II
cœur esl-il inaccessible au remords ? ou bien, trouvez-vous dans le mal que vous faites une quiétude que d'autres ne doivent qu'à la paix de leur âme? Vous dormiez!... Je veillais, moi, et uneaulre personne, troublée, ainsi que moi, parvos menées inconcevables, veillait probablement aussi dans les larmes et le désespoir... C'est une honte, madame ! ce que vous avez fait dénote une âme plus mauvaise que je ne croyais qu'il en existât. Je suis venu pour vous demander encore une fois un compte sévère de votre conduite; et je suis déterminé à ne rien ménager, ma* dame! Entendez-moi bien ; je veita; que, dès ce moment, sous mes yeux, vous démentiez la ridicule histoire qu'il vous a plu d'inventer. Celte visite n'a pas d'autre objet.
— • En vérité ! Et vous avez marché toute la nuit pour m'apporter cet ultimatum!
Vous en serez pour vos peines, mon cher
monsieur... D'abord, qn' entendez-vous par histoire ridicule? Il n'y a de ridicule ici, que votre visite à onze heures... dès l'aube matinale, comme dit M. Scribe. ^*
— Trêve de paroles inutiles, madame; sans doute le mot de ridicule n'est pas celui qui convient lemicux à voire action... C'est odieuse quej'aurais du l'appeler; infâme, dirai-je même... Quant à ma visite, vous deviez y être préparée...
— Eh! sans doute, je vous attendais!
Mais qui m'eut dit que vous seriez venu sur l'air de la romance de Guido? « Quand renaîtra la douce aurore.. . » Ne froncez pas le sourcil, jecitemesau*enrs -..celte romance est aussi de M. Scribe.
— A.U nom de votre honneur , madame, cessez ces badinages hors de saison ; expliquez Yohe conduite et démentez votre calomnie : je suis déterminé à tout /employer
pour vous y contraindre. Ainsi, n'essayez pas de railler... je saurais vous ramener à un rôle plus sérieux...
Madame de Tréville se leva , fit un lour dans le salon et revint se placer devant M. de Rosière.
— Vous avez raison, dit-elle en le regardant fixement et sans sourire. Il est temps de laisser de côté les frivolités : expliquons-nous.
Georges ne put retenir un mouvement de surprise, à la vue du changement survenu dans les traits de madame de Tréville; elle prononça ces derniers mots avec un accent si singulièrement solennel, sa voix était si différente d'elle-même, que M. de Rosière éprouva une émotion étrange, semblable à celle qu''ont produite tour-à-lour le fameux Qu'en dis^fuj^ de Talma, et le terrible sortez de la jeune Rachel. Georges
fut effrayé de celle parole brusque et décidée, qui lui faisait pressentir la révélalion soudaine d'un caraclère nouveau. Il se prit à trembler, sans trop s'en rendre compte, devant celte femme au regard fixe, à la contenance altière; ce n'élait plus madame de Tréville qu'il voyait, c'était un démon dont les yeux lançaient une flamme infernale; et, quand Georges vit la marquise s'asseoir à côté de lui, quand elle ouvrit la bouche pour reprendre cet entretien décisif, il frémit intérieurement, et se repentit d'avoir évoqué celte figure falale.
— Expliquons-nous. . . Vous rappelez-vous le passé, Georges de Rosière? Si vous ne l'avez pas oublié, ma conduite actuelle est suffisamment exitiiquée. H y a deux femmes en moi: la femme aimante, passionnéemême, faible, au cœur tendre el dévoué, et la fem-
me coquette, insensible, égoïste, implacable dans ses ressenliraens. L'une de ces femmes est la vraie, c'est la première; Taiitre est la femme artificielle, la femme revêtue, quant à vous, du moins, d'un masque derrière lequel se cache, toute honteuse, la femme que vous avez outragée dans ses plus précieuses qualités. Vous savez cela, vous savez par quelle suite d'injures impardonnables vous m'avez ainsi transformée...
La marquise s'arrêta un moment et regarda fixement Georges. Elle épiait l'expression de ses yeux et de ses lèvres; la moindre apparence de sourire moqueur eût sans doute amené une explosion de violences; mais M. de Rosière songeait seulement aux révélations de madame de* Tréville, et oubliait l'âge d« la femme qui se posait ainsi devant lui en héroïne sentimentale. Prenant
ce regard pour une interrogation, il dit avec force :
— Sur mon âme, madame, je ne sais quelles prétendues injures j'ai pu vous faire.
— Etes-vous si peu clairvoyant, ou vous souvenez-vous si mal de ce passé dont je vous parlais? Je vais aider vos souvenirs... Il n'y a pas long-temps, votre mémoire semblait plus fidèle. Quand vous veniez ici la nuit, me menacer de votre colère, de vos révélations , vous vous prétendiez fort contre moi, et vous flattiez d'imposer silence à ma vengeance. Vous vous êtes armé du passé pour protéger vos nouvelles amours, donc ce passé doit être pour vous autre chose qu'une vague conjecture. Vous me connaissiez , n'est-il pas vrai ! Alors, rétractez ces mots d'histoire ridicule, appliqués à notre commune situation. Que me reprochez-vous; monsieur ! D'avoir traversé l'un après Tau-
trc les projets que, dans vos volages amours, vous avez formés à Baden, à Maltingen , et peut-être encore ailleurs. Je ne nie rien, M. de Rosière; mais je prétends que vous n'ignoriez pas la cause de cetacharneraentàvous faire obstacle. Plus de mystère entre nous. Aussi bien, j'ai bu toute honte en commençant cet entretien; la confusion est le partage des âmes faibles et timorées, et j'ai la prétention d'être d'une tout autre trempe. Une fois que j'ai choisi un but, j'y veux arriver, ou , si je succombe, je prétends ne perdre rien de ma propre dignité...
Ces phrases, plis prétentieuses que clait res, semblèrent à Georges de Rosière des
préparations oratoires, au moyen desquelles
madame de Tréville cherchait le terrain sur
lequel elle devait se placer. Pour échapper
à. ce cliquetis de mots qui ne précisait rien,
Georges ramena la question à sa véritable position.
