DERMEUS MOMENTS ET MOUT UE GEORGES
ù clirélienne, procurez-vous par son intermédiaire les der- 0 nieres consolations. »
Georges, dans ces circonstances, sentit se réveiller en lui toute l'énergie de la foi bretonne. Dans sa prison il accomplissait avec régularité toutes les observances de la religion : jeûnant et faisant abstinence tous les jours prescrits par l'Eglise, faisant chaque jour matin et soir la prière commune, il passa en prières toute la nuit qui précéda sa mort'. En un mot, il était pour ses compagnons de captivité un perpétuel sujet dVdification.
Dans les Mémoires de M. de Rivière, on trouve la note suivante que leur auteur avait donnée pendant le procès à son défenseur :
11 ....Connaître un peu la défense de Georges faite par « M. Dommanget et le suivre avec beaucoup d'attention dans aies débats, méritant sur tous les points d'être secondé, s'il K réclame assistance. 11 est, il fut et il sera le plus zélé défen- « seur de la cause du Roi : il s'est dévoué pour notre caste et a pour son maître, !^a conduite est parfaite. Nous ne sommes, o nous, qu'à notre place, et nous n'avons le mérite que de rem- « plir nos serments. »
On lit encore dans les mêmes Mémoires : « Georges lit « preuve d'un très-grand courage, quelques traits authentiques « en donneront l'idée.
« Le jour même de l'exécution, on vint lui annoncer qu'il
■ pouvait obtenir sa grâce : il demanda si ses officiers l'obtien- • draient aussi. On lui répondit que pour ce qui les concernait, «le chef du gouvernement crevait devoir laisser à la justice «son cours. « Allons, dit-il, je subirai la peine qui m'est in- « fligée. C'est moi qui les ai engagés à venir, et je serais un
■ lâche de vivre, s'ils doivent mourir. "
■ Arrivé au pied de l'échafaud, il dit qu'il avait une faveur « à solliciter. On l'engagea à s'expliquer :
«Pourôterâ mes compagnons d'infortune, dit-il, l'idée que
GEOIÎGES CADOUDAL.
«je pourrais leur survivre, je tleniande à mourir avant eux. Il C'est moi, d'ailleurs, qui dois leur donner l'exemple. »
(1 On y consentit, et Georges eut sur l'écliafaud la place <i qu'il occupait devant l'ennemi, il fut le premier à la mort, « comme il l'avait été tant de fois au combat '. »
Georges et les condamnés qui n'avaient pas reçu de commutation de peine furent transférés à Bicétre, où une dernière tentative fut faite pour vaincre leur résistance. C'était le moment où toutes les puissances du contnient consentaient à reconnaître le nouveau César, et quelques chouans en présence même du supplice refusaient d'imiter les rois de l'Europe! L'orgueil de Bonaparte s'en irrita singulièrement; il lui semblait que s'il pouvait décider Georges à s'humilier, il humilierait, il abaisserait du même coup le parti royaliste tout entier. Il ambitionnait cela à l'égal d'une victoire. Le concierge de Bicétre entra dans le cachot, apportant à Georges une demande en grâce toute prête pour lui et ses compagnons. Il n'avait qu'à la signer. Mais il connai'^sait le cœur de ses amis comme le sien propre. 11 jette un regard sur le papier qu'on lui présente et qui était adressé à Sa Ma/rsle l'Emjiereur. Il n'en veut pas voir davantage. .Se tournant vers ses compagnons : « Mes camarades, dil-il, faisons la prière. » La veille de l'exécution, les condamnés furent ramenés à la Conciergerie.
C'est le matin de ce jour qu'Armand Gaillard ayant demandé des nouvelles de (ieorges au capitaine Laborde, en reçut celte réponse mentionnée plus haut : .1 II a dormi plus tranquillement que moi. >)
Le lundi "25 juillet iSO'i, à onze heures du matin, le général Georges monta sur l'écliafaud dressé en place de Grève, ainsi que les onze autres condamnés dont voici les noms : Louis Du Corps, Louis Picot, Michel Koger, ,1. lî. Coster-Saint-Viclor, Victor Deville , Alexis Joyaut, Louis Itnrban, Guillaume Lemercier, P. .1. Catliuliil, ,lean Le I^an et .Ican Merille.
