CHAPITRE XX
Bonaparte avait écrit à Fouché à la date da 15 prairial an VIÏI (4 juin 1800) :
■< Georges, à ce qu'on m'assure, est de retour d'Angleterre. « Il est indispensable que vous le fassiez arrêter, ainsi que le « frère de Frotté, qui est dans l'Orne ; fi'é/mrfjncz aucun moyen
a POUR AVOIR MORTS OU VIFS CES DEUX HOMMES. »
De telles instructions devaient être trop bien exéculées par Fouché. L'atroce commentaire qu'il leur donna autorisait, certes, toutes les représailles; aussi put-on croire, lorsque éclata le complot de nivôse, que ce complot était la réponse du chef breton à ceux dont la police consulaire avait été si prodigue envers lui.
Il n'en était rien. Georges a toujours affirmé de la manière la plus énergique qu'il était totalement étranger à l'attentat de nivôse, et ses plus intimes confidents, Rohu, Brèche, Hermély, d'Hozier, n'ont pas tenu un autre langage. 11 était en Bretagne, où il méditait des entreprises plus dignes d'un soldat, lorsque quelques hommes, égarés par la passion politique, dérobèrent à une société de jacobins la pensée de faire périr le premier consul par l'explosion d'un baril de poudre.
J'ai connu beaucoup de survivants de cette époque. Or, tout ce que j'ai recueilli de leur bouche, tous mes souvenirs comme toutes mes traditions de famille, se réunissent pour nier la complicité de Georges Cadoudal ilaiis l'affaire de la machine infernale. J'ajoule que cette conviction était partagée par tous ceux (]ui l'ont connu, ou ont été en relation avec
On lit dans les Souvenirs récemment publiés de M. de Kérigant :
« Revenons au drame lamentable de la machine infernale. Il eut son origine dans les violences hypocrites dont le premier consul se rendit coupable. J'en trouve une preuve dans les souvenirs de ma famille. En effet, dans le courant du printemps ou au commencement de l'été de 1800, très-peu de mois après la pacification, mon père et ma mère, retirés à Quintin, y vivaient dans une inquiétude continuelle.
Il Un jour, une personne vint frapper à leur porte et demanda mon père. La servante ayant répondu qu'il n'était pas à la maison, l'interlocuteur insista, en exprimant un vif désir de lui parler; il venait de loin dans cette intention, disait-ii.
K Ma mère, occupée dans un appartement voisin, entendant ce colloque, sortit et se trouva en présence d'un homme étranger au pays; elle le fit entrer dans le salon, et, l'avant considéré de nouveau, elle lui dit :
« — Je vous connais; je vous ai déjà vu; vous êtes un homme de Georges.
11 — Oui, madame, c'est lui qui m'envoie vers votre mari, avec lequel il désire avoir un entretien; il est dans tel endroit, aux abords de la ville.
•1 — Dites à Gadoudal que nous irons le trouver d.ins une heure, répondit ma mère.
11 En effet, mon père, étant rentré, sortit un instant ajirès, donnant le bras à ma mère, qui tenait par la main mon frère ahié, âgé de onze à douze ans. Ma famille trouva Gadoudal à l'endroit indiqué, et, après une conversation préliminaire, les concernant particulièrement, il leur fit un tableau navrant du sort malheureux fait aux anciens royalistes, traqués comme des héles fauves, rt ne snchnnt jilus où reposer leurs tètes. Il leur cita un nombri' iMnilculiiMi' ilc violences et de trahisons exercées par les ordres du premier consul; il le représenta comme l'homme le ])lus dangereux, enfanté |iar la llévolulion, coniro la monarchie ot la sociéli;.