— Encore une fois, j'ignore les motifs de cette haine, et, à vrai dire, je m'en inquiète peu, madame; ce qui importe à mon repos et à celui d'une autre personne, c'est que vos 'intrigues et vos calomnies aient un terme, c'est que vous m^e démentiez ce que vousavezmensongèrement avancé. Voilà toule la question; je n'ignore pas qtielle adresse extrême vous pouvez déployer dans les circonstances les plus périlleuses... Ce passé, dont vous*avez selon moi, grand tort de parler, est riche en preuves éclatantesde votre présence d'esprit ; mais ici , madame, votre adresse ne peut où ne doit servir à rien. Il faut que vous écriviez à madame Dalton... Tous les échappatoires imaginables ne vous soustrairont pas à cette obligation. Je suis
déterminé, je l'ai déjà dit, à ne rien ménager,
—Et que m'importent vos ménagemens ou vos indiscrétions, s'écria la marquise? Ce que vous pouvez dire, je veux le proclamer; ce que vous prétendez être une arme redoutable dans vos mains, est, sans que vous vous en doutiez, ma force véritable à moi. Vous ne voulez pas me ménager : tant mieux; car cet éclat qui effrayerait une autre, je l'appellerai moi-même à mon aide, si, au sortir de cet entretien, mes projets ne sont pas plus avancés. Je vais au-devant de vos révélations, M. de Rosières. Je vais rapfffeler ce que vous avez appris par la voix de la médisance, tandis que vous aviez un moyen plus infaillible d'en être instruit. On a dit et répété que j'avais eu un amant. Ou a publié les circonstances bizarres d'une liaison qui m'a compromise aux yeux de ma famille. Eh
bien! onadit vrai: j'ai eu un amant. Oui, les circonstances de notre amour ont été bizarres et ma famille s'en est alarmée; on a eu de justes craintes , car, pour satisfaire cet amour, Georges, j'aurais brcw^é, non-seulement les lois humaines, mais encore les lois plus redoutables des convenances sociales; j'aurais voué mon nom à une scandaleuse célébrité... Mais, avant d'aller colporter le récit de cet amour jusqu'aux oreilles de mon mari ( cac, je pense que c'est là ce dont vous m'allez menacer,*) il faut que vous en connaissiez mieux les détails. Oui, j'ai eu un
* C'est la première fois qu'il est question du mari de madame de Tréville , et ce sera la deniière. Ce marquis était ^ à ce qu'il parait , un de ces hommes uls , dont la mission dans ce monde est d'avoir une fortune dont les autres jouiront, un nom pour le donner à une femme qui le fait valoir, l'accapare entièrement et le compromet presque toujours. De tels hommes ne font souvenir de leur existence que le jour de leurs obsèques.
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amant..., et cet amant a été , pendant deux mois, mon bonheur, ma vie tout entière. Ecoutez bien ceci, Georges. Cet homme, pour lequel j'ai donné tant d'inquiétude aux amis intéressés de gia réputation, personne nel'a jamais connu. Vous-même, quelsque soient vos desseins, vous ne sauriez me dire, à moi, ni à personne, son nom, ni son état.. Je veux vous les dire, moi, et, quand vous les saurez, vous verrez si une révélation de votre part est de nature à raVffrayer.
— Je vous ai dit qu'il y avait deux femmes en moi. Suivez la femme aimante dont je vous ai parlé, dans le tourbillon de certain bal masqué;... vojez-là s'attacher aux pas d'un homme qu'elle obsède de son babil et de ses avances... Voyez ensuite cet homme prête plus d'attention à une conversation aussi singulière que l'insistance du domino mytérieux. Les rôles sont changés ; la femme
aimante est obligée de repousser maintenant les sollicitations pressantes de cet homme qui récoutaitàpeinetoutà-riieme...
Elle lui échappe, enfin , mais en lui laissant la promesse de la retrouver au bal suivant. Celte femme. M. de Rosière, c'est moi ; moi, la marquise de Tré ville ; cette femme, coquette et froide dans le monde , faible dans le fond du cœur, mais pour un seul homme qui me repoussait au grand jour et semblait m'aimer sous le masque de satin... Au sesecond bal, M. de Rosière, même entretien, mais, celte fois, tendresse égale , bonheur partagé et nouvelle promesse de se retrouver... Suivez-vous attentivement ? Les détails sont précieux pour un délateur qui veut être cru. Quinze jours après , deux dominos entraient dans une voiture sans armoiries , et mettaient bientôt pied à terre dans la cour d'une petite maison louée par
moi-même , je ne veux pas encore dire où. Ces deux dominos étaient déjà deux amans qui passèrent plusieurs soirées ainsi seuls avec eux-mêmes , heureux de leur amour et du mystère qui Tenvironnait : car le masque de satin ne quitta jamais mon visage , et mon amant garda religieusement le serment qu'il m'avait fait de respecter mon secret Peut-être commencez-vous à comprendre , Georges de Rosière... Comme je le disais , deux mois s'écoulèrent ainsi ; et sans l'indiscrétion du cocher qui nous conduisait, notre bonheur eut duré plus long-temps ; je changeai ce valet, mais un refroidissement notable m'avertit que l'homme que j'aimais commençait à trouver moins de charmes dans cette liaison anonyme... Tout fut rompu , du moins quant à nos entrevues secrètes. Je le retrouvai dans le monde, mais non plus avec ce seatiment de bonheur que
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donne la possession paisible d'un trésor inappréciable , mais avec la colère d'une femme dédaignée : je suivis ses regards , j'épiai sa conduite , et je me convainquis, non de son infidélité , mais de son indifférence. 11 oubliait déjà ces momens dont le souvenir brûlait ma pensée : cette liaison n'avait été pouf luiqu'une aventure de bal masqué, aventure prolongée au-delà des bornes ordinaires, par le mystère dont je l'avais entourée , mais basée trop légèrcHaeut pour faire époque dans sa vie. Je redoublai de coquetterie pour attirer l'attention de cet homme insensible : je n'y parvins pas... C'est alors que je jurai de me venger, de îe poursuivre par toute la terre , de la traquer, de traverser ses projets , ses espérances , de me compromettre s'il le fallait , de sacrifier honneur, réputation , fortune même , pour lui faire goûter
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un peu de ces tortures dont il m'a si largement dotée...
Ici la marquise se leva et marcha dans le salon , comme ej.le semblait en avoir besoin toutes les fois qu'elle donnait libre carrière à ses pensées si long-temps comprimées : mais elle n'en continua pas moins à parler, avec un accent de plu s en plus agité.