DERXIEItS MOMENTS ET MORT DE CEORCES. 341
• ieorges était assisté de l'abljé de Keravenan, i[ui fut sous la e^tauration curé de Saint-Germain des Prés, et (jui lui proiguait les secours spirituels que le condamné recevait avec ne sincère ferveur. Il lui faisait réciter la Salutation angé-
que : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce Sainte
Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, mnintenant... » Et Georges s'arrêtait : ^ Continuez, dit le prêtre, et à l'heure de notre mort. "
— A quoi bon? dit Georges; l'heure de la mort, n'est-ce pas iininlenant? Et il se livra au bourreau. Le couperet retentit et it tomber cette grosse tête bouclée que Georges n'avait pas ùulii courber devant son vainqueur.
Il y a, dit Bossuet, des occasions où la gloire de mourir ourageusement vaut mieux que la victoire. Le 25 juin 180't fut une de ces occasions.
Le sang des martyrs est fécond, a dit l'Eglise; cette rtiort et elle du duc d'Enghien furent suivies d'une troisième coalition, qui porta bientôt à son comble la gloire de Napoléon; mais sa gloire même le grisa, et après bien des détours, celte même coalition de 1805 amena la ruine de l'Empire et le triomphe de la cause royaliste servie par Georges et les siens. Dix ans ne s'étaient pas écoulés que le Roi était rentré aux Tuileries et la mémoire du héros breton réhabilitée. En attendant, tout cédait à la fortune à César, comme dit encore Bossuet; ceux qui obtinrent des commutations de peine, comme ceux qui n'étaient condamnés qu'à deux ans de prison, restèrent dans les cachots jusqu'à la fin de l'Empire. Bonaparte renouvela et continua à appliquer la loi des suspects en retenant prisonniers ceux que les tribunaux acquittaient. 11 était bien l'héritier du comité de salut public, le Robespierre brutal dont parle madame de Staël.
Georges mourut le 25 juin, anniversaire d'une des journées les j)lus terribles de la monarchie, la journée du retour de Varennes, u date presque aussi fatale que le 21 janvier, dit Louis Blanc, car si le 21 janvier on tua l'homme, le 25 juin oti tua le roi ». Des marches de son échafaud, il put voir les degrés où
l'héroique Mandat mourut aussi victime de son devoir et de son dévouement à la royauté '.
« Lorsque le procès de Georges Gadoudal et de ses compagnons s'ouvrit, disent les Papiers d'un émigi-é, le sang-froid dont le chef breton fit preuve, sa fière contenance, la finesse de ses réponses qui surent ne compromettre personne, furent superbes. Le dédain avec lequel il repoussa toutes les avances faites en vue de l'amener à demander la grâce qu'on lui offrait, la mort chrétienne de ce brave chef royaliste et de ses valeureux compagnons, unis dans les mêmes sentiments de foi, et dont le dernier cri fut : « Vive le Roi! vive Louis XYIII!» remplirent M. de Guilhermy d'enthousiasme. Il ne pouvait s'empêcher de les comparer à l'attitude des gentilshommes qui obtinrent de vivre, par la grâce de Bonaparte, après avoir, par leurs aveux, découvert Monsieur, " dont le seul tort avait « peut-être été son indécision.
<i Que dites-vous, écrivait-il au marquis de Bonnay, de l'in- « fàme projios du tyran corse à madame de Polignac, en lui Il accordant la grâce de son mari?
<■ Georges n'a pas dit ce qu'il eût fait et bien fait. La i< maxime : « Tuer n'est pas assassiner », n'est pas à la portée « de tout le monde. Avouant noblement une entreprise mili- II taire, il n'a ])as dû représenter ses princes inactifs. Lui et ses Il premiers compagnons sont moris en héros. Il eût vécu, s'il Il eût voulu demander grâce au tyran...
