et commandait à l'armée de ses serviteurs d'une voix brève, impéralive, dont les éclats, dans les moments de vivacité, retentissaient au loin. Dans les rudes assauts des landes bretonnes, la voix de Georges dominait ainsi la fusillade et savait imposer à tous l'autorité de la discipline.

Louis habitait avec un frère atné, Denis, homme de sens, (le droiture et dune piété si profonde (|u'elle était remarquée iiirnii- dans un pays où la religion l'Iiiil milice à toutes les

' l.a l'vttic Climianmiic, pni A. 1''. llii>. IViiis 1842, |i. V8.

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habitudes et dirigeait toutes les actions de la vie. Ces deux frères vivaient dans une telle intimité que tout leur était commun , et que leurs biens restèrent indivis. Rien ne vint jamais altérer leur affection, leur confiance mutuelles. Denis, qui était membre du Tiers Ordre de Saint-François, vécut constamment dans le célibat. 11 administrait les affaires de la famille et savait y faire régner l'ordre et l'aisance. Louis épousa, le 23 mars 1769, Marie-Jeanne le Bavon, une des plus belles femmes du pavs; il en eut dix enfants, dont quatre seulement parvinrent à l'âge adulte.

L'ainé de ses enfants, Georges, naquit à Kerléano, le l"janvier 1771.

S'il faut en croire une légende, que j'ai souvent entendu raconter dans mon enfance, un jour que la mère de Georges, assise sur le seuil de sa porte, donnait des soins à son nouveauné, un mendiant s'approcha d'elle, et posant la main sur la tète de l'enfant qu'elle tenait sur ses genoux :

" Celui-là, dit-il, sera cause que de grands malheurs viendront frapper sa famille. »

La pauvre femme fut un moment troublée par ces paroles qui lui revinrent à la mémoire dans plus d'une circonstance douloureuse pour elle et pour les siens.

Les premières, impressions de Georges furent toutes religieuses. En s'éveillant à la vie, son àme s'ouvrit à Dieu. Ses premières leçons furent des prières, et ses yeux se reposèrent d'abord sur de saintes images et sur les monuments chrétiens fiue la toi bretonne avait semés dune main prodigue auprès de celui qui devait combattre pour elle avec une si indomptable énergie. Primitivement, ainsi que l'atteste son étymologie, Kerléano était un prieuré de femmes relevant de l'abbaye de Saint-Sulpice de Rennes'. Au moment de la Révolution, un vieux bâtiment orné de sculptures (celui-là même où naquit Georges), ainsi qu'une chapelle consacrée à Notre-Dame, qui était chaque année, le premier dimanche de

I Kcili'.ino. Kcr-li;in(Z, vill.ij;e des rclijjieiiscs. Iti'inils fxliaits <lii cnrtiilaire de Redon, des archive.s de Vannes et de Uiiines, tir.

i GKORGES CADOUDAL.

juillet, l'objet d'un pèlerinage fort suivi, attestaient encore la pieuse origine du village.

En descendant le chemin pierreux qui conduit à Auray (le village lui-même était alors traversé par la route de cette ville à Quiberon), on trouvait au fond du vallon des vestiges d'un autre prieuré, le Reclus, dont il ne reste plus que quelques masures groupées autour d'une chapelle en style ogival du quinzième siècle, placée sous l'invocation de saint Cadoc, un saint de race celtique et guerrière, en grand renom dans le diocèse '.

De Kerléano même situé au couchant d'Auray, sur la crête du coteau, on apercevait, encadrés dans un vaste et beau paysage, une foule de souvenirs religieux et historiques. La ville réputée sainte entre toutes celles du pays breton, renfermait dans son étroite clôture des couvents de Capucins, de Gordeliers, d'hospitalières, des églises, chapelles et oratoires dont les nombreux clochers dominant les toits aigus de maisons plusieurs fois séculaires, élevaient vers le ciel les symboles de la Rédemption. On eût dit une ville du moyen âge pour la ferveur pieuse de ses habitants et l'originalité pittoresque de ses constructions''.