u Ajifcs avoir expliinié, ce que le temps a Inip rnnlii in'!, les
vues ambitieuses et sans conscience de ce nouveau maître du p.'ivs, Cadoudal concluait à la nécessité d'en débarrasser la lin lice. Pourtant il se défendit énergiquement de vouloir re- ( ourirà l'assassinat. Pensant toutefois qu'il était permis d'user, a I égard de Bonaparte, des moyens employés par celui-ci pour ;h river au pouvoir, connaissant les habitudes du premier con- -,11 1 dans certaines circonstances, il voulait, disait'il, l'attaquer ,111 milieu de sa garde consulaire, en nombre égal; c'eût été u\io autre sorte de combat des Trente; mais, sacbant Bonaparte entouré d'hommes choisis, l'intrépide chef royaliste vou- , lait de son côté en faire autant, et il sollicitait le concours de mon père.
«Celui-ci, la tète appuyée sur ses mains, ne répondit rien ; mais ma mère répliqua immédiatement :
II — Non, Georges, mon mari ne peut vous accompagner, il n'ira pas, il s'est engagé sur l'honneur à ne plus reprendre les armes; il doit tenir sa parole; il arrivera ce qu'il plaira à Dieu.
Il Peu d'instants après, Georges Cadoudal et mon père se séparèrent pour ne plus se revoir.
II En somme, les affirmations de Georges Cadoudal dans cette entrevue, affirmations qui m'ont été répétées cent fois, avaient parfaitement convaincu ma famille qu'il ne voulait à aucun prix recourir à l'assassinat, moyen tout à fait antipathique à son caractère; il était violent, mais héroïque. Les démarches faites par lui à cette occasion près de mon père et de plusieurs autres ont toujours fait douter à ma famille de sa complicité dans l'affaire de la machine infernale. "
Voici en outre comment s'exprime dans ses Mémoires le premier des officiers que nous avons cités plus haut :
« Vers le milieu de l'année 1800, le général nous convoqua au nombre de quatre, savoir : Debar, Robinault de Saint-Régeanl, le chevalier de Trécesson et moi. Il nous exposa qu'il avait besoin de l'un de nous pou?- une mission à Paris. Saint- Ilégeant, comme le plus ancien des officiers présents, prélendit avoir droit d'obtenir la préférence. Le général, acceptant la proposition, lui dit: » Je vous donnerai les moyens d'arri-
282 GEOUGES CADOUDAL.
" ver jusqu'à la capitale, et là vous vous mettrez en relatior (i avec les personnes que je vous indiquerai et avec lesquelles « vous vous entendrez pour l'achat du nombre de chevaux, « d'habits et d'armes que je vous désignerai et dont je vien- « drai me servir plus tard. »
« Saint-Régeant partit. Quand nous apprîmes que les tuiles des toits étaient tombées sur la voiture du premier consul, par suite de l'explosion de la machine infernale, Georges entra dans une violente colère, et il nous dit : « Je parierais que c'est
" un coup de tète de ce b de Saint-Régeant. Il aura voulu
" venir prés de nous se vanter de nous avoir, à lui seul, dé- « barrasses de Bonaparte. lia dérangé tous mes plans. D'ailleurs, « nous ne sommes pas en mesure d'agir'. «
Ces souvenirs paraissent en contradiction avec certaines pièces officielles, notamment avec la lettre de Georges à Saint-Régeant, sous la signature Gédéon, qui est le seul document à l'aide duquel certains historiens ont pu rattacher le nom de Georges à l'œuvre abominable de Saint-Régeant.
Mais que résulte-t-il du passage que je viens de citer? Un fait bien connu de tous ceux qui ont étudié de près la vie de l'indomptable Breton. C'est qu'il a toujours songé à transporter à Paris le foyer de l'insurrection royaliste, à y réunir des forces suffisantes pour attaquer la garde consulaire, et que, dans ce but, il n'a cessé d'entretenir des relations avec les hommes d'action que rentermait la capitale et jusque dans l'armée républicaine elle-même, où il avait de nombreux attidés. Dans ce but, lors(|u'il vit Sainl-Hégeant délerniiné à se rendre à Paris, il le chargea d'y " réunir des moyens » . Saint- Régeant lui avait annoncé une action prompte et vigoureuse. De là les ternies de la lettre signée Gédéon, dans laquelle G('(>r{;es lui rapjielle sa promesse à mots couverts * .
il il prouvé dans son piorcs t\iic coite lettre lu; put exercer
' .MéiiKiIrcs (le lluliii.
