‹ Georges de PodiébradChapitre 173 sur 183 · PERTE DE TOUTE INFLUENCE EXTÉRIEURE · texte numérisé non relu

PERTE DE TOUTE INFLUENCE EXTÉRIEURE

eussions des diètes, l'assaut des honneurs et du pouvoir : à ce jeu, l'intelligence se rétrécit et l'âme s'abaisse. Déjà les scrupules s'émoussent; parmi tous ces nobles qui tressaillent aux mots de nation, slave, Bohême, combien hésitent à solliciter contre leurs rivaux l'intervention de l'étranger? Il faut que la diète de 1499 interdise aux Bohèmes de recevoir, sous quelque forme que ce soit, un traitement d'un prince voisin, mais la coutume est déjà trop entrée dans les mœurs ; les lois ne prévalent pas contre elles. Tous les souverains qui cherchent à se créer un parti, trouvent les oreilles ouvertes et les mains tendues. Les uns, les Rosenberg, les Hradets, les Pernstein, sont à la solde de l'Empereur; d'autres, les Sternberg, les Riesenbourg, les Kolovrat, sont les pensionnaires du duc Albert IV de Bavière, envoient leurs enfants faire leur éducation à sa cour, épousent des Allemandes; les plus indépendants sont ceux qui reçoivent des deux mains et trahissent tout le monde. Toutes ces connivences, les seigneurs les excusent par des sophismes, des restrictions mentales; mais comment s'arrêter sur cette pente? A la mort de Louis , quelques voix proposent d'élire un candidat national. — Sera-t-il assez riche pour payer ses électeurs? Comment, d'ailleurs, accepter la domination d'un égal? Ces deux considérations enlèvent toute chance à Lev de Rozmital. Le jeu est si animé, les marchandages si acharnés, les convoitises si allumées que l'on ne s'aperçoit pas même que les ambassadeurs étrangers parlent allemand dans la diète : c'est comme la première fanfare de l'invasion '.

Au milieu de ce va et vient des diètes, où trouver la tradition, la suite, le sang-froid, sans lesquels toute politique est impossible? Qui donc, parmi ces hobereaux faméliques, comprend l'importance relative des questions et pressent les résultats possibles d'un vote? La candidature de Charles d'Espagne au trône impérial met en feu les États: pourquoi? Pensent-ils à revendiquer pour leur roi le trône des Luxem-

I. Rézek, Gescli. der Regieiung Ferdinand^ I in Bôhmen, Prague 1878.

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bourgs? La candidature de Louis ne fut pas même posée, elle n'aurait été prise au sérieux par personne. Les Seigneurs songent-ils, en favorisant la candidature de François I*^*", à empêcher la formation sur leurs frontières immédiates d'une redoutable monarchie? — Non, ce qui les occupe uniquement, c'est de savoir à qui revient le droit de représenter le roi encore mineur; est-ce le tuteur, Sigismond de Pologne, sont-ce les grands officiers de la couronne, que déléguera le souverain et qui pourront ainsi trafiquer de son suffrage ' ?

Pendant la plus grande partie de son règne, Maximilien poursuit le mariage de ses enfants avec les héritiers de Vladislas et prépare ainsi l'avènement d'une dynastie allemande : la Bohême s'y résignera-t-elle? Le moment n'estil pas venu de se souvenir des exhortations des hommes d'État qui ont si souvent mis en garde les Tchèques contre les desseins de leurs voisins? Sigismond de Pologne, appuyé par le parti national hongrois et par son chef Szapolyai dont il a époysé la sœur, victorieux des Russes, ne pourrait-il pas former une grande monarchie slave-occidentale, redoutable aux Turcs et invincible aux Allemands? Quelle était la meilleure solution, la plus conforme aux traditions?— Il serait oiseux aujourd'hui de le discuter; mais ce qui condamne les seigneurs tchèques, c'est qu'ils ne voient même pas la gravité de la question, c'est leur courtevue, leur vénalité, la légèreté avec laquelle ils engagent pour des siècles la destinée du pays.

