‹ Georges de PodiébradChapitre 70 sur 183 · LA REACTION CATHOLIQUE A PRAGUE · texte numérisé non relu

LA REACTION CATHOLIQUE A PRAGUE

Dans les bas-fonds de toute grande ville grouille une population famélique et brutale, à l'affût de tous les troubles. Les déclamations des moines, tombant au milieu de ces foules ignorantes et turbulentes, les préparaient aux plus détestables résolutions. Déjà les prêtres utraquistes étaient insultés, leurs églises profanées. La complicité des conseillers encourageait toute cette canaille : ils réservaient toutes leurs rigueurs pour les Hus^ites. Malheur à ceux d'entre eux à qui la patience échappait en face de ces provocations : toute parole véhémente, toute infraction aux édits entraînait les plus excessives rigueurs.

Les conseillers conçurent-ils de plus vastes et de plus noirs projets? Des bruits sinistres couraient : on parlait d'une grande conspiration préparée par les seigneurs catholiques et les magistrats municipaux: tous les Utraquistes seraient massacrés ou expulsés de la ville; déjà le jour était fixé, un conjuré avait apporté l'autorisation royale, les complices étaient prévenus,- avaient reçu le mot d'ordre ' ; l'administrateur catholique, Hanouch de Kolovrat, gravement malade, avait dénoncé le complot, trop lourdement oppressé par ce. terrible secret qui l'empêchait de mourir. — Qu'y avait-il de fondé dans ces imaginations populaires, dans ces rumeurs accréditées sans doute par les ennemis des conseillers? Quelque mépris que méritent les hommes qui gouvernaient alors Prague, il. ne paraît pas évident qu'ils eussent accepté l'idée d'un massacre général, et, en admettant même que les Calixtins, qui formaient l'immense majorité de la population, eussent poussé la bonne volonté jusqu'à se laisser égorger par quelques centaines de forcenés, ni le roi ni son conseil, dont quelques-uns des membres les plus influents étaient connus par leur dévouement à l'Utraquisme, n'auraient consenti à une pareille tuerie.

Il serait moins invraisemblable de supposer que les me-

I. Le mot d'ordre aurait été : Dieu avec nous, la lumière au milieu de nous, nos fidèles sans-culottes. Bartoch, cité par Bourda, l'insurrection de Prague en 1483, p. 12 3.

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neurs avaient projeté de provoquer une émotion populaire à la faveur de laquelle ils auraient frappé leurs adveisaires les plus redoutés. I.a population privée de ses chefs et terrifiée, ils étaient maîtres de la situation, et la soumission de Prague entraînait sans doute celle du ro\'aume. Même réduit à ces proportions, le complot est encore douteux ', sans autre preuve que des aveux arrachés pai' la torture ou les dépositions de témoins suspects d'avoir cherché à excuser leurs propres violences par les périls qu'ils auraient courus. Les conseillers catholiques de Prague, comme en général tous les promoteurs de la réaction à cette époque, ne s'effraxaicnt pas de crimes isolés, mais leurs conceptions étaient timides, parce que leur esprit était court. Dans tous les cas, une fois encore, ils furent prévenus. Une sourde fermentation régnait dans la ville. Les sentiments les plus intimes de la majorité, ses passions les plus généreuses, ses susceptibilités les plus légitimes avaient été également froissés. La conduite des députés de Prague dans les diètes l'exaspérait : par leur faute, la haute direction qu'elle exerçait depuis longtemps sur les affaires publiques lui échappait : tandis que ses représentants suivaient docilemenr les ordres de la cour, d'autres villes, Zatets, Louny, prenaient la tète du parti national ; cet évèque italien, qui avait bravé les anathèmes pontificaux poui' \eni|- au secours des "l'chèques et que recevaient en triomphe "Pabor et Kralové-Hradets, on lui fermait les portes de la cité de Hus ; dans les ligues foimées pour la défense du calice, il lui avait été interdit d'insci'ire son nom. I/orgueil municipal, la foi, l'intérêt, tout s'unissait pour préparer une explosion. 11 n'est pas douteux que les directeurs des ligues iiti'aquistes n'eussent noué depuis longtemps des intelligences dans la place. l>es événements ne les surprirent pas a l'improviste : ils étaient pi'èts à toutes les éventualités, les chefs désignés, les rôles distri-

1. M. Hachniann ne cnnt pas au complot et ses raisons smit plausibles, lion pas evideinc.s ccpcudaïU. Il ne faut pas oublier que M. liât hinann. trè-> hostile aii\ Tchè(.|ues, rejette toujours tous les torts Je leur eoïc

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bues. L'indignation qu'atHchent à ce proposquelques historiens, est étrange : les Utraquistes étaient dans le cas de légitime défense. Opprimés par une minorité séditieuse, ils avaient le devoir de ne pas tolérer plus longtemps le joug illégal qui pesait sur eux : dans certains cas, la résignation est une trahison.

