LA PREMIERE PERSECUTION
conscience des Frères '. La vérité est que l'archevêque utraquiste, Rokytsana, n'avait ni sollicité ni approuvé la persécution et qu'il s'efforça d'en atténuer la rigueur. Bien qu'il sentît les Frères lui échapper peu à peu, il avait encore trop d'amitié pour leur chef, un souvenir trop vivant de la sincérité de leur foi et de leur bonne volonté pour ne pas être tenté de les protéger. A ce moment de plus l'attitude du roi lui inspirait quelque défiance; il ne mit qu'un zèle médiocre à exécuter des ordres dont un évêque catholique avait été l'inspirateur. Grégoire en particulier fut ménagé, ne subit pas la torture ^ et fut remis en liberté après une courte et fort peu rigoureuse détention ; on exigea seulement de lui qu'il approuvât en quelque sorte les mesures dont les Frères avaient été l'objet ^. Le curé Michel, le prêtre Martin, qui avaient été aussi emprisonnés, furent de même bientôt renvoyés.
A peine relâché, Grégoire avait repris son œuvre de propagande : il fut arrêté une seconde fois dans le nord de la Bohême; de son cachot de Teplitse, il adressa au souschambellan du royaume une lettre qui nous révèle ce qu'il y avait de passion contenue dans cette âme qui s'était pliée si complètement à la soumission et au sacrifice. Elle eet curieuse d'ailleurs par le jour qu'elle jette sur l'état des esprits à cette époque.
Quelques hommes d'État, refaisant à leur point de vue le raisonnement de Kheltchitsky, commençaient depuis assez longtemps déjà à trouver qu'il y aurait peut-être avantage à ne pas mêler aussi étroitement les questions politiques et religieuses; le malheur des temps avait fait des prêtres les véritables chefs du royaume : ne convenait-il
1. Les formules d'abjuration ont été publiées par Goll, Tclias., p. 466-
2. C'est l'opinion à laquelle arrive Goll, et elle me paraît tort vraisemblable. Voir la discussion sur ce point, p. 465.
3. Il dut reconnaître que les pouvoirs publics avaient le droit d'intervenir dans les choses de la foi. Ce n'était pas en somme contraire à sa doctrine : le rôle de l'Etat n'était-il pas, d'après Kheltchitsky, de réveiller par la persécution le zèle des fidèles?
\ \MI K V Ali; I illoVSKV Vi |
pas de les rappeler a l'obéissance? Ihi des repi-ésentanis les plus leinarqiiables de ce i;r()upe de politiques, qui, iiialheureuseniein, ne de\ int jamais un parti, était \'aniek \'aletchoNsk) de Knie/niosi. lUraquiste, il avait donné des preuNes de son deNouenient a la Réforme, mais il s'intél'essait moins au calice qu'a l'ordix- public. Ti'ès riche, fort écoute, ce boLii"L;eois de l^'ia^ue, mêlé à toutes les alVaires du pays, très au coui-ant des ambitions et des intrigues des seigneurs, poursui\ait l'imion intime de la ro\'auté et des villes. Leurs intérêts n'étaient-ils pas les mêmes, comme leurs ennemis? Ses efforts pour rétablir l'autorité ro}-ale sur les villes se heurtèrent souvent aux résistances du clergé utraquiste, très jaloux de l'intluence prépondérante qu'il avait conquise dans les comniunes. Assez mal disposé déjà poui" Rokytsana, \'aniék le rendit responsable des difficultés qu'il rencontrait et de l'anarchie uni\erselle : dans son traité sur la hoiniualion des prclrcs, il lance contre l'archevêque les accusations les moins fondées et reproche au clergé de n'avoir d'autre loi que son ambition, et d'autre but que le pouvoir '.
Les Frères se rendirent-ils compte de l'analogie de leur programme et de celui de A^aniék? Li est permis d'en douter ; les faits ne se présentent pas avec cette clarté aux \eux des contemporains. Un instinct naturel les poussa a solliciter la protection d'un homme qui avait si rudement traité leurs adversaires. Dans sa lettre, Grégoire rappelle les malheurs et les ruinesqu'ont entassés les gueri'es religieuses: les prêtres utraquistes, s'ils avaient le pouvoir, ramèneraient bientôt les mêmes calamités; Dieu sait que, pouilui, il a fait le sacrifice de sa liberté et de sa ^ie; il ne s'adresse à \'aniék que ^ pour écarter le mal futur et dans l'intérêt du petit troupeau de Dieu, » afin que, sous sa pi-otection, il serve sans crainte le maitre des cieux et de la terre. " Ne persécutez pas le peuple pour sa foi, dit-il plus loin, vous
ï. Le traite de Vaiiick contre la doniinaiinn des prctres a été publié pai' M. .lar. 'rchélakoxskN-, i'rague i SN i . ;ivcc une préface iré> iiucrcssante.
.>.iJ (MddMiiîi i;i v\Nii:k
n'en avez pas le droii, non pas inemc sui\ant la loi païenne. N'en avons-nous pas une preu\e frappante dans l'empire l'oniain: lis i^ou\ ernaieni le monde a\ec bien\'eillance, sai^esse, tolérance; ils peiinettaient a tous leui's sujets de ser- \i|- leurs Dieux, sui\ant leurs desiis, ne s'inquiétant que d'ime chose, qtie les impôts lussent payés et l'autoiité régulièie respectée. " Et les Tui-csrQue demandent-ils aux chrétiens? De lenoncei" au christianisme? Non, de se soumettie. Que de cro) ances ditï'crentes ne trouve-t-on pas à Dvov! La paix ny est pas ti'oublée cependant, parce que pei-sonne ne songe à imposer aux autres sa propre foi. En Bohême et en Moravie, le roi a rétabli la paix, grâce à Dieu, parce qu'il a respecté les diverses croyances, qu'il a permis à quelques villes de garder le calice et n'a pas contraint les autres à l'accepter. Quelle tei'rible accusation contre ce l'oi Cependant, si, lorsque les oiseaux des cieux, les prélats orgueilleux et rebelles ont leurs demeures, quand les renards rusés et les (^alixtins ont letirs tanières, le tils de l'homme n'a pas une piei're pour reposer sa tète ! h Le pouvoir temporel n'a pas le droit de contraindre le peuple dans sa foi ; il n'a d'autre fonction que d'assui'ei' a chacun son droit. »
— Mais, répond-on, l'Etat sera troublé par les divisions.
— Mille sectes paisibles, soumises, qui ne réclament ni protection ni appui, ne compromettraient en rien la sécurité publique '. — Il y aurait quelque anachronisme à parler au xv-' siècle de la séparation de l'Eglise et de l'Etat : il est certain cependant que la cause de l'Eglise libre dans l'Etat libre a été rarement défendue avec une raison plus ferme.
Les Erères n'ont pas été soumis a la difficile épreuve de l'exercice de l'autorité : s'ils étaient devenus majorité, seraient-ils restés fidèles à leurs principes? Il serait téméraire de rien affirmer : dans tous les cas, si le rôle et l'honneur des minorités est de défen.die la liberté de conscience, ils ont compris leur devoir avec une remai'quable intelligence