‹ Georges de PodiébradChapitre 7 sur 183 · I. Pcz, Sijript. rcr. Au.siiiac, H, p. S4G · texte numérisé non relu

I. Pcz, Sijript. rcr. Au.siiiac, H, p. S4G

i2 LES INTICNTIONS DlC LA l>AI>ALITE

le progrès des études, le tempérament germanique, si profondément hostile aux influences latines, le caractère d'un chef prompt aux entraînements, étendirent chaque jour le débat, mêlèrent les questions de principes aux questions de faits; une nouvelle religion surgit, avec sa constitution et son credo. — Rien de pareil en Bohême. Privés dès la première heure de leur guide, qui d'ailleurs avait lés vertus d'un martyr et non le génie d'un fondateur de religion, les Tchèques n'aperçurent ou n'acceptèrent jamais les suites logiques de leur audace. Leur énergie parut s'épuiser dans les combats. Les quelques hardis prédicateurs qui ne reculèrent pas devant les conséquences des principes proclamés, ne réussirent guère qu'à effrayer la majorité, et les revendications sociales et politiques qu'ils joignirent à leur programme religieux, contribuèrent encore à rejeter en arrière la grande masse de la nation. Très sincère dans ses protestations de fidélité à l'Église et de soumission, elle subit trop vivement la séduction de la paix entrevue pour exiger les conditions qui seules l'eussent rendue solide et durable : par horreur des excès, par timidité, par respect superstitieux, elle se contenta de concessions insuffisantes, lâcha la proie pour l'ombre, et, pour sauver le symbole, livra la réalité.

Au lendemain du traité d'Iihlava (i436), les Utraquistes se trouvèrent donc dans une situation des plus fausses. Les conventions qui les liaient n'engageaient même pas l'Eglise. Les papes ne conifirmèrent jamais officiellement les Compactats '. Au moment même où, par crainte du Concile, il désirait se concilier les Tchèques, Eugène IV se bornait à des protestations générales et s'attachait à marquer que les concessions des Pères de Bâle n'avaient à ses yeux aucune valeur diplomatique. Ses successeurs se ren^

I. Palatsky admet que les Compactats ont été ratifiés par Eugène IV, mais les taits qu'il allègue me paraissent indiquer le contraire. La lettre du pape du 1 1 mars 1436 n'est pas une confirmation officielle, mais une vague protestation de bienveillance. Les termes de la bulle du 18 septembre 1437 sont plus caractéristiques encore et établissent clairement qu'Eugène IV considère toujours la question comme ouverte, et non résolue.

La réaction cathoi.iqîe i 3

fermèrent dans la même réserve. Les ménagements qu'ils gardaient ne pouvaient guère faire illusion qu'à des hommes qui cherchaient à se tromper eux-mêmes : les papes pensaient énerver, le Hussitism'e en entretenant les espérances de paix, et le soin avec lequel ils évitaient tout engagement formel aurait dû prouver aux Tchèques qu'ils ne songeaient qu'à gagner du temps et attendaient l'heure des résolutions énergiques. Pour le moment, l'action de la Curie était paralysée par des difficultés de toute nature, elle louvo3ait : dès qu'elle aurait retrouvé sa complète liberté d'action, elle montrerait le cas qu'elle faisait de ces promesses qui lui étaient suspectes par cela seul qu'elles émanaient du Concile.

Contre la papauté, le Concile eût été un bien faible allié, mais il y aurait eu plus que de l'imprudence à compter sur sa bonne volonté sin'cère. Après l'échec des dernières expéditions militaires, pour sauver les restes du catholicisme bohème menacé d'une ruine complète, il n'avait aperçu aucun autre moyen que de traiter avec l'hérésie ; la plupart des prélats avaient vu surtout dans les négociations avec les Tchèques un coup de partie qui leur donnerait un sérieux avantage sur la papauté. Fiers d'avoir réussi où elle avait échoué, ils craignaient beaucoup d'autre part de paraître faire bon marché des intérêts de la foi catholique. Ils avaient si bien réduit et comme vidé les privilèges accordés aux Hussites, qu'ils espéraient les amener assez vite à y renoncer.,

