I.A COrUONNK r.I.F.CTIVE
les régents tchèques lui rappellent avec une singulière précision la réciprocité de devoirs qui lie le souverain et ses sujets : (c \'otre Majesté doit savoir que le seigneur et le roi chrétien qui veut que ses sujets lui gardent leur foi est tenu, avant tout, de se conduire a leur égard suivant sa promesse... Nous ne sommes engagés envers personne à sacrifier les droits du Royaume, et nous n'avons pas promis de ne pas combattre, même par les armes, ceux, qui essaieraient de lui nuire '. » L'avertissement parut sérieux à Vladislas, et plutôt que de braver le mécontentement des Tchèques, il renonçai à obtenir des Silésiens la promesse de fidélité qu'il sollicitait pour son fils.
Au xv« siècle et au xvi% il se prépare et il s'accomplit ainsi dans une partie de l'Europe orientale une transformation absolument opposée à celle qui, dans l'Europe occidentale, aboutit à l'établissement des monarchies absolues. Des circonstances analogues à celles qui, au moyen âgé, ont empêché la fondation en Allemagne d'une monarchie héréditaire, amènent en Bohème, en Hongrie, en Pologne, des résultats identiques : par la faute des événements et par celle des hommes, il ne s'y forme pas entre les souverains et les peuples cette communion étroite qui résulte du sentiment d'intérêts semblables, et cette indissoluble solidarité que créent les travaux partagés et les épreuves subies ensemble. Les premiers souverains qui, depuis la dynastie nationale des Przémyslides, aient réussi, fort lentement et par l'action du temps plutôt que par leurs services et la prévoyance de leur politique, à réveiller dans la nation l'instinct dynastique, ce sont les Habsbourgs ^. Dans ces conditions, le dogme de l'hérédité n'avait plus de sens, et.
i.Palatsky, V, 2,p. 189. Il serait facile de multiplier les textes. En réalité, les précédents sont, si bien établis, les formules si rigoureuses, qu'aucune équivoque n'est possible : les princes les plus jaloux de leurs prérogatives reconnaissent que le pouvoir qu'ils tiennent du libre choix du pays dépend de leur propre fidélité a remplir leurs engagements.
2. Il ne faut pas confondre l'instinct dynastique avec le dévouement à un prince particulier : Charles IV fut un roi populaire, mais la dynastie des Luxembourgs ne poussa jamais dans le sol de profondes racines.
2l8 LA COURONNE ÉLECTIVE
comme il était en contradiction manifeste avec les doctrines politiques qui prévalaient, on pensa à transformer la royauté en une présidence viagère. C'eût été le dernier mot de la révolution féodale et le moyen le plus sûr d'empêcher tout retour de fortune.
En dehors de la logique intime qui pousse les partis à aller jusqu'au bout de leurs théories, des considérations d'ordre moins général tirent de l'élection des rois un des principaux articles du programme oligarchique. Chaque élection était en effet une excellente affaire — pour les électeurs. Les candidats ne manquaient jamais, et, pour distancer leurs compétiteurs, ils n'épargnaient ni les faveurs ni l'argent. L'avidité, une fois éveillée par ces faciles bénéfices, étouffa sans peine les craintes et les scrupules qu'aurait dû éveiller un système qui érigeait en principe l'incertitude et la corruption, démoralisait la nation et ouvrait la porte à l'influence étrangère.
Les seigneurs tchèques ne réussirent pas sur ce point à faire sanctionner leurs désirs par la loi. Tandis qu'en Pologne les diètes s'arrogèrent régulièrement le droit de disposer de la couronne, en Bohême, les Etats n'élurent le prince que par occasion et comme par usurpation, mais ils ne désespéraient pas d'emporter les résistances qu'ils rencontraient, et, à plusieurs reprises, ils furent sur le point d'y réussir. Ils parurent, par exemple, avoir cause gagnée quand Vladislas, pour assurer le trône à son fils, reconnut à la diète le droit d'élire le souverain (2 1 mars 1 509). Quelque temps plus tard, pour obtenir la promesse que, si Louis mourait sans enfant, la couronne passerait à sa fille Anne, il s'engagea à ne la marier qu'avec l'autorisation des Etats : il est évident que, dans ce cas, l'approbation de la diète était une véritable élection du prince-consort. Les prétentions des nobles étaient si conformes à la logique de la situation et à la vérité des faits, si anciennes aussi, que, pendant tout le premier siècle de la domination des Habsbourgs, malgré l'attitude des souverains et les progrès sensibles du pouvoir central, les diètes n'abandonnèrent jamais
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formellement leurs projets et ne laissèrent pas prescrire leurs revendications.
