‹ Georges de PodiébradChapitre 166 sur 183 · I. Bohusias de Lobk., p. Sj · texte numérisé non relu

I. Bohusias de Lobk., p. Sj

392 l'université de PRAGUE

des détails secondaires, la force créatrice s'éparpille dans des productions insignifiantes; on n'a que la monnaie de la philosophie. A l'Université de Prague, il n'y a plus même de cours régulier de théologie.

Qu'a-t-ellc conservé, cette célèbre institution, de sa gloire passée, et qu'est-il advenu du projet de Charles IV? Il avait espéré fonder là un grand centre de lumière qui rayonnerait à la fois sur l'Allemagne et les pays slaves et servirait comme de point de rencontre aux civilisations orientale et occidentale : un moment ses espérances s'étaient réalisées ; des pays les plus éloignés accouraient des élèves, des milliers d'étudiants se pressaient sur les bancs de l'Université et elle rivalisait avec Oxford et Paris. Et maintenant? — Sa lamentable décadence est comme le résumé de la déchéance intellectuelle de la Bohême. La Faculté des arts seule vit encore, il serait plus juste de dire qu'elle seule n'a pas été supprimée. L'espèce de renaissance qui s'était produite à l'époque de Georges de Podiébrad n'a pas duré ; depuis la mort de Grégoire de Prague qui y avait introduit les études nouvelles, elle ferme soigneusement ses portesaux influences humanistes, met son honneur à perpétuer les anciennes méthodes. Quelques rares élèves endormis autour d'une dizaine de professeurs médiocres : maîtres et étudiants rivalisent de négligence; la plus grande partie de l'année, les exercices vaquent; la plupart des professeurs sont des vieillards qui ne font pas leurs cours; ils représentent dans ce qu'elle a de plus mesquin et de plus borné l'orthodoxie utraquiste, méticuleuse et têtue, incertaine et soupçonneuse. Ils sont fort pauvres, la plupart de leurs revenus ayant été confisqués, s'épuisent en récriminations, accablent de leurs lamentations les diètes qui répondent par des promesses, toujours oubliées; l'administration et la défense de leurs pauvres revenus absorbent tout leur zèle; les règlements surannés auxquels ils sont astreints et la jalousie de leurs collègues entravent les efforts de ceux qui se risquent à troubler ce lourd sommeil. Aussi les hommes de talent qui s'égarent dans cette nécropole, Pachek de Vrat,

Sr.lF.NCK F.T I.ITTKRATI'RE BpB

Cornélius de Vchehrd, plus tard Briccius de Litchko, se hâtent d'en sortir et de chercher dans d'autres fonctions un meilleur emploi de leurs facultés.

Dans un pavs sans cesse agité par la guerre civile, claquemuré dans les dogmes étroits d'une religion formaliste et inquiète, où les études n'ont plus ni sécurité ni centre de direction, où les forces productrices sont d'ailleurs diminuées par la prépondérance des discussions théologiques et la désertion d'un assez grand nombre d'auteurs qui bornent leur ambition à égaler l'élégance cicéronienne des humanistes italiens, toutes les conditions nécessaires au progrès scientifiqueou littéraire font défaut, et en effet, — unassez grand nombre d'œuvres de cette époque nous sont parvenues, la plupart ne sont remarquables que par la vulgarité de la pensée ou la platitude de la forme; les meilleures, sauf quelques rares exceptions, ne dépassent pas une honnête médiocrité.

Les voyages plus fréquents et plus faciles auraient dû éveiller la curiosité : de fait, les bibliothèques renferment un assez grand nombre de manuscrits relatifs à la botanique ou à la médecine; l'astronomie, qui avait toujours été en grande faveur à l'Université de Prague, conservait encore quelques représentants distingués : depuis l'introduction de l'imprimerie, chaque professeur était tenu de publier un « pronostic ». Ces pronostics ou almanachs étaient une des lectures favorites du peuple ; leur contenu était assez varié et on y rencontre parfois d'utiles renseignements historiques. C'était aussi une tentative intéressante que celle de Nicolas Claudien, qui publiait en i5i8 la première carte de Bohême. En même temps on traduisait en tchèque quelques-uns des principaux travaux scientifiques étrangers.— Fécondité plus apparente que réelle. Dans la plupart de ces livres, on cherche en vain une observation exacte ou une hypothèse ingénieuse; ce ne sont le plus souvent que des compilations sans valeur; les ouvrages de médecine sont des recueils de formules saugrenues et la vogue des traités d'astronomie s'explique par les ravages de la supeistition et les progrès de l'astrologie.

