‹ Georges de PodiébradChapitre 28 sur 183 · LES CONVICTIONS UELIGIELSES DL ROI · texte numérisé non relu

LES CONVICTIONS UELIGIELSES DL ROI

bouffon lui démanda pourquoi il ne préférait pas la foi des Silésiens a celle de Rokytsana; les Bohèmes ne pouvaient pourtant pas avoir la prétention d'être plus sages à eux seuls que tout le reste de la chrétienté. « Nous ne sommes pas libres de croire ce que nous voulons, répondit Georges; l'esprit de l'homme est enchaîné et dominé par la puissance des raisons. Je tiens la religion de mes prêtres pour la vraie ; si je voulais suivre la tienne, je pourrais peut-être tromper les hommes au détriment de mon àme, mais je ne pourrais pas tromper Dieu, qui voit jusqu'au fond des cœurs '. » Georges aurait donc été un calixtin convaincu. Seulement, cette réponse a un caractère officiel qui en atténue beaucoup la portée -; s'il eût parlé autrement, il se fût aliéné tous ses partisans. Dans son entretien à Benechov avec ^Eneas, il avait été beaucoup moins affirmatif : « Mon esprit ne pénètre pas ces questions profondes et je crains de me tromper; je ne me fie pas à moi e^: je ne me repose pas non plus tellement sur nos prêtres K » Ces paroles, jetées à la fin de l'entretien, quel qu'en fût le sens véritable, avaient fait certainement une vive impression sur l'esprit de S^ylvius. Ne trahissent-elles pas une nuance d'hésitation, qui rappelle les paroles de Henri IV remettant son salut entre les mains des évêques catholiques +?

Il semble bien qu'il y avait entre Henri IV et Podiébrad plus d'un trait de ressemblance. Leur foi n'avait rien d'exclusif ou de farouche : c'était la foi d'un laïque, élevé dans

1. JEn. Syl. Hist. Boli., ch. LXII : « Ecclesiasticas cerimonias sua quisque pro fide gerit. Sacrificia ea tacimqs quœ credimus Deo grata. Neque nostri arbitrii est credere quod velimus. Victa magnis rationibus mens humana volens nolensque capitur... Mihi persuasa est sacerdotum religio. « Le récit de Sylvius est confirmé dans ses traits essentiels par Eschenioer.

2. Cette réponse, prends-la pour toi si tu es sage, ou porte-la aux inspirateurs, qui t'ont envoyé vers moi. » — Il est donc évident que Georges croit, à tort ou à raîson, qu'on le fait interroger, et il répond diplomatiquement.

3. Neque enim alta sentio et timeo ne olïendam, neque mihi confido, neque nostris sacerdotibus habeo fidem. » {Epist. i3o, p. 667.)

4. II faut ajouter cependant que, dans le même entretien, Georges avait insisté sur la nécessité absolue de maintenir les Compactais : « Nisi pacta sexventur, neque pacis locus erit neque concordiae mentio. » Il avait même défendu bien nettement la communion utraquiste : « Nam qui sub specie panis cpmmunicari jussit et sub spccic vini jussit. m

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une religion, que tous ses sentinients et ses souvenirs rattachent à une Eglise, niais qui après tout n'accorde aux dogmes spéciaux qu'une importance secondaire. Dans cet état d'àme, une conversion, condamnable si elle n'est déterminée que par des motifs égoïstes, est très naturelle et même louable si elle est commandée par des considérations générales. L'idée d'abandonner le calice s'est offerte sans doute plus d'une fois à Georges : en a-t-il à aucun moment pris la résolution formelle? — On l'a supposé sans en apporter jamais de preuve bien claire. Lorsque l'archevêque de Ma- 3'ence lui proposa de soutenir sa candidature à l'Empire, une des conditions de l'Electeur fui que Georges ramènerait son peuple a l'Eglise romaine : mais il n'est pas démontré que Georges ait pris personnellement un engagement précis à ce sujet. Les arguments par lesquels on cherche à l'établir sont de valeur contestable et ne remplacent pas un document. La seule déclaration officielle de Georges est qu'il ne peut pas renoncer aux Compactats. On objecte, non sans raison,quedéjààcemomentropposition du Brandebourg rendait très peu probable le succès du plan de Podiébrad et que celui-ci ne tenait plus guère à plaire à l'archevêque, dont le concours lui était inutile. Seulement ce dernier aurait-il jugé nécessaire d'exiger une nouvelle déclaration d'orthodoxie, s'il avait eu des promesses aussi catégoriques qu'on le prétend? II fut bien aussi question de demander à Pie II qu'il nommât Georges roi des Romains et successeur de Frédéric III. Mais ce projet, dont on fait grand bruit, a-t-il été seulement approuvé par le roi ' ? Comment admettre que Georges fût assez peu instruit des véritables intentions du pape pour compter sur un appui absolu de la Curie -? Quelque large que l'on veuille faire la part de son esprit chimérique, il ne me semble pas qu'il ait donné des marques de sottise telles qu'on puisse, sans document probant, l'accuser de cette

