‹ Georges de PodiébradChapitre 5 sur 183 · LES COMMENCEMENTS DE L OPPOSITION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LES COMMENCEMENTS DE L OPPOSITION RELIGIEUSE

Il fallut de longues années cependant pour que ce mécontentement profond se rendît clairement compte de ses propres désirs et pour que l'oppo^sition s'en prît aux principes essentiels et aux croyances fondamentales de l'Eglise. Elle ne s'attaqua d'abord qu'aux formes secondaires et extérieures. Les peuples restaient malgré tout dévoués à la foi catholique: aussi ils n'en contestaient pas les dogmes, mais seulement certaines conséquences extrêmes, et ils ne protestaient pas contre l'autorité de Rome, mais contre les abus qu'avait entraînés une suprématie trop sûre d'ellemême. Pour établir et pour maintenir leur pouvoir, les papes s'étaient approprié les procédés de gouvernement alors en usage, et ils n'avaient dominé le monde qu'à condition d'en accepter les habitudes et souvent les vices. Les consciences délicates souffraient de la contradiction toujours plus criante entre l'idéal que les prêtres proposaient au monde et les conditions dans lesquelles s'exerçait leur empire; les idées au nom desquelles les papes avaient fondé leur domination condamnaient leur conduite. Les privilèges du clergé parurent insupportables dès qu'ils ne furent plus justifiés par sa supériorité morale, et ses vices furent flétris avec une sévérité d'autant plus impitoyable que sa puissance et ses richesses excitaient plus de jalousies et de haines.

En face de l'opposition grandissante, l'Eglise s'affaiblissait. Pendant la « captivité de Babylone », les papes avaient compromis leur autorité en liant trop étroitement leur cause à celle des rois de Erance; le grand schisme relâcha tous les liens de l'administration pontificale, et l'existence même de l'Eglise, telle au moins qu'elle avait été organisée par les Grégoire MI et les Innocent III, parut en question. Il y eut pendant près d'un demi-siècle une sorte d'intérim dans le gouvernement de la Chrétienté ; épreuve dangereuse, pendant laquelle les papes semblaient vouloir eux-mêmes habituer les fidèles à l'indépendance.

Même alors cependant, — et rien ne prouve mieux la solidité de l'édifice catholique, — les peuples ne songèrent pas s -.'ri eus..' ment à ui- i"c\()lution. La suppression des abus

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les plus scandaloiï\, un peu plus d'indépendance aux Eglises nationales, ces réformes timides épuisaient leurs v(eux. L'I-niversité de Paris traduisait fort exactement l'opinion de l'iinniense majorité des chrétiens dans ses protestations plus véhémentes qu'audacieuses, et les Pères de Constance et de Bàle, quand ils prétendaient réformer l'Eglise dans son chef et dans ses membres, bornaient leur ambition à quelques modilications de second ordre qui n'atteignaient ni la foi ni même les principes essentiels de la hiérarchie.

A coté cependant de cette opposition constitutionnelle et olhcielle, quelques revendications plus hardies se produisaient, moins retentissantes, mais plus réellement dangereuses, plus fécondes aussi. Au point de vue de l'histoire générale, les tentatives des grands conciles du xv^' siècle et leurs luttes avec les papes n'ont qu'une bien médiocre impoi-tance, si on les compare à l'ceuvre d'un simple théologien anglais, dont la vie obscure s'écoule presque inconnue de la foule, sans grands événements ni catastrophes dramatiques. Avec Wiclif s'ouvre une période nouvelle de l'histoire religieuse : pour la première fois, l'Eglise rencontre un adversaire déclaré, dont les désirs dépassent des changements de détail et appellent une révolution. V\''iclif sape le principe même du pouvoir du clei'gé en rejetant la transsubstantiation et en ne reconnaissant d'Eglise véritable que dans la réunion des élus; en opposant à l'autorité du pape celle de l'Écriture et en traduisant la Bible, il applique le principe formel du protestantisme, et le nom de précurseur de la Réforme, que l'on a singulièrement prodigué, lui appartient bien réellement.

Les doctrines de \"\^iclif, condamnées à Oxford et assez vite étoulTées en Angleterre, n'auraient peut-être exercé qu'une médioci-e influence sur le développement de la pensée européenne, si elles n'étaient devenues l'occasion de l'insurrection qui, au commencement du xv^' siècle, souleva la Bohème contre l'Eglise romaine.