A plusieurs points de l'horizon s'élevaient au-dessus des ormeaux des cimetières les flèches des églises paroissiales de Cracli, de ISaden, de Plougoumelen, de Pluneret, et à une lieue de pays dans la direction du nord, la tour carrée de Sainte-Anne d'Auray. Entre ce sanctuaire si vénéré et le villajje de Kerléano, la perspective était interrompue par la cliapelle de Saint-Michel du Champ fondée par le duc de I3ret:i(;ne Jean IV, sur le j'iiaïup du bataille (|ui vit combattre

' Saint Cadoc ou Kaili>ck clait le palioii ilcs ("iicrriers. Vdir Aldex r lk OitANO, Vie (/l't stiiiits lie Vn-taijiir ; L\ VillemahouÉ, la Lungue celtique; MosTULKM. iiKiil, /iM Miiines tl'Occitlenl.

* " Aiiray, .1 dit un i'crivaiii d'un sens ri>li|'i(Mi\ et .irtistiqun ti-i'8-dvvi> » l<>|>|i<'', cm HauH contredit la iiieinière ville du dcparleuivnl <'t nii'inc de ■• innli! la Ilri'taf'iic, pour ceux (jui aiment à trouvci' l'cuni^ aulouc d*un ni<''nie

• |ioiiil la iiocnie dpil iiouvcnii'ii, la pocHie il<- la nature et ce cpir j'appellerai

• viiliinliii» la poésie du cnr.ictèie, » (A. !•'. Ilio, l'ctile Cliouaniirrie,

p.;ii:i )

OniGlNK. NAISSANCK, EDLCATION. 5

dans des rangs opposés Clisson et du Guesclin, et où se trancha , le 20 septembre 1364, la sanglante querelle entre Blois et Montfort. Bientôt allaient s'v livrer de nouveaux combats, des combats plus obscurs, pour une cause plus grande et plus sacrée. A l'époque où s'ouvre ce récit, les vastes bâtiments élevés autour de la chapelle de Jean de Montfort étaient occupés par un monastère de Chartreux, que la Révolution ne devait pas tarder à disperser.

Ainsi se multipliaient autour du berceau de (jeorges Cadoudal les signes sacrés et les souvenirs épiques.

Georges fut de bonne heure envoyé à une école d'Aviray où il reçut une instruction élémentaire et quelques principes de latin. Son courage, son sang-froid et sa vigueur se manifestèrent dès cette époque. On reconnaissait déjà en lui, mais av€C des proportions extraordinaires, les principaux caractères et les traits saillants de la race bretonne. Chevelure épaisse et bouclée, alors blonde, mais qui, fréquemment coupée à rencontre de l'usage des campagnes, prit bientôt une teinte plus foncée; grosse tête rattachée par un cou puissant à de fortes épaules, cuisses arrondies, bras courts, musculeux, faits ]iour la lutte. La nature semblait lavoir taillé à coups de hache. Dépourvu des grâces de l'enfance, les traits assez irréguliers de son visage attiraient l'attention par une empreinte d'audace et d'énergie. Il avait l'œil bleu du Celte, franc et ouvert sous d'épais sourcils, parfois lançant des éclairs, parfois prenant une expression de bonté et de douceur infinies.

A l'école d'Auray, la lulte était son amusement préféré, et, pendant les récréations, il n'avait pas de plus grand plaisir que de former, comme son compatriote du Guesclin, des bandes de jeunes combattants qui s'a><aillaient à coups de balles, à coups de poings et souvent à coups de pierres.

Ses aptitudes intelligentes, son goût pour le travail, engagèrent son père à lui faire poursuivre ses études classiques. Parvenu en sixième, il entra au collège de Vannes, où il donna, dés le jour de son arrivée, une preuve de vigueur et d'indépendance qui le fit tout d'abord remarquer et le posa aux yeux

6 gkouges r.ADOUDAr,.

de ses camarades. A la porte d'enlrée du collège se trouvait une pierre que tout nouveau venu était contraint de baiser avant de franchir le seuil. Le jeune Cadoudal refusa opiniâtrement de se conformer à l'usage, et faisant à coups de télé et à coups de poings la trouée au milieu de la foule des assaillants qui prétendaient lui imposer l'obéissance par la force, il pénétra jusque dans la cour sans avoir subi l'humiliation de la brimade traditionnelle.