La principale cause de l'échec relatif des seigneurs sur ce point fut une certaine irrésolution, qui se combine d'une façon singulière avec la plus insolente audace et dont les elTets sont très sensibles pendant toute cette période historique. Cette irrésolution elle-même tient à certains traits permanents du caractère tchèque que fortifiaient ici les conditions spéciales de la lutte engagée contre la ro3'auté.
Les aristocraties ne sont ni moins ambitieuses ni plus timorées que les démocraties, elles en diffèrent moins par le but qu'elles se proposent que par les procédés qu'elles emploient; tandis que les démocraties, partant ordinairement de principes généraux, se réclament de la raison absolue et font volontiers table rase, les aristocraties, s'appuyant sur les traditions et l'histoire, sont, par définition, respectueuses des précédents; ellesles torturent pour en tirer ce qu'elles veulent, mais, en les tournant, elles les respectent; même dans leurs révolutions, elles ne peuvent pas cesser d'être conservatrices, et leurs revendications perdent de leur force à leurs propres yeux si elles ne sont pas fondées sur l'histoire. En Bohême comme en Hongrie, les insurrections n'ont jamais éclaté que parce que la constitution avait été violée. Ces scrupules intermittents de légalité qui se mêlaient aux plus âpres ambitions, cette timidité qui n'arrêtait pas les empiétements, mais empêchait de les pousser jusqu'au bout, ne furent pas très heureux pour le pays : ils entravèrent l'affermissement d'un régime défini et définitif, qui, quel qu'il fût, eiit toujours été moins mauvais que la lutte permanente des pouvoirs. Sur ce point spécial de l'élection au trône, il était trop certain que, pendant les siècles qui avaient précédé les guerres hussites, la couronne avait régulièrement passé de père en fils, et la Bulle d'or de Charles IV en 1348, tout en réservant l'autorité souveraine du peuple, avait maintenu et précisé la coutume de l'hérédité. Les États, gênés par ces souvenirs, reculaient devant une proclamation révolutionnaire de leur droit, mais ne désespéraient pas d'ar-
2 20 INDIFFKRENCF. DF, VLADISLAS
racher dans un jour de lassitude ou de faiblesse la renonciation du monarque.
Rien n'était mieux fait cependant pour alTaiblir la royauté que les incertitudes qui planaient ainsi sur la nature et l'origine de son autorité, et les nobles en tirèrent avantage pour la réduire à n'être plus qu'une ombre sans corps et sans action.
Au moment où Vladislas arrivait en Bohème, malgré les progrès de la noblesse et bien que les circonstances continuassent à être favorables aux Grands, la partie n'était pas perdue pour le roi. Les villes, fort irritées des envahissements des seigneurs, étaient toutes disposées à renouer avec le souverain l'alliance un moment interrompue; quoique les derniers événements eussent atteint leur richesse, leui's ressources étaientencore fort importantes : abandonnées à leurs seules forces, elles n'en tinrent pas moins en échec l'aristocratie p»endant de longues années; unie à elles, la royauté eût facilement arrêté les progrès de ses adversaires et sauvé de son pouvoir ce qui était nécessaire pour la stabilité et l'ordre publics. Sans parler des paysans qu'il eût sulH de protéger contre la servitude pour s'assurer leur inaltéi-able dévouement, parmi les nobles eux-mêmes, les alliés n'auraient pas manqué au prince: tous ne tiraient pas de l'anarchie un égal avantage, beaucoup auraient préféré à ses bénétices irréguliers et douteux la paix et la sécurité; quelquesuns avaient l'esprit assez haut pour s'effrayer d'exagérations dont le dernier terme serait fatalement la ruine du pa3's et une réaction despotique.
Comme il arrive souvent, la majorité honnête et modérée fut écrasée par une minorité dont les convoitises étaient vives et la poussée continue, mais le résultat eût été tout différent si Vladislas avait su la grouper et la diriger. Malheureusement il n'eut jamais la moindre intelligence du rôle qui lui incombait, et les circonstances détournèrent bientôt son attention des affaires de Bohême. A la mort de Mathias, en 1490, les Hongrois lui offrirent le trône; revanche inespérée pour les Tchèques! Les provinces annexes