RESISTANCES DES VILLES
seulement Vladislas s'était engagé ii nommer les conseillers sur une liste de candidats qui lui seraient présentés par la Commune, mais au moment où, sous l'influence de Barthélémy de Mtinsterberg, il s'était rapproché des bourgeois, il avait accordé aux Praguois le droit d'élire leurs conseillers. Singulière façon de rétablir l'autorité royale. Sans aucune intelligence des nécessités du gouvernement, Vladislas pensait réparer le mal qu'avaient causé ses concessions excessives aux Seigneurs, par d'autres concessions qui n'étaient guère moins fâcheuses; la tentative de restauration s'ouvrait par une nouvelle abdication '.
Représentants directs de la cité, en complète communion d'idées avec leurs concitoyens, les Conseillers entrèrent dès lors avec eux en relations permanentes. A un moment où l'existence même de la commune était en jeu, alors que toutes les résolutions pouvaient aboutir à une déclaration de guerre, il était naturel que chaque bourgeois fût consulté sur une décision qu'il serait peut-être obligé de soutenir par les armes. Le pouvoir fut exercé dès lors en grande partie par les assemblées générales, et elles furent conduites par des meneurs dont les qualités et les défauts répondaient aux goûts et à l'esprit de la foule ; les tribuns de la place publique ne le cédèrent souvent ni en véhémence ni en talent ni en influence aux orateurs de la diète. Parmi ces chefs de la démocratie urbaine, deux surtout, par leur fougue et leur adresse s'élevèrent au premier rang, et ils eurent l'honneur de donner au parti de la résistance contre la bande qui exploitait et ruinait le pays, l'audace et l'union qui lui avaient jusqu'alors manqué.
« Deux hommes, nous dit le notaire Bartoch qui nous a laissé sur ces événements un récit aussi précieux par les documents qu'il renferme que remarquable par l'art avec
1. Les conseillers sortant de charge, les « anciens » et l'assemblée publique élisaient un certain nombre d'électeurs qui, à leur tour, désignaient les nouveaux conseillers. Le roi se réservait d'ailleurs le droit de nommer les conseillers, s'il était dans le royaume. i5i4, Privilèges de la ville de Prague, p. 55o.
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lequel il est conduit, brillaient comme deux flambeaux, non seulement à Prague, mais dans tout l'Ordre des villes; Dieu les avait doués d'un raison éclairée et d'une éloquence extraordinaire '. »
Ces deux hommes qui balancèrent un moment la puissance des seigneurs les plus redoutés et dont la rivalité remplit Prague de terreur, étaient Jean Hlavsa et Pachek de Vrat.
Jean Hlavsa était né à Strzibro de parents honorables, mais sans fortune. Pour tous ceux qui avaient de l'ambition et quelques talents, le moyen le plus sûr de s'élever à une condition supérieure était d'entrer à l'Université et de suivre la carrière du professorat; la jeunesse de Hlavsa fut difficile et malheureuse : après avoir terminé ses études, il était chantre dans une école^ c'est-à-dire maître auxiliaire, quand il rencontra une de ces bonnes fortunes si fréquentes alors qu'elles étaient sans doute prévues dans les calculs de ceux qui se vouaient à l'enseignement. Il n'était pas rare que les jeunes gens qui, après avoir pris leurs grades à l'Université, recevaient la direction d'une école, touchassent le cœur de quelque veuve, plus ou moins jeune, maisbien rentée ; leur esprit plus ouvert, leurs manièresplus élégantes, l'espérance d'arriver grâce à eîix à une situation sociale plus élevée, leur jeunesse surtout paraissaient une compensation suffisante de leur pauvreté. Enrichis par ces mariages, ces professeurs prenaient pied dans la bourgeoisie, et c'était par cette voie un peu étrange, mais dont
I. Le notaire, ou plus exactement le greffier Barthélémy, désigné ordi-j nairement sous le nom de Bartoch, était un bourgeois de la Vieille-\'ille de Prague. Marchand de toile, il appartenait à la bonne bourgeoisie et il en donne une opinion très favorable. Hardi, d'esprit libre, avec beaucoup de vivacité et de pénétration, il fut une des victimes de la tj'rannie de Pachek; il nous a laissé des événements de 1524 à i53o un récit pittoresque et des plus animés. Il convient naturellement de ne pas accepter sans examen toutes les accusations qu'il lance contre ses adversaires. Il mourut en i535. Son style est simple, facile, un peu diffus, relevé d'expressions et de proverbes populaires, ses personnages sont très vivants. Sa chronique a été publiée par Erben, 1 85 1 . Une traduction latine a été éditée par Hœfler : Bartolomœus von Sanct A^gidiiis, Clirnnica de seditione et tumultii pragensi 1524; Prague i8rij.