Fondé en 1577 par René d'Arradon, le collège de Vannes passa en 1031 sous la direction des RR. PP. Jésuites, qui lui donnèrent un grand éclat et l'élevèrent à un tel degré de prospérité qu'il réunit bientôt jusqu'à douze cents élèves. Grâce aux dons de la communauté de Vannes, à la charitable munificence de certains évêques et de quelques maisons seigneuriales, il fut doté de rentes perpétuelles; ses bâtiments reçurent des accroissements et des embellissements successifs, qui furent couronnés en 1682 par la construction d'une église richement ornée qu'on regardait au dernier siècle comme une des principales curiosités de la ville. Ce collège, placé, ainsi que sa chapelle, sous l'invocation de saint Yves, fui, jusqu'à la suppression de la Compagnie de Jésus en 1762, un centre de lumières et de bonnes œuvres non-seulement pour la ville et le diocèse, mais pour la Bretagne tout entière '. Les pieux et savants instituteurs avaient dû jeter de profondes racines dans tous les cœurs; aussi, lorsque vint le jour de leur dispersion, durent-ils s'arracher aux larmes de leurs élèves et des fidèles de la ville, qu'ils avaient si souvent éclairés et consolés. A leur dernière messe il s'éleva un cri universel de douleur et une protestation contre les violences dont ils étaient l'objet ^

I' 'iiis ne s'cloignèrent-ils qu'avec la certitude de laisser

leur loiulaliiin en bonnes mains. Le collège passa sous la con-

' l.e iii.ii'(|iii9 lie lle.'iiivcaii y .iv.iil coiiiini'iicc ses l'Iiuleii ijii'il tcriiiiiKi ; lolié;;.; ilf Lo,iU-|,,..(;i;iii.l. (Voir 17/iv/«/»<7 ,lr la Vriulcali' M. l'ai)!).' Desja l. I", p. 5:{8.) I.c liU lin in.u<|iiis do ItcaiiviMU fut .lussi placr à Vaiiiif (P. 5V().)

• Nuli.:c ilu M. Ui.i.i;mam. SIM l.i ville du V.uincs.

ORIGIXK, NAISSANCE. ÉDUCATION. 7

duile des prêtres séculiers du diocèse, instruits à leur école, qui poursuivirent l'œuvre de la Compagnie de Jésus avec les mêmes principes et les mêmes méthodes, mais en v joignant un cachet particulier au caractère et à l'esprit bretons. Pendant près de trente années, de 1762 à 17111, la jeunesse du diocèse de Vannes fut dirigée par des maîtres de son sang dont le premier souci était de former leurs élèves dans l'esprit des traditions locales, et de leur apprendre à aimer et à respecter tout ce qu'avaient aimé et respecté leurs pères. Retrouvant au collège les leçons du foyer domestique et de l'église paroissiale, les jeunes Kloërs acceptaient avec une soumission respectueuse et sans la moindre velléité de contradiction ou de révolte, un enseignement qui s'imposait à eus avec la triple autorité de la famille, de la religion et de la science.

Nulle puissance extérieure n'était capable de les soustraire à de telles influences, bien que placés sous le régime de l'e.xternat ils fussent en quelque sorte livrés à eux-mêmes au milieu d'une ville où l'esprit philosophique commençait à compter de nombreux adeptes. Mais les points de contact étaient peu à redouter entre les enfants de la bourgeoisie vannetaise et les fils de paysans qui ressentaient déjà contre les habitants des villes cette haine instinctive, cet antagonisme de sentiments et de crovances qui devaient, quelques années plus tard, éclater d'une façon si terrible et constituer un des caractères les plus marqués de la chouannerie.

Logés dans les faubourgs et répartis par chambrées chez de saintes filles qui leur donnaient, pour quelques francs par mois, le vivre et le couvert, les écoliers trouvaient chez leurs hôtesses mieux que les soins du corps, des conseils et des e.vemples qui eussent suffi à les préserver de tout mal. Le désordre des mœurs était d'ailleurs chose à peu près inconnue chez cette jeunesse issue d'une race saine et forte, dont la pureté proverbiale provenait de l'énergie de ses croyances et de la vigilance de ses pasteurs, non moins que de ses instincts personnels on d'influences climatériques. Chaque groupe avait pour chef un élève distingué par ses propres compagnons et dont l'autorité

n'était amais discutée, Lien qu'il n'eût à exercer autour de lui qu'une contrainte morale. Il donnait le signal du lever, récitait matin et soir la prière commune, fixait le temps du travail, celui de la récréation, conduisait ses camarades en classe, à la promenade, à la messe quotidienne, réprimait toute licence de propos et veillait à ce qu'aucun livre interdit ne circulât dans les chambrées. Du reste, les plus grandes libertés de lecture que se permettaient les plus émancipés n'allaient pas au delà des tragédies de Racine, du Telémaque et de la Jérusalem délivrée.

