‹ Georges de PodiébradChapitre 164 sur 183 · I. HIMANISMH · texte numérisé non relu

I. HIMANISMH

quelle elle ressentit les ellets de la Renaissance et le peu de prolit qu'elle en letira pendant longtemps.

L'Humanisme v avait cependant été introduit dès le milieu du W' siècle par un des plus brillants, sinon des plus sérieux représentants des idées nouvelles, yi^^néas Sylvius; il avait fait école en Bohème, y comptait de véritables disciples, Jean de Rabenstein, A'enceslas de Bouchov, un mathématicien distingué, Jean (]hindel '. Il resta en correspondance avec eux, et sa luptuix' avec Georges de Podiébrad ne supprima pas complètement ces relations. Moins tolérants que le pape, les principaux humanistes se ciétournaient au contraire avec un mépris mal déguisé de ces sectaires, dédaigneux des futilités littéraires et enfoncés dans le goût des vieilleiies théologiques. Leurs dédains contribuaient encore à éloigner les Tchèques, dont l'enthousiasme religieux flairait une vague odeur de paganisme dans le culte des lettres anciennes. Le patronage d'.L^néas S)ivius n'avait certes pas affaibli leurs préventions et ils gardaient une aversion instinctive pour tout ce qui venait d'Italie et se rattachait de près ou de loin à la papauté. Pendant assez longtemps, les humanistes bohèmes ne se recrutèrent guère ainsi que parmi les catholiques, que ne retenaient pas les mêmes considérations et qui, exclus plus ou moins franchement de l'Université de Prague, étaient forcés d'aller terminer leurs études à l'étranger. Ils rapportaient d'Allemagne et d'Italie le goût des langues anciennes, l'habitude du latin, l'enthousiasme des belles-lettres; beaucoup ne manquaient ni de savoir ni de talent: un d'eux, Bohuslas Hasistein de Lobkovits acquit une grande notoriété et occupa une place honorable dans les Sociétés humanistes -.

Par ses qualités comme par ses défauts, il représente assez exactement les tendances de l'Ecole italienne en Bohème vers cette époque. Ce qu'il y avait de meilleur en lui et de plus sincère, c'était sa passion pour les choses de l'es-

1. TroLihIar, 1,'himiaiiismc cii tV)licinc,i.iaus le Tcli.tchcsk. M. iSjo,;-». 370.

2. Cp. Trouhlar, Les œiisics de Bohuslas ilc l.<)bkn\iis, 'l'cli. tchesk. M.

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prit; à ce point de vue, il mérite d'être compare aux plus illustres disciples de la Renaissance : « J'apprends que tu es parti pour la Gaule, afin de satisfaire ton goût pour les sciences, écrit-il à son ami Adelmann, et je loue beaucoup ta résolution. Il n'}^ a certainement pas de meilleur moyen d'employer les jours qui nous sont donnés ici-bas. Et si les marchands, uniquement dans l'espérance du gain, n'hésitent pas à se rendre dans les contrées les plus lointaines et à braver toutes les difficultés et les dangers, comment nous laisserions-nous effrayer quand il s'agit de conquérir les plus précieux trésors '. » Il avait prêché d'exemple, avait parcouru l'Egypte, l'Asie-Mineure, le Péloponèse, la Sicile, avait pénétré jusqu'à Carthage pour y chercher des manuscrits; sa maison était une petite académie, sa bibliothèque était si riche qu'aucune de celles de l'Allemagne ne pouvait lui être comparée; il avait dans le monde entier des agents chargés de lui expédier des livres, il paya mille ducats un manuscrit de Platon; quand il mourut, il institua par testament une fondation pour' entretenir ses collections.

Nobles amusements d'un honnête homme; mais l'amour des lettres n'exclut pas toujours une certaine médiocrité d'esprit. Bohuslas était un dilettante de mo}enne valeur, et rien de plus. Son détachement des choses du monde n'allait pas sans quelque remords ; il ne réussit à rien, parce qu'il eut des ambitions trop multipliées. Après avoir passé plusieurs années à la cour de Vladislas à attendre une charge qui ne vint pas, il rentra dans ses domaines, assez chagrin. Il se piquait d'orthodoxie et publia divers traités contre les Utraquistes et les Frères, que d'ailleurs il ne connaissait pas; sa fidélité à la cour romaine fut mal récompensée : il avait été désigné pour l'évêché d'Olomouts, Alexandre VI lui préféra un de ses favoris italiens. Les Muses ne le traitèrent pas beaucoup mieux que la politique ou l'Église : quelques critiques vantent sa Satire sur

