Osviéta, 1875, p
ORIGINES DE I. CNITr: DES FRERES 3lQ
divers Kheltchitsky a formé son s3-stcme, me paraît ainsi intéressante, mais secondaire. Il a beaucoup emprunté à Hus et aux théologiens tchèques qui ont eu une action plus ou moins profonde sur le mouvement des idées au xv« siècle; il a subi plus qu'aucun autre écrivain peut-être de cette période l'influence de Wiclif dont il accepte la plupart des conclusions '. Il est certain enfin qu'il y avait des Vaudois en Bohème, au commencement du xV^ siècle, dans la Bohème méridionale surtout, c'est-à-dire dans la région où se répandirent le plus rapidement les idées radicales, et il est très probable que Kheltchitsky a recueilli au moins la tradition de leurs prédications -. Mais arrivàton à démontrer, phrase par phrase, qu'il a simplement reproduit les idées répandues autour de lui, il n'en demeurerait pas moins que des causes plus générales expliquent seules son originalité et son influence.
L'invention ne consiste guère à dire ce que personrte n'a dit auparavant : en matière religieuse surtout, tous les novateurs vivent sur un fonds commun qui n'a pas varié depuislesorigines du christianisme : les adversaires les plus
I. Kheltchitsky a exprime avec beaucoup de netteté ses sentiments pour Wiclif dans sa Réplique à Rokytsana (publiée par Goll^ Quellen, II, p. 83) : « Comme lu cites Wiclif et aucun autre docteur, dit-il, tu semblés l'avoir en plus haute estime que les autres ;ou peut-être l'as-tu pris pour caution, parce que tu crois que je m'appuie de' préférence sur lui, tandis que je rejette les autres opinions des hommes et que je fais peu de cas des autres docteurs. Sache que je m'attache à tous les maîtres, les maîtres sacrés ou ceux de maintenant, autant que leur science m'a montré la voie et m'a ouvert l'intelligence ■ de tout ce que Dieu ordonne dans sa loi. J'ai à la vérité une estime particulière pour Wiclif, parce que, à ce qtfe j'entends dire, aucun des anciens ou des nouveaux' docteurs n'a aussi bien parlé et écrit contre le poison qui s'est infiltré dans l'Église. » Mais ce respect profond n'entraîne pas l'abdication de la réflexion, et Kheltchitsky réclame vis-à-vis de lui comme de tout autre son indépendance complète. M. Goll, (p. 36), signale en effet une différence fort importante entre Kheltchitsky et Wiclif : d'après celui-ci, l'harmonie doit régner entre l'Eglise et l'Etat; d'après celuilà, il ne doit y avoir entre eux aucun rapport.
2. Il est démontré aujourd'hui que les doctrines vaudoises ont exercé une très réelle influence sur le développement du Hussitisme et en particulier sur les sectes populaires. Cp. Preger, Ueber das Verhceltniss der Taboriten :^u den Waldcnsem, Munich 1887. Mais on tend maintenant à l'exagérer. MùUerva de même trop loin quand il dit que les Frères « sont des Vaudois hussites. » Voir Goll, Die Waldenser im Mittelalter und ihre Literaiur, dans les Forschungen de Sickel, 1888, p. 345.
()K1GIN[-.S 1)K 1. tNITK DES FRKKES
éloignes se distinguent moins par l'ensemble des croyances, dont la somme est toujours sensiblement la même, que par l'importance relative qu'ils attribuent à certains dogmes. Quelles que soient donc les sources dont il s'est inspiré, Kheitchitsky est avant tout le fils légitime et direct du mouvement hussite. Il le termine et l'achève: il traduit avec une éloquence supérieure et une logique inflexible les aspirations d'une partie du peuple à cette heure de la révolution, — l'amout libre de Dieu, la rénovation morale en dehors de toute intervention officielle. Par là s'explique que, sans propagande, il ait laissé plus de disciples qu'il ne l'espérait, peut-être même qu'il ne le désirait. Sa mort (de 1455 à 1457) passa inaperçue comme sa vie avait été ignorée, mais la semence jetée au vent avait trouvé un sol bien préparé, et, un quait de siècle plus tard, dans les districts les plus éloignés de la Bohême, des milliers de croyants, instruits par ses leçons et convertis à sa doctrine, travaillaient à construire l'église idéale qu'il avait entrevue '.