La découverte d'un roman dans le tiroir d'un écolier, ce roman eût-il été celui d'Estelle et Aéinorin , eût suffi pour signaler le délinquant à la réprobation de ses condisciples, non moins qu'à la sévère répression de ses régents. En dehors des livres de classe, on ne voyait guère entre les mains des collégiens que le Robinson Criisoé et le Comte de Valmoni, les ouvrages de Lhomond, de Bollin et de l'abbé Bayard, VHisidirc sainte et surtout la Vie des saints de Bretacjne d Albert le Grand. Il est vrai que cette dernière œuvre toute parsemée de merveilleuses légendes et consacrée aux héros de l'Eglise et de la nationalité celtique parlait aussi vivement à l'imagination qu'à l'àme et au patriotisme des jeunes lecteurs, et répondait admirablement à l'admiration que le peuple breton, à travers toutes ses vicissitudes, a toujours eue pour la sainteté.

On comprend qu'un tel régime, — véritable Selfqovcrnnient appliqué à l'éducation, — que ces jirincipes, ces leçons, ces lectures étaient singulièrement propres à tremper les ressorts de l'action personnelle, à élever et à ennoblir les âmes. Les caractères et les volontés s'affermissaient à une telle école, s'y pétrifiaient, pour ainsi dire, à ce point qu'on allait bientôt les voir constituer une véritable force sociale, et devenir contre l'esprit révolutionnaire un rempart non moins résistant que les rochers de la cote bretonne contre les assauts de l'Océan.

Mais au point de vue du dévelop|)cnient intellectuel et de l'aripiit scientiticpie, un tel régime avait sans doulc plus d'un coté défectueux. Hennis dans les mêmes classes et sous le même

nniGINK, NAISSANClr:, KDUCATIOX. 9

professeur au nombre de soixante à quatre-vingts, les écoliers retenaient tout ce qu'ils pouvaient des leçons liàtives, qui se bornaient à l'enseignement du français, du latin, d'éléments de matbématiques, d'une rhétorique et d'une philosophie routinières. Quant à l'enseignement de l'histoire, de la géographie, des sciences physiques ou naturelles, il ne s'étendait guère au delà des données que pouvaient fournir VAiicicn Testament, le De viris, les livres de Ilollin ou de labbé Pluche. Mais l'assise principale de toutes bonnes humanités, l'étude du latin, était ferme et solide, et les élèves qui, pour la plupart, se destinaient au séminaire ou à l'école de droit, sortaient du collège parfaitement armés pour l'argumentation théologique et pour l'étude du Corpus jnris.

Telle était l'organisation du collège de Vannes au moment où la persécution religieuse vint, en l7',tl, disperser maîtres et disciples. Georges, alors âgé de vingt ans, était sur le point d'y terminer ses études, pendant lesquelles il s'était fait surtout remarquer par la droiture et la pénétration de son jugement '. Il n'en retira cependant qu'une instruction incomplète, qu'une demi-culture dont il fut le premier à sentir et à déplorer les lacunes'. Quelle n'eût pas été sa destinée, si, placé dans des conditions plus favorables à la grande culture de l'esprit, il avait pu donner tout leur essor aux facultés vraiment exlraornaires dont il était doué!

L'irrésistible ascendant qu'il devait un jour exercer sur tous ceux qui l'approchaient se révèle dès le collège. Sa force pro-

' - Ail <<illé(;c, Georges se Ht rem.irquiT |),ir son es|)ril iintmel et la vivacité « de -ion caraclèi'e. C'est principalement clans la loj^iqiie où tout est du res-

• sort du jii(;cinpnt fnie ses moyens se développèrent. Il se taisait aimer de " SCS camarades et prenait sur eux une sorte d'ascendant. Il Unissait toutes ■ ses études quanil la Itévolution éclata. » (Souvenirs.)

