‹ Georges de PodiébradChapitre 104 sur 183 · CONDITION DES SERFS · texte numérisé non relu

CONDITION DES SERFS

siècle, les mœurs étaient moins libérales que les ordonnances ; le contraire se produisit maintenant. Des traditions séculaires ne s'effacent pas en un jour: les anciennes chartes ne furent pas toujours violées; les paysans en obtinrent même assez souvent de nouvelles, qui leur valurent une certaine sécurité; beaucoup jouirent d'une indépendance relative. Des recherches plus précises et plus complètes permettront peut-être un jour de reconnaître même alors parmi eux l'existence de catégories diverses qui n'étaient pas soumises aux mêmes obligations et dont quelques-unes au moins conservaient d'assez larges franchises.

L'introduction du servage n'entraîna pas ainsi, comme on l'a supposé souvent, le droit pour le seigneur de disposer arbitrairement de la terre de ses paysans. A une époque où les ouvriers libres étaient rares, quel intérêt aurait-il eu à accroître son domaine direct, et comment aurait-il remplacé les colons expulsés? Tout au plus, s'efforçait-il quelquefois d'étendre les cas de déshérence, et encore n'est-ce pas là une tendance universelle. En fait, le régime de la propriété resta très sensiblement ce qu'il avait été auparavant, et le laboureur qui s'acquitta régulièrement de ses redevances, fut à peu près sûr de conserver son champ et de le transmettre sans difficulté sérieuse à ses enfants.

Les paysans gardèrent aussi une certaine autonomie :, sans doute les tribunaux sont en général nommés par le seigneur S qui intervient directement dans certains cas, édicté les règlements, tient la main à ce qu'ils soient observés et exerce toujours une haute surveillance. Mais, malgré tout, ces assemblées de paysans, qui réunissent à leur

I. Les juges de villages sont choisis dans la commune, — et quelquefois par elle, — et présidés par un délégué du seigneur, pris dans le village. Nous trouvons un exemple de ces tribunaux dans V Administrateur de Veleslavin en iSSy: douze laboureurs jugent suivant l'ancienne coutume et leur sentence est sans appel; l'employé du seigneur et le notaire assistent aux débats, mais ils n'interviennent que si les conseillers le leur demandent. La compétence de ces tribunaux est assez étendue. Le titre de seigneurs, que reçoivent les paysans qui en font partie, prouve la considération dont ils jouissent.

compétence judiciaire quelques fonctions administratives, maintiennent une certaine fixité dans la coutume, s'opposent aux exigences nouvelles et prêtent aux vœux et aux réclamation du village une autorité que n'auraient pas des voix isolées '. Les charges, grâce à eux, sont à peu près fixes et ordinairement assez modérées. — Ce sont là des garanties sérieuses et telles qu'elles suffisent par exemple à ■créer un abîme entre la situation des serfs polonais ou hongroiset celle des paysans bohèmes à cette époque; elles expliquent aussi l'aisance à laquelle arrivent quelques-uns de ceux-ci, et dont témoignent les inventaires. Il n'est pas jji^squ'à la liberté d'émigration qui, supprimée par la loi, n,e soit rétablie par certaines conventions particulières.

Et pourtant le servage n'en demeure pas moins dès lors la loi commune et tous les palliatifs de détail n'en sauraient corriger les détestableseffets. Une grande injustice a été commise, que les seigneurs ne songent pas à réparer, que les paysans ne peuvent pas pardonner -, et qui vicie dans leur germe les intentions les plus généreuses. Les serfs sont hors la loi, au-dessous- d'elle. Leurs privilèges, ils ne les tiennent que de la libre générosité de leurs seigneurs, et si ceux-ci les suppriment ou les violent, qui interviendra pour leur en imposer le respect? — Les habiles ménagent leurs hommes, les maîtres pieux les traitent avec douceur et charité : mais, quel que soit le mobile qui inspire la conduite des seigneurs, religion, humanité ou calcul, ils ne se croient jamais obligés qu'envers euxmêmes ; leurs sujets-ne sont pas leurs égaux, n'appartiennent pas a la même catégorie, ne font pas partie du pa3^s légal et n'ont aucun droit à invoquer.

Ce sentiment apparaît avec une évidente clarté dans tous les textes, aussi manifeste dans les chartes les plus bienveil-

1. Les délégués des paysans forment une sorte de conseil de fabrique, interviennent dans l'administration des biens de l'église.

2. Une des preuves que les paysans ne sont pas satisfaits de leur sort, ce sont les amnisties fréquentes qui sont offertes aux fugitifs qui reviendront avant une époque déterminée (i545, 49, i585).

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lantes que dans les déclarations les plus hautaines. « Personne, écrit Veleslavin, n'est maintenant en plus grand mépris que les paysans, parce que beaucoup ne les tiennent pas pour des hommes, mais pour des serviteurs et des serfs, ou plutôt pour des bêtes de somme soumises à un éternel travail. Plus d'un fait moins de cas d'un pa}'san que d'un chien ' ». Veleslavin n'est pas un déclamateur, et les moralistes, les jurisconsultes, les chroniqueurs sont tous unanimes à signaler le mépris dans lequel sont tenus les laboureurs. — Dieu a créé les nobles, écrit Tsibor de Tsimbourg, pour qu'ils administrent et défendent le royaume ; les prêtres, pour qu'ils enseignent aux autres classes à le connaître et à l'honorer; les paysans, pour qu'ils travaillent la terre. Il les a soumis aux seigneurs pour que ceux-ci pussent en agir à leur guise vis-à-vis d'eux; le gouvernement appartient aux nobles, et les paysans sont tenus en retour de leur payer des redevances. Ils ne mériteraient pas de charger la terre, si, par leur humilité, ils n'obtenaient d'être tolérés dans le monde ^ — Tsibor n'était pas un maître cruel ; ce qu'il disait, ses contemporains le pensaient comme lui. Qu'on lise avec soin les « instructions » dont on vante le plus la modération et la douceur, on y retrouve à chaque ligne l'orgueil du membre d'une caste supérieure qui daigne jeter un regard de compassion sur des parias.

Un de ces mandats est volontiers cité par les historiens qui veulent prouver que la condition des paysans à cette époque n'était pas mauvaise, c'est celui du seigneur Smil Osovsky de Doubravitse. Smil était un espri-t distingué et une âme généreuse : pénétré d'un zèle sincère pour le bien public, il avait à cœur l'amélioration du sort de ses hommes. Il peut être pris comme type du grand seigneur libéral, et ses instructions témoignent des plus nobles intentions. Mais, si elles honorent le maître, elles condamnent l'institution : quelle indépendance reste aux serfs r Quelle

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