— Ainsi vous savez tout maintenant, monsieur ; vous pouvez aller propager cet aveu , dévoiler ce qui est demeuré un doute pour ceux que le mystère de ma conduite à cette époque avait rendu attentifs. Vous voilà , certes, armé au-delà de vos espérances. Vengez-vous , Georges de Rosière ; allez dire à ma famille , à mon mari , au monde entier que la marquise de Tréville vous a avoué sa faiblesse. Que tous le sachent : j'ai aimé , j'aime encore un homme qui, trompé par un déguisement, put m'aimer deux mois et
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m'a dédaignce le reste de sa vie ; j'ai suivi en pensée et souvent réellement les pas de cet homme, j'ai mis mon bonheur à le voir lors même qu'il m'était insensible ; j'ai usé mes forces , les ressources de mon esprit pour m'en faire sinon aimer , au moins écouter : il n'a pas daigné jeter les yeux de mon côté. Ah ! qu'on sache tout ! Dites que, quand j'ai su que cet homme aimait une autre femme, j'ai senti une rage brûlante me saisir le cœur. Dites que je me suis révoltée à l'idée que ce bonheur qu'il m'avait refusé , une autre pourrait le lui devoir. Dites tout alors, Georges, car j'avouerai tout : dites que j'ai lâchement cherché à troubler son repos , que je me suis acharnée après les objets de ses affections , que les distances, les fatigues ne m'ont point arrêtée dans cette œuvre d e haine . Oh ! dites ce que je lui ai fait souffrir , mon-
sie r ! Mais dites aussi la honte de ce mo- II. 11
ment , le supplice d'une longue jalousie, les tortures , enfin , que la colère et l'amour m'ont tour-à-tour fait éprouver. Allez, Georges! proclamez dans le monde ma faiblesse...
mes larmes... Oh! pleurer ! moi , qui pendant tant d'années ai su contenir et refouler mes sensations et mes larmes! Pleurer... et devant vous... Georges! Vous avez raison , vous cîes fort contre moi '. Maintenant, Georges , je suis à votre merci. Donnez libre cours à votre colère , à votre mépris... Révélez ces aveux et avec eux le plus terrible que jamais femme ait fait ; ajoutez à ce que vous direz ce que vous allez apprendre : Georges , cet homme que je hais de toutes les puissances de mon âme , apprenez que je l'aime mille fois davantage... Sachez que dans ce moment... Que vais-je dire ?.. Georges vous vous troublez, enfin!.. Georges, allez proclamer ma honte, vengez-vous,
mais dites le nom de cet amant ! Dites que celui que je hais et que j'adore à la fois que cet amant, enfin... c'est vous!
En disant , ou plutôt en criant ces derniers mots , la marquise de Tréville se jeta brusquement aux pieds de Georges.
(t Coup ^e iinatsur.
Vous saspeclerez mes intentions... N'importe; je dois TOUS le dire : on voua trompait! — FÉLiciE. — Jean Pierre. —
Celle fois, loutes les pensées de M. de Rosière étaient bouleversées, et on conviendra que ce n'était pas sans sujet. Il n'*y avait pas moyen de nier : Georges avait été l'amant de madame de Tréville. Nous ne di-
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roRS pas s'il éprouvait autant de confusion que d'ëtonnementde celte accablante révélation. Il est permis de penser toutefois que, dans ie moment où il voyait à ses pieds, éperdue et égarée, une femme déjà respectable par son âge, il sentit un mouvement de compassion, et puis au fond de son cœur, il trouva sans doute quelque satisfaction pour son amojr-propre. Ces mouvemens désordonnés, cet élan intempestif, cet amour, enfin, hors de saison et de toute proportion, n'était-ce pas son mérite qui les avait causés? Les hommes sont fréquemment de niveau avec les femmes, mais c'est surtout dans les petites faiblesses de la vanité et de l'amour-propre qu'ils les égalent le plus souvent. Une femme éprouve toujours une satisfaction secrète quand elle s'aperçoit qu'elle inspire de l'amour, fùt-ceàun vieillard, à un babouin; et je sais quelques hom-
mes qui ne sauraient entendre sans se regorger les flatteries d'une femme, eut-elle quinze lustres et autant de dents postiches.
M. de Rosière éprouvait donc de la compassion pour madame de Trëville, sa situation humiliante plaida même un moment contre le ressentiment qu'il avait dans le cœur. A tout bien considérer pourtant, il avait alors deux griefs à reprocher à la marquise. Le guet-à-pens du bal de l'Opéra s'était infiniment trbp prolongé... Mais enfin c'était désormais un fait accompli.
Et contre le passe , nos regrets sont tous vains.
— Madame... dit Georges en relevant avec embarras la marquise. Que m'apprenezvous...
— La vérité, vous savez tout, maintenant, monsieur.
En disant ces mois, madame de Trë ville, dont la présence d'esprit était moins troublée qu'on ne pourrait le penser, jetait un regard sur la glace, reprenait son siège et se cachait le visage entre ses mains. li se fit un silence , pénible surtout pour M. de Rosière , en qui la compassion n'avait pas étouffé la réflexion. li ne savait plus sur quel ton reprendre la conversation ; la brusquerie, la sévérité, les reproches, tout cela ne pouvait lui être d'aucune utilité; que dire désormais à une. femme qui avouait tout, en donnant à tout une explication péremptoire comme celle-ci : « Ce que vous me reprochez, j'avais en quelque sorte le droit de le faire, puisque j'ai été votre maîtresse. »
— Dans quel abîme nous avez-vous précipités, dit enfin M. de Rosière avec un pro fond soupir.
— Et pour qui, monsieur, cet abîme estil plus profond que pour moi? de quelque façon que j'envisage ma position, elle est affreuse... Je perds tout ce que je voulais recouvrer... Et la volupté que je trouvais à vous faire souffrir, je ne l'y trouve plus... Tenez, monsieur, j'ai des remords... Je soufî"re surtout... Oh ! je soulf-e ! était-ce ainsi que nous devions nous retrouver? quoi pas un regard, pas un souvenir pour la maison d'Auteuil... Oh! Georges, rappelez-vous !
— Par égard pour vous-même, madame..
Ne revenez pas sur ce temps d'erreur et de folie...
— Regardez-moi, Georges, poursuivit la marquise en lui prenant une main qu'il voulut en vain dégager... J'ai osé vous aimer, vous voler quelques instans de bonheur, moi, pauvre femme, sans beauté, sans jeunesse... Mon Dieu ! j'ai été assez punie
par ce que j'ai souffert; je le suis encore trop cruellement dans ce moment... je vois trop bien cpie vous ne me pardonnez rien... Quoi ! pas un regard pour moi !