* On lit dans les Mémoires du comte Joseph de Puisaye, t. II, p. 536 : " Geoi-fjes, (ils d'un simple habitant de la cauipafjiK», noin'i'i sous les Y*^"x » de parents lionnèles, et formé par des instituteurs vertueux aux counais- " sanccs que Ion pouvait acquérir dans lui colli'|;e loin de la capitale, mais

• dont rinsufKsance était amplement compensée par des principes de religion

• cl d'Iionueur, était doué d'une bonne .inie, ne croyant pas au mal parce

• qu'il n'était point dans son cceur. Modeste comme tous ceux qui ont reçu

• de la nature assez de talent pour sendr le di'r.iut (ouinic le besoin de cul-

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digieuse, son esprit, sa justice, son bon sens, la justesse et la vivacité de ses reparties, rextréme bonté de son cœur qui le portait toujours à protéger les faibles et les petits, le rendaient l'oracle incontesté de ses camarades qui le choisissaient pour juge de leurs moindres différends. Il contracta dans leurs rangs des amitiés qui lui furent fidèles à travers toutes les vicissitudes et au milieu des plus rudes épreuves, et dont plusieurs l'accompagnèrent au dernier sacrifice de la place de Grève.

Le collège de Vannes fut le véritable foyer de la chouannerie morbiliannaise. C'est à ses rayons que s'est enflammée l'ardeur de tous ceux qui, sortis des classes rurales, ont figuré dans la lutte armée du Morbihan contre la Révolution. Pierre Guillemot y avait poursuivi ses études jusqu'en quatrième; Leridan, le Thies, Julien Berthelot, André Guillemot, Rohu, Jacques et Grégoire Eveno, Joseph Botherel, Ezanno, Joseph le Crom,les deux Lemercier, Jean Jan, Claude Lorey, les deux Alexandre, et cent autres qui ont pris une part plus ou moins active à l'organisation de la résistance catholique et royaliste, s'y trouvèrent à la veille ou au moment de 178it. Fils de cultivateurs ou de marins, ils appartenaient presque tous à la classe des domaiiiiers et des cultivateurs propriétaires ou à des fiamilles parvenues à l'aisance par le cabotage ou le long cours, c'est-àdire à l'aristocratie des campagnes et des grèves bretonnes. La considération qu'ils devaient à leurs études non moins qu'à la position de leurs familles en fit les chefs naturels d'un mouvement qu'ils suivirent sur quelques points, qu'ils organisèrent sur beaucoup d'autres. La plupart se destinaient au service des autels; ils étaient l'espoir du clergé breton, ils en devinrent les

- tiire; te nivti.nit peiit-rtie tiO|) île liil-iiiiïiiii' cl pas a-iscv. diss aïKiCj, cl joi- » nnant à ces ill4|ii>HiiionA, que le hrill.iiu rt lo poli ilii monili- n'avaient pas •• alli'ici's, un esprit juste ut nu coiir.i|;e ri'i>iil. »

Il est justr il .ijouliT à cetti- appri-ciatiiin, cm si l'on vrni à cclli' première iiiipiessiun d'un c»pril »in(;ulii''ieniciil péuélr.iiii, ipie Ccoi'i'cs, penilaul le peu irnnnéc* cjn'il paii«i sur la liTio, ne cessa de travailler i't conil>ler les lacunes de «a première éducation, aulniit i|uo put le lui permettra l'artivitè dévorante de sa vie.

ORIGINE, NAlSSANCi:, FDLCAT ION. Il

défenseurs. La perse'cution religieuse les arracha du sanctuaire, pour les jeter dans les camps.

Les écoliers n'étaient pas tellement absorbés en eux-mêmes ou confinés dans le cercle de leurs études qu'ils ne prétassent l'oreille à la voix des événements qui, aux approches de 178'J, se précipitèrent avec un bruit dont le retentissement parvenait jusqu'au moindre village.

Ils formaient l'élite de pays de Vannes; aussi partageaient-ils avec ardeur les aspirations avouées ou secrètes qui se rencontraient alors dans leurs familles et chez la plupart de leurs compatriotes des villes et des campagnes. Mais ces apparitions vers un meilleur avenir, ces désirs d'une répartition plus équitable des charges et des avantages publics, ces instincts de transformation sociale, dont nous avons indiqué les manifestations, demeuraient à l'état latent, et, pour ainsi parler, inconscient, dans les masses. Chez les écoliers ils revêtaient une forme précise et raisonnée. Les professeurs n'étaient pas les derniers à pousser les élèves dans cette voie et à entretenir le feu de leurs juvéniles enthousiasmes. Ils lisaient et commentaient en classe les principales brochures où la Révolution était préconisée.