Ils ont pris en main le pouvoir, et ils ne l'exercent pas; sous leur direction aveugle, la Bohême va à la dérive, au gré du caprice des hommes ou du hasard des événements. Ce royaume, dont la situation géographique est merveilleuse, dont la population est considérable par rapport aux Etats voisins, habité par une race belliqueuse, et que les exploits des légions taborites entourent d'un renom légen-

I. V. Rézek, la Bohème et l'clectiuii de Charles V. Tchas. ich. M. 1882, p. 364.

L INDEPENDANCE Dl% LA BOHÊME MENACÉE 417

daire de gloire, disparaît par la faute de ses chefs des affaires du monde. Il n'a ni armée, ni politique, ni espérances. Il subit les faits accomplis, les traités se concluent en dehors de lui, même ceux d'où dépend son avenir. — Ce n'est pas assez pour un peuple de garder ses frontières, il faut qu'il surveille les événements qui s'accomplissent autour de lui : tout affaiblissement d'influence au dehors est une menace pour l'indépendance ; mais, à certaines heures l'indifférence et l'abdication sont particulièrement périlleuses, et cette heure avait sonné pour la Bohème.

Depuis l'élection de Vladislas au trône de Hongrie, la Bohème n'a plus jamais repris son existence séparée. Le hasard, des calculs mesquins, des intrigues misérables avaient abouti à la création d'un grand État, qu'allait compléter l'union avec les provinces autrichiennes; mais cette monarchie d'occasion, elle ne vivrait, elle ne se développerait pour le bonheur et la sécurité des peuples désormais confondus sous un même prince, que si elle était placée dans des conditions raisonnables d'existence; l'union personnelle, la seule qu'admissent alors les Tchèques, et qui aurait laissé à chacun des Etats une vie absolument indépendante, était un leurre ; ni les souverains ne pouvaient s'y résigner ni les conditions générales ne la permettaient. Les Bohèmes étaient tranquilles parce que les Conventions leur réservaient une complète autonomie : mais que signifient les lois contre la fatalité des situations? Déjà, sous le règne de Vladislas, n'est-ce pas à la cour de Pesth que les affaires se décident en dernier ressort? Toutes les mesures de précaution empêchent-elles les conseillers étrangers d'agir sur le roi, et par lui, sur la Bohême? De fait, Prague-est déchue de son rang de capitale. La Croatie et la Slavonie ont été aussi jadis des royaumes indépendants, elles ne sont plus que des principautés vassales de la Hongrie; le même sort menace la Bohême, et les plus perspicaces s'en épouvantent.

C'est que l'union de deux États entraîne fatalement quelque communauté d'action et d'intérêts : nier la réalité, ce

4i8 l'indkpkndance dk la bohème MF.NACÉF.

n'est pas la supprimer. A ne pas admettre des modifications nécessaires, on s'expose à ce qu'elles s'accomplissent contre vous. Pour mai-ntenir l'autonomie du ro3'aun"ie, un seul moyen restait : accepter certaines conséquences forcées de la situation ; la seule garantie contre la servitude était dans une entente précise et franche qui, en tenant compte des besoins généraux de l'Etat nouveau, aurait rendu vraiment solidaires tous les peuples du nouvel Empire. Tâche délicate et compliquée : de nos jours encore, l'on s'épuise en vains efforts pour régler les droits et les devoirs réciproques des nationalités qui composent la monarchie austro-hongroise; à ce moment, lorsque l'union était encore à peine acceptée, lorsque les conditions de l'existence d'un Etat n'étaient que très vaguement entrevues, que d'obstacles à vaincre et que de circonstances atténuantes pour ceux qui échouèrent dans l'entreprise!

Mais, en réalité, ils n'y échouèrent pas, ils ne s'y essayèrent pas. Il n'est pas sûr, d'ailleurs, que les difficultés fussent plus grandes alors, ou même aussi grandes qu'aujourd'hui, où des siècles d'oppression ont laissé des rancunes tenaces. Qui oserait affirmer qu'un Podiébrad n'eût pas imposé à tous un régime acceptable dans son équité, et si Ziérotyn, un siècle plus tard, s'y efforce vainement, la faute en estelle tout entière aux circonstances, et non aux hommes? Peu importe, d'ailleurs : quelque ardus que soient certains problèmes, une fois posés, il faut qu'ils soient résolus : la vie a de ces cruautés, pour les nations comme pour les individus ; malheur à ceux qui ne trouvent pas en eux assez de perspicacité pour apercevoir les décisions nécessaires ou assez de courage pour s'y résigner. Seulement la condition du succès eût été un certain esprit de renoncement et de conciliation, et cet esprit, qui est précisément le résultat des institutions libérales, faites de compromis et du respect des droits d'autrui, était absolument opposé aux principes d'intolérance alors dominants dans l'oligarchie tchèque.