t. Tomek Vil, p. 24.

2. Et cela au moment où le pape venait d'excommunier les wicictistcs et de déclarer déchus de leurs dignités tous ceux qui, de près comme de loin, se rattachaient à eux.

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absurde folie qui n'allait à rien moins qu'à conquérir l'Allemagne, et avec quelles forces?. Celles d'une royauté discréditée et affaiblie par l'apostasie. L'on s'appuie aussi, pour démontrer ses intentions de conversion, sur le nombre de conseillers catholiques qu'il avait autour de lui et sur la sympathie qu'il leur montrait : comment en aurait-il été autrement, alors qu'il s'efforçait d'effacer le souvenir des discordes civiles, d'habituer les adversaires et les partisans de la Papauté à oublier, dans un dévouement commun à la patrie, leurs rancunes et leurs haines? Et cela nous explique aussi l'intiuence qu'exerça quelque temps sur lui l'évéque de Breslau, Jost de Rosenberg, qui unissait dans son cœur la Bohème et l'Eglise.

En résumé, aucun fait pré-cis : nous en sommes réduits aux conjectures. Il est vraisemblable que Georges s'est demandé plus d'une fois si les Compactats valaient bien le prix qu'on devait les payer, mais qu'il s'est résigné de bonne grâce et très vite à une nécessité contre laquelle il ne pouvait rien. Il connaissait trop bien son peuple pour supposer qu'il renoncerait librement au calice. L'y contraindre? Il n'y songea pas une minute. Outre ce qu'il y aurait eu d'odieux dans cette conduite, elle était impraticable. On lui a reproché cependant cette fidélité à l'Utraquisme comme un acte de faiblesse, on l'a accusé de ne pas avoir eu l'énergie morale nécessaire pour faire son devoir de roi, on lui oppose l'exemple de Henri IV dont la conversion fut si heureuse pour la France. On ne réfléchit pas que les ressemblances entre les deux situations sont purement extérieures. Sans parler de la force que tirait Henri IV de sa naissance et de la légitimité de ses droits, la religion à laquelle il se ralliait était celle de l'immense majorité de ses sujets; les Utraquistes représentaient les trois quarts du peuple tchèque : fallaitil que Georges rompît avec eux, trahît ses alliés naturels, ceux qui l'avaient toujours soutenu, et cela pour gagner quelques seigneurs, dont l'appui serait toujours équivoque." Comment l'accuser de s'être refusé à déployer de nouveau le drapeau des guerres civiles? Sans le soupçonner d'entêtement

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dogmatique, comment, toutes choses égales d'ailleurs, n'aurait-il pas préféré demeurer uni à ceux qui ne lui avaient marchandé ni leurs biens ni leurs vies, dont il regrettait peut-être l'obstination, mais sans la blâmer et avec une secrète admiration?