Il Quel être doué de la faculté de penser ne porte pas envie « à la mort de ce brave chef royaliste et de ses nobles cama- II rades? »
Il Je ne puis vous dire, répondait ii son tour M. de Bonnay, II combien j'ai trouvé belle et ;'i propos l'application que vous !. faites des deux passages de ri'',crilure au brave, à l'Iiéroïque Il Georges et à ses associés : l'archevôqiu! de Reims en a été " transporté.
' Cnlyol (II' M.nnilnl, rninin.'iniriiit ilr la (j.irili- ii.illiiii.il)- ilr Paris rn 179!, fui nss.iMiim' |i.Tr onlir ili- \.\ iiitiiiii'ip^ililr à rilMloI ilc villi-, li; ni.itin du 10 aot^l, III innini'iil où il ne (li»|ios,'iit ù .illcr dirriiilrc li'.t Tiiilrrirs.
DF.IiMERS MOMENTS ET MOliT DE GEORGES. 343
"J'aime votre prédilection pour les Bretons : leur tête est " vive, sans doute; mais leur cœur est si bon! Mais ils sont si . braves, si fidèles!...
« Quel caractère Georges a montré dans tout le cours de son " procès! Quelle fermeté inébranlable! Quelle trempe que " celle de son courage! Les hommes comme lui sont rares'. " 1! égale, dit l'historien des guerres de TOuest, non-seulement en courage, en dévouement et en vertu, mais encore en jmreté, les généraux vendéens qui ont laissé le souvenir le plus vénéré, la renommée la plus sainte. Piété, régularité de mœurs, aucune de ces vertus ne lui manqua. Toute passion t'tait domptée en lui par la pensée religieuse et monar- I liique qui a rempli sa vie. Il employait volontiers des mots ( nrrgiques pour rendre son énergique pensée; quant à des jurements, à des profanations du nom de Dieu, jamais il ii'i'ii sortit de sa bouche.
Il avait toutes les vertus martiales d'un général telles que nous les trouvons dans les Rè/jles et princi/)es de l'art de la guerre du colonel Faesch.
La nature l'avait doué, au moral comme au physique, de toutes les qualités qui prédestinent un homme à la domination des masses : la force musculaire, l'organe puissant, l'audace, un formidable sang-froid, une immense bonté, un courage à toute épreuve dans les dangers, une rare constance dans les revers, un désintéressement absolu, un souverain mépris de l'argent.
Sa forte corpulence, sa voix qui, au milieu des combats, dominait le bruit des fusillades et faisait tressaillir les lâches, son regard et son geste dominateurs, imposaient à tous ses compagnons, sensibles, comme tous les gens primitifs, à la vigueur pliysique non moins qu'à la supériorité de l'intelligence.
Nous avons assez de fois tracé son portrait dans le cours de ce récit pour qu'il soit présent à l'esprit de nos lecteurs.
' l'apirts d'un rmijré, pages 127, 128.
Parmi ceux des hommes célèbres que nous transmet l'histoire, il en est phisieurs qui le rappellent, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes. 11 n'en est aucun qui en approche plus que celui de Titus par M. Beulé, tel qu'il est décrit dans la Revue des Deux Mondes :
« Le cou est énorme, plein de sève, comme celui d'un taureau... Les cheveux sont courts... Le galbe du visage estplein, un peu lourd, plutôt carré. L'expression est facile, aimable, persuasive ; on sent la candeur alliée à la mansuétude, le laisseraller, s'unissant à une bonté naturelle ou acquise, d'autant plus méritoire, si elle est acquise. Le type, dans son ensemble,
n'est point aristocratique; il est plébéien, athlétique ; il
est si peu romain qu'il suffit en imagination d'ajouter la moustache traditionnelle pour le transformer en gaulois. Le caractère dominant est la ténacité, le dévouement à une idée fixe, la poursuite attentive d'un but, mais non la violence, ni la cruauté '. »
En un mot, Georges avait les formes que la nature donne aux hommes destinés à soutenir ou à engager les grandes luttes.
Avec Georges Cadoudal et ses compagnons se termine aussi la grande chouannerie. Frotté, (niillemot, Rohu n'étaient pas de faille à succéder à celui que Napoléon I" venait de luer.