I. Cité par Viiiarzitsky, œuvres de Bohuslas de Lobkovits, p. XIX.

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les mœurs des Bohèmes ; c'est un centon banal et vague, sans que les réminiscences constantes y soient jamais relevées par quelques traits d'observation saisis sur le vif. Ses fables valent mieux, elles sont plus courtes. Il aimait la Bohème, soutirait de sa décadence, mais son patriotisme abstrait et littéraire manquait de nerf et de précision : je me donne sans difficulté pour un allemand, écrit-il, et je suis fier d'en être un ; sa naïveté scandalise son correspondant, qui le rappelle à l'ordre. Il travaillait à grand bruit à relever le Catholicisme en Bohème, et il se brouilla avec un de ses vieux amis, Victorin de Vchehrd, à propos d'une satire contre Alexandre Vl qu'on attribuait à ce dernier, mais c'était chez lui atVaire de convenance plus que de conviction; en dépit qu'il en eût, le souffle de tolérance qui anime les œuvres de l'antiquité, avait, non sans doute altéré, mais adouci sa foi : « Dans un pays libre, il faut que les langues soient Ijbres », écrit-il à Pierre de Rosenberg, nommé gouverneur de Bohème par Vladislas. Comment concilier cette liberté avec l'obéissance à la cour de Rome? Son âme naïve ne s"est jamais posé la question et n'a jamais aperçu la contradiction. En réalité, c'était un latiniste bien plutôt qu'un humaniste, et de .l'antiquité il connaissait mieux la lettre que l'esprit; élève laborieux et discret des Cicéroniens, il eut des amis et pas d'influence: il se plaint lui-même des railleries dont on accable « les gens qui parlent comme les livres » et qui a philosophent en latin ». Des siècles s'écoulèrent souvent avant que la Renaissance portât ses fruits savoureux et qu-e le génie des peuples modernes, élevé et épuré à l'école de l'antiquité, rivalisât avec les chefs-d'œuvre des Latins et des Grecs ; la Bohême, atteinte par une épouvantable tourmente, disparut du rang des nations trop vite pour donner sa mesure; mais, malgré toute leur bonne volonté, Bohuslas et ses amis étaient de médiocres initiateurs, et l'Humanisme, en partie par leur faute, ne fut que la. distraction de quelques raffinés et ne devint pas une grande école d'éducation et de progrès général.

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A ce moment, l'inditVcrence, on serait tenté de dire l'aversion pour ces études fri\oles et suspectes est telle que la plupart des traductions d'ouvrages anciens ne nous ont été consei'N'ées qu'en manuscrits. Parmi les pi'emiei's livi'es imprimés en Bohème, nous n'avons à sii^naler en lait d'œuvi'es anciennes que les Fables d'I^sope. Même plus tard, aucune imprimerie ne publie une collection impoi'tante d'auteurs classiques, texte ou traduction. Quand Sigismond Hrouby désire se li\ ler aux études grecques et latines, il quitte la Bohême et va s'établir à Bàle, où il s'associe au célèbre imprimeur Froben. Fes érudits se répandent en pilaintes sur la barbarie de kaws' compatriotes : mais c'est eux-mêmes qu'ils devraient accuser de leur échec : la plupart du temps, leur science est a la lois pédante et superficielle, presque aucun d'eux ne sait le grec, leurs traductions des écrivains helléniques sont faites sur des traductions latines; leur goût est banal; parmi les écrivains latins, ceux qu'ils apprécient le plus sont les moins originaux, Sénèque, et surtout les auteui's du mo^'en âge, Pétrarque, A'alla, Pontanus, etc. Les idées les laissent indifférents; ce qui les charjiie, c'est la rhc'torique, l'élégance de collège: ils remplissent de latinismes leurs ouvrages tchèques ou même alVectent de mépriser le tchèque et n'écrivent plus qu'en latin. Fxagérations peu dangereuses et peu durables : de ce long commerce avec l'antiquité, la prose bohème conservera l'ampleur de la période, l'harmonie et une certaine majesté grandiloquente, qui caractérisent l'âge d'or de la littérature tchèque; mais, en attendant, le goût de l'antiquité n'a d'autre résultat que d'épuiser dans des jeux d'esprit stériles quelques écrivains bien doués et d'atfaiblirla vie intellectuelle.

Les véritables représentants de la Renaissance a cette époque, ceux dont l'action serait féconde et l'intluencc heureuse, ce n'est pas parmi les érudits de profession qu'il conviendrait de les chercher, mais parmi les hommes d'Ftat et les politiques. \'ladislas avait donné l'exemple; il se plaisait à attirer les écrivains, était curieux des cho-

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SCS de l'art; autour de lui les seigneurs et les chevaliers, souvent assez peu instruits, comprenaient l'utilité des études et les favorisaient, La richesse et la puissance, quand elles se transmettent de génération en génération, afKnent l'esprit, éveillent le sens du beau : lorsque des enfants sont appelés à d'illustres destinées, comment ne pas chercher à les piéparer à leurs devoirs et à leur fortune? Kt quelle meilleure école que celle des écrivains anciens? Tstibor de 'l'simbourg, qui ne savait pas le latin, se faisait traduire la République de Platon; Guillaume de Pernstein donnait pour précepteur à son hls un latiniste distingué, Jean Tcheska, qui, sur son ordre, traduisait en tchèque des extraits des philosophes et des moralistes anciens. Cette traduction, assez libre, mais d'une langue nerveuse et précise, obtint une grande réputation, fut rééditée trois fois et devint une sorte de manuel qui servit a l'éducation de plusieurs génélations; les morceaux avaient été choisis avec beaucoup de tact et les jeunes gens y puisaient une nourriture singulièrement plus savouieuse que celle que leur aurait fournie la cuisine scolastique.

Quelques-uns voulaient pénétrer plus avant dans la connaissance de l'antiquité, formaient des collections, réunissaient des livres à grands frais. Parmi les familles qui s'illustrèrent par leur goût pour les lettres, aucune ne mérita mieux de la Bohème que celle des Boskovits; Ladislas de Boskovits fonda dans son château de Trzebov en Moravie une bibliothèque et des collections importantes; deux frères, Benech et Dobéch, tirent traduire en tchèque l'histoire de Bohème, d'.Enéas Sylvius ; les femmes même de la maison avaient été gagnées par cette fièvre intellectuelle, et Marthe de Boskovits scandalisa les catholiques en publiant, lors des décrets qui frappèrent l'Unité en 1498, sa Défense des Frères bohèmes, pleine d'érudition et de sens.

Rien ne serait plus aisé que de multiplier les noms et l'on s'explique qu'un des hommes qui ont le mieux connu le passe de la Bohème ait été pris d'une sorte d'enthou-

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