Madame de Tréville savait ce qu'elle faisait en demandant à Georgesde la regarder, le coup -d'oeil jeté sur la glace lui avait appris que rien n'était plus touchant que sa physionomie, et elle se mettait de si bonne grâce à la merci de M. de Rosière sous le rapport de l'âge, qu'elle ne doutait pas de son indulgence. Mais le jeune homme avait maîtrisé sa sensibilité momentanée , et, avec une expression de dignité dont le véritable motif n'échappa malheureusement pas à la marquise, il changea brusquement de position; ce qu'il n'osait nier un instant auparavant, il le repoussa avec autant d'adresse que de fermeté.
— ^C'esttrop, madame, dit-il en regardant
sans sourciller dans les yeux de l'infortunée Tré ville. Un moment de surprise m'avait ému, je l'avoue , en entendant parler si positivement d'une affaire que je. croyais inconnue. Mais je me reproche maintenant cette hésitation , et surtout d'avoir cru un moment au rapprochement qu'il vous a plu d'établir. La femme avec laquelle j'eus cette int;igue, que vous pouvez avoir apprise par quelqu'un de mes amis , était beaucoup plus jeune que vous, et de plus, j'augure assez encore de votre caractère, pour vous croire incapable d'une telle équipée. Il vous a plu, je le répèle, d'imaginer cette comédie... C'est une preuve de plus de votre génie. Mais comme je n'en découvre pas bien le motif, je me permettrai de vous ramener au véritable objet de la question. Avec vous, madame , un explication devient le sujet d'une nouvelle manœuvre qu'il faudrait en-
core expliquer à l'aide de mensonges réitérés : Trouvez donc bon que je coupe court à celte conversation. Je ne veux plus savoir les motifs qui vous ont fait agir : Je veux que vous répariez ce que vous avez fait.
Georges se leva , et , avant que la marquise eut pu l'en empocher, il tira le cordon delà sonnette.
— Que faites vous, monsieur? s'écria madame de Trévi'le. Voulez-vous mettre mes gens dans la confidence de cette explication ?
— Madame la marquise demande son buvard et son écritoirc, dit froidement Georges à la femme de chambre qui était accourue.
La marquise se mordit les lèvres; mais elle était déterminée à tout employer pour sortir triomphante de cette lutte, et, changeant soudainement de batteries, au lieu de
plaintes, elle fit entendre des paroles d'une touchante résignation.
— C'est bien ! le Ciel est juste. Il me punit de ma folie et de ma présomption!... Allez, Georges de Rosière, vous savez bien, au fond de votre cœur, si j'ai dit vrai ! J'ai abaissé mon orgueil jusqu'à mendier un regard; mais, quand vous me l'avez accordé, j'y ai lu l'arrêt qui me condamnait. Mais, ce devait être ainsi... Etre aimée de vousî compter pour quelque chose dans votre bonheur!... Non, non, je ne pouvais sans démence nourrir un tel espoir. Vous me reniez, maintenant ! Suis-je assez humiliée ? Ah ! comme vous vous vengez cruellement ! On voit bien que vous avez deux offenses à punir.
Madame de Tréville, se couvrit le visage, geste que ses amis savent être une habitude chez elle ; et M. de Rosière put imaginer
tout ce qu'il voulût; qu'elle pleurait ou suffoquait. La femme de chambre rentra avec l'écritoire et le buvard.
— Que voulez-vous que je fasse? demanda la marquise quand cette fille fut ressortie.
— Madame Dalton doit être ma femme; je l'aime, et vous lui avczdk q^ie je vous aimais. Il faut lui écrire une rétractation. C'est la vingtième fois que je vous la demande.
Votre conscience doit vous dire que c'est seulement justice.
— Oui, oui, c'est justice! mais une justice cruelle. Ecrire moi-même , Georges! Comprenez-vous ce que mon cœuret mon amourproprevont souffrir. Voyons, soyez miséricordieux. Devant vous, je puis bien tout avouer,i tout rétracter, et votre glaciale indifférence ne m'en donne quetiopde moîifs... Mais y songez-vous ? m'humiîier devant madame Dalton.f^ lui dire, àcllc; à une femme que
j'ai mortellement offensée, j'aime votre amant, j'ai voulu vous désunir; je vous ai poursuivis de mes intrigues; et maintenant me voici à votre merci, vous priam de me pardonner, obligée de vous dire que cet homme ne m'a jamais aimée; que vous seule possédiez son amour, que votre jeunesse et votre beauté devaient triompher de mes années et de mes rides... Ah! ce n'es! pas moi qui devrais faire de semblables aveux.! Vous devriez me les épargner, vous qui en recueillez le prix.
La marquise était parvenue à faire sortir de ses yeux secs et faux, une larme que Georges ne vit pas sans compassion; mais il s'agissait de son avenir, et, d'ailleurs, cette femme artificieuse n'avait elle pas fait couler des yeux d'Eugénie d'autres larmes que des Irames d'orgaeil ! 11 se raidit de nouveau contre son émotion; et répondit avec fermeté.
— ; N'imputez qu'à vous-même, madame, rcxtrémilé cruelle à laquelle vous êtes réduite. On pourra bien croire ma parole et mes proreslations, mais le doute pourrait renaître dans l'esprit de madame Dalton. wSi vous écrivez, toute incertitude s'évanouira...
— Eh bien ! j'écrirai, Georges, j'écrirai... Mais, sachez-le, c'est vue nouvelle preuve d'affection que je vous donne; je cède parce que votre bonheur est intéressé à mon abaissement... Votre bonheur ! hélas ! je me plaisais à l'idée de m'y associer plus intimement... Mais, êtes-vous bien certain, monsieur, de trouver le bonheur près de madame Dalton? Pour ne pas parler d'elle, dites , la main sur la conscience , si vous n'avez pas, pend?'it un instant, cherché près d'une autre le bonheur que vous lui demandez aujourd'hui?... Je vois une expression menaçante dans vos yeux : n'importe , j'a-
chèverai de dire ma pensée. Vous vous sou« venez des visites nocturnes que vous me fi* tes ici , il y a deux mois... Ces visites auxquelles j'ai assigné , mensongèrement je l'avoue , un motif que j'espérais dans l'avenir, avaient pour objet réel la tranquillité de Ghizla de Maltingen...
