LA NATIONALITE SLAVE I2C
ciels, les lettres de la chancellerie royale, les actes judiciaires, devient de plus en plus prépondérante. Sur les sceaux des villes et des nobles, sur les murs des châteaux et des maisons, sur les cloches, les inscriptions tchèques remplacent les inscriptions latines. Le tchèque franchit même les limites du royaume, déborde au dehors, devient la langue diplomatique d'une partie de l'Europe orientale. Le triomphe du tchèque est si bien admis que ceux même qu'il inquiète ne protestent, qu'avec toutes sortes de ménagements. « Ce n'est pas par l'unité de la langue que profite un royaume, dit Paul Zidek, mais par la diversité des langues, des coutumes et des peuples. » Et il ajoute aussitôt : « Si quelqu'un a en horreur le tchèque de telle façon qu'il ne veuille ni l'apprendre ni laisser ses enfants l'apprendre, il ne faut pas lui permettre d'acheter une maison dans le rovaume, surtout à Prague. »
L'affranchissement se marque jusque dans la production artistique qui témoigne de la richesse renaissante et d'une certaine originalité inventive. Prague s'embellit de magnifiques monuments; à PIzen, Brno, Litomierjitse, Klatov, à Koutna-Hora surtout qu'on a surnommée la Nuremberg bohème, de nombreuses et intéressantes constructions, édifices publics ou privés, révèlent les recherches et les trouvailles d'une école architecturale, dont le goût manque un peu de pureté et de correction, mais ingénieuse et amusante. La sculptui'c, la sculpture sur bois surtout, est florissante. La musique s'émancipe des traditions italiennes et emprunte son inspiration aux chansons nationales. Parmi les chants de l'époque hussite, quelques-uns sont charmants et ont conservé toute la douceur élégiaque des airs populaires; d'autres traduisent dans leur i"} thme emporté ou sauvage la fureur des passions déchaînées ou les élans de la foi ; de ces mélodies, plusieurs ont passé à l'Eglise allemande '.
I. M. Cif)ll lie croit p;i.s à r(>rii;inalilc de hi inu>:v)ue bohème à cette époque. J'avoue que je ne suis pas un nnisicien assez savant pour avoir une opinion absolmiient arrêtée sur ce point. (Cependant nous trouvons b|en souvent dans
les chroniques et les documents la preu\e de rattachement des Tchèques
l30 SKCI'RITK APP.VRF.NTF,
Quel contraste entre ce qu'était la Bohème vers 1465 et ce qu'elle était au lendemain de la mort d'Albert! Alors, une misère atroce, partout la famine, la peste et la ruine, les factions en armes, l'ennemi menaçant, l'unité compromise, la fureur et le désespoir; et maintenant, un royaume heureux, paisible, les partis contenus, les haines fondues dans un dévouement commun à la patrie, l'indépendance nu'"ionale si bien assurée que les rancunes de races s'effaçaiei:t, sans objet; les divisions dogmatiques, atténuées, devenant, au lieu d'un ferment de discordes, une excitation salutaire; à la place de l'anarchie qui prépare la mort, le travail silencieux d'une germination féconde! Si l'on songe surtout que ces résultats prodigieux avaient été obtenus au milieu de difficultés diplomatiques incessantes, sur un sol miné parles intrigues et sous la menace d'une épouvantable tempête, on comprendra l'admiration reconnaissante qu'avait conçue pour Georges le peuple tout entier, l'affection qui liait au roi tous ceux qui, comme lui, désiraient la gloire et le bonheur de la Bohême, même lorsqu'ils étaient séparés de lui par leurs opinions religieuses, et les angoisses qu'ils éprouvèrent avant de se prononcer contre lui.
Et pourtant ce fut parmi ses sujets que Georges rencontra ses premiers et ses plus dangereux ennemis! Les réformes accomplies avaient froissé plus d'un intérêt. Parmi les seigneurs, habitués pendant les guerres précédentes à vivre à leur guise et à ne connaître d'autre volonté que leurs caprices, beaucoup supportaient avec impatience l'autorité royale et regardaient comme un outrage de dépendre de la loi, comme leurs vassaux ou leurs sujets. L'anarchie était riche en bonnes aubaines : de nouveaux troubles leur fourniraient une occasion d'étendre leurs privilèges et leurs terres. Chez quelques-uns le sentiment national l'emporta sur l'égoïsme de caste, mais il y fallait quelque héroïsme, et les héros sont toujours l'exception. Les ànies ordinaires, moyennes, virent
aux anciens airs nationaux. Ces textes ont été réunis dans un très intéressant travail de \h Tadi-a, les réunions de lettres fsodalitates litteratae), Prague iSSh; V. en p;irlic. p. 4, p. 1^ et 20.
LKS SEIGNF.L'RS BOHKMl'S I -•> I
surtout leur avantage direct, évident : s'aiVranchir d'une obéissance qui leur pesait et fonder leur propre domination sur les ruines de la royauté. La lutte du pape et du roi offrait à leurs convoitises une chance de succès qu'ils ne voulurent pas laisser échapper.
La haute noblesse tchèque, celle qui formait la classe des Seigneurs, par opposition à la petite noblesse, à la gentry, aux Vladj'kes ou Chevaliers, avait eu for"t h se louer des résultats de la révolution hussite. Elle avait grandi à la fois par ses propres conquêtes et par l'affaiblissement des autres classes.
Tandis que la royauté, discréditée, élective de fait sinon de droit, perdait ses domaines et son influence, que les villes étaient ruinées par l'interruption des relations commerciales et l'expulsion des catholiques et des Allemands, les Seigneurs s'étaient, emparés plus ou moins légitimement de presque tous les biens de l'Eglise ou de la couronne. Un grand nombre de familles s'étaient éteintes pendant les guerres, très sanglantes : celles qui avaient survécu avaient recueilli leur héritage et constitué d'immenses propriétés, grâce auxquelles elles possédaient dans les conseils et dans les diètes une influence irrésistible. Assez peu nombreux, — ils ne formaient tout au plus qu'une cinquantaine de maisons, parmi lesquelles une douzaine hors de pair, — les Seigneurs constituaient une oligarchie, très remuante, où les hommes distingués n'étaient pas rares, mais qui malheureusement s'inquiétait trop de ses propres intérêts' pour tenir grand compte de ceux du pa\s. Un moment menacés par le mouvement démocratique taborite, ils avaient écrasé leurs adversaires, mais ils avaient gardé rancune à la réforme religieuse de la révolution sociale qu'elle avait failli provoquer, et ils étaient en très grande majorité catholiques. Les familles les plus cornues de cette haute aristocratie étaient celles des Rosenbjrg, Schwamberg, Hasenbourg, Gouttenstein, Ilbourg, Riesenbourg, etc., qui avaient en général formé le fond du parti d'Ulrich de Roscnberg, parce qu'il ne voulait pas permettre que «. des inférieurs régnas-