‹ Georges de PodiébradChapitre 118 sur 183 · LA SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA SITUATION RELIGIEUSE

et le tableau n'est guère plus consolant. C'est la même confusion, la même impuissance à s'élever aux décisions viriles, le même abaissement des âmes et la même absence de clairvoyance et de dévouement. L'Utraquisme, protégé par des privilèges solennels et soutenu par la très grande majorité de la nation, perd l'occasion de sortir de la situation incertaine dans laqiielle l'ont laissé ses victoires, s'enferme dans une défensive timide, et devenant à son tour exclusif et intolérant, ne constitue plus guère qu'un obstacle au progrès. Sa décadence visible induit en tentation les catholiques: mais leurs nouvelles attaques, molles et promptement abandonnées, sont condamnées d'avance à un échec, sans autre effet que de perpétuer un état général d'inquiétude et d'ajouter une nouvelle cause de désordre à toutes celles qui troublent déjà le pays. En religion comme en politique cependant, mais plus nettement, quelques symptômes favorables se manifestent, et, en face de l'Utraquisme, un parti nouveau grandit, prêt à prendre en mains la tâche devant laquelle recule le Hussitisme officiel, c'est I'Unité des Frères Bohèmes.

En attendant qu'une nouvelle direction morale s'offre au pays, l'Utraquisme continue sa carrière monotone, dans laquelle les mêmes incidents reparaissent avec une régularité fatigante. Au dehors, les négociations avec la cour romaine n'avaient jamais cessé complètement; de temps en temps on envoyait quelque pétition, une assemblée préparait un programme et désignait des délégués, un légat s'abouchait avec les ambassadeurs calixtins; le dialogue était prévu : ils marmottaient les demandes qu'ils ànonnaient depuis plus d'un siècle, la confirmation des Compactats, la nomination d'un archevêque utraquiste, l'approbation de quelques menues coutumes qui s'étaient introduites dans leurs cérémonies; le légat répondait par les exhortations connues et les tins de non recevoir habituelles, et l'on se séparait, irrité, déconcerté : quelques mois, quelques années plus tard, sans que des expériences si multipliées servissent jamais à rien, on rccoiiimencait.

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Au dedans, les tiraillements ordinaires et la lutte sourde avec les Catholiques. La paix de Koutna-Hora n'avait pas gagné tous les seigneurs à la tolérance : mais les quelques conversions, plus ou moins volontaires, qui ramenaient çà et là trois ou quatre villages à la religion romaine, n'avaient pas grande signification et passaient en somme assez inaperçues : ces variations journalières ne modifiaient guère la force respective des partis. Les Utraquistes s'émurent davantage lorsque, en iSoy, le grand chancelier Albert de Kolovrat fut nommé régent du royaume. Fils de l'ancien Administrateur catholique ', Albert était connu par son zèle bigot et il se regardait comme le représentant des intérêts du clergé. Sur ses terres, il chassa les curés utraquistes et les remplaça par des prêtres romains : son ardeur fit honte aux seigneurs catholiques, et quelques uns suivirent son exemple. Le roi favorisait le mouvement; ce fut comme une nouvelle attaque de la fièvre qui avait sévi dans le royaume en 1 480 : quelques couvents se rouvraient, à Prague les moines expulsés étaient revenus, les diètes retentissaient des lamentations des Hussites. Mais les accès s'atténuaient: pour calmer toutes ces ardeurs orthodoxes, les protestations suffirent cette fois, sans émeute. Rien ne montre mieux la torpeur du Catholicisme à cette époque que son inaction en face d'une secte aus'si caduque que l'Utraquisme ; il n'avait plus ni force de propagande ni énergie vitale. Il était temps que la Réforme le réveillât de ce sommeil léthargique. Pour le moment, les défaillances de la Curie discréditaient la religion et enlevaient aux catholiques tchèques jusqu'au désir d'une revanche. « Oh! si Pie II revenait, s'écriait un de leurs chefs^ Pie II, le dernier des bons papes! » Ce guide qui devait les conduire à l'assaut, ils l'attendirent de longues années encore.

Les difficultés intérieures de l'Utraquisme étaient plus

t. L'Administrateur, comme on le sait, était nomme par le chapitre; tant que le siège archiépiscopal de Prague était vacant, il était le plus haut dignitaire de la hiérarchie et le dét'enseur naturel des idées cathniii]ues en Bohème.

