I.KS INSTITITIONS PRIMITIVKS
conséquent de témoignages isolés, il ne semble pas téméraire d'affirmer que l'évolution qui s'accomplit depuis les guerres hussites, modifie dans un sens très défavr^rable la condition des populations rurales; l'oppression n'est pas partout égale et surtout elle n'a pas atteint son maximum d'intensité, mais la liberté n'est plus que l'exception, çt elle n'est désormais mille part ni complète ni sérieusement garantie.
A l'origine, les pa\sans tchèques étaient non seulement personnellement libres, inais leur droit de propriété était incontesté; la grande majorité de la nation, zémans, svobodnitsi, etc., ne relevait que de la loi, n'était soumise qu'au roi; ils occupaient le sol au même titre que les plus hauts seigneurs. Au moment où, pour des causes diverses, l'ancienne constitution se transforma, les chefs de familles et les officiers royaux usurpèrent d'immenses domaines; plus tard les rois donnèrent des bénéfices fort étendus aux églises, aux couvents ou à quelques-uns de leurs favoris. Ces biens n'avaient aucune valeur tant qu'ils n'étaient pas exploités; pour les peupler, on s'elTorca d'y attirer par tous les mo3'ens des colons, étrangers ou indigènes. Dans ce but, on leur accorda la possession héréditaire des terres qu'ils défrichèrent, et ils furent même autorisés à les aliéner. Mais, ordinairement, leur droit fut lié à certaines conditions et ne s'exerça que dans des cas déterminés; de plus ils lui'ent tenus a certaines corvées ou redevances, et, ce qui était plus grave, ils échappèrent à la compétence des adniinistrateurs et des tribunaux réguliers et reconnurent l'autorité suprême du propriétaire, qui délégua habituellement ses pouvoirs a des juges héréditaires '. Ce nouveau régime des biens, qui n'est qu'une des variétés de la possession emph\téotiquc, se répandit toujours plus, et, au \iv^' siècle, il s'était substitué dans une très grande pai"-
I. Les paysans ne sniu pas cependant sDuniis sans rccoiii-.s à la justice seilîiiciiriale; non seulement ils peuvent être cités devant In Cvnr du idi ou même le Tribunal .lu Pays, mais, s'ils se croient lèses par une sentence, ils snnt lihjes d'eji ai''peler c'immc d'abus.
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tic du pays aux anciennes institutions nationales. On le désignait sous le nom de Droit Allemand, non parce qu'il était venu d'Allemat;ne, où il n'était guère en usage, mais parce que les colons nouveaux, auxquels il s'était d'abord appliqué, étaient des Allemands.
Comparé à la constitution slave primitive, le droit emphytéotique n'était certes pas un progrès ' : en admettant même, ce qui est douteux, que le laboureur eût im avantage à obtenir un droit de possession héréditaire sur les champs dont il partageait jadis la propriété avec tous les autres membres de la commune, il y avait pour lui un réel danger dans l'aftaiblissement des lois qui proclamaient l'égalité de tous les habitants, et dans l'introduction de privilèges qui, en enlevant une partie de la population à l'action des institutions communes, préparaient la formation des castes et l'avènement du régime féodal. Le nouveau S3'stème avait cependant l'avantage d'assurer à tous ceux qui obtenaient le droil allemand des garanties précieuses et des titres réguliers. Les colons emphytéotiques conservaient leur pleine liberté personnelle, ils n'étaient pas attachés à la glèbe; en échange de la tutelle qu'ils reconnaissaient au propriétaire, ils étaient affranchis des corvées publiques fort lourdes. Beaucoup de paysans furent séduits par ces avantages, d'autant plus que les terres qu'on leur offrait comptaient parmi les plus riches du royaume.
Ceux des laboureurs tchèques qui ne sollicitèrent ou n'obtinrent pas le droit emphytéotique, n'en gardèrent pas moins la complète propriété de leurs biens : les lois et les documents ne permettent aucun doute à cet égard -. Cependant il y avait une contradiction trop évidente entre les an-
1. Les historiens allemands affirment bien le contraire, mais uniquement parce qu'il est nécessaire à leur thèse d'établir que la liberté est une invention germanique, et que les Slaves, comme les Latins du reste, auraient été incapables de s'élever à cette idée, si elle ne leur avait pas été apportée par le Peuple de la Civilisation.