La Bohème était depuis un siècle le théâtre d'une agitation religieuse intense. Les scandales y étaient nom-

LA RlCrORME RELIGIEUSK EN BOHEME 0

breux parce que l'Église y était fort riche, et ils provoquaient une indignation d'autant plus vigoureuse que la foi était plus profonde. L'empereur Charles IV, qui avait fait de Prague le centre d'une monarchie puissante, avait essayé de ramener le clergé au respect de ses devoirs, et il avait espéré triompher de l'indifférence de la Curie en provoquant une agitation populaire. Des prédicateurs enthousiastes avaient réclamé'le retour à l'Église apostolique et flétri les vices âes successeurs indignes du Christ. La contagion de leur zèle avait rapidement gagné les masses populaires, et la majorité du peuple s'était convaincue qu'elle avait été élue par Dieu pour rétablir la loi chrétienne dans sa pureté et dans sa vérité.

Le mouvement, d'abord dirigé par les représentants autorisés de l'Église, échappa bientôt à leur influence; quelques prédicateurs, ivres de vertu et emportés par l'ardeur de la lutte, s'aventurèrent sur le terrain du dogme. L'Université de Prague, alors une des plus fréquentées et des plus actives de l'Europe, fut conquise par les novateurs, et les professeurs, qui conduisaient désormais le parti réformateur, trouvèrent dans les œuvres de Vv'iclif des armes nouvelles contre la papauté qui opposait à leurs réclamations une dédaigneuse fin de non-recevoir. En général, ils n'acceptèrent par les théories les plus hardies du docteur anglais et n'en aperçurent même pas le sens réel et la portée dernière : leurs partisans surtout, au moins en très grande majorité, n'entendaient pas se séparer de l'Église. L'indignation, soulevée dans l'Europe^eritière par les scandales de la puissance sacerdotale, éclatait ici avec plus de véhémence, mais elle conservait lemème caractère, visait moins la doctrine que la discipline, la (Corruption du clergé, ses richesses, les ambitions et les convoitises mondaines qui avaient depuis longtemps remplacé l'esprit de renoncement et de sacrifice des premiers apôtres. A ce point de vue, la révolution bohème reste un simple épisode de l'agitation qui, à cette époque, ébranle le monde catholique. Il est certain cependant que, sous l'infiuence des livres de ^'^/iclif, le mouvement de rénovation

(i MIS i:i m; concii.i: di: constaxci:

religieuse devint ici plus doi^matique et plus hardi : quelques hommes, plus logiques et moins timorés, passèrent de la critique des hommes a celle des institutions et étendirent leurs espérances de la l'estauration des \ei'tus apostoliques a celle de la foi évangélique; la foule elle-même, dont les pensées fm'ent toujours plus modestes, poursui\ it du moins la réalisation de ses désirs avec plus d'audace et s'habitua à l'idée de réformer l'Eglise en dehors des pouvoirs réguliers et contre eux.

Les Pè'res de Constance s eflVayèrent de cette émotion et s'inquiétèi'ent de ces imprudences/Frès sincèi'es dans leur haine des abus, ils étaient en même temps très décidés à ne pas rompre a^•ec la tradition, et, s'ils \oulaient limiter l'autocratie pontificale, ils n'entendaient pas que l'on mît en question l'autorité de l'I-'glisc. Ils n'éprouvèrent aucune hésitation à appliquer les lois de l'Inquisition et a envoyer au bûcher les ix-présentants obstines de la Réforme bohème, H us et Jérôme de Prague.

Ils ne soupçonnaient guère la violence et l'étendue de l'ébranlement qu'allait provoquer leur sentence, et il est permis de supposeï' que les Jiiaîtres qu'ils frappaient n'avaient pas davantage prévu la gravité des événements dont leur témérité, pix'sque invok)ntaire et à demi inconsciente, donna le sigmil. La Boh.eme, frappée dans ses plus nobles enfants, relexa l'injure en courant aux armes. Les Pères du Concile assistèrent avec stupeur a une explosion fougueuse de l'esprit d'examen qui prenait sa revanche d'une longue compression; toutes les autorités ecclésiastiques furent contestées, ladiscussion s'attaqua aux dogmes fondamentauxde la religion chrétienne, les solutions les moins orthodoxes furent proposées, les doctrines les plus radicales trouvèrent des défenseurs. A une époque où la société ne s'était pas encore dégagée de ses oi-igines ecclésiastiques et où toutes les questions, philosophiques, politiques et sociales, se présentaient sous une forme religieuse, les luttes théologiques n'étaient souvent que l'expression obscure des besoins de progrès et des désirs de changement qui agitent tous les siècles.