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graves que celles qui lui venaient du dehors. Le temps n'apportait aucune modification favorable, — au contraire : pas de discipline, pas d'administration régulière, surtout pas de pi'ètres. Comment combler les vides qui se produisaient, pourvoir les paroisses de curés canoniquemcnt institués? Les Tchèques avaient de temps en temps des aubaines imprévues: on se rappelle la joie avec laquelle ils avaient appris l'arrivée de l'évèque de Santorin (1482); une vingtaine d'années plus tard, un vieillard, touché par les plaintes et les prières des Bohèmes, consentit à se mettre à leur service, Philippe de Novavilla, évèque de Sidon /;/ partibus ; il fut accueilli à Prague avec des transports d'allégresse. Effusions sans lendemain, A peine installés, les évêques d'occasion s'inquiétaient des divergences de coutumes et de rites, prenaient au sérieux, leurs fonctions et essayaient de plier à la règle le clergé, depuis longtemps déshabitué de tout frein : de là des tiraillements, des scandales, une mauvaise humeui" réciproque. Augustin Lucien n'était pas en Bohème depuis un an qu'il se repentait de son coup de tète, implorait la (]urie, sollicitait son pardon ; les Tchèques ne le retinrent qu'à grand peine, presque de force, et la conhance ne revint jamais entre le pasteur et ses ouailles ',

Philippe de Novavilla fut plus malheureux encore : dans le premieiélan de gratitude, on lui avait remis la haute direction de ri^glise nationale, et \'ladislas l'avait même reconnu comme évèque bohème et président du Consistoire uiraquiste. La bonne entente ne fui pas longue : les Hussites entendaient le réduire au lole i< d'ordonnateiu' » automatique -, pi'otestaient contre toute ingérence dans les questions de discipline et de culte, discutaient au lieu d'obéir.

1. l.cs piirilaiiis de Pi;ii;iic a\;nciii clc clini)iics ilcs libres Iiahitudcs ilcs prctix's ilnliciis. Aiimistiii Lucien iinniiiit un ip),''.

1. I.'unii|uc licsii- des I Mrai]uisles elail d'asMirer l'inslitntii in Lannni,|ue, , de manière a inaiiiienir le lien ni\sti(.|ne i|iii rallaehe les pi'etres aux apnli'es. Niius \eirini-, le mie i|ne |iiue encnie celte pi'èuccnpaln in de l'iniilè et de la Ci'iiliiuHlé de ri-.i;lise elle/ les l'rères Imliciues, si libres d'espi il cependaiu.

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Les excommunications et les interdits les indignaient : que l'on frappât ainsi des Allemands et des Italiens, soit; mais des disciples de Hus, des représentants de la vérité! Les maîtres qui dirigeaient le Consistoire avant la venue de Philippe, supportaient avec impatience la déchéance à laquelle ils avaient consenti, en môme temps que leur orthodoxie étroite s'effrayait des quelques modifications que l'évêque s'efforçait d'introduire : un parti d'opposition se forma autour de Koranda, de Paul de Zatets et de quelques autres membres de l'Université; la population de Prague se prononça pour eux. En 1 5o5, le Consistoire reprit toute son indépendance : Philippe suspendit les ordinations. Ses adversaires l'atteignirent dans ses partisans. Le vicaire du curé du Tyn était soumis à l'évêque: le juge de Prague le fit arrêter en compagnie d'une femme suspecte, promener avec elle dans toute la ville et jeter en prison. Philippe de Novavilla suspendit le service divin : pendant trois jours on n'entendit même pas'le son d'une cloche; mais cette mesure d'énergie acheva d'exaspérer ses adversaires : Vous n'avez aucune autorité sur nous, criaiton aux prêtres, vous êtes payés pour faire un travail, et vous n'avez pas le droit de vous y dérober. Les maîtres de l'Université et les magistrats de Prague ordonnèrent qu'on ne tînt aucun compte de l'interdit '. Philippe annonça qu'il quitterait le royaume : on le lui défendit. « Il souffre avec nous l'injustice et la méchanceté humaines, écrit un de ses partisans, pleure et se lamente sans cesse, et c'est une chose triste que la vue des chagrins de ce vieillard ^ ». Il réussit enfin à sortir de Prague, mais les honneurs qu'il reçut à Tabor n'effacèrent pas le souvenir des avanies qu'il avait subies. Le séjour en Bohême lui était désormais odieux ; il s'enfuit de nuit, déguisé; on le rattrapa. La mort le délivra enfin (iSoy). La leçon servit, et depuis lors aucun évêque étranger ne céda à la tentation d'offrir ses services à l'hérésie.

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