2 Vuir iiiix l'iiîi-es jusiiticalivus. — Il faiil iiissi iom.iii|iu'i (|iii' ('.im)I(Ji's rlall en l'ulatliiiin siiivii'n avirc l':i|jiMirc de Paris «l loiit |)ni'lii'iill('i'oiiiiMit nvirr llyilc du Nuiivilli', avec qui il i^'étaic lié luii du non untrvvuo avuu la |ii'i'niiei'Coniinl.
MACHINE IMERNALE. 28^»
aucune influence sur l'auteur de l'altentat de nivôse. On peut, si 1 on veut, y voir la preuve que Georges connaissait Tintentiou de Saint-Régeant de se rendre à Paris dans le Lut d y frapper un grand coup. Quant au moyen, nous réjtetons que Georges v fut absolument étranger, et que ce moyen est propre à l'exécuteur lui-même. Nul n'a le droit d'associer son nom au complot de nivôse, il n'en fut ni l'auteur, ni l'instigateur, ni le complice.
Telle est d ailleurs l'explication que Georges donne, à Londres, aux représentants du comte d'Artois et au comte d'Artois lui-même, qui, trompés par les premiers rapports de police, lui reprochaient d'avoir eu recours à un moyen indigne de la cause royaliste, pour se défaire du premier consul. Georges avouait avoir eu connaissance du voyage de Saint-Régeant à Paris, mais il affirmait que celui-ci avait pris sur lui de recourir à l'odieux moyen de la machine infernale.
En effet, il est aujourd'hui prouvé que Saint-Régeant, quand il partit de la Bretagne pour Paris, n'avait pas reçu l'ordre de se défaire du premier consul. Ce ne fut qu'à Paris même, où ses rapports avec les jacobins lui apprirent l'existence de la machine de l'ingénieur Chevalier, qu'il se décida à recourir à ce terrible moyen de destruction.
Les républicains devaient donc très-légitimement être accusés d'être les véritable» auteurs de la machine infernale. Bonaparte lui-même ne s'y trompa point; ce furent les jacobins qui subirent les premiers éclats de sa colère. " On ne nie fera « pas prendre le change, s'écriait-il; il n'y a eu ni chouans, ni « émigrés, ni ci-devant nobles, ni ci-devant prêtres. Je connais «les auteurs, je saurai bien les atteindre et leur infliger un Il châtiment exemplaire. "
Ou déporta cent trente individus dunt plusieurs étaient désignés comme septembriseurs par la voix publique. Malheureusement les premières investigations de la police mirent bientôt en lumière les vrais coupables de l'explosion qui avait f:iilli tuer le premier consul. C'étaient les royalistes, et eu première ligne .Saint-Régeant, Limoclan et Carbon.
284 GKOKGES CADOUDAL.
'L'Histoire des guerres de VOiiest, de M. Théodore Muret, a publié des délails tout à fait inconnus, tant sur la préparation de la machine que sur les circonstances qui en firent 1 manquer l'effet. Nous le prendrons pour guide dans le récit qui va suivre.
A cette époque, la rue Saint-Nicaise se prolongeait très-loin sur le Carrousel, puisque VHotelde Aantes, qui a longtemps survécu, appartenait à cette rue qui avait fort peu de largeur.