LlîS GUERRES HI.'SSITES /

Les passions nationales et politiques se joignirent en Bohème aux ardeurs réformatrices et leur servirent de substratum. Les Slaves, depuis longtemps menacés par l'immigration allemande, firent de la liberté religieuse une cause nationale et combattirent à la fois pour l'indépendance de la parole de Dieu et pour la gloire de la langue tahèque. Les tendances démocratiques, qui, au xiV^ et au xv« siècle, se dissimulent si souvent sous les projets de réforme de l'Église, aboutirent ici à une tentative de rénovation sociale. La rupture avec la hiérarchie ecclésiastique du moyen âge parut à beaucoup devoir marquer l'origine d'une ère de félicité, et ils rêvèrent de substituer aux injustices et aux misères du passé un régime fondé sur l'équité et la loi du Christ.

Après un moment de surprise, les papes, pour défendre leur omnipotence contestée, recoururent à leurs procédés ordinaires de répression : ils prêchèrent la croisade. Ils trouvèrent un exécuteur de leur sentence dans Sigismond que les rebelles refusaient de reconnaître pour roi,, et des soldats dans les Allemands qui disputaient depuis longtemps aux Slaves le bassin de l'Elbe supérieur. Mais les Tchèques furent plus heureux que les Albigeois, Ils avaient pour eux les divisions de leurs adversaires, un profond enthousiasme religieux et national, une position facile à défendre. Par un phénomène assez fréquent en histoire, la révolution fit surgir de terre des chefs militaires de premier ordre. Les bandes des croisés allemands furent partout balayées par les légions taborites; les Tchèques, après avoir solidement établi leur domination en Bohême, prirent à leur tour l'offensive, et, pendant plusieurs années, les soldats de Procope le Grand parcoururent et ravagèrent la plus grande partie de l'Allemagne, sans que l'Empire réussît à retrouver quelque énergie pour repousser leurs invasions. En dépit de ces triomphes inouïs, cette lutte de vingt ans couvrait la Bohême de misères et de ruines; ses victoires mêmes l'épuisaient. Tous les liens sociaux étaient relâchés; plus de gouvernement: ni commerce ni indus-

6 t. A BOHKMi: vr.RS \.\..-)?

trie; l'agriculture ruinée, les champs déserts. La nation, repue de gloire et de combats, aspirait à la paix et au repos. Aux souffrances matérielles s'ajoutait le désarroi moral. Dépuis le début de la crise révolutionnaire des discordes inexpiables rongeaient la Bohème et éclataient de temps en temps en luttes sanglantes. Beaucoup de ceux qui avaient pris parti contre Rome, s'alarmaient. depuis longtemps des violences et des exagérations des radicaux. Au point de vue religieux, les Utraquistes, en face des Taborites, maintenaient, presque sur tous les points, les dogmes, les institutions et les rites cTe l'Eglise catholique et désiraient une réconciliation avec Rome qui, seule, opposerait une barrière infranchissable à l'invasion des théories subversives. Au point de vue politique, les seigneurs supportaient avec colère la domination de la démocratie militaire et la soupçonnaient de vastes et sinistres desseins. Ils avaient accueilli avec joie l'insurrection grâce à laquelle ils espéraient ruiner- la bourgeoisie, mettre la main sur les biens du clergé et affaiblir la royauté ; leur ambition satisfaite, ils ne songeaient plus qu'à faire solennellement reconnaître leur triomphe. Troublés dans leur foi, menacés dans leurs intérêts, inquiétés dans leur raison par les projets et les tentatives des factions extrêmes, tous ceux qui tenaient au passé par habitude, timidité, calcul ou conviction, se réunirent contre les novateurs et réussirent à les écrase.r. La bataille de Lipan, si elle ne détruisit pas complètement le parti taborite, lui arracha du moins la direction des événements et rendit la prépondérance aux seigneurs et aux Utraquistes modérés. Même après leur victoire cependant, ceux-ci gardèrent une sorte d'épouvante, d'effarement du péril qu'ils avaient couru, et se rapprochèrent de l'Église, avec le sentiment très juste qu'une entente avec Rome était la meilleui-e garantie contre le retour de pareils dangers.