I. Les adversaires des l'"rèrcs se rendirent un compte très net des conséquences antisociales de ces doctrines : voici par exemple ce que dit le jésuite Venccslas Sturm, dans sa Comparaison de la fui {Sroiniani Viry, i582) : « J'avais beaucoup entendu parler de Kheitchitsky et j'étais curieux de savoir ce que c'était que cet homme et les mérites qui lui valaient tant de louanges des Frères. J'ai commencé ainsi h lire avec beaucoup d'avidité le Filet de la fui, livre assez étendu et développé. Il est rempli de tels blasphèmes contre Dieu et les saints, de telles attaques contre les personnes laïques et ecclésiastiques, d'erreurs si énormes et si effrayantes que je n'ai pu me défendre par moments d'une certaine terreur. Il est dirigé en partie contre les autorités temporelles et spirituelles et il attaque les droits des citoyens, de l'empereur, des ecclésiastiques, de telle sorte que si les gens suivaient ce livre et ses doctrines, // ne pourrait plus subsister de villes, d'état, de royaume, d'empire, de seigneurs, de classes, de droit, de Constitution : toutes choses devraient disparaître et être détruites. Il n'est pas seulement contraire à l'Ecriture, mais à la loi naturelle et à la raison. » (Cp. Sabiiia, Histoire de la littérature tchèque, p. 742.) Le passage me parait curieux parce qu'il met très nettement en présence le christianisme officiel, expurgé à l'usage du monde, et le christianisme primitif et réel.
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Du vivant de Kheltchitsky, quelques fidèles s'étaient réunis autour de lui, attirés par sa piété, sa douceur, le charme de ses discours. Les « amis de Kheltchitsky », c'était le nom qu'on donnait à ce petit cercle, ne formaient pas une véritable secte. Évitant autant que possible les discussions dogmatiques, ils accordaient beaucoup moins d'importance aux cérémonies extérieures ou aux symboles précis qu'à la pureté des mœurs et à la sincérité de la foi. Le vice les choquait surtout chez les prêtres, et, sans se séparer de rUtraquisme officiel, ils éprouvaient quelque répugnance à recevoir de mains indignes les sacrements et en particulier la communion.
Cette question, de la dignité indélébile conférée par Tordination, si grave par ses conséquences, puisque, résolue négativement, elle conduisait à une rupture complète avec la catholicité et à la formation d'une Église indépendante, avait longtemps tourmenté Kheltchitsky. Il y revient, à diverses reprises, hésitant, pris de terreur à son tour à l'idée de briser en quelque sorte le lien matériel et mystique qui rattache aux apôtres les générations successives. Il s'efforçait h croire que le prêtre coupable, pourvu qu'il ait conservé la vraie foi, garde, en dépit de ses fautes, le pouvoir de donner les sacrements et de consacrer; mais cette conviction de tête ne dissipait pas ses doutes qui se trahissent à diverses reprises : il compare les prêtres indignes à des nuages sans pluie et à des fontaines sans eau, il conseille de les éviter, parce que leurs exemples sont pernicieux et que leurs exhortations ne viennent pas du cœur et ne vont pas au cœur. Ses disciples éprouvaient les mêmes défiances, les mêmes dégoiJts, renonçaient aux sacrements plutôt que de les recevoir affaiblis et déshonorés par la débauche ou
LES PREMIERES COMMUNAUTES
la simonie. Des inquiétudes analogues, vers la même époque, chassaient à travers la Bohême les auditeurs de Rokytsana; toutes leurs recherches étaient demeurées inutiles jusque-là : à Kheltchitse seulement ils devaient trouver ce qu'ils poursuivaient avec angoisse, la paix de Tàme et la sûre promesse du salut.