Il ne se dissimulait pas d'ailleui>s que sa fidélité aux Compactats, presque fatalement, entraînerait une rupture avec l'Eglise, et, comme il n'apercevait aucun moyen d'yéchapper, il recourait aux expédients, aux palliatifs, attendant de l'avenir une solution, un secours imprévu, heureux au moins de gagner du temps. Il était fort troublé des complications qu'il prévoyait, redoutait plus encore la lutte qu'à l'époque de Ladislas, d'abord parce que son œuvre était plus avancée, la prospérité mieux assise, et qu'il éprouvait une amère tristesse à la pensée de voir anéantir le travail de sa vie entière, puis aussi parce qu'il ne sentait pas le sol très ferme sous ses pieds. La Bohème était respectée et redoutée au dehors, ses forces étaient considérables : toutes les fois que Georges est en guerre avec un de ses voisins, sa supériorité est évidente ; sans efforts, en quelques jours, il réunit des armées redoutables. Mais la condition de cette puissance était, dans une large mesure, l'union des partis; l'hostilité déclarée du pape l'atteignait dans ses éléments constitutifs. "Quelle influence resterait au royaume divisé contre lui-même? Quelles ressources pour faire face à l'ennemi? — Tout délai diminuait le danger. Peu-à-peu, sous une direction ferme, prudente, équitable, les passions s'apaisaient ; de temps en temps, le fanatisme qui couvait sous la cendre se manifestait par quelques querelles de prêtres ou les décrets arbitraires de quelques municipalités auxquels le roi n'était pas toujours libre de s'opposer ; malgré tout, il s'établissait peu-à-peu un régime de tolérance, les passions religieuses perdaient de leur violence, et les questions dogmatiques dominaient moins exclusivement les esprits. Plusieurs années auparavant, le pape faisait déjà allusion à cette union morale l'établie en Bohême, « où les brebis vivaient paisiblement avec les loups. » Chaque sursis amenait un nouveau progrès, fortifiait le sentiment national aux dépens de rexcjiisivisme

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religieux. On s'aperçut de tout le chemin parcouru lorsque le pape rompit les négociations. Des catholiques, en assez grand nombre, continuèrent à obéir au roi et le servirent jusqu'à sa mort ; d'autres hésitèrent de longues années avant de se séparer de lui, et non des moindres, l'évèque de Bréslau, l'évèque d'Olomouts, etc.

L'intérêt de Georges à retarder le plus possible l'ouverture du conflit était considérable. Peut-être cependant le sentit-il trop vivement. Cela l'amena, en effet, pour détourner quelque temps la colère de l'Église, à des compromis dangereux etàdes expédients gros de conséquences funestes. L'humilité excessive et les engagements équivoques, grâce auxquels il parvint à donner quelque temps le change à la papauté, finirent par aboutir à un résultat absolument opposé à celui qu'il se proposait. A force de désirer la paix, il la compromit par une série de déclarations et de démarches qui surexcitèrent les ambitions de la Curie et lui rendirent plus amère la désillusion inévitable qui suivit.

Yavait-ilquelquemoyend'obtenirdePie M laconfirmation des Compactats? Il serait plus que téméraire de l'affirmer. Il était arrivé au pouvoir avec de grandes espérances, voulait rétablir l'autorité pontificale, ramener les jours glorieux du Saint-Siège. Il fut sans pitié pour tous ceux qui osèrent résistera ses ordres, prit à tache d'effacei' par l'inflexibilité de ses principes et la raideur de sa conduite les souvenirs qu'avait laissés sa jeunesse. Les grands succès qu'il obtint, le silence qui avait succédé dans l'Europe au tumulte révolutionnaire de la période précédente, la complaisante facilité avec laquelle le roi de France, Louis XI, abolit la Pragmatique Sanction, malgré l'opposition du Parlement et de l'Eglise gallicane, étaient de nature à produire une impression profonde sur cette àme excessive, passionnée,, que l'imagination dominait et qui mêlait à une rare finesse une étrange impétuosité. Dans ces conditions, il était à prévoir que Pie II ne se souviendrait pas longtemps des conseils d'^Eneas Sylvius et qu'il se proposerait pour unique but la soumission d'un pays qu'il avait jadis jugé indomptable.