Au même moment, l'Église désespérait de sa fortune : affaiblie par les abus, agitée par un grand effort de réforme intérieure, elle s'humilia, retira ses anathèmes, et, pour la première fois, consentit à traiter avec des rebelles. Les

LES COMPACTAT^ f)

Compactats sortirent de cette bonne volonté réciproque : en 1436, la paix parut rétablie, et l'hérétique Bohème, réconciliée avec le monde catholique.

En réalité, les Compactats par lesquels le concile de Bàle accordait aux Bohèmes quelques-unes de leurs demandes et en particulier le droit de communier sous les deux espèces, ne ferment pas la crise hussite, mais seulement la première phase de cette crise. Ils forment vraiment le nœud du drame, n'en terminent un acte que pour ouvrir une nouvelle période, moins bruyante et moins célèbre, non pas moins accidentée ni moins curieuse. La tragédie ne se termine qu'à la bataille de la Montagne-Blanche et au triomphe complet du catholicisme, après avoir passé par une série de péripéties singulièrement complexes et diverses.

Les Utraquistes modérés qui avaient espéré conserver dans l'Église une situation privilégiée, avaient été dupes d'une illusion dont les événements leur démontrèrent bientôt l'imprudence. Le principe mêm^ de l'Église romaine lui interdit toute transaction; pour elle un schisme n'est qu'une défaite, un traité avec des révoltés serait une abdication. Non seulement les Pères de Bàle avaient réussi, à force de restrictions et de réserves, à réduire presque à rien les concessions faites aux Hussites, mais elles n'avaient dans leur pensée qu'une valeur temporaire et révocable. Il ne s'agissait pour eux que de laisser tomber l'effervescence entretenue par de longues années de guerre et d'habituer au frein le cheval rétif jusqu'au moment où on le ramènerait dompté à l'écurie ■.

Au moment où les Utraquistes avaient commencé les négociations avec le Concile, ils étaient surtout tourmentés

t. Les preuves abondent des véritables intj.uions du concile. li faut n user de ruse et tromper les Tchèques pour leur bien ». (Monumenta Concil. gc- 11er. saeculi XV, I. p. i23.) — « Melius est sub disbimulationc procedere et gencralia quaedam dicerc pro amicitia partis utriusque. » (Mon. I, p. 783.) Cp. le récit de Tomek, si impartial et si précis, Histoire de PrttgUG (tchèque)) t. IV et VI, en particulier t. IV, p. 678, 679, G84, Ggh, etc.

l.Ki COMl'AC.TATS

du besoin de revenir à une situation régulière. Après avoir heureusement réalisé une partie de leur programme, ils s'étaient aperçus que les eiîets bienfaisants qu'ils en attendaient étaient gravement atténués et compromis par l'anarchie, suite de la révolution. Les prêtres, dont le zèle n'était plus paralysé par la crainte des interdictions épiscopales, prêchaient librement la parole de Dieu; mais l'absence de toute autorité, en laissant pleine franchise aux opinions et aux fantaisies individuelles, créait un danger permanent de confusion et d'hérésie. La simonie avait à peu près complètement disparu et le clergé n'était plus corrompu par ses richesses; mais ses biens étaient confisqués, et il végétait dans un état de détresse et de dépendance peu digne des représentants de Dieu. Les péchés publics étaient sévèrement punis et une discipline rigoureuse, établie, — en principe; en fait, l'on souffrait déjà du manque de prêtres, et ceux dont on était obligé d'accepter les services, donnaient souvent à leurs fidèles des exemples assez peu édifiants. L'ordre social n'était pas moins troublé : des bandes couraient le royaume, ravageant et pillant, grossies d'aventuriers de tous les pays et ne reconnaissant d'autres chefs que les capitaines qui les menaient au butin. Les tribunaux ne siégeaient plus, les lois n'avaient plus de valeur; c'était un mouvement perpétuel d'alliances, de ruptures, de ligues, favorable à toutes les cupidités et à toutes les usurpations. Le désir de sortir de cette anarchie était fort naturel, d'autant plus que les victoires prodigieuses des Tchè- , ques leur permettaient d'espérer un traité avantageux.

Malheureusement, les Utraquistes avaient contre eux leur bonne volonté excessive, leur besoin moral de paix à tout prix, le respect qu'ils avaient conservé pour leurs adversaires et les illusions qu'ils nourrissaient sur les intentions de l'Église. On ne négocie avec quelques chances de succès que si l'on est toujours prêt à reprendre les hostilités. Les catholiques sentaient que les Hussites ne se résigneraient à un schisme qu'à la dernière extrémité; ils en abusèrent. Ils les poussèrent si bien que les Bohèmes

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