Restait Sigîsmond et les engagements qu'il avait pris. Il avait déjà trompé tant de gens et violé tant de serments qu'il n'était plus permis d'attacher la moindre importance à ses déclarations. Ne savait-on pas de plus que, suivant lui, les promesses faites à un hérétique ne comptaient pas ? — Leâ Utraquistes parurent avoir mauvaise grâce quand ils se plaignirent de sa duplicité : ils auraient dû être prévenus-

Les catholiques ne perdirent pas une heure : dès que Sigismond eut été officiellement reconnu roi, ils se mirent à l'œuvre, usant fort habilement des conventions pour ramener peu à peu les Hussites à l'unité, interdisant tout ce qui

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était contraire à la lettre du traité. C'était une sorte de poussée lente, de pression continue, qui emportait peu à peu tous les obstacles. On écartait les hommes dont on redoutait l'énergie et on confiait aux plus* timides ou aux plus irrésolus les postes les plus importants. Rokytsana, dont on connaissait le dévouement au calice et dont les États demandaient la nomination à l'archevêché de Prague, était remplacé dans ses fonctions d'administrateur, qui mettaient sous ses ordres tout le clergé utraquiste, par un des membres ''•plus compromis du parti ultra-modéré, Christian de Prachatitse ; on le dépossédait même de sa cure du T^yn, et il était bientôt après forcé de fuir Prague, où sa vie n'était plus en sûreté. Les premières charges du pays étaient réservées aux seigneurs les plus hostiles aux idées nouvelles, et les dissidents, poursuivis avec une extrême rigueur '. Grisés par leurs premiers succès*, l'Empereur et les catholiques voulurent aller i -op vite et découvrirent imprudemment leur plan. En présence de cette réaction violente, les moins perspicaces s'effrayèrent et les plus calmes perdirent patience ; l'émotion était générale et une révolte semblait imminente ; une partie du pa\s était déjà en armes contre Sigismond, et la mort seule le préserva d'être une seconde fois chassé du trône.

Les partisans de la papauté étaient dupes d'une erreur dont une longue expérience et de très lourdes mésaventures ne les guérirent jamais complètement. La modération de leurs adversaires les avait trompés. Ils avaient déjà remporté trop facilement trop d'avantages, ils ne se doutaient pas qu'il y avait un point au-delà duquel la résistance serait invincible. Le singulier état d'àme de ces hérétiques involontaires, qui ne se décidèrent jamais à choisir entre la soumission et la révolte et qui n'eurent jamais le courage d'accepter une rupture ouverte avec l'Église ou de renoncer aux libertés qu'elle leur refusait, restait lettre close pour eux, et

I. Dans un seul jour, cinquante-sept rebelles turent pendus à Prague. La douleur tut grande, parmi le peuple, nous dit le vieux chroniqueur, et chaque tnis que l'on en parlait, tout le inonde pleurait. (Tomek, VI, p. 40).

TIMIDITi; J)KS HTSSITF.S 13

on ne saurait s'en étonner puisqu'aujourd'hui encore nous avons quelque peine à nous l'expliquer. Entre les représentants de la hiérarchie du moxen âge et les sectaives qu'indignait la façon dont elle avait usé de l'Évangile poiu- Ibndeisa grandeur et sa richesse, toute ti'ansaction était impossible : on concilie des intérêts, non des principes opposés. Mais les Utraquistes se refusaient à l'admettre. — Par timidité et par faiblesse? — Dans une certaine mesure, et il serait injuste de les en blâmer trop durement. L'idée de l'unité catholique avait dans les âmes des racines trop profondes pour que les plus hardis n'éprouvassent pas un invincible effroi à la pensée d'un schisme. — .Mais surtout, ils n'en admettaient pas la nécessité parce qu'ils étaient trop profondément convaincu*^ de la modération de leurs désirs et de la discrétion de leurs demandes. Tous les catholiques n'avaient-ils pas reconnu les abus qui avaient pénétré dans l'Eglise? A Constance et à Bàle, les docteurs les plus respectés ne s'étaient-ils pas prononcés pour la nécessité d'une réforme? S'armerait-on contre les Tchèques de leur piété plus ardente? Cessait-on d'être chrétien pour prendre au sérieux le salut des âmes et l'intérêt de la foi?