SriF.NCR KT LITTKRATURE

La littérature proprement dite est plus misérable encore. L'ancienne poésie populaire, celle qui sortait directement de l'âme du peuple et puisait aux sources profondes de l'inspiration nationale, est épuisée et dédaignée; elle est remplacée par des ceuvres d'école, imitées de l'étranger, monotones et froides. C'est à l'allemand que Hyniek de Podiébrad, le poète le plus connu de cette période, emprunte le sujet de son Songe de Mai; quelques vers gracieux et quelques détails pittoresques rachètent bien incomplètement la négligence de la forme, la banalité et l'incorrection du style, le vide et l'ennui du récit, les abstractions et les allégories, la longueur surtout. Le bavardage, ce fléau des littératures en décadence, est aussi le grand vice de la plupart des écrits de cette époque. Les œuvres s'allongent à l'infini, les vers succèdent aux vers, insipides et plats, sans qu'un détail précis, un trait poétique accroche l'attention somnolente. La contagion gagne jusqu'aux esprits les plus précis et les plus fermes, dès qu'ils se piquent de littérature. Dans la « Querelle de la Vérité et du Mensonge», de Tstibor de Tsimbourg, les discours suivent les discours, avec une désespérante banalité, et des personnages sans ph3'sionomie et sans réalité nous inondent d'un déluge d'homélies amphigouriques et compassées : la littérature didactique et scolastique n'a guère de monument plus insupportable, et l'on se demande comment tous ce fatras a pu sortir de la même plume qui écrivait la lettre à l'évêque d'Olomouts, si sobre, si énergique dans sa concision. La poésie l3Tique n'est ni plus personnelle ni moins fatigante. L'ancien mystère a disparu et le drame nouveau n'est pas encore né : le seul essai que l'on puisse citer dans ce genre est une traduction de l'allemand. L'histoire n'a aucun nom qui mérite d'être comparé, même de loin, à celui du polonais Dlugosz ou du hongrois Thurog; dans la période précédente, Paul Zidek, quel que soit le peu de valeur de son travail, avai ■"" moins entrepris une œuvre générale : après lui, il n'y a plus que des annalistes qui énumèrent tristement, année par année, les coups de mains, les escarmouches, les prodiges et les pestes. Les livres les plus répandus sont toujours les anciens romans,

LES JURISCONSILTES TCHEQUES BgS

que chaque nouveau remaniement allonge et rend plus ennu)eux et plus fades, le roman d'Alexandre, la chronique de Troie, Belial, la vie d'Adam. La liste s'accroît de légendes nouvelles copiées de l'allemand, et, sous cette littérature de pacotille, disparaissent toujours plus les souvenirs nationaux '.

La dj^nastie des Jagelîons n'aurait en réalité ni un écrivain ni une œuvre, sans les grands travaux juridiques qui restent le titre d'honneur de cette époque. Au moment où un état politique et social nouveau s'établissait sur les ruines desiinstitutions primitives, chacun cherchait dans les anciennes coutumes une garantie pour ses privilèges ou un prétexte pour ses usurpations ; les esprits aiguisés par les discussions politiques en comprenaient mieux le sens, et le patriotisme très vif inspirait une sorte de vénération pour ces témoins de la sagesse des ancêtres : de là ce grand travail de publication de textes et de commentaires qui se continue pendant tout le xvi» siècle et fait encore aujourd'hui l'admiration de la postérité. C'est par la Constitution de Vladislas que s'ouvrent les grands recueils de lois; nous avons dit quel esprit animait ses auteurs, et ses funestes effets; elle est loin d'ailleurs d'avoir la clarté, la logique et la précision que nous sommes habitués à réclamer d'un code; c'est un premier essai, fort incomplet, assez obscur, à la composition duquel n'a présidé aucune pensée philosophique; mais il n'y en a pas moins une tentative curieuse dans cet effort pour tirer des sentences des tribunaux et des anciens règlements quelques formules générales de procédure et de droit.