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personne alors ne s'olTusquait,' que se rajeunissaient les oligarchies municipales. Les anciens bourgeois, après avoir murmuré pendant quelque temps contre les intrus et leur déloyale concurrence, ne leur tenaient pas rigueur, s'adiX'Ssaient volontiers à leur compétence et les choisissaient souvent pour employés municipaux. Tiré de sa situation précaire par son mariage, Hlavsa remplit ainsi d'importantes fonctions, puis entra dans le conseil de Prague (i5o2) et y fut bientôt fort écouté. D'une instruction très étendue, il avait, autant que nous permettent de le juger les renseignements assez maigres que nous possédons sur lui, l'âme haute et l'esprit ouvert : quelques-uns de ses maîtres à l'Université avaient été élevés à l'école des humanistes italiens, et leurs leçons n'avaient pas été perdues pour lui : les choses de l'art ne lui étaient pas étrangères; il s'occupa de faire publier une belle Bible en tchèque, conclut à grands frais un traité avec un imprimeur de Venise, envoya deux correcteurs en Italie pour diriger le travail; l'édition de la Bible de iSoG est un des joyaux de la littérature tclièque. Généreux, il encourageait les savants et les études. Il avait assez de netteté d'esprit pour apercevoir les faiblesses de rUtraquisme, assez de hardiesse pour en désirer la réforme, et il fut un des premiers adeptes en Bohême de la doctrine luthérienne. En politique, très dévoué aux franchises municipales et adversaire décidé des nobles, il détestait l'anarchie, poursuivait une alliance étroite des bourgeois et de la ro3'auté et il n'hésita même pas à sacrifier aux nécessités du gouvernement quelques-uns des articles du programme démocratique. Son dévouement incontesté à la liberté religieuse, son éloquence, sa richesse, son courage lui valurent d'être chargé de missions délicates, et il fut toujours à la hauteur des tâches qu'on lui confia; il avait des amis nombreux dont le dévouement le suivit jusqu'à la fin de sa vie, mais ses qualités mêmes, d'un ordre trop élevé, l'éloignaientde la foule qui exigeait de son chef une parole plus redondante, moins de scrupules et plus d'audace; elle se reconnaissait mieux dans Pachek de A^rat, et celui-ci, après
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avoir été longtemps l'auxiliaire de Hlavsa, essaya de le supplanter. Dans les villes ainsi, comme dans l'Ordre des Seigneurs, les questions générales se mêlèrent bientôt de querelles personnelles, et, au milieu des rancunes et des rivalités, les intérêts supérieurs et permanents furent si bien relégués au second plan que, pour sauvegarder leur situation, le chef des nobles et le représentant des villes, Lev de Rozmital et Pachek de Vrat, finirent par conclure une scandaleuse alliance.
Pachek était issu d'une très pauvre famille : sa mère était revendeuse, et on racontait que tout enfant il mendiait dans les rues. Peut-être faut-il chercher dans les épreuves de ces premières années l'explication de ses succès; il avait grandi au milieu du peuple, savait lui parler sa langue, son âme s'était trempée à la lutte et à la souffrance, mais trop souvent la délicatesse , sinon l'honnêteté , ne sort pas intacte de ces rude^ combats contre la misère. Il acquit en plaidant une certaine fortune et une grande notoriété : maître de l'Université et « Grand Notaire », il passait pour un juriste de premier ordre et un avocat éminent; de fait, ses adversaires eux-mêmes attestent son éloquence et les ressources de son esprit. Il avait les passions vives, le tempérament vigoureux et parfois brutal : par là même il plaisait à la foule, non moins que par son éloquence et son activité; sa rudesse d'ailleurs n'excluait pas la finesse et cette habileté qui gagne les coeurs et maintient les partis; appuyé sur le boucher Vanitchkovitch, il resta pendant plusieurs années le maître de la capitale, dédaignant les menaces des régents et bravant les ordres du roi. Ses services justifièrent longtemps sa popularité; nul ne contribua plus que lui à cpntenir dans Prague même les traîtres ou les lâches qui auraient sacrifié aux Seigneurs les intérêts des bourgeois; il triompha des jalousies qui affaiblissaient en les divisant la Vieille et la Nouvelle-Ville, et fondit les deux cités en une seule commune, soumise à une même administration ; sûr du dévouement de l'assemblée publique, appuyé sur un Conseil où il ne comptait que des
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auxiliaires ou des affidcs, il fît ce que n'avaient pas voulu essayer les rois et opposa aux nobles une infranchissable barrière; la postérité a le devoir de ne pas l'oublier. Les résistances des villes n'avaient d'autre résultat pour le moment que d'augmenter la confusion, mais elles avaient un trop pressant besoin d'ordre et de sécurité pour ne pas renoncer bientôt à celles de leurs exigences qui compromettaient l'unité nationale, et, en les protégeant contre l'oppression, Pachek réservait à l'avenir des ressources précieuses et à la royauté de puissants alliés pour l'heure où elle retrouverait quelque conscience de ses devoirs.