En s'obstinant à se proclamer les membres fidèles d'une Eglise dont ils repoussaient les arrêts, les Utraquistes se plaçaient cependant dans une situation très fausse. Non seulement ils donnaient prise sur eux ii leurs adversaires et s'exposaient au reproche de contradiction et de duplicité, mais ils renonçaient à tirer de leurs principes les conséc-[uences qu'ils renfermaient et perdaient ainsi tous les avantages de leur révolte. L'intluence énorme qu'a exercée le protestantisme dans le monde tient beaucoup moins aux dogmes qu'il a proclamés qu'à ce qu'il a, en fait sinon en droit, revendiqué l'indépendance de la conscience humaine. Pourquoi lesCa- Hxtins peuvent-ils être considérés comme les précurseurs du protestantisme? — Parce qu'ils ont communié sous tes deux espèces? — Maigre conquête ; mais ils ont continué a distri buer le calice malgré les décrets du concile de Constance, c'est-à-dire ils ont opposé les di'oits de l'indixidu a l'autorité

I() I.KS MALKNTIONDIS

de rKi^lisc. Du iiionicm qu'ils désavouaient en quelque sorte leur audace et reculaient devant toute idée de séparation, ils trahissaient leur mission et renonçaient à leur force la plus réelle; Condamnés désormais à des hésitations perpétuelles, ils sacrifièrent au rêve d'une réconciliation impossible avec la papauté l'avenir de leur foi; tels furent les scrupules de leur conscience timorée qu'ils n'eurent ni credo ni constitution ni clergé indépendant. Dans ces conditions, leur défaite ét-ait inévitable. Toute hérésie qui ne se développe pas est une hérésie condamnée. Une formule ne sufHt pas longtemps à une Eglise et un symbole à un peuple, s'il n'y a rien derrière ce symbole et cette formule, L'Utraquisme officiel fut affaibli par un double courant de désertion : les plus timides refusèrent de le suivre plus longtemps dans sa résistance ; — ne condamnait-il pas lui-même la révolte et ne reconnaissait-il pas les droits supérieurs de la papauté?— Les ardents se séparèrent d'un parti qui subordonnait à des craintes superstitieuses les droits de la vérité. Il fondit ainsi peu a peu, jusqu'au moment où il disparut, sans lutte, sans bruit, après une lamentable agonie, victime de ses longues hésitations.

Les papes connaissaient ces illusions et ils les exploitaient. A toutes les réclamations des Hussites, ils opposaient une fin de non-recevoir qu'ils jugeaient irréfutable et qui a été bien souvent reprise depuis : puisque vous voulez être catholiques, inclinez-vous devant les ordres du chef de la chrétienté. — L'argument était spécieux, et les distinctions des Utraquistes étaient sérieuses. La papauté était loin encore d'avoir courbé tous les fidèles sous une règle inflexible et uniforme: elle n'y est arrivée que par degrés, très lentement, et surtout après la rébellion de l'Allemagne et la réorganisation qui suivit; sur les questions secondaires, elle admettait certaines divergences, se pliait assez facilement aux tempéraments des peuples. Les Tchèques parurent avoir le droit de l'accuser d'une sévérité singulière quand elle leur refusa avec tant d'obstination la seule concession sérieuse qu'ils réclamaient, la communion sous les deux espèces.

ICRUI-IR I)K I.A l'XPACTF.

A se placer au point de \ ne du dogme, il est assez difficile de comprendre l'achainement qu'on deplo\a de part et d'autre sur cette question, puisque les théologiens catholiques ne contestaient nullement la validité de la communion utraquiste et que d'autre part les principaux docteurs utraquistes reconnaissaient que le corps et le sang de Jésus- Christ se trouvent a la lois sous chacune des deux espèces. — En réalité, les plus graves problèmes étaient en jeu, la rénovation morale, la suppression des biens du clergé et de sa puissance temporelle, la liberté de la parole de Dieu. L'Eglise romaine laissait a dessein dans l'ombre ces points qu'elle alVectait cie considérer comme secondaires, mais elle sentait d'instinct le danger, mal déhni, d'autant plus effrayant. Une pierre détachée de l'éditice en compromettait la solidité.