I. Pour la littérature bohème, consulter d'abord l'œuvre célèbre et magistrale de Jouugmann (en tchèque), Histoire de la littérature tchèque : i " édition, Prague i825; 2", beaucoup augmentée, mais très fautive, 1847; — ''^ Ma)iuel de .1. Jiretchek, excellent et souvent indiqué déjà; la Chrestomathie tchèque, Prague 1845; VAiitliologie de littérature tchèque par J. .lireichek, Pr. 1881 ; VHistoire de la littérature tchèque de Sabina, écrite avec beaucoup d'animation et très suggestive, d'une érudition étendue, malgré des lacunes et des erreurs; une courte Histoire de la littérature de Tiettrujik, 2° édition, Prague 1880; Pypinc et Spasovitch, ffistoirc des littératures slaves, i" volume, Saint-Pétersboui'g 1881, (en russe). •j."\'ciir paiJe j jX.

isrir.ou uv. isiMitoi uo

]x piincipal auteur Je la (>)nstitLition était, assurc-t-on, KcndI, dont on se rappelle le rôle équivoque. Ses égaux par l'éi'udition, deux autres jurisconsultes le dépassent sini^ulièrement par la probité du talent et la noblesse de l'ànie, Tstibor de Tsimbourg et surtout Victorin deV'chehrd, l'un des plus grands esprits et des cceurs les plus honnêtes qu'ait produit la Bohème.

Tstibor était un des plus illustres représentants de l'oligarchie morave; aristocrate dans le meilleur sens du mot, a}'anten même temps qu'un sentiment très vif des droits de la noblesse, la conscience de ses devoirs, ennemi de l'anarchie autant que partisan d'une rigoureuse hiérarchie des castes, il maintint par son influence la paix en Moravie et \établit sur des bases régulières et durables le gouvernement des grandes familles. Si les destinées du margraviat auxvi= siècle sont beaucoup moins houleuses que celles de la Bohême propre, l'honneur en revient en partie à Tsimbourg, à ses conseils, aux traditions qu'il avait fondées. Le livre de Tovatchov, qu'il écrivit sur la demande des autres seigneurs, est un véritable livre de souvenirs juridiques : nous avons là le tableau de la vie sociale en Moravie, tracé par un homme qui la connaît admirablement et qui ne nous dit que ce qu'il a vu de ses propres yeux. A-ussi, malgré la sécheresse de certains détails, l'embarras d'une langue qui n'est pas encore complètement formée, quelques fautes de goût et quelques traits un peu forcés en couleur, c'est un repos et un charme, au sortir de la banalité diffuse des littérateurs de profession, que la rencontre de cet homme d'action qui ne parle que de ce qu'il sait, et dont le style simple et ferme, émaillé de proverbes et de locutions populaires, coule de la véritable veine nationale.

Tstibor est un aristocrate, Vchehrd s'inquiète et s'attriste au contraire des usurpations de la noblesse. On a prononcé à son propos le mot de démocrate; c'est sacrifier l'exactitude à l'amour de l'antithèse: il ne conteste aux nobles ni leurs privilèges ni une influence prépondérante sur les alVaires publiques; mais son patriotisme érudit s'a-

VICTORIN DlC VCHIslIHI) 3^7

larme de l'introduction des lois étrangères et féodales qui se substituent partout aux vieilles coutumes slaves, et il a une intelligence trop éclairée pour ne pas apercevoir les dangers d'un régime fondé sur l'avilissement de la royauté et l'oppression de la grande masse du peuple. Ce n'est ni un fanatique ni un héros, et une simple menace le décide à modérer son opposition contre l'oligarchie, mais c'est un honnête homme, incapable de fausser les textes pour gagner les bonnes grâces des vainqueurs ou de trahir ce qu'il regarde comme la vérité. Il n'a jamais comme Tstibor exercé des fonctions souveraines, mais il a vécu lui aussi dans la pratique des anciens textes et personne ne les a connus mieux que lui; il a sur Tstibor l'avantage d'une culture supérieure et d'un commerce intime avec les écrivains de l'antiquité. Bohuslas Hasistein de Lobkovits, à qui il disputa le premier rang parmi les humanistes tchèques, s'est vengé par des épigrammes et lui a reproché ses fautes de quantité; si Vchehrd tourne moins facilement les vers latins en effet, il est bien plus réellement pénétré de l'esprit de la Renaissance et il a emprunté aux jurisconsultes latins quelque chose de leur haute, saine et profonde raison. Seulement, chez lui, l'étude de l'antiquité éclaire le patriotisme et ne l'attiédit pas : personne n'a mieux compris les coutumes tchèques, parce que personne n'a eu au cœur un plus vif amour de son peuple et de sa langue. — « Aurais-je cent langues et cent bouches, une voix de fer et des plumes d'airain, je ne pourrais ni dire ni écrire quelles louanges méritent les anciens Tchèques qui, gouvernant ce ro3^aume, ont su lui donner une justice et un droit si complets, si utiles à leurs descendants. » — Il ne tarit pas en éloges sur leur prudence plus qu'humaine, sur leur œuvre qu'il appelle une inspiration de l'Esprit-Saint. A certains endroits résonne dans son livre la fanfare des jours héroïques et des victoires prodigieuses qui ont porté la Bohême à un si haut degré de gloire : « Le ro3'aume tchèque, dit-il à Vladislas qui gaspille si maladroitement ce riche héritage de puissance et d'honneur, l'emporte sur les pays voisins pai"