Le premier consul, pour se rendre à rO()éra, rue de Richelieu, devait prendre cette voie étroite. Saint-Régeant, Limoëlan et trois ou quatre individus associés ii leur projet, voulaient chacun se dévouer pour mettre le feu; on lira au sort, qui désigna Saint-Régeant. La machine, remplie de poudre et de mitraille, avait l'apparence d'une de ces voitures de porteur d'eau qui circulent dans Paris. Dessous était adaptée une batterie de fuëil, que l'on devait faire jouer avec la main, en se plaçant soi-même sous l'appareil. C'était la plus complète certitude d'être anéanti au moment même.
En examinant les lieux, Saint-Régeant vit qu'il existait dans cette rue un enfoncem.ent de maison, et que de cet enfoncement il pourrait faire agir la batterie avec un fil de fer dont il tiendrait l'autre bout, et se garantir ainsi de l'explosion : l'instinct de conservation peut agir sur l'homme le plus intrépide, Saint-Régeant calcula qu'il n'était pas impossible de se ménager ainsi une chance de salut dans l'exécution de son atroce projet; mais au lieu de placer le cheval et la voilure en long contre les maisons, il dut la placer en travers pour être à portée de son ressort. On a dit (|u'il avait fait tenir le cheval par une |)elite fille qu'il vouait ainsi à une mort inévitable. Ce fait est entièrement conlrouvé. Le moyen imaginé est bien asse^ odieux en lui-mému sans qu'on cherche h l'aggraver par des détails apocryphes.
I-e pi'emier consul quitta les Tuileries le 3 nivôse de l'an IX [2A décembre ]M((0) à huit heures un quart pour se rendre à r(.)|)éra, oii l'un dminail la Creolioii, d'Haydn. Les généraux Laniics, lierlhicr et Ijaurislon l'aecompa-
JIACHINE INFERNALK. 285
;naienl. Un détachement de gardes suivait la voiture au lieu
le lu précéder. Ce fut ce qui sauva le premier consul, car
éi[uipage arriva dans l'étroit passage de la riie Saint-Nicaise
nus avoir été annoncé ni par le détachement, ni par les com-
)lices eux-mêmes, qui ne vinrent pas avertir Saint-Régeant du
lépart du premier consul, soit qu'ils n'eussent point reconnu
équipage, soit qu'ils en eussent été empêchés par la foule.
La rue était en grande partie barrée. Le cocher, apercevant cet
jl>>tacle, voulut le culbuter s'il ne pouvait l'éviter. Pressant
vi\ ement son attelage, il lança en passant un vigoureux coup
le fouet au cheval de la machine pour le rejeter sur les mai-
- 'ii>. Ce mouvement dérangea la position de l'appareil de
Saiiit-Régeant ; il y eut dans l'explosion un moment de retard,
(le ïorte que la voiture du premier consul avait déjà dépassé
le ( oin de la rue Saint-Honoré quand elle eut lieu.
Klle fut terrible. La voiture faillit être renversée, les vitres en furent brisées; un des soldats de l'escorte, qui se trouvait encore dans la rue Saint-Nicaise, fut tué, ainsi qu'une douzaine de personnes. Le premier consul et ceux qui l'accompagnaient crurent d'abord qu'on avait tiré sur eux à mitraille ; ils s'arrêtèrent un instant et surent bientôt ce qu'il en était; ils continuèrent leur route et entrèrent à l'Opéra, où le premier consul voulait se montrer.
On disait déjà que, pour l'atteindre, les brigands avaient fait sauter tout un quartier de Paris.
Saint-Régeant fut renversé par la secousse ; il se releva tout meurtri, presque suffoqué. 11 put toutefois gagner la rue des Prouvaires, où il s'était réservé un asile, et pendant quelques jours il put se soustraire aux recherches et donner à ses amis les détails que l'on vient de lire, en avouant l'idée de conservation qui seule avait fiit manquer le coup. Carbon fut arrêté; Saint-Hégeant le fut aussi bientôt. Ils furent tous deux exécutés le 21 avril. Oarbon, homme vulgaire et grossier, montra de la faiblesse. Saint-Régeant mourut courageusement, après avoir rcnq)li avec ferveur ses devoirs religieux. Linioèlan ne put être saisi. Plus tard il passa aux Etats-Unis, où il se lit
28S GEOIIGES CADOUDAL.
prêtre et acquit une certaine célélirité sous le nom H'abhe de Closrivière comme auteur d'ouvrages ascétiques.