Sa timidité ne fut-elle pas excessive? Nous sommes aujourd'hui assez portés a le supposer. Le Calice était un s\mbole, et les symboles sont dangereux parce qu'on ne sait jamais à l'avance tout ce qu'ils contiennent, mais ils ont cela d'avantageux qu'à eux seuls ils sufHsent souvent pour satisfaire les esprits. Ce sont des formules magiques, mais il arrive qu'on se contente de les posséder sans être tenté de s'en servir. Il est probable que les Tchèques, si on leur eût accordé ce qu'ils demandaient, n'auraient nullement songé à abuser des bienfaits de l'Eglise et auraient peut-être même fini par y renoncer volontairement.

Les papes comprirent plus tard que leur politique avait été imprudente à force d'être craintive ; après avoir si longtemps condamné la communion sous les deux espèces, ils finirent par l'autoriser. Malheureusement le moment était passé : la Réforme bohème s'était transformée sous l'influence du protestantis]-ne. Une décision qui, en 1564, passa à peu près inaperçue, aurait sans doute un siècle plus tôt dénoué le conriit. On ne s'expliquerait pas la faute de la Curie, si l'on ne réfléchissait à ce qu'il y a d'inconscient et d'instinctif dans la conduite des chefs les plus avisés. La postérité s'étonne de leurs erreui^s et de leurs tâtonnements,

iS ROKVrSANA

parce que la suite des événements place les faits sous leur véritable jour et donne aux idées tout leur sens; les contemporains, au contraire, engagés dans la mêlée, se débattent dans l'obscurité et agissent beaucoup plus sous l'empire d'une impulsion vague que d'une volonté précise. De même que l'obstination avec laquelle les Hussites réclamaient le calice s'explique plutôt par un sourd besoin de changements et de progrès que par une perception claire et précise des conséquences que les historiens, très légitimement d'ailleurs, ont rattachées à la communion utraquiste, l'Église, de son côté, se sentait menacée sans se rendre un compte très net du péril qu'elle courait, et, par un sentiment involontaire de conservation, se refusait obstinément à ce que désiraient les rebelles.

Elle ne supposait pas surtout qu'ils s'acharneraient à maintenir les privilèges assez maigres qu'on leur avait laissés, et, qu'après être revenus de si loin, leur bonne volonté reculerait devant le dernier pas. Elle se trompa absolument à ce point de vue sur les dispositions des Hussites. S'ils mettaient tant d'empressement à traiter avec l'Église, c'est qu'ils n'apercevaient pas la différence profonde de leurs principes et des siens, mais ils n'avaient pas la moindre velléité de renoncer à leur doctrine. La pensée d'une insurrection leur était pénible, celle d'une capitulation leur eût paru ridicule.

Ces désirs, contradictoires, mais poursuivis avec une ardeur égale, ce tiraillement de la volonté, nous les retrouvons avec une singulière clarté dans l'homme qui était à ce moment le véritable directeur du parti hussite et dont l'inriuence venait peut-être moins encore de ses services et de ses talents que de ce qu'il traduisait très exactement l'opinion mo3enne de ses compatriotes, Jean de Rokytsana. Ce n'était ni un penseur profond ni un écrivain original ; ses œuvres ne se distinguent ni par les idées ni par le style des productions ordinaires de l'époque ; sa théologie est assez pauvre, et ses conclusions assez peu nouvelles; à tous ces points de vue, il est bien le fils d'une révolution avortée et dont l'mspi-