vicTORiN i)i: v('.iii:iii(i)

la situation qu'il occupe et les dépasse singulièrement et de beaucoup par la vaillance des gjns qui en sont sortis, (si seulement les habitants voulaient ne tourner leurs forces que contre leurs ennemis et non contre eux.-mèmes), par la sagesse des lois aussi, s'ils les maintenaient inébranlables et fermes. » Que de preuves de leur vaillance? les chrétiens et les païens l'ont éprouvée tour à tour, les femmes tchèques même sont illustres par leur courage ; toutes les fois que les Allemands ont essayé d'envahir le pays, ils ont été honteusement chassés ; ce ne sont pas les chroniques bohèmes seules qui vantent leurs exploits, mais les étrangers, les ennemis, et quelle meilleure louange que celle qui sort de la bouche d'un vaincu? Faut-il apporter d'autres témoignages : presque toutes les principautés voisines et quelques royaumes n'ont-ils pas été soumis et réduits en servitude? Les rois B(jhèmes leur ont rendu la liberté, mais la sagesse, la vaillance, l'habileté et l'audace guenière des Tchèques ne sont pas épuisées, et les jours de puissance et de gloire pourront revenii'. Il sullit pour cela que l'on évite l'eiJeiir commise jadis et que l'on observe les lois (.|ui interdisent aux étrangers de s'établir et de faire souche dans ce royaume : est-ce que ceu.v-.ci ne donnent pas l'exemple? Les étrangers, les Allemands n'aiment pas les Tchèques, ne veulent pas les aimer '. Ce qu'il faut aussi, c'est que tous aient le même souci du bien public, ne sacrifient pas à de mesquines ambitions la grandeur de la patrie, ne violent pas les lois que leur ont léguées leurs ancêtres, se souviennent tjue leur }>remier et suprême devoir est de contribuer au bien général. (^ Tous les employés doivent avoir devant les yeux tiu'ils sont, non pas les nuiîrres, mais les serviteurs du pays et du peuple; c'est pour cela cju'ils reçoivent de lui des traitements et de l'argent -, »

(Quelle généreuse émotion vibre dans cet appel au dé-

i. V'fllcllld, C.lili.,)! .lircllIlL-lx, p. ici S(|.

VICToniN 1)K VC.Hl-.HRD 3()()

vouement et au devoii! C'est l'honneur de la Bohème d'avoir produit une lignée ininterrompue de grands écrivains qui, de Dalimil à Palatsky et à Rieger, se transmettent ainsi l'amour de la patrie, le cuhe de ses traditions, sans que les revers atlaiblissent leur confiance ou. que les défections diminuent leur foi. Vchehrd mérite une des premières places dans cette élite. Non, en dépit de toutes les fautes commises, de toutes les tristesses de l'heure présente, toute espérance n'était pas perdue, puisque la Bohême comptait encore de si nobles fils; le sang généreux qui avait fait les vainqueurs de tant de combats n'avait pas perdu sa pourpre en coulant dans le cœur de leurs enfants; il eût été possible encore d'arracher la nation à ses défaillances et à ses divisions; mais l'heure pressait, le mal gagnait, la gangrène s'étendait: le livre de Vchehrd reste un impérissable monument élevé à l'ancien droit tchèque, mais ce ne sont pas les livres qui refont une nation, ce sont les hommes, et la Bohème n'en trouva pas.

Vchehrd lui-même est saisi de sombres pressentiments. Le contraste avec Tstibor est saisissant et tristement instructif. Celui-là écrivait en Moravie vers 1485; celui-ci en Bohême, une vingtaine d'années plus tard : déjà les conséquences de la transformation constitutionnelle sont palpables; aussi à la tranquillité sereine et à la hauteur souriante du grand seigneur moravc ont succédé l'inquiétude et une mélancolique anxiété. Vchehrd sent que le combat qu'il soutient est déjà perdu ou dans tous les cas fort incertain : les lois, les usages slaves perdent partout du terrain ; il entrevoit les suites déplorables de cette invasion des coutumes étrangères; il y a dans l'ardeur de son patriotisme une sollicitude angoissée; la sincérité de sa passion l'éclairé sur les dangers de l'avenir. C'est dans les heures de crise seules que les sentiments arrivent à ce degré d'exaltation.