Prague se composait de trois villes absolument distinctes, la Vieille-Ville sur la rive droite de la A'itava, la Nouvelle-Ville, construite par Charles IV et qui s'étendait autour de la première, et la Petite-Ville, au pied de la colline que domine le château royal desHratchany, sur la rive gauche du fleuve : chacune avait sa constitution, ses privilèges,etaussi son caractère et sa population, assezdifférents. Le mouvement éclata partout à la fois. Le 24 septembre 1483, à huit heures du matin, la grosse cloche de l'église du Tyn, en face de l'hôtel de ville, sonna le tocsin : de tous les quartiers la foule accourut en armes. Les conseillers, alors réunis en séance, s'étonnèrent, envoyèrent un d'entre eux sur la place pour s'informer de ce qui se passait : il fut massacré. Le bourgmestre descendit, essaya de fermer les portes : la populace l'en empêcha, se rua derrière lui dans l'hôtel de ville, en criant : tue, tue ! Les conseillers utraquistes se retirèrent sans être inquiétés, les autres furent retenus prisonniers; le bourgmestre avait été jeté par la fenêtre et un de ses amis blessé. La foule grossissait sans cesse; quelques Allemands essayèrent de dégager les magistrats, mais il était trop tard : on en arrêta quelques uns, les autres se dispersèrent.

La révolution fut plus sanglante dans la Nouvelle-Ville où le parti démocratique était plus nombreux et la population plus tumultueuse. Sept conseillers furent massacrés à l'hôtel de ville et leurs cadavres jetés par la fenêtre : deux autres se tuèrent en essaj^ant de fuir. Les insurgés s'acharnèrent surtout sur le primat. Parai; c'était un des plus avides, il expia cruellement ses exactions. Les émeutiers se répandirent alors dans toutes les rues : tandis que les uns pillaient le quartier juif, emportaient les étoffes et les bijoux

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et mettaient à sac les maisons, si bien qu'il ne resta pas un clou aux Jiiurs, d'autre se jetaient sur les couvents. Quelques ecclésiastiques furent toiiuiés et niis à mort : la Ibule se gi'isait de supplices; les femmes se montraient plus achai'nées et plus fc'i'oces que les hommes. Les Dominicains n'échappèix'jit au massacre qu'en se cachant ; ils seraient morts de laim, si quelques catholiques ne les avaient nounis au péril de leur vie. Les moines mendiants furent expulsés : ils furent accompagnés Jusqu'aux portes de la cité par une procession bizarre qui les poursuivait de ses huées et priait Dieu de ne plus les ramener d'Allemagne.

Les colères populaires sont implacables et féroces; les foules sont partout les mêmes : malheur au pa^'s dont elles décident les destinées et aux partis qui déchaînent leurs fureurs! — Quels étaient les coupables ici cependant, sinon les conseillers dont la politique séditieuse et les crimes avaient poussé à bout les Uti'aquistes, ne leur laissant d'autre choix que l'apostasie ou l'émeute? Quiconque se met au-dessus des lois, perd tout droit à leur protection : en gouvernant contre la majorité, les catholiques avaient donné l'exemple de l'insurrection; leurs malheurs et les crimes de leurs ennemis retombent sur eux seuls.

Les chefs utraquistes auraient eu quelque peine à contenir les premiers éclats de la fureur populaire; sans doute aussi, il ne leur déplaisait pas de prévenir par la terreur tout essai de résistance : mais leur triomphe aurait été vite compromis si les excès s'étaient prolongés. La rapidité et la précision des mesures qui suivirent démonti'cnt l'existence d'un plan concerté d'avance. Les anciens prirent assitôt l'administration : en même temps que de fortes patrouilles parcouraient les rues et arrêtaient toute nouvelle tentative de pillage, ils sommaient le capitaine du château de Prague de leur livrer la citadelle : ils l'occupèi-ent quelques jours plus tard.