Rokytsana connaissait déjà sans doute Kheltchitsky lorsque les événements le mirent en rapport direct avec lui, probablement pendant ses années d'exil, 1437-1448. L'indignation et la colère que lui inspiraient la perfidie et les progrès des Catholiques, sa douleur à la pensée de la Réforme compromise, ses rancunes contre les nobles qui l'abandonnaient, le disposaient à quelque S3^mpathie pour des hardiesses dont il n'aperçut pas aussitôt toutes les conséquences : un exilé n'entend pas tout à fait de la même manière qu'un archevêque, même non reconnu par le pape. Son imagination, toujours prête auX entraînements, fut touchée de ce qu'il y avait de droit, d'élevé, de réellement pieux dans cet apôtre qui attaquait avec tant de véhémence les vices publics et privés. Kheltchitsky, de son côté, comprit la supériorité réelle de ce chef qui, mieux fait pour l'opposition que pour le commandement, était plus grand dans la persécution que dans la victoire. Séparés bientôt •par la vie plus encore que par les divergences dogmatiques, ces deux hommes, qui représentaient des doctrines si opposées, se souvinrent toujours avec émotion de leurs relations passagères '. En présence du désarroi moral de ses auditeurs, fort découragés par leurs tentatives inutiles, Rokytsana n'hésita pas à leur recommander la lecture des œuvres de Kheltchitsky et à les mettre en relations avec lui. Ils étaient admirablement préparés pour recevoir la bonne parole, et ils n'eurent plus dès lors qu'une pensée : s'éloigner de l'Eglise qui s'était éloignée de Jésus, fonder une confrérie qui vivrait loin de la violence et du 1* al dans l'adoration et la charité.
I. Voir sur ces relations de Rokytsana et de Kheltchitsky, Schulz, Osviéta,
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Le séjour de Prague leur devenait odieux : « Ils ne pouvaient y garder leur bonne conscience et compromettaient leur salut avec des gens qui faisaient tout ce qu'ils trouvaient mauvais. » Ils essayèrent, semble-t-il, d'obtenir de Rokytsana qu'il se mît a leur tète, qu'il se retirât du monde '. L'archevêque appartenait à l'Église militante bien plus qu'à l'Église triomphante; la lutte était pour lui un besoin,'et sa retraite, à ce moment, eijt été une lâcheté. Il refusa de quitter son poste, mais il aida du moins ses disciples à exécuter leur projet. Sur la frontière nord-est de la Bohème, dans une région dépeuplée par la guerre, Georges de Podiébrad possédait le domaine de lamberk (Senftenberg) ; après 1-a prise deTabor, quelques prêtres, dont on se défiait, avaient été emprisonnés dans le château de Lititse qui dépendait de cette seigneurie. Sur la prière de Rokytsana, Georges accorda sans peine à ceux qui la lui demandèrent la permission de s'établir dans le bourg de Kounvald qui dépendait du domaine de lamberk ^. Les émigrants partirent sous la conduite de Grégoire, qui resta depuis lors leur véritable chef. Le curé de lamberk, Michel, vint se fixer au milieu d'eux ; ses vertus et sa foi lui méritèrent la confiance entière de ses paroissiens, et il accepta docilement la direction de Grégoire ■.
La nouvelle communauté ne se composait que d'une poignée d'hommes, mais les courses des auditeurs de Rokytsana en Bohême les avaient mis en relations avec beaucoup de personnes que tourmentait la même fièvre religieuse. Les adhésions arrivèrent assez vite, de côtés fort différents ; quelques amis de Kheltchitsky, en fort petit nombre, quelques Picards, (On désignait sous ce nom les niembres des divers partis extrêmes, en particulier ceux qui niaient la présence réelle.) Sans existence légale, sans chefs, sans credo, ils demandèrent un refuge aux frères de