— Madame , interrompit M. de Rosière un peu troublé , vous vous plaisiez alors à faire planer sur la tête de mademoiselle de Maltingen des calomnies dont j'étais innocemment le prétexte, j'ai fait ce que tout homme d'honneur eût fait à ma place ; je vous ai priée de mettre un terme à vos menées , et quand j'ai vu que vous persistiez, que le mensonge se propageait, j'ai dû m'éloigner. Mes visites avaient , il est vrai , pour objet, la tranquillité de mademoiselle de Maltingen; mais, si je travaillais à étouffer votre
voix , il ne faut pas induire de ces démar-
ches autre chose qu'un sentiment d'honneur , de sollicitude.
— Vous êtes ému , Georges , votre voix tremble , votre front se colore... Ah ! je ne me suis pas trompée! oui, vous avez cherché le bonheur près de Ghizla quand vous désespériez de l'obtenir par madame Dalton... Mais réfléchisscz-y ; vous ne serez point heureux avec cette dernière, si le souvenir de la jeune fille se place entre elle et vous... étes-vous bien sûr de ne plus aimer Ghizla ?
M. de Rosière tressaillit à celte question faite d'une voix ironique. Néanmoins sa conscience était sans doute tranquille , car il répondit avec une sévérité calme :
— Loin de moi l'indifférence que vous me souhaiteriez , madame ! Je suis sûr , au contraire , d'aimer mademoiselle de Maltingen ; mais c'est une amitié fraternelle qui
m'unit à elle, une amitié pure et sainte comme ses vertus et les trésors de son âme en peuvent inspirer. Sans doute, j'ai trouvé près d'elle un adoucissement à mes peines... mais jamais mon affection n'a dépassé les limites qui la séparaient de l'amour.
— Mais , homme aveugle ou de mauvaise foi , vous n'avez pu vous méprendre sur la nature des sentimens que vous inspiriez à Ghizla. Votre mission sur la terre n'est-elle pas de porter le trouble dans l'âme de toute femme qui peut vous connaître? Pourquoi une jeune fille à l'imagination exaltée . au cœur naïf cl faible n'aurait- elle pas subi une loi devant laquelle se sont inclinées des femmes habituées à commander à leurs sensations?^ vous ai aimé parce que vous me dédaigniez; madame Dallon vous a aimé parce que vous lui promettiez de l'adorer toujours, Ghizla, enfin, fut séduite par la douleur dont
vous souffriez devant elle. Ghizla vous aime d'amour , Georges ; et si vous épousez madame Dalton , Ghizla mourra.
Georges se tut d'un air pensif. Peut-être, en descendant au fond de son propre cœur et en rassemblant ses souvenirs , convenaitil, in petto, des apparences favorables à l'assertion de madame de Trcvillc. Eugénie, cUc-mème , n'avait-clie pas cru fermement qu'il aimait Ghizla et en était aimé? Il fallait donc qu'il, y eût du vrai dans celte opinion émise de côtés opposés. Tout autre homme que M. de Rosière se serait enorgueilli d'avoir conquis un trésor comme le cœur de Ghizla; lui, avec la droiture et la délicatesse qui fesaient le fond de son caractère, ne pouvait cpi'en être prcfTondément effrayé. Il avait apprécié la jeune fille et savait de quelle tendre exaltation elle était susceptible. Pour Ghizla , pensait-il , l'a-
mour, si le malheur voulait qu'elle en éprouvât , devait-être l'immolation sérieuse de son existence entière au bonheur de l'objet aimé... Et si la pauvre enfant était obligée de renfermer son amour , si elle aimait sans pouvoir être payée de retour?... Georges sentit à cette seule pensée que madame de Trévilîe avait prophétisé comme lui-même l'eût fuif: l'amour serait la perle et la mort de Ghizia. Ces pensées assombrirent la pensée de M. de Rosière.. Hàtons-nous de dire que son amour pour madame Dalton ne reçut aucune atteinte des réflexions rapides qu'il fit en cette occasion; s'il soupira, ce fut de chagrin et non de regret.
Madame de Trévilîe était curieuse à observer pendant ces reflexions de Georges ; elle suivait , pour ainsi dire , une à une les pensées de son interlocuteur et une joie cruelle se peignit malgré elle sur sçs traits.
Celte expression saiilonique était tellcmcnl évidente j que M. de Rosière en fut choqué : ce fut ce qui mit fin à sa courte rêverie.
— Finissons , madame , dit-il vivement. Je vous laisse maîtresse de faire les conjectures les plus insensées... Je ne désire de vous qu'une lettre etlapromesse de ne point vous occuper de mon bonheur. Le sentiment qui vous a guidée jusqu'ici, et dont je veux ignorer la source , vous porte à rechercher tout ce qui pourrait troubler la paix intime dont je vais bientôt jouir ; si vous croyez avoir réussi en dernier lieu, détrompèz-vous : votre mauvais dessein a échoué. Je sais comment m'aime mademoiselle de Maltingen, c'est d'une affection qui m'honore autant qu'elle me touche ; elle m''aime comme une sœur aime son frère et mon bonheur la rendra heureuse. Ghizla de Maltingen n'est envieuse du bonheur de personne,
parce qu'elle se sent digne d'en obtenir ellemême.
A ces paroles un peu brusques, madame de Tréville se leva yivement et s'avança vers Georges.
— Vous m'accusez et incriminez jusqu'à mes pensées, dit-elle. Peu m'imj3orte votre jugement, puisque d'aujourd'hui tous mes rêves sont fermés. Je n'eu dirai pas moins tout ce que je dois dire pour expliquer ma conduite. J'ai voulu d'abord vous éloigner de madame Dalton parce que j'étais jalouse de son bonheur. Plus tard , j'ai voulu vous séparer de Ghizla parce que je croyais que vous l'aimiez comme elle vous aime ; enfin, dans ce moment encore, je voudrais mettre entre cette veuve artificieuse et vous un abime infranchissable. Mais sachez, enfin, quelle femme vous avez devant les yeux. Je Vous âi parlé trop à cœiu* ouvert pour que vôUs ignô-*
riez la violence de mon amour ; j'ai été impitoyable , dites-vous , dans la 2;uerrc que je vous ai faite... Ingrat ! lout-à-Vheurc encore , j'étais prête à écrire tout ce que vous auriez voulu. Vous exigiez que je m'immolasse à votre chimérique félicité , j'aurais obéi... Eh bien! Georges, cette femme dont vous suspectez les paroles les plus loyales a retenu jusqu'ici la foudre qui doit vous écraser. J'ai hésité à briser ce cœur que je voulais fléchir ; mais, aujourd'hui que vous me reniez , que vous m'insultez de vos dédains , je n'ai plus de raison pour me taire. Georges de Rosière, la femme que vous aimez est indigne de vous : madame Dalton vous a déjà trompé.