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ration créatrice et féconde se réfugie à peu près exclusivement dans les partis extrêmes ; mais il en représente aussi l'inflexible ténacité. D'une taille mo}-enne, assez gros, ramassé, les épaules larges, les bras robustes, il reste inébranlable sur la brèche, avec cet entêtement d'une race qui, dans sa lutte séculaire avec l'Allemagne, lui a emprunté ses qualités d'obstination et de résistance. Depuis l'année 141 (S où, tout jeune encore, il a l'honneur d'être cité devant le concil.e xde Constance comnie un des plus coupables fauteurs de l'hérésie, jusqu'à sa mort, en 147 1, dans ce long espace de plus d'un demi-siècle, au milieu de tant de changements, de catastrophes, de conversions, il nous apparaît toujours tidèle à lui-même, invariable : il hésite quelquefois sur le meilleur moyen d'atteindre le but, jamais sur le but lui-même. Il s'était attaché au début à ce maître Jakoubek (Jacobellus), qui, après le départ de Hus, avait pris la direction du mouvement et distribué le premier la communion sous les deux espèces. Il avait reçu la pure tradition du Hussitisme, réformateur et non révolutionnaire : il veillait sur lui comme sur sa chose, aussi hostile à ceux qui le compromettaient par leurs audaces qu'à ceux qui ne ressentaient pour lui qu'un enthousiasme un peu tiède et toujours prêt aux défections. Il avait apporté dans les négociations avec une bonne volonté absolue la résolution de ne rien abandonner des vérités qu'il jugeait nécessaires au salut. Sa fièvre de réconciliation avec l'Église et sa fidélité à l'hérésie, ses élans de soumission, coupés de brusques retraites, ses protestations d'obéissance et ses réserves, son humilité et ses réclamations hautaines déconcertaient ses adversaires et quelquefois ses partisans. Son malheur, la cause de tous ses échecs et de tous ses déboires, fut de n'avoir jamais compris qu'il n'\' a pas de traité possible entre la révolte et l'autorité régulière : exiger de celle-ci qu'elle légitime cellelà, c'est aller contre la logique des choses. Il n'était incapable ni de fermeté ni de dévouement, et on rr'a relevé contre lui aucune défaillance personnelle, mais il appartenait à cette catégorie d'hommes qui ont plus de courage dans le

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C(L'ur que dans l'esprit, et qui savent niouiir poui" leurs principes, mais non en accepter les suites nécessaires. Poursuivant un but impos-sible à atteindre, dominé pal' des désirs contradictoires, plus conséquent c]ue logique, avec moins de raison que de piété et plus de bonne volonté que de prudence, la modération entêtée d'une conviction étroite faisait de lui un sectaire plutôt qu'un réformateur.

Avant même la conclusion des Compactats, il avait deviné la tactique des évêques et pressenti leur peu de sincérité. Dans les dernières conférences, il se tint à l'écart, assez mécontent d'un traité dont il apercevait les lacunes et les perfidies. Il était trop tard, et il ne réussit pas à empêcher la signature des conventions. Il chercha du moins à atténuer les effets de l'imprudence commise. Au moment où les catholiques croyaient n'avoir plus qu'à recueillir les fruits de leur habileté, ils se heurtèrent inopinément au non possiimus d'une conscience timorée, et toute leur politique s'y brisa. Dans cette seconde période de sa vie, Rok}tsana fut plus que le chef de la résistance, il en fut l'àme ; pour un moment, il tint lieu à l'IItraquisme de doctrine et de dogme: il sauva ce qui pouvait encore être sauvé, une apparence d'Église nationale.

Comme jadis, lorsqu'il avait supplié le Concile de rendre la paix et l'union à la chrétienté, c'était le peuple tchèque tout entier qui parlait par sa voix. La résistance se concentrait sur un point; mais, plutôt que de l'abandonner, la nation entière était prête aux dernières extrémités. Que l'on essayât de toucher au calice, tout serait oublié, souvenirs de misères, inquiétudes de conscience, fatigue matérielle et morale, et la fièvre révolutionnaire que l'on croyait tombée, éclaterait avec une nouvelle violence. C'était le signe visible et saisissant des réformes poursuivies. Depuis plusieurs générations, l'Eucharistieétait en Bohême l'objetd'un culte presque fanatique; les imaginations, au milieu du désarroi général, s'attachaient à ce symbole du calice dont la signification réelle ne leur apparaissait que dans une obscurité m\stique, mais ce \ague même donnait à leur foi

OIM-OSITION IRUF.nrCTIBLF. Di;s TCHKQUES 2 1

cette nuance de mystère sans laquelle il n'}' a pas de religion.