Il n'en est pas moins vrai, sans vouloir exagérer en rien

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l'imprudence du roi, que l'incertitude apparente de ses allures, ses déclarations obséquieuses, tout cet ensemble de faits qui ont permis de supposer qu'il avait un moment sérieusement pensé à une abjuration, tendaient à fortifier les espérances du pape et, en quelque sorte, exaspéraient ses désirs. Depuis l'entrevue de Benechov, sa conviction n'avait pas varié, et l'attitude de Georges, jugée par un esprit prévenu, entretenait ses illusions. Tandis que Podiébrad prétendait, à force de témoignages de soumission et de respect, lui arracher certaines concessions, et, dans tous les cas, écartej' toute, mesure irréparable, Pie se plaisait à voir dans ces protestations les hésitations d'une conscience inquiète, qui n'attend pour se soumettre qu'une dernière sommation. Il se persuadait que Georges, déjà revenu au fond de sa conscience à la doctrine catholique, n'était plus retenu que par une sorte de respect humain et qu'il lui saurait presque gré de lui forcer la main, de lui fournir un prétexte. La situation générale et ses dispositions intimes auraient suffi sans doute malgré tout à décider Pie II à l'abolition des Conipactats; mais, paxun choc en retour imprévu, les efforts mêmes de Podiébrad pour l'apaiser, en le confirmant dans son opinion que le roi de Bohême était mûr pour la conversion, le poussaient toujours plus avant dans la voie des rigueurs. Il pressait l'ennemi l'épée dans les reins, d'autant plus qu'il le croyait près de capituler. Quand celui-ci s'arrêta d'ans sa retraite et que le pape, s'apercevant de son erreur, comprit qu'on marchait à une guerre redoutable, il était trop tard pour reculer, son âme en fut attristée, sa conscience n'en fut pas troublée. On lui avait confié les destinées de la papauté : elles ne péricliteraient pas entre ses mains. Un courant de réaction emportait l'Église : les derniers témoins d'une époque détestée, les Compactats, devaient disparaître; il les supprima, et les embarras et les douleurs que devait entraîner son décret n'affaiblirent pas sa résolution d'aller jusqu'au bout de son devoir.

Singulière puissance de la fatalité : des deux hommes qui engagent la lutte, l'un la précipite par son désir même de l'éviter, l'autre la rend nécessaire par les mesures dont il

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attend l'apaisement. Cela donne a cette histoire quelque chose de mystérieux et de tragique. Les deux adversaires sont les victimes d'une force supérieure à leur volonté et qui déjoue tous leurs calculs. Pie II ne désirait pas la guerre, Georges l'avait en épouvante et en horreur; les passions religieuses de la foule même étaient singulièrement refroidies. Gomme leurs chefs, les partis sont emportés par les événements plus qu'ils ne les dirigent. La deuxième génération hussite est entraînée ainsi presque malgré elle, par une sorte de vitesse acquise, sans conscience bien claire de l'objet du combat; elle remplit sa mission, défendre un héritage dont elle ne comprend plus très clairement le prix, mais qui sera la fortune des générations futures.

Le premier pas dans cette voie de concessions équivoques où se compromit Georges, ce fut son serment de couronnement. Lesévèques hongrois, auxquels il s'était adressé pour se faire sacrer, exigeaient une abjuration solennelle : il refusa. Des négociations s'engagèrent, assez longues : on tomba d'accord sur une sorte de mo3'en terme. Le roi, en présence de quelques personnes, prêta serment de fidélité à l'Église; le texte écrit du serment fut remis aux évêques, il dut être tenu secret. Le roi promettait à l'avenir obéissance et fidélité à la sainte Église romaine et apostolique, au pape et à ses successeurs ; il observerait fidèlement les lois et la doctrine de cette Église à l'exemple des autres j"ois catholiques et vivrait dans l'unité de la foi chrétienne; il défendrait cette foi catholique et orthodoxe, détournerait le peuple qui lui était confié de toutes les erreurs, sectes et hérésies et de tous les autres articles contraires à la sainte Église romaine et à la foi catholique, ramènerait et rétablirait l'obéissance, la conformité, l'union, le zèle et le culte de la sainte Église romaine '.

I. Ce serment dont on voit assez l'importance, a été publié plusieurs fois. En voici les passages les plus signiricatits d'après le texte que donne Frind, Die Kirchcngeschichte Bœlnnens, IV, 465 : « Ego Georgius... spondeo polliceor atque juro... quod ab hinc in antea et deinceps fidelis et obediens ero sacrosanctœ romanae et apostolicEe Ecclesiae ac Sanctissimo Domino nostro Galixto diviua providentia papae tertio ejusquc successoribus canonice intran-

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