— C'en est trop , s'écria le jeune homme rouge d'indignation. Allez-vous recommencer des calomnies promenées de l'une à Tautre avec un odieux acharnement ? Cessons
cet entrelien et scparcns-nous. Je vois que vous ne voulez pas écrire la lettre que je vous demande : je m'en passerai... Maisprcnez-y garde! madame Dalîon me croira , et quand elle portera mon nom , malheur à vous si vous ne renoncez à la poursuivre.
— Vous sortez , monsieur? demanda ironiquement la marquise en le voyant se diriger vers la porte. Un mot s'il vous plaif. Vous demandez une lettre, en voici une.... Mais permettez-moi d'en faire la lecture : vous saurez plus tard qui l'a écrite.
Madame de Tréville barrant le passage à Georges tira de dessous son peignoir un papier qu'elle ouvrit et lut à haute voix :
a Cher Rodolphe , M Le temps s'écoule lentement loin de
« vous... Venez ce soir. D'Asberg m'obsède « et pourtant je suis tellement engagée avec ■« « lui que je rte pourrai guère éviter de l'écc pouser... Epouser un d'Asberg quand on « aime Rodolphe , autant vaudrait repren- (( drc ce Georges que j'ai remercié pour ja- « mais. Ace soir, je le répète, dans la crainte ce que vous ne T'oubliiez... — Signé...
— Qui a signé cette lettre , s'écria Georges hors de lui-même.
— Hélas! reprit d'un ton hyppocrite madame de Tréville, calmez-vous, Georges; Je voudrais n'avoir pas parlé de cette lettre,..
— Le nom ! le nom !
— C'est vous qui m'y avez contrainte en me traitant si rudement.
— : Je ne voudrais pas employer la vio-
Icnce , madame , mais je ne sortirai d'ici qu'après avoir vérifié si cette lettre est ou non ce que je la soupçonne d'être , une atroce fausseté...
— Vous la verrez, Georges... Mais par pitié ne me réduisez pas au désespoir. Voyez! la crainte de vous causer un trop vif chagrin me faisait hésiter à vous la montrer cette lettre... Maintenant que vous la connaissez , laissez-moi espérer.
— De qui est cette lettre, de qui ? Sur votre âme , dites-le.
— De madame Dalton. Vous connaissez son écriture ?
— Si je la connais! donnez-moi cette lettre , donnez la ; c'est une affaire de vie ou de mort.
— Raison de plus pour que je la garde... Cependant je vous la donnerai à une condition.
— Oh ! qu'imporlc la^-c^mdilion, j'y souscris d'avance.
— Non , rien d'avance. Piomeltcz en connaissance de cause. Vous écrirez à madame Dalton : a C'est vrai ; oui , j'aime madame de Trëville. »
Georges recula comme s'il avait été frappé de la foudre.
— Ah! dit-il en respirant plus librement, e'élait un piège : celte lettre est supposée.
— Vous auriez reconnu le contraire, reprit madame de Trëville en se mordant les lèvres avec dépit et en remettant la lettre dans son corsage.
Le doute revint dans l'esprit de Georges, il s'élança vers une table où avaient été déposés le buvard et l'écritoire et traça rapidement quelques mots :
— Tenez , dit-il avec une sorte de fièvre en étendant ce papier vers la marquise^
— Tenez, repondit celle-ci... Et la lettre fatale passa de ses mains dans celles de Georges qui la lut avidement.
— Oh! rinfàme! dit amèrement l'infortuné jeune homme. C'est d'Eugénie... Et c'est pour Rodolphe de Maltingen... Madame , conlinua-t-il en se tournant vers la marquise , je vous pardonne le passé et vous remercie de m'a voir ouvert les yeux... Pardonnez moi aussi !c mal que je vous ai causé: désormais le monde e'; moi seront étrangers l'un à l'autre. Faites de ce billet tel usage qu'il vous plaira. Néanmoins, je ne vous le cache pas , il contient un mensonge , car désormais je n'aimerai aucune femme.
— Et Ghizla ? demanda tout bas la marquise.
— Je vais chercher son frère pour lui demander raison de sa conduite : une trahison
s'est placée entre moi et mademoiselle de Mallingeri.
Tout en répondant d'une voix sourde à madame de Tréville, M. de Rosière écrivait à madame Dalton en mettant sous enveloppe la lettre à Rodolphe : « Voici toute ma réponse. »
— Maintenant, madame, adieu pour toujours. Le courrier qui portera cette lettre à madame Dalton peut lui porter également le billet que je vous ai remis. Oublions que nous nous sommes connus et ne nous cherchons plus à l'avenir.
— Oh î rassurez-vous , monsieur , répondit avec ironie la marquise. J'ai trouvé enfin ce que je cherchais.
— Que cherchiez vous donc?
'—Le moyen devons rendre si malheureux que la mort seule vous parût un refuge. Adieu,
Georges stupéfait regarda sortir la marquise et resta immobile , jusqu'au moment où le souvenir de d'Asbcrg lui revenant à l'esprit , il prit la résolution d'aller à Maltingen lui demander une explication.
(êomaQc.
Il est pla3 facile de s'arracher la vie , que d'en supporter dignement loâ épreuvea
— Jean Sasct,—
Tandis que M. de Rosières s'avançait vers Maltingen, sous l'impression de l'adieu sauvaoe de madame de Tréville et aussi de la perfidie manifeste de madame Dalton, la troisième de ces femmes, occupée du
même objet, quoique dans des conditions bien différentes, Ghizla, était dans des transes mortelles. La manière dont son frère l'avait quittée en lui promettant de faire de nouveaux efforts pour assurer son bonheur, l'avait remplie d'inquiétude.
— A.h! qu'il me laisse dans mon isolement, disait-elle; qu'il ne cherche pas à forcer une réunion que tout rend impossible. On ne rapproche les cœurs ni par la ruse, ni par la violence. Trop d'intrigues ont été vainement mises en pratique déjà. Je ne saurais être heureuse... J''immolerai mon bonheur à celui d'une autre femme... Du moins, ne serai-je pas coupable de duplicité... Quoique fasse Rodolphe, je n'accepterai jamais un bonheur qui me viendrait ainsi.