Il suffit pour reconnaître que Georges était étranger à l'attentat connu dans l'histoire sous le nom de Mac/une infernale, de lire attentivement le rapport de Fouclié du 31 janvier 1801.
Après avoir constiité dans ce rapport l'arrivée successive à Paris de plusieurs officiers de l'armée de Georges, Foucbé ajoute :
« 11 n'est d'abord question dans ces conciliabules que des plans pour assurer le vol des fonds publics, que de projets vagues et indéterminés contre le ^oywernement, quedes moyens de rallumer la guerre civile.
ic Limoëlan et Saint-Régeant acbètent, le 8, chez Bourin, au Palais-Egalité, chacun un nécessaire d'armes de cinquante louis; ils les essayaient au bois de Boulogne.
«Le 15 janvier on se rassemble pour se dire le moment et le genre de l'assassinat. »
Plus loin, Foucbé constate que l'idée du complot républicain de Chevalier fit s'arrêter à l'explosion de barils de poudre. Le fait est du reste positif et admis par tous les historiens. « La « machine de Chevalier, dit M. Thiers, lui avait suscité l'idée 1" de faire mourir le premier consul au moyen d'un baril de Il poudre chargé à mitraille. Foucbé a pu connaître une partie <i de la vérité, puisqu'il avait deux agents parmi ceux qui fu- « rent présents aux conciliabules qui précédèrent l'exécution n de cette déplorable affaire de nivôse, n
II résulte du rapport :
1° Que les agents de Georges étaient arrivés à Paris sans ])rojet déterminé, mais dans le but et avec l'intention de profiler de toutes les circonstances favorables pour rallumer le feu de l'insurrection royaliste;
2° Que la pensée d'un comiiiol contre la vie du premier consul, (•( ru parliculiei- de le faire |)érir ])ar rex|)losion d'un baril de |)oudre, E.ST ni:e I'oSTl■:IUEnlEME^T A Liarn AiiiiivÉr:.
Donc (Jeorges, qui se trouvait à cette é|ioque dan-; le Mor-
MACHINE INFERNALE. -JS"
:tihan, n'a même pas eu connaissance d'un pareil projet. Il a té conçu, préparé et exécuté à Paris, loin de son influence et
ie ses conseils, et en deliors de sa participation '. Ceci est de la dernière évidence.
L'horreur pour le crime de nivôse ne fut pas d'ailleurs aussi
jniverselle qu'elle pourrait l'être aujourd'hui. Il v avait dans
tous les partis des hommes assez légers pour admirer l'atroce énergie et le secret profond qu'il avait fallu pour commettre un semhlable attentat. Les révolutionnaires, qu'on accusait, en général, étaient fiers de l'événement qu'on leur imputait.
Nous dirions volontiers qu'il faut avoir vécu dans des temps imprégnés de l'esprit de révolution, et où le souvenir des atrocités conventionnelles était encore vivant, pour rencontrer tant de légèreté de langage chez des hommes qui seraient euxmêmes incapables de commettre des actes pareils. Nous serions mal fondés, du reste, à parler de la douceur de nos mœurs, qui éloignent jusqu'à la possibilité de pareils attenlats, par le temps de dynamite et de pétrole qui court. De nos jours, le crime de Saint-Régeant a élé dépassé de toute la puissance qu'ont les nouveaux engins de destruction sur la poudre ordinaire. Qu'est l'attentat qui n'a pas même touché aux cheveux de Bonaparte auprès de celui qui a de nos jours frappé de mort le czar Alexandre à la porte de son palais? et toutes ces insurrections dont ces pages rappellent le souvenir, que sont-elles auprès de l'abominable Commune qui a épouvanté le monde de ses atroces forfaits ?
