‹ Georges de PodiébradChapitre 90 sur 183 · QUESTIONS ÉCONOMIQUES · texte numérisé non relu

QUESTIONS ÉCONOMIQUES

le pays, mais les seigneurs ne s'arrêtaient pas à ces considérations. Les privilèges commerciaux des villes et leurs mo- Qopoles étaient garantis par les chartes. — Elles étaient caduques, affirmèrent les nobles : n'étaient-ils pas souverains sur leurs domaines ; de quel droit les souverains auraientils restreint leur liberté? — En vertu du droit du mille les communes avaient le privilège exclusif de débiter de la bière dans un certain rayon autour de leurs murs : c'était une de leurs principales sources de revenus. L'interdiction royale, dirent les seigneurs, ne s'appliquait qu'à leurs sujets et non à eux; et, de tous les côtés, ils fondèrent des brasseries et des distilleries, ouvrirent des cabarets, forcèrent leurs paysans à s'y approvisionner. En même temps ils multiplaient les marchés, établissaient de nouveaux péages, défendaient à leurs serfs de porter leurs denrées dans les villes voisines. Le commerce était presque complètement arrêté, les marchands exposés à toutes les embûches. Les nouveaux cabarets étaient souvent des repaires de voleurs que protégeaient et favorisaient les nobles. Quelquefois les villes, dont beaucoup exerçaient dans leur région la juridiction criminelle, organisaient une expédition contre ces pertubateurs de l'ordre public : aussitôt, un concert de plaintes s'élevait. Il était rare que parmi les malfaiteurs arrêtés quelqu'un ne se réclamât pas d'une noble origine : il ne pouvait être jugé qu'à Prague; pendant la route, ses amis attaquaient l'escorte; quand on l'avait ronduit devant le tribunal au prix des plus lourds sacrifices, il était acquitté. Avertis de l'arrivée de la milice bourgeoise, les coupables trouvaient toujours asile dans les châteaux voisins : si on les y poursuivait, tous les seigneurs étaient prêts à se lever contre les défenseurs de la loi.

Sans cesse, les deux partis se trouvaient en présence ; chaque jour, chaque heure apportait aux bourgeois de nouveaux griefs. A sa porte, dans la cité, il retrouvait ses ennemis qui y possédaient des maisons, refusaient de se soumettre aux règlements, bravaient les pouvoirs municipaux, revendiquaient des pHvilèges insupportables, prétendaient exercer

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eux-mêmes les charges qu'ils affectaient de mépriser. Et cela dura trente ans! Trente ans pendant lesquels la lutte fut de tous les instants et qui laissèrent au cœur des deux partis d'inexpiables souvenirs! Trente ans sans gouvernement régulier, pendant lesquels tous les droits étaient contestés, toutes les assemblées illégales. Mieux valaient encore les anciennes guerres religieuses : le désarroi n'était pas plus grand alors ni la misère plus profonde, et, du moins, la grandeur de la cause et les proportions épiques du conflit soutenaient les courages et élevaient les àmès à la hauteur des sacrifices nécessaires. Maintenant, on se débattait au hasard, au milieu des ténèbres, sans programme, presque sans pensée : partout le bruit des armes, sans aucune des grandeurs de la guerre; des alarmes, des sièges, des territoires dévastés, un diminutif des insurrections précédentes; on eût dit les actions réflexes désordonnées d'un cadavre que ne dirige plus aucune volonté.

Les nobles s'avisèrent enfin qu'ils réussiraient peut-être à ruiner les communes, mais qu'ils ne les soumettraient pas. Ils souff'raient eux-mêmes des pertes qu'ils infligeaient aux bourgeois. Bien que le développement économique du pays fût encore assez peu avancé, la solidarité qui rattache tous les membres d'une même nation, opposait à leurs colères le plus puissant dès freins, celui de l'intérêt personnel : ils avaient besoin des villes pour écouler leurs produits; des habitudes de luxe se répandaient : comment leur arriveraient les fruits et les épices du Midi, les draps de Flandre, les soies et les velours d'Italie? — Les seigneurs utraquistes commençaient aussi à se demander s'il n'y avait pas quelque imprudence en même temps que quelque impiété à détruire avec les cités royales la plus solide forteresse de la religion nationale. Les modérés blâmaient l'intransigeance de leurs compagnons, les avisés et les sages prévoyaient les périls d'une politique d'égoïsme et de désorganisation. Des conversions éclatantes se produisirent parmi les seigneurs : Rendl, effrayé peut-être des résultats de ses théories, faisait amende honorable et passait du côté des bourgeois. Quel-

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