Les papes, déconcertés par un fanatisme dont ils ne comprenaient pas la nature et irrités d'une résistance illogique et tardive, s'épuisaient en discussions, s'acharnaient à démontrer aux Tchèques leur inconséquence et la vanité de leurs demandes. Leurs raisonnements auraient produit un grand effet sur des politiques, a3'ant une idée claire de la va-, leur exacte des mots et des choses : mais ils étaient en présence d'une foule, c'est-à-dire d'une masse aux pensées obstinées et obscures, qui s'inquiétait peu des finesses diplomatiques, jugeait les questions en gros, et pour laquelle toutes les ruses étaient perdues. Qu'importaient au peuple la lettre des traités et les restrictions dont ils fourmillaient? Il ne les avait pas lus, et elles lui auraient échappé. Pour lui, les Compactats c'était le droit pour tous les fidèles de recevoir le calice, et le calice représentait à ses yeux la révolution tout entière. Que mettait-il en réalité sous ce mot? Sans doute les choses les plus diverses et même les plus difficiles à concilier. C'est le propre des révolutions de résumer dans une formule des aspirations très nombreuses, souvent opposées. Le curé de village, le paysan, le hobereau, le bourgeois de Prague, rattachaient à la communion utraquiste leurs rêves les plus chers et leurs joies les plus intimes : c'était les vendeurs chassés du Temple et le Sauveur rétabli sur son trône, la liberté de la parole de Dieu et le service divin animé et vivifié par le chant et la liturgie tchèques, le paradis ouvert, les abus redressés et les redevances allégées, un patriciat étranger écarté, le triomphe de la langue slave, la gloire du pays, l'ennemi héréditaire, l'allemand, écrasé et expulsé. Tous ces sentiments, dont le mélange formait des combinaisons infinies suivant l'intelligence, l'éducation, l'âge, le tempérament, la condition sociale, qui fermentaient d'ailleurs sourdement au fond des cœurs plutôt qu'ils n'étaient nettement formulés, se fondaient dans une résolution farouche de ne pas abandonner le Calice, si cher déjà à cause des souffrances supportées pour lui.

Uri'Il Ui; KATAI.K AVKC lUJMF,

L'action de la diplomatie romaine n'avait certes pas été inutile : elle avait réussi à stériliser la formule et frappé à mort l'hérésie en lui enlevant toute puissance interne de développement : seulement on ne s'en aperçut qu'assez longtemps plus tard. Pour le moment, le Hussitisme, atteint dans ses œuvres vives, ne souffrait pas de sa blessure; lorsqu'on se préparait à le porter en ter;"e, on le trouva prêt à une défense désespérée, et cette défense fut d'autant plus redoutable qu'elle n'était pas même réfléchie.

Les prélats italiens du xv-' siècle étaient bien trop subtil::, avisés, spirituels, pour rien comprendre à cet enthousiasme naïf. Aussi leur politique, admirable dans les détails, commit-elle des fautes capitales. Comme tous les gens raisonnables, ils pensaient que la raison gouverne le monde, lorsqu'en fait l'idée même de foi est contradictoire à celle de raison, j'entends la foi véritable, complète, celle qui brave le bijcher et court au martyre. Une transaction eijt été facile si des idées seules avaient été en présence, mais ce ne sont pas les idées qui soulèvent les hommes, ce sont les mots, et sous ces mots se cachent non des opinions, mais des passions. La Curie se flattait d'un triomphe facile parce qu'elle n'avait plus devant elle que des préjugés, mais les préjugés seuls sont intraitables. On n'aurait soumis les Hussites qu'en les exterminant. Les Compactats, avec quelque habileté que les prélats les eussent rédigés et quelque parti qu'ils en eussent déjà tiré contre les Bohèmes, étaient devenus pour ceux-ci un palladium qu'ils étaient résolus à défendre jusqu'à la mort.

Cette disposition des esprits créait un avenir plein de menaces, et il était à craindre que la nationalité tchèque ne sombrât au milieu des tempêtes qui s'amoncelaient à l'horizon. D'abord, l'Elglise, dépitée de son échec, ne rouvriraitelle pas sur le champ la campagne? — Les Hussites ne s'effrayaient pas outre mesure de cette perspective, et Rokytsana, écœuré de la conduite de ses adversaires, attendait sans inquiétude une reprise des hostilités : « Dieu a été et est avec nous, disait-il, nous espérons qu'il \- sera encore à l'a-

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