Celles qui renfermaient les revendications du Tiers dans la province de Bretagne avaient surtout le privilège d'intéresser les jeunes auditeurs et de les passionner au plus haut degré. On comprend l'effet que dut jiroduire sur des esprits ainsi préparés l'énergique attitude des étudiants de la ville de Rennes. Sur l'appel de Moreau, les jeunes gens de Saint-ilalo et de Nantes s'étaient rendus en nombre considérable dans la capitale de la Bretagne, brûlant du désir de suivre l'exemple de l'École de droit et de combattre pour l'affranchissement du Tiers. Cet appel était parvenu à Vannes. Une compagnie d'écoliers formée à la hâte sous le commandement de Georges, s'apprêtait h partir, quand elle fut arrêtée par le dénoùment imprévu de la lutte. On sait que M. de Tliiard parvint h prévenir l'effusion du sang en m(;nageaiit une négociation entre les parties belligérantes. Ses sympathies pour la cause du Tiers

étaient cependant mal dissimulées, et l'inaction de ses troupes pendant les journées du 2(!, 27 et 28 janvier semble faite pour donner un caractère authentique à une parole imprudente qu'on lui attribuait: « Tenez bon, aurait-il dit à Moreau, avant peu vous aurez dix mille hommes avec vous. »

Les deux partis acceptèrent les termes d'un arrangement qui laissaient intact Ihonneur de chacun, sans étouffer les germes de discorde. Gentilshommes et bourgeois s'engagèrent à cesser toute provocation et tout combat; ils déposèrent les armes, mais non les rancunes, les préjugés et les haines qui les divisaient, et auxquels la Révolution allait bientôt donner un nouvel aliment.

Les jeunes gens des villes de l'Ouest voulaient du moins témoigner publiquement leurs sympathies pour la cause des étudiants de Rennes par des délibérations, des arrêtés et des adresses qui furent envovés au prévôt de l'École de droit, dont le nom était déjà une célébrité, en attendant le jour prochain où il allait devenir une gloire. Les élèves du collège de Vannes prirent part à ces manifestations avec moins de fougue et daudace que la jeunesse de Nantes, d'Angers ou de Lorient. Une lettre, adressée en leur nom à Moreau, rentermait à la fois une formule d'adhésion et une offre de concours en cas de nouveaux besoins. Cette lettre portait la signature de Georges Cadoudal. L'écolier de Vannes et l'étudiant de Rennes devaient se retrouver un jour.

Quelques mois après ces événements, le jeune ('.;uloudal quitta le collège pour reprendre sa place à la maison paternelle, l'nnemi de toute contrainte, il avait déjà abandonne l'habit des cJiamps pour revêtir un costume plus aisé et plus ample qui seyait mieux à sa forte corpulence et lui laissait la jileine liitei té de ses mouvements : pantalon de laine, large veste de marin descendant à mi-corps, col rabattu, chapeau à haute loriuc. Indécis sur sa vocation, il ne s'attacha pas à la profession de son père, il ne prit aucune part aux travaux de la vie agricole. Il consacra (oui d .ibcrd mie partie de son temps à copier des e\|)édilioiiN (lie/ iiii nul. lire d'AiMiiy, M. Glain,

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dont le nom devait aussi quelques années plus tard figurer parmi les défenseurs de la cause royaliste. Le soir, au sortir de l'étude et avant de quitter la ville, Georges entrait au club où les bourgeois les plus lettrés se réunissaient pour débattre les questions qui préoccupaient si vivement tous les esprits. Sans se mêler aux discussions, il en recueillait avec avidité les moindres détails, et en remontant, le front penché et tout rêveur, le coteau qui donnait accès à son village, il seiu!)lait livré à des méditations profondes; on eût dit qu'il avait le pressentiment des transformations qui allaient s'accomplir, et du rôle qu'il devait jouer '.

' L'étymulonie celliijiie du nom de C.nloiidal est " Cido " ou « Cadoii <■ , Guerrier, et " Dal " , Aveugle. Fréquemment l ortliOjjraplie en est Cadudal ; Vu en breton se prononce ou comme en italien, comme 1 u allemand ou le w an''laij. On trouve même dans de vieilles iliartes le nom écrit Cadudal.

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