Dans le conglomérat autrichien, l'inHucnce des divers groupes devait être proportionnelle a leur puissance et à

l'indépendancf. bf, la bohème menacée

leur énergie vitale: à ce point de vue aussi, les suites du gouvernement des nobles étaient fâcheuses. Le pa3's souffrait; les lois oppressives et les menaces contre les bourgeois paral}saient ou du moins ralentissaient le progrès économique; l'absence de sécurité, les monopoles, les péages trop multipliés arrêtaient le commerce et l'industrie ; les travaux publics étaient abandonnés, les routes n'étaient plus entretenues ; les impôts, écrasants parce qu'ils étaient mal répartis, empêchaient la formation du capital ; l'argent devenait rare : une ordonnance de 14S5 défend d'exiger outre l'intérêt légal à 10 0/0 des cadeaux et autres faveurs; niais les lois contre l'usure n'ont jamais abaissé l'intérêt, et les persécutions intermittentes contre les Juifs, qui concentraient presque tout le commerce de l'argent, excusaient et exagéraient leurs exigences. Le désordre, en empêchant le travail régulier et en facilitant les bénéfices illicites, corrompait les mœurs : les classes supérieures dissipaient dans les orgies et l'étalage d'un luxe effréné des gains mal acquis; la bourgeoisie perdait le goût du travail et de l'épargne, et l'ivrognerie se propageait parmi le peuple.

Le ro}-aume s'émiettait : on n'avait pas même obtenu de Tindifférence de Vladislas que la Silésie, la Moravie et la Lusace fussent officiellement et définitivement rattachées à la Couronne, et les Hongrois continuaient à prétendre qu'elles relevaient de l'État magyar. Prétentions peu redoutables en elles-mêmes: mais, dans chacune de ces provinces, un parti séparatiste se lormait; les foixes centrifuges l'emportaient, plus dangereuses en Silésie et en Lusace, où la majorité ■appartenait aux Allemands, inquiétantes partout. LesTchêques n'avaient rien fait pour fondre dans un sentiment national commun les diverses parties du roxaume, pour les réunir sous une même administration : leurs prétentions arrogantes, le droit exclusif qu'ils s'attribuaient d'élire le souverain, provoquaient d'amères récriminations; en traitant les Silésiens et les Moraves comme des sujets et non comme des égaux, ils les excitaient a la défection. Les diètes générales, établies par Charles IV et où les questions qui in-

42 (t l'indépendance de la BOHÊME MENACÉE

tcressaicnt toutes les provinces devaient être discutées par les délégués des diverses dictes, auraient pu devenir un précieux moyen d'unification ; les Tchèques avaient craint qu'elles n'empiétassent sur leurs privilèges; elles étaient rares, leur compétence contestée. Combien la situation eijt été différente, si, au moment d'entrer dans l'union austrohongroise, la Bohème se fût présentée prospère, florissante, entourée comme d'un cercle d'alliés de la Silésie, de la Lusace et de la Moravie!

Malgré les fautes commises, elle avait le droit pourtant de faire ses conditions. Sa richesse était encore très grande; sa population, fort élevée. Ses souvenirs illustres parlaient pour elle, et quelle cité aurait, rivalisé avec cette merveilleuse ville de Prague, toute resplendissante de la gloire de Charles IV, de Zi/.ka et de Podiébrad?

La partie restait belle, elle ne fut pas même jouée. « Les Tchèques, écrivait un pamphlétaire, vers 1439, doivent se garder avec soin, faire tous leurs efforts pour ne pas tomber sous le joug d'un peuple étranger et surtout du peuple allemand, (^ar, comme les chroniques le prouvent, cette race est la plus ardente dans son désir d'écraser la nation tchèque et slave. Elle met sans cesse tous ses soins, tous ses désirs, elle travaille sans cesse par tous les moyens, par toutes les injustices, quelles qu'elles soient, à la détruire. — Jamais un Allemand ne sera fidèle au peuple tchèque, et Liboucha disait aux seigneurs : si un Allemand règne sur vous, votre langue ne durera pas longtemps... Comme le poison mêlé au sang ne reste jamais inojfensif, mais produit la mort ou la folie ou toute autre maladie, la maladie allemande, si elle pénètre dans le corps slave, entiaînc sa destruction, son affaiblissement ou tout autre mal; c'est un loup dans la bergerie, un rat dans la maison. Si les Tchèques ne peuvent avoir un roi tchèque, qu'ils cherchent paimi les autres nations slaves ou dans tout autre pays; ils s'en trouveront toujours mieux que d'un roi allemand '. » — La pro-

1. Cite par Sabina, Histoire de la littcrahire boh., p. ().\^.

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