Au lendemain du triomphe définitif de la noblesse, en i5oi, il écrivait ainsi le dithyrambe le plus sincère peutêtre et le plus ému dans sa simplicité qu'ait jamais inspiré la langue tchèque. Il offrait au public une traduction de la

40() VICTORIN DE VCHKHRD

Conversion du Pécheur de saint Jean Chrysostome; il s'était proposé par là, nous dit-il, de ramener les âmes à Dieu, mais une autre raison aussi l'avait poussé à ce travail : il voulait essayer de donner à la langue tchèque plus de puissance, de largeur et de noblesse; « car elle n'est pas aussi pauvre et dure que quelques-uns le croient; elle est assez riche, au contraire, et assez souple pour pouvoir exprimer tout ce qu'expriment le latin et le grec, A moins que je ne sois induit en erreur par mon amour pour ma langue, il n'y a pas de livre grec ou latin qui ne puisse être traduit en bohème. Et pour l'élégance, je ne sais si on ne pourrait pas tout dire en tchèque avec autant de douceur, d'éclat, de charme, qu'en latin ou en grec, si seulement nous travaillions de toutes nos forces à développer ses qualités. Nos voisins, dont la langue est si dure, si rocailleuse, si obscure que souvent, quand deux Allemands parlent entre eux, ils ne se comprennent pas, ne négligent rien pour la perfectionner, l'enrichissent en empruntant certains mots aux Latins ou aux autres peuples, traduisent les livres anciens, si bien que les œuvres qui en Bohême ou ailleurs sont connues seulement des savants, en Germanie, les ignorants mêmes les lisent et en profitent. Aussi est-ce une chose étonnante et dont beaucoup de gens sont surpris, combien les villes impériales, dans lesquelles les Allemands sont en majorité, combien les pays impériaux s'enrichissent, grâce à l'ordre qui y règne, sans troubles, sans violences, sans meurtres, sans vols, sans dévastations, maintiennent de longues années leurs constitutions et leurs lois, grandissent chaque jour en richesse, en gloire, en honneur, en sagesse, s'illustrent des productions des lettres et des arts. » — Pourquoi la Bohême n'aurait-elle pas la même fortune? Que ne puise-t-elle aussi aux sources intarissables de la beauté et de la sagesse antiques? « Que d'autres, et ils sont nombreux chez nous, écrivent leurs livres en latin et travaillent à perfectionner la langue latine, apportant ainsi de l'eau à la mer; pour moi, je veux traduire en tchèque les œuvres et les livres des anciens et des bons auteurs ; je pré-

VICIMIMN l)i: VCIIIIIHI)

1ère eni-ichi|- un paiivie plutoi i.|Ue de i-isquer d'etfe dédaigné et méprise par un lichc auquel j'apportei-ais de tai"difs cadeaux. «> ircst-ce pas ainsi qu'ont agi les Romains eux-mêmes? Ont-ils iibandonné le latin pour le grec? N'estce pas l'exemple que nous donnent les Italiens? Jésus a parlé aux Hébreux la langue qu'ils compienaient : « J'aurais pu sans doute écrire le latin tout aussi bien que d'autres ; mais je iiie souviens que je suis tclièque, je veux apprendre le latin, mais parler et écrire en tchèque » '.

Et ^'chehrd n'est pas isolé. Son patriotisme fait école., sa préface a la traduction de saint Jean Chrysostome est une sorte de manifeste que les écrivains postérieurs reprennent, commentent, développent. Mathias de M\to traduit sur la demande de Ladislas de \'artenberg la Liimicrf des Apothicaires, «< pour enrichir, ennoblir et développer la langue tchèque, car elle n'est ni si pauvre ni si rude que le croient quelques-uns » •-, C'est une pensée semblable qui, pendant la même période, soutient dans leur ingrat labeur de traduction Konatch, Ulrich ^'élensky, Jean Tcheska, Grégoire Hroub}' de Jelen •% bien d'autres encore. C'est dans le même but que Vencelas de Pisek, un des plus remarquables humanistes de l'époque é"t trop tôt enlevé aux lettres, traduit le discours d'Isocrate à Démonique. « J'ai voulu voir, dit-il dans sa belle préface dédiée à Hroub}', si la langue tchèque est assez riche pour pouvoir, sans emprunter le jargon allemand, sans mélange de latin, exprimer ce qu'ont dit les Grecs. Et j'ai reconnu que, sans parler de l'allemand avec lequel je n'ai rien à faire, non seulement elle n'a pas besoin du latin, mais qu'elle le dépasse même en quelque mesure. Elle se prête mieux à

Page 1