Telles étaient les réflexions de la jeune fille; mais malgré sa résignation véritable.
son inquiétude était mélangée d'une vague espérance. Espérance de quoi? hélas! la pauvre enfant ne s'en rendait pas compte, et les mystères du cœur sont trop ténébreux pour que nous essayions d'y porter la lumière.
La nuit qui avait suivi son entrevue avec madame Dalton, avait été pour Ghizla une nuit d'insomnie brûlante. Pour la première fois depuis bien des mois, ses -rêveries de jeune fille avaient dépouillé les brillante» illusions de l'espérance. Pour la première fois . un mur infranchissable avait fermé l'avenir à ses regards. En rentrant dans son modeste appartement , dont les échos avaient répété les chastes joies de son âme , elle n'en sentit que plus vivement l'horreur de son désespoir. Aussi, je le répète, la nuit ful-slle pour Ghizla, une longue et poignante insomnie. Avec autant de dou-
leur qu'elle avait naguère de quiëtucle; il lui fallut évoquer l'une après l'autre, pendant six heures, les images chéries de ses rêves, les envisager, les adorer du fond de son cœur, s'élancer vers chacune d'elles , et puis , les flétrir elle-même de ses réflexions; les sentir lui échapper pour toujours, y renoncer enfin, au moment où elles lui semblaient plus séduisantes. Son cœur était un champ où brillaient les fleurs les plus riches et les plus belles, jusqu'au moment où une flamme dévorante les alleigjiait, et les desséchait l'une après l'autre.
Le lendemain, qui était le jour dont je parle en commençant ce chapitre, Ghizla fut effrayée lorsque, descendapt au salon, elle passa par hasard devant une glace et y jeta les yeux. Sa physionomie était l'image de son âme; et elle comprit, la pauvre enfant, que si son père la voyait ainsi, le vieux comte
voudrait savoir la cause de cette altération. Ghizla eut donc recours, pour la première fois de sa vie, peut-eirc, à ces moyens de toilette qui servent à déguiser le trouble des traits; et quand l'heure du déjeuner fut venue, la jeune fille commença courageusement l'apprentissage d'une dissimulation qui devait être éternelle. Ce fut avec la même grâce, le même enjouement apparent qu'elle alla, comme de coutume, baiser le front de son père.
— Bonjour, ma perle chérie , dit le comte en l'embrassant tendrement. Je parie que tu ne devines pas quelle nouvelle j'ai reçue ce matin ?
Ghizla regarda attentivement son père , et fut frappée de son aspect plus joyeux que de coutume. La recherche qu'elle fit mentalement des causes de cette satisfaction peu ordinaire, ne dura pas long-temps ; car le
vieux comte, incapable de se contenir da* vantage, s'écria d'une voix éclatante :
— Tiens, ma fille , lis cette lettre et dismoi si Maltingcii ne va pas devenir un paradis.
Ghizla prit la lettre et reconnut l'écriture de Rodolphe.
— Il va donc venir! dit-elle avec un soupir. Puis affectant une joie qui était loin de son cœur troublé , ell« se jeta au cou de son père. Vous allez être heureux , mon père. Votre joyeux compagnon vous est rendu.
— Heureux ! ... Par le diable ! oui je serai heureux... L'enfant prodigue revient. Holà, Gottlieb , qu'on prépare rappartemenl de Rodolphe, qu'on porte chez lui mes deux meilleurs fusils et mon propre couteau de chasse. Oui, le bonheur me revient, ma perle chérie ; tu faisais de ton mieux , mais à un homme rustique comme ton père ,
c'est un second lui-même qu'il fallait, et Rodolphe me ressemble, lui! Sois heureuse, ma Ghizla , Maltingen va devenir un paradis.
Ghizla embrassa encore une fois le vieillard , cachant ainsi la préoccupation qu elle ne pouvait bannir. En ce moment M. et madame Bradescoff entrèrent , et le comte s'élança joyeusement à leur rencontre.
— Il revient, Bradescoff! il revient; voici la lettre de Rodolphe. Mon pauvre vieux trois mâts , vous ne serez plus seul à lutter contre moi... vous vous reposerez de vos défaites. Mais, par le diable! vous ne manquerez pas d'occupation, pour cela ! mon drôle vous donnera de la tablature... Ah! madame Bradescoff, vous avez sur la tète une fanfreluche que Rodolphe trouvera bien ridi^ dicule : n'importe, n''est-ce pas...
Madame Bradescoff, qui était coiffée du
fameux chapeau , baissa avec modestie les yeux et sentit se répandre sur son visage le rouge de la eonfusion.
— Monsieur le comte est bien gai , et je partage sa joie. Quant à Bradescoff, je suis persuadée que le capitaine n'a aucune inquiétude... Rodolphe n'était encore qu'un enfant lorsqu'il me conduisait à la promenade.
Ces mots prononcés avec une pudique minauderie , ne firent aucune impression sur le vieux soldat.
— Pour moi , répondit-il suivant sa louable habitude , je suis enchanté de ce retour. C'est tout simple : je ne vois qu'une chose...
— Dites-donc ce que vous voyez , interrompit madame Bradescoff.
— Soyez tranquille , s'écria le comte en s'adressant à la bonne femme : Bradcscofif
ne le dira jamais : il ne verra d'ailleurs rien d'essentiel.
Pendant'ce colloque un peu équivoque, Ghizla s'était approché d'une fenêtre et regardait dans le parc , d'un air à la fois distrait et inquiet. Madame Bradescoff s'approcha d'elle.
— Vous Yoyez que j'ai été discrète, lui dit-elle.
— Merci , ma bonne amie, répondit Ghizla en tressaillant tout-à-coup.
— Qu'avez-vous donc, mon enfant; vous ne daignez seulement pas me regarder.
Voyons , ce chapeau me va-t-il bien? votre père le trouve ridicule , mais j''espère que Rodolphe aura meilleur goût. Que regardezvous donc ?
— Que vient faire ici cet homme ? dit Ghizla d'un ton effrayé.
— Quel homme , Ghizla ?
Au lieu de répondre, la jeune fille secoua la têle avec découragement et sortit du salon. Un instant après, GottlieU annonçait au comte de Maltingen l'arrivée au château de M. d'Asberg.