Le nouvel empereur ne crut pas cependant qu'il fallait négliger les hommes de fer qui étaient pour lui un souci dans les lointaines expéditions qu'il méditait, et bientôt Frotté, en Normandie, le roi de Bignan, dans le Morbihan, vinrent grossir le nombre des victimes de la fidélité, et la police de Bonaparte poursuivit pendant tout son règne leurs compagnons'.
' l!evue rfcc Deux Maiitles du t" dci-rmliiL- 1869, |.;i[.c 703.
' l.rs <oiii|i,i{jii(ins lie Gfoi(;is, i|iii viri'iii I.Mii peine (■iiimiiuée, s-iuf liii<illiiii, lurent Iciiis retenus il.ins le.< piisons JM-ii|u'.'i l,i Ite.itiuiialion.
I)ii8il|i>n ét.ilt Sui.sse, .lide île . .iiii|i .li' l'ii liejjiu; e'e.st en eetle <|unlité i|u'il I'.iIr.iIi |i;irlie do 1,-1 eonjur.itii)n. Il niuiijiil eu 1819 .nvee le (;iiule de (jénér.il de lirl(;;ide; nos desecnd.inlii hoiiI eneiiie ihiiis r/iiniée l'iiim;.iise.
Jiilimle I'i>li|;ii.ie, évailéd;inii les ileiiiièies innées de rKiii|)iic, fut niiniulre •oim la IleHliinr.itioii ; Cliarlen d'Ili./iei divinl écuyci- de .Munsicnr; Duiivct de
DEdMERS MOMENTS ET MOIiT DE GEORGES. 345
Nous nous arrêterons là; poursuivre serait sortir du cadre ue nous nous sommes fixé. Les efforts royalistes pendant la urée de l'Empire appartiennent à un autre ordre d'idées; ce l'est plus que de la diplomatie où d'illustres personnages ont té mêlés, il est vrai, mais où les guerriers n'ont été pour l'en.
La Restauration revint, puis le retour de l'ile d'Elbe, et lors la Bretagne se retrouva encore en armes, et la petite houannerie tint en échec dans le Morbihan les forces que le éveil de l'Empire y avait envoyées.
Quand le trône fut raffermi, une souscription publique leva pieusement au général Georges un monument sous equel il repose maintenant, là où il naquit, au milieu des siens. ion fidèle lieutenant, Mercier la Vendée, après l'avoir assisté lendant sa vie, est aussi, comme nous l'avons dit, couché dans 1 même tombe. Ils sont là tous deux, ces héroïques vaincus, et e pieuses âmes ont pu, au milieu des temps troublés qui ont aarqué ce siècle, préserver leurs cendres de l'oubli et de la trofànation; le ciel n'a pas voulu séparer, dans le tombeau, eux qu'il avait si étroitement unis sur la terre dans les mêmes entiments de foi et d'amitié.
Voici bientôt un siècle qu'ils ne sont plus, et c'est maintelant seulement qu'appuyée de preuves irréfutables et auhentiques, l'histoire vient laver leur mémoire du stigmate ['assassins que les récits de la première heure leur avaient nfligé. Pareille gestation est nécessaire pour que la véité se fasse jour au milieu des passions et des faux aper- ;us qui entourent les hommes. Malheur au vaincu, à celuià surtout qui a succombé en combattant pour la bonne cause ! 'àme peu scrupuleuse de ses vainqueurs s'efforcera de salir sa némoire. Mais un jour vient où, à son tour, il pourrait dire : Vlallieur à mon vninqvieur! Les voiles trompeurs dont la Haterie et l'esprit de |)aiti l'avaient entouré sont tombés, la justice
ozier, ([oiiviinrm- cli- Hunilion; Aim:in<l G.iillnid. rolcmcl o( {;oiivi'riidir rOléron; Ilocliillo, liiiiicii.inl-roli.ncl de \.\ (;.ird.
se fait, et la postérité rend à chacun selon ses œuvres. Le sang et la boue couvrent la tombe de César. L'homme qui a vaincu Georges Cadoudal a vaincu la France; l'héritage de 1804 a été : 1870.