2. Cp. Kalousek, dans le Pokrok du 17 février 1876 en réponse à M. Brandi. M. Kalousek prépare depuis plusieurs années un livre sur l'histoire des paysans en Bohème, qui est attendu avec une très vive impatience par tous ceux qui s'occupent de ces questions.
cienncs et les nouvelles institutions pour qu'elles se maintinssent longtemps côte à côte; favorisées par les tendances générales de l'époque, les théories féodales gagnèrent rapidement du terrain, et la liberté de ceux des pa3'sans que ne protégeait aucune charte écrite, fut bientôt en péril. Dès la fin du xiii"^ siècle, des tentatives se produisaient en Moravie pour établir le servage, et un texte de i3'Si prouve qu'il } était dès lors sanctionné par la loi.
En Bohême, le progrès des doctrines étrangères fut beaucoup plus lent; au commencement du xV^ siècle, la constitution protégeait encore Ijs habitants des campagnes contre les usurpations, reconnaissait leur liberté personnelle et garantissait leur propriété. — Elle y a cependant désormais quelque peine; les seigneurs cherchent par tous les moyens à obtenir sur leurs sujets des droits plus étendus, et ils y réussissent souvent : les plaintes des pawsans deviennent plus nombreuses et plus amères, la condition des pe,tits propriétaires est plus difficile. Les opprimés trouvèrent longtemps aide et protection dans la royauté, mais cet appui leur fit défaut lorsque, sous Venceslas, le souverain, sans prestige et sans force, ne sut même plus se défendre luimême. L'abdication de l'autoriré centrale favorisa les usurpations des nobles; ils constituèrent de vastes domaines, commencèrent à contester à leurs sujets le droit de disposer de leurs biens, multiplièrent les corvées, soumirent l'émigration à diverses conditions. Les paysans avaient la loi pour eux, mais la loi était impuissante; les mœurs étaient moins libérales que les textes. L'irritation, provoquée par ces vexations et ces empiétements, prépara les esprits à l'insurrection, et les habitants des campagnes fournirent leurs plus solides et leurs plus enthousiastes combattants aux sectaires qui prêchaient la liberté dans le Monde comme dans l'Église.
Beau programme ! bientôt oublié, comme tous les programmes. Les bandes taborites ne ménagèrent pas toujours plus les simples laboureurs que les seigneurs, et la guerre, qui devait supprimer l'inégalité -et l'injustice, hâta
au contraire la victoire du parti aristocratique. Elle favorisa pan exemple la concentration en un petit nombre de mains d'une partie fort étendue du territoire national : les fermiers avaient résisté, tant bien que mal, aux convoitises incohérentes de petits gentillàtres; contre un seigneur riche, influent, dont les ambitions étaient partagées par toute l'aristocratie, la lutte devenait .plus inégale. Jadis un village, une petfre ville, étaient presque toujours partagés entre plu>sieurs maîtres, qui se^ jalousaient et se surveillaient ; lorsqu'on fut en face d'un seul adversaire, la meilleurg garantie des' franchises des sujets disparut. — Pendant les dernières années, les propriétés avaient souvent changé de main; il en était résulté 'quelque incertitude dans les titres de possession : les anciens seigneurs, élevés sur le domaine et héritiers des vieilles traditions, auraient regardé comme une impiété de supprimer les immunités consacrées par l'usage, même lorsqu'elles n'étaient pas stipulées dans des documents écrits; les nouveaux n'eurent pas de ces scrupules, et la destruction d'un grand nombre de chartes facilita leurs empiétements. La population ellemême s'était souvent presque complètement renouvelée et n'avait plus de ses droits un souvenir très précis. Plus que jamais, l'intervention du pouvoir central eijt été nécessaire. Il ne serait pas juste d'exagérer la négligence des souverains, et presque toutes les concessions de terres accordées par les rois contiennent la clause que les paysans ne seront pas chargés de nouvelles et d'injustes redevances. Mais ces réserves témoignent des bonnes intentions des priiices plutôt qu'elles n'eurent d'effet pratique, et leur bienveillance platonique fut vaine contre la pression des intérêts,.
Non seulement les paysans furent abandonnés sans défense à toutes les vexations, mais l'anarchie les condamna à travailler eux-mêmes à leur propre servitude. Pas de police; pendant des vingt années, la justice suspendue, les registres publics fermés, les lois sans force. A qui s'adresser? — Au seigneur voisin. On s'habituait avoir en lui la