En sortant du salon , Ghizla était descendue dans le parterre qui entourait le château , et avait suivi, sans y prendre garde, la route qui conduisait au bord de ce lac, auquel la tradition assigne une origine si merveilleuse. Une fièvre ardente faisait bouillonner le sang de l'infortunée ; tant de pensées diverses se combattaient en elle, qu'il lui était impossible de fixer un moment son esprit sur aucune d'elles. Elle se laissa tomber sur un banc que, plus d'une fois, elle avait jadis occupé avec Georges de Rosière. La tête appuyée sur une de ses mains, le sein haletant, Ghizla présentait l'image la plus frappante du désespoir. Le souvenir des instaris
heureux que, dans les jours d'espoir, elle avait passés à cette même place, se ravivait dans son cœur. Tout ce qui frappait sa vue, l'air lui-même, doux et embaumé, lui parlait de Georges de Rosière ; le bruissement du veut dans les arbres qui bordaient le lac, les vagues légèrement agitées qui venaient se briser à ses pieds, formaient une harmonie mystérieuse, dans laquelle la pauvre enfant croyait reconnaître une voix chérie! Hélas î ces douloureuses illusions n'étaient pas de nature à verser dans son cœur le baume réparateur dont il aurait eu besoin. Elle sentait en elle-même une conviction brûlante, devant laquelle s'évanouissait toutes ses espérances, et ces souvenirs étaient d'amers et inutiles retours. Plus de bonheur ! non plus d'amour, se redisait-elle bientôt. Par momens, sa pensée se reportait sur les dernières paroles de Uodolphc. Sans doute elle
conservait son incrédulité sur l'espoir que ce frère imprudent avait voulu lui faire concevoir; mais à ce sentiment décourageant, se joignait une inquiétude inspirée par les tentatives désespérées que Rodolphe pourrait avoir faites. Ghizla aimait Georges de toute son âme, elle sentait en elle un amour qui défiait en dévouement et en tendresse celui de madame Dalton ; mais, comme je l'ai déjà dit, elle avait trop de magnanimité dans le cœur pour jamais former un vœu qui tendît à la désunion de deux âmes profondément éprises. Le retour de Rodolphe, annoncé officiellement, l'arrivée soudaine de d'Asberg, dont elle connaissait maintenant la connivence avec son frère, étaient des présages inquiétans à ses yeux.
— Ah ! qu'on me laisse pleurer sur mon bonheur perdu, murmurait-elle à voix basse, je me dirigerai du moins sans remords vers
mon dernier et cher refuge! maïs qu'on n'essaye pas encore de faire naître des espérances que je suis assez faible pour embrasser de nouveau,.. Qu'on me laisse mourir, mais qu'au moins à la ruine de mon bonheur ne se joigne pas le remords d'avoir troublé le sien,.. Oh! Georges! Georges! perdu sans retour !.. Qu'il faut de courage pour tirer ainsi le voile sur une perspective chérie!
Un abattement profond s'empara d'elle.
Le temps fuyait et la journée était avancée déjà, quand Ghizla tressaillit soudain, ouvrilavec cfifroi les yeux qu'elle avait fermés, et retira vivement sa main qu'une autre main avait saisie.
Georges de Rosière était devant elle. Elle crut d'abord à une vision. Mais son agitation se dissipant en présence de la réalité, elle revint pâle comme le marbre , et sentit son
cœur se serrer au point de la suffoquer. La pensée, si rapide, fait en un instant parcourir à l'imagination les phases diverses d'une situation. C'est la commotion électrique qui fait vibrer instantanément tous les corps soumis à son action.
A-insi , Ghizla éprouva presque simultanément le bonheur ineffable de revoir l'homme qu'elle aimait, et la crainte de l'entendre parler de son bonheur. Elle remercia le ciel d'avoir permis qu'elle contemplât encore une fois son idole, et en même temps elle accusa de cruauté le sort qui se plaisait à la railler et à perpétuer ses luttes. Mais bientôt il lui fut démontré que cette apparition inattendue n'avait pas pour objet d'insuller à son chagrin ; la figure de M. de Rosières, loin d'exprimer cette joie radieuse que Ghizla s'attendait à y voir , offrait la trace d'une tristesse si profonde, que des
alarmes d'une autre nature s'emparèrent de Ghizla. Elle songea à Rodolphe, à ses menaces, et la connaissance intime qu'elle avait du caractère audacieux de son frère, l'avertit que quelque tentative violente avait été faite, et que la tristesse de Georges en était le résultat. Son âme généreuse se révolta contre les efforts de Rodolphe ; et cette indignation, en donnant un autre cours à sa pensée, lui permit au moins de retrouver une apparence de calme et de sang-froid. Pour la première fois, Ghizla dissimula son émotion, et elle commença à jouer un rôle que l'avenir lui destinait, hélas! pour trop longtemps.
— J'ai cru rêver, diî-elle en souriant, et tendant à Georges la main qu'elle lui avait retirée d'abord. Je ne pouvais vous croire ici, monsieur!
Et avec un effort qu'elle eut grand peine
à cacher, elle njouta d'un son de voix plein de douceur.
— Vous savez sans doule que je connais voire bonheur..?
George ne savait sur quel ton répondre à cette allusion qu'il avait droit de trouver cruelle. Madame Dalton et madame de Tréville l'avaient éclairé sur les sentimens de Ghizla pour lui, mais il se serait accusé d'indélicatesse s'il avait montré qu'il en était instruit. Indécissur lesensqu'il devait attribuer aux paroles de Ghizla, il fut quelque temps sans répondre. Mais, enfin, la jeune fille s'étant assise sur le banc c{u'elle avait quitté, Georges se plaça à coté d'elle et répondit avec effort.
— Ce banc n'est pas destiné aux effusions du bonheur!... Vous-même, mademoiselle, semblez appelée à n'entendre ici que des plaintes et des regrets... Ce n'est pas un
homme heureux qui vient vers vous : vous avez cru souvent que mon horizon devait s'éclaircir... Hélas ! plus que jamais, c'est le cœur déchiré que je vous apparais.
— Quoi ! dit faiblement Ghizla , incapable de résister à l'émotion que lui causaient ces paroles; devons-nous passer notre vie a former des rêves qu'un instant détruit bientôt?.. Je ne parle pas des miens, monsieur; mais les vôtres étaient réalisés, j'avais au fond du cœur la satisfaction de vous savoir heureux , et c'était une cofiipensation... Quel nouvel orage?. . .
En faisant celte question, Ghizla tremblait d'en recevoir la réponse. Le nom de Uodolphe planait sur sa pensée, et elle frémissait de l'entendre sortir des lèvres de Georges.
— Permettez-moi, reprit M. de Fiosière, de n'entrer dans aucun détail. Le passé, tel