De rigoureuses représailles donnèrent satisfaction à l'opinion publique et assurèrent pour longtemps les Hussites contre toute réaction. On avait arrêté environ deux cent

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cinquante Allemands : dans le premier désarroi, ils furent lort mal noui'ris, de pain et d'eau, avec une telle i^ai^cimonie que quelques-ims, dit-on, mourtirent de laim : ceux qui consentii'ent à comiiumier sous les deux espèces, turent remis en liberté; les auties, chassés de la ville et leurs biens confisqués. I.es conseillers, retenus prisonniers, furent mis à la torture : ils avouèrent tout ce qu'on voulut, furent condamnés à mort; dix montèrent sur l'échafaud. Leurs corps, laissés toute la nuit sur la place publique, <i comme s'ils eussent été des chiens », fui'ent jetés le lendemain sur une charrette, et enfouis dans la fosse commune '.

Les délégués de la ville s'étaient hâtés d'écrire à \'ladislas poijr expliquer et justifier leur conduite et lui promettre de réparer les dommages causés par la révolution ; mais, en même temps, ils sollicitaient l'appui des seigneurs les plus influents, appelaient dans leurs murs l'évêque Augustin- Lucien, entraient en relations avec les ligues utraquistes. L'émeute de 14S3 n'eut guère des conséquences moins importantes que le coup de main de Podiébrad en 1448 ; comme alors, les Catholiques furent déconcertés par une résistance imprévue : en quelques heui'es ils avaient perdu tout le fruit de leur longues et savantes machinations. Une fois encore ils se trouvaient en face de la nation tout entière, prête aux derniers sacrifices pour défeadre sa foi. La surprise avait échoué: s'ils pei'sistaient dans leurs projets, ils devaient se résignei" à une gueri'e ouverte; leurs derniers essais ne les y encourageaient guère. — Qui les soutiendrait? Les Allemands n'avaient aucun désii- de rouvrir les hostilités: à la nouvelle de l'émeute de Prague, une véritable terreur panique avait envahi les piovinces voisines; déjà on croyait voir repaïaître les terribles légions taborites. — Il était dur cependant de renoncer sans coup férir à des espérances si longtemps caressées. Tous ne s'y résolurent pas sui le

I. Sur les cvcncincnts ilii 2'i scplcnibrc, v. les Aiicioiucs cliroiiiqucs, IH, p. 234-217; la Passiii Prat^ciisium ; (.luelqiics ddcmnciits publics par M. Goll dans les Ci»iipifs-rviidiis de l'Acadcinie des scioice.s de Picii;iie, 1N7S, p. 1-7. — C.V. le récit de Hourda, p. i2'3 cl sq.

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champ. >'ladislas, indigne de l'outi-ai^c fait à son autorité, réunit une ainiéc, demanda l'appui de la Pologne, de la Bavière, de .Mathias même. Sixte I\' l'appi-ouvait, envoyait bulles sur bulles en Allemagne. \'aine dépense d'éloquence! Chaque souverain avait ses ambitions, ses ennemis; A'iadislas ne ix-çut du dehors ni un homme ni un écu.

Ses troupes étaient assez nombix'uses, mais que valait leur chef et que valaient-elles elles-mêmes! La plupait de ses soldats approuvaient la conduite des Praguois; une campagne sérieuse contre la ville insurgée eût suscité une insurrection générale. Le roi s'en aperçut bientôt. Il voulut entrer dans Koutna-Hora, où il redoutait un soulèvement : les habitants lui fermèrent leurs portes. Il n'osa pas entreprendre le siège de la ville et se résigna. Après de longues négociations, il consentit à pardonner aux Praguois, confirma leurs privilèges, permit à l'éveque de Santorin d'exercer librement son ministère, s'engagea à ne pas rappeler les moines sans le consentement de la commune et à choisir les conseillers, suivant l'usage, sur une liste dressée par les électeurs. Les Utraquistes,de leur côté, promirent de rendre aux Juifs et aux religieux les objets qu'on leur avait volés et de payer une indemnité aux bannis '.

Les concessions tardives affaiblissent et dégradent. Quand le roi rentra à Prague, il fut à diverses reprises l'objet de manifestations hostiles; sa vie même était en danger. Il abandonna l'ancien château royal et se retira à quelque distaiice de la cité, sur les hauteurs qui dominent la Petite-Ville; l'architecte Bénech de Louny y construisit pour lui un magnifique palais. Ce départ était une abdication, et, jusqu'à l'avènement de Ferdinand I, Prague jouit d'une indépenpendance à peu près complète.