Le jour, il est vrai, où un souverain voulut prendre en mains la chose publique, Pachek fut un des premiers adversaires qu'il eut à écarter. C'était la suite fatale du désordre des idées et du progrès des théories féodales; les adversaires des seigneurs adoptent leur programme, pas plus qu'eux ils n'ont le sentiment de leurs devoirs envers la patrie et ne consentent à sacrifier à l'ordre public quelque parcelle de leur indépendance. Dans la lutte entre les villes et les Seigneurs, si l'histoire prend parti pour les bourgeois, ce n'est pas pour ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent, mais parce que les conditions mêmes d'existence de leur classe les auraient obligés rapidement à modifier leur attitude. — Seulement il leur eût fallu d'autres chefs que Pachek. Il n'y avait de réellement grand en lui que la volonté, cela suffit pour un agitateur, mais il n'avait ni la générosité d'àme ni l'élévation d'esprit nécessaires à un réformateur. Il voulait le bien, mais le confondait avec sa propre domination ; impatient de toute supériorité, l'anarchie ne lui déplaisait pas pourvu qu'il y jouât un grand rôle; étranger à tout besoin moral, il se servait de l'Utraquisme pour établir son empire sur la foule, mais sans y attacher aucune superstition, et il n'hésita pa:, à le jeter par dessus bord quand il aperçut quelque avantage à un rapprochement avec Rome : en somme, inférieur à sa fortune et à l'œuvre qu'il accomplit.
Pour le moment, la reconstitution du paiti des villes sous
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l'influence de HIavsa et de Pachek et les progrès de l'opposition au gouvernement de Lev étaient autant de causes d'anarchie. Aucun gouvernement : les partis en armes, les ligues particulières en guerre les unes contre les autres; le château de Prague, aux mains des complices de Rozmital, braquant ses canons contre la cité ; les prises d'armes de la commune, dont la seule annonce répandait l'inquiétude et l'épouvante dans le pays tout entier; les routes infestées de bandits, les diètes inutiles et troublées par des scènes scandaleuses ; — les impôts ne rentraient pas ou ne servaient qu'à enrichir les hauts fonctionnaires; les assemblées de districts se substituaient au pouvoir central. En haut, l'autorité aux mains d'une bande de voleurs ; en bas, les paysans râlant sous le poids de la misère générale.
Comment de pareilles conditions politiques n'auraientelles pas eu de désastreuses conséquences sur l'état moral et intellectuel du pays? Leur longue et victorieuse lutte avec l'Eglise catholique avait développé chez les Tchèques, nous l'avons rappelé à propos du règne de Podiébrad, avec un très vif sentiment d'orgueil national, une sorte de timidité farouche; à un moment où, bien que le sentiment religieux fût très affaibli, l'autorité de la cour romaine était encore incontestée, leur hérésie les mettait en quelque sorte hors la loi ; ils répondaient à cet ostracisme par une réserve hautaine, évitaient les universités étrangères, où ils n'auraient rencontré que défiance ou insultes. Les progrès même de la Réforme allemande ne rétablirent pas sur le champ l'es relations de la Bohême et du reste de l'Europe, et ce ne fut guère que dans la seconde moitié du xvi^ siècle, surtout grâce à l'Unité des Frères, qu'elle se mêla de nouveau plus activement au mouvement général de la civilisation. Cela nous explique la lenteur avec la-
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