Terminons enfin ce que nous avions à dire de cette déplolable affaire par ces paroles de M. de Bonald, qui avait peutêtre en vue l'attentat de nivôse quand il les a tracées : « Des Cl sottises faites |)ar des gens habiles, des extravagances dites « par des gens d'esprit , des crimes commis par d'honnêtes « gens... Voilà la Révolution ! »
La mort de Mercier et la découverte des papiers qu'il por-
' Voir aux Pièces jiisliticatives la let'ic du ininislre de la police au ,<ii|ei <le l'arreslatiuii à laire de Geuigea, Liinotilati, llyde de Neuville, et le :>i[>iialeiiieiit de (ieorpea.
tait eurent pour résultat de mettre le gouvernement au courant des projets du général breton. On saisit sa correspondance avec Monsieur, avec le comte de la Chapelle et le chevalier de la Pelouse, l'homme d action du cabinet de Louis XVIIl.
On sut par là qu'il avait des intelligences à Belle-Isle et à Brest, car il avait écrit à la date du IG janvier :
Il Je viens de recevoir votre lettre du 10 décembre; elle « n'est pas fort consolante, surtout après celle dont vous aviez Il chargé P... (Prigent) '. Dans la première vous donnez pour Il ainsi dire des certitudes, et dans celle-ci vous ne donnez que Il de faibles espérances. Vous devez sentir cependant que Il notre position demande du positif, et cela promptement. Il Nous sommes ici à chaque minute exposés aux poignards des Il assassins ; notre devoir, les instructions reçues, et l'espérance
n devoir encore se renouer quelque chose , nous y retien-
« nent. Pas un de nous n'en bougera avant de recevoir des or- « dres; vous devez juger avec quelle impatience nous les at- II tendons.
Il Je ne vous parlerai ni de la position des armées de l'Au- II triche, ni de l'armistice exi>tant entre elles et les armées de Il la République; seulement je vous observerai que tout an- II nonce ici la paix comme assurée; et, d'après les apparences, Il cette fâcheuse nouvelle n'a malheureusement que trop de Il fondement. Dans le cas où elle se confirmera, de quels Il moyens veut-on <jue nous nous servions pour conserver en- II core au Roi des sujets fidèles dans l'Ouest"? Après y avoir Il mûrement réfléchi, voici les deux seuls moyens que je crois Il les plus propres pour parvenir à ce but. (Je suppose la paix Il faite avec l'Empereur, et que les puissances du Nord ne se Il déclarent pas contre l'usurpateur.) Premier moyen : Obte- 11 nir du gouvernement britannique de prendre à son service, Il sur le i)ie(l dos régiments anglais, deux à trois régiments de u l'iiiléiicur : on composerait ces corps des hommes les plus « ardents dans toute la Hretagne, et dès que les circonstances
I Prirent l'tail en n'iiliii- le ilief tien coiiiricrs de l'iirinéc de Iticlajiic.
MACHINE INFERNALE. ogj
■Il leur permettraient de s'y jeter, il est hors de doute qu'ils « parviendraient à insurger cette province. Mais les chefs, « avant de faire cette démarche, exigeraient du gouvernement a la promesse formelle, par écrit, que ces corps ne seraient « pas licenciés, quels que fussent les événements. Si les cir- II constances ne permettaient pas au gouvernement britanni- II que d'adopter le premier moyen, qui est, sans contredit, le Il plus sûr, voici le second, qui peut aussi réussir, mais qui of- 11 frira bien des difficultés aux acteurs.