La défection du roi enlevaitauxCatholiques tchèques leurs dernières chances de succès : en réalité, ils ne désiraient pas une rupture, et des intérêts nouveaux sollicitaient leur ambition. Les derniers événements ava"ient inspiré à leurs pre-

I. Le traite ii été publié par Goll, C.niiiptcs-rcndus, 1X7S. p. ç) et suiv.

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très de salutaires réHexions : les chanoines avaient de nouveau été forcés de se cacher et de s'enfuir; l'administrateur de l'archevêché, Hanouch de Kolovrat, était mort de peur. On le remplaça par un politique, fort modéré. Etienne Poutchek dcTaImberg, après avoir servi fidèlement Podiébrad jusqu'à ses derniers joui^s, avait refusé même après sa mort, de reconnaître le protégé du pape, Mathias (^orvin, et s'était prononcé très courageusei^ient en faveur de Vladislas. \yd piété chez lui n'excluait pas la prudence; il aimait son pa\ s et le lepos, connaissait bien ses compatriotes, et avait acquis dans les alVaires auxquelles il était mêlé depuis longtemps la ciainte des aventures et Thorreui' des aventuriers. Il jugeait que le meilleur moyen d'amener les hérétiques à se soumettre n'était pas de les pousser à bout. L'expérience lui avait servi, et, après quatre-vingts ans d'échecs, il trouvait i nuti le d'essa\er encore des lemèdes violents. Les laïques se rendirent sans peine à ces raisons. Les Utraquistes ne désiraient pas moins vi\ement le retour de la sécurité et de la paix : les luttes de castes tendaient à primei' les passions religieuses, et les nobles, des deux religions, commençaient à craindre que leurs divisions ne servissent qu'à allaiblir leur autorité au grand a\antage des \illes. Dans ces dispositions communes, la paix ne fut pas dillicile a conclui'e. l^lle tut signée à Koutna-Hora en i |NS.

Il y avait deux ans que Luther était né, on était au seuil delà période des gueiies confessionnelles; au moment où s'ouvrait l'époque des convulsions religieuses, les partis en Bohême étaient conduits pai' la force des choses a proclamer un régime de tolérance et de libei'té de conscience. Kn \ ertu de la con\'ention de Koutna-Hora, les Utraquistes et les (Catholiques jouissent des mêmes droits et des mêmes franchises : les deux partis restent en possession des cures qu'ils occupent régulièrement, mais tous les habitants du ro\ aume sont libres de suivre le culte de leur choix; les prédicateurs s'abstiendront de toute polémique et de toute injure; les Compactais- sont reconnus Cftmnie une loi du ro\aLmie, et, s'il plait aux Calixtins d'envoxer une ambassade au pape

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pour en solliciter la conrirniation, 1clii-s demandes seront appuyées par le roi et les Catholiques. La paix était conclue pour une période de trente et un ans, niais, en i 3 i 2, elle fut déclarée perpétuelle '.

L'on a relevé dans ce traité des lacunes et des obscurités : le di'oit des sujets, des paysans, n'était ni assez nettement formulé ni assez solidement garanti. Après comme avant, quelques seigneurs ne résistè-rent pas à la tentation d'assurer le salut de leurs serfs en leur imposant leurs propres croyances ; les villes continuèrent à refuser le droit de bourgeoisie à ceux qui ne professaient pas la religion de la majorité. Malgré tout cependant, la paix de Koutna-Hora marquait un immense progrès et elle crée un très réel titre d'honneur aux hommes qui l'ont préparée et maintenue, bien qu'ils n'en aient d'ailleurs en général ni admis ni même aperçu les véritables conséquences. La politique de Podiébrad recevait des événements une éclatante confirmation : l'État moderne se constituait sur les ruines de la théocratie, la loi étendait- sa protection inipartiale sur les hérétiques comme sur les orthodoxes. Après de redoutables épreuves, la Bohème, sous la pression des circonstances plutôt que par la volonté consciente des hommes, acceptait en fait l'indifférence du pouvoir en matière religieuse. Comme il arrivai pour les autres pays deux ou trois siècles plus tard, les luttes confessionnelles avaient usé le fanatisme par ses excès mêmes ; les partis se résignaient à se supporter, puisqu'ils n'avaient pas réussi à s'exterminer. La Réforme n'avait pas atteint son but, supprimer les abus de l'Eglise; elle l'avait dépassé, supprimé l'Eglise elle-même, en tant que puissance temporelle et souveraine. Bien peu d'événements dans l'histoire ont une signitication plus profonde et marquent un progrès aussi sérieux ; bien peu aussi sont à la fois aussi instructifs, aussi humiliants pour l'orgueil humain et aussi pleins de promesses pour l'avenir de l'humanité, que cette

I. Les dccisiims de la diète de Koutua-Hora ont été publiées dans les Arcliives Boliémes, IV, 5i2-5iO, et V, 418-427.

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