u Permettre aux chefs de légion, et même à quelques adju- 11 dants généraux tout dévoués, qui ne sont pas encore trop a compromis, de se ranger avec l'usurpateur; d'en obtenir « des sûretés qui leur permettent de vivre tranquillement dans « leur pays et les mettront à même de communiquer libre- K ment avec leurs officiers fidèles, qui, d'après les instructions « qu'ils en recevront, maintiendront certainement le pays. Que Il Son Altesse Royale Monsieur adopte dans sa sagesse celui de « ces moyens qu'il croira le plus convenable. Mais je vous a prie, mon cher comte, de vous empresser de nous faire conu naître celui qu'il aura choisi. Dans tous les cas, prévenez, je a vous prie, Son Allesse Royale, que je serai obligé de faire u banqueroute, si, dans vingt-cinqjours au plus tard, je ne reçois a quatre mille louis. — On m'avait promis cette somme par mois, u sans comprendre Brest, qui me coûte aussi infiniment; et u depuis que je suis rentré, je n'ai reçu que quatre mille livres : u surtout réponse en poste ; vous sentez notre positinn. Si on u n'adopte pas le premier moyen, je me verrai forcé de passer u en Angleterre avec cinq ou six officiers; je me flatte qu'on u leur accordera un traiteniniit hminéte : réponse positive à u cet article.
u Mes commissaires sont de retour de Belle-I-,le : d'après Il leur rapport, je ne réponds pas absolument du succès; mais u j'ai de grandes espérances de réussir, les événements peru mettent de donner de l'enthousiasme. Vous savez l'cxpédiu tiondonl parle la lettre du {jénéral Maitland, que j'ai laissée j à Son Altesse Royale; j'ai pris les mesures les plus justes
290 GKORGES CADOUDAL.
" pour la faire réussir. La garnison est composée de presque « tous hommes à moi. Soutenu de voltigeurs, et peut-être sans s être soutenu de forces étrangères, je pourrais tenter cette K opération. Si elle réussissait, elle nous mettrait à même d'attt tendre d'heureux événements, en nous recrutant considérau blement; il faudrait seulement être protégé par les voli' ligeurs et soldé par le gouvernement; surtout, décision n prompte. "
Cette lettre, inscrite au registre de correspondance de Georges, saisie par un détachement de la 54' demi-brigade qui opérait une fouille sous les ordres du capitaine Gérard, et un billet de Rivoire, enseigne de marine à Brest, ne laissaient plus de doute sur les plans de Cadoudal. Il avait formé le projet d'enlever Brest et Belle-Isie en Mer, dont le général Quenton avait le commandement. La 77' demi-brigade, les bataillons francs, entraient dans la conspiration qui devait livrer les deux ])laces de guerre. La correspondiince saisie sur Mercier signalait sous le nom de Sornin l'enseigne de vaisseau qui était à Brest l'agent de Georges, et dont le vrai nom était Bivoire. Le préfet maritime de Brest fit rechercher Rivoire, qui était absent. Une perquisition opérée chez lui iiniena la découverte de plusieurs ])ièces importantes, notamment un mémoire au conseil des princes, tant sur les moyens de surprendre Brest que sur l'amnistie à donner en cas de restauralion. Rivoire, traduit devant les tribunaux militaires, parait irrésolu; on le condamne i^ la détention, espérant, plus tard, pouvoir lui arracher quelques révélations. Le même jour, Kibb, agent des rovalisles à Bell('-I>le, était passé par les armes.
Dans ces circonstances, Bernadotte juge qu'il faut se montrer implacable. Un camp était formé à Ponlivy, au centre du pays insurgé; des garnisons occu|)aient les villes iniportantes; des riiiitdtnicinciils ('t;iienl |)lac('s d.iiis les localités secondaires.
Bar arréti- «In IK ]>r,iirj;il ;in IX, en in.ii ISOl, des colonnes
irent créées pour parcourir tous ces points. Chacune avait à suite une commission militaire ambulante pour juger sans élai les individus arrêtés '.
• Pièces justificatives. Lettre île BernaJotte au ministre, au sujet de la >nspiration Je Belle-Isle.