‹ Georges de Rozières (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

que je vous l'avais confié, m'a été enfin révélé et prouvé. Je suis retombé du faîte de l'espérance dans la misère morale dont votre amitié m'avait presque fait sortir... Ah! pourquoi me poursuivre ainsi! Je sentais, près de vous, le calme succéder à l'orage; je me serais habitué à une vie nouvelle... Qui sait? un bonheur plus doux...

— Georges, interrompit Ghizla de plus en plus troublée. J'ai la conviction que vous êtes de nouveau dans l'erreur.

M. de Rosière la regarda avec un attendrissement qui faillit devenir contagieux ; mais Ghizla réussit à conserver l'apparence de sérénité qu'elle appelait à son aide.

— Ma sœm! ma bien aimée sœur ! s'écria Georges pénétr^ d'admiration et de respect devant tant de courage ; nous ne pourrons jamais être heureux.

{^enous amena des larmes dans les yeux de

Ghizla ; elle serra convulsivement les mains de Georges en se détournant, et répondit d'une voix étouffée :

— J^ous, frère, vous pouvez, vous devez être heureux... Je voudrais vous en convaincre.

— Non, Ghizla, aucun bonheur ne m'est plus permis. Celui même que je puisais dans votre précieuse intimité, m'est interdit. Je vous le répète, j'ai été trompé, indignement trompé, plus que je n'en avais l'idée d'abord. J'avais élevé surTautel une idole que je prenais pour une divinité... Ne me demandez rien , car vos oreilles s'offenseraient de mes révélations... Pardonnez-moi ces larmes que j'eusse désiré vous éviter... je ne vous cherchais pas... je ne voulais pas vous voir... mais il y a tant de douceur dans les souvenirs que votre affection m'a laissés, que je R''ai pu résister au désir de revoir encore

ce lieu témoin de tant de pures émotions... Ghizla, ma sœur , nous devons nous séparer pour toujours... que Dieu me pardonne le chagrin que je vous ai causé...

Ghizla se cachait les yeux en sanglotant. La situation était périlleuse, pour elle surtout, aussi résolut-elle d'en sortir bientôt. Mais, comme tout ce que résolvait cette âme généreuse , elle s'arrêta à un parti qui peignait éloquemment la noblesse de son caractère.

— Georges , reprit-elle en essuyant ses yeux, si vous n'êtes pas venu pour me confier vos nouveaux chagrins , vous n'avez pas seulement voulu revoir encore Maltingen... un autre motif vous a ramené. Au nom de notre amitié , je vous somme de me le dire... vous devinez l'intention de ma question... vous croyiez sans doute trouver ici mon trère... Je sais tout; votre amie a parlé; j'ai

appris la conduite de Rodolphe... Ne le jugez pas trop sévèrement, monsieur; et, surtout, songez qu'en cherchant à vous venger, vous frapperiez mon cœur d'un coup mortel. D'ailieurs , Piodolphe n'est pas à Maltiugen...

— Ce n'est pas lui que je cherche , dit d'un air sombre M. de Rosière. Jamais votre frère ne sera appelé par moi à se justifier les armes à la main. — Mais, au milieu de ma profonde affliction , je nourris encore quelques incertitudes qu'un autre homme peut faire cesser. En un mot , M, d'Asberg est ici, cl c'est lui que je veux voir,

Ghizla tomba dans une profonde rêverie.

— Georges , dit-elle enfin d'un ton plein de dignité. Le ciel m'entend et me juge. Je veux assurer, malgré vous-même, un bonheur du à vos longues épreuves. Vous serez heureux, Georges de Piosière ; vous le serez;

si , pour un jour seulement, vous voulez me confier le soin de votre avenir. Voulez- vous, comme un ami , comme un frère, vous fier à une amitié clairvoyante ? Avant la fin du jour, ma conviction aura passé dans votre àme et vous cesserez, enfin, de repousser la fiilicité qui s'offre à vous depuis si longtemps.

— Que voulez- vous dire , Ghizla ! demanda Georges en secouant la tête d'un air d'incrédulité. Sans doute j'attends une conviction; d'A.sberg peut me la donner, il me la donnera ; mais c'est une conviction désastreuse , c'est le coup de grâce que je viens chercher,

— Et moi je vous dis que vous ne quitterez l'Allemagne, que possesseur de l'ange qui vous aime... et que vous calomniez, Georges. — Voyons . ajouta la jeune fille en luttant contre son attendrissement , remet-

tez-vous-eii à mon amitié... Laissez-moi réparer le mal qu'on vous a fait en mon nom. .. Je sais tout, monsieur, et, quand je vous fais cet aveu , j'ai quelque droit d'en exiger le prix. Ce prix, Georges , le voici. Vous allez, par une promesse solennelle, contracter sur votre honneur l'engagement de ne chercher jamais une vengeance à l'égard d'aucuns des acteurs de cette triste intrigue. Vous comprenez que c'est surtout envers mon frère que j'exige un pardon généreux : mais je n'excepte personne de l'amnistie pas même moi, Georges.

— Oh ! que dites-vous ?

— Voulez-vous me faire ce serment, monsieur ?

— Quoi ce d'Asberg... qui s'est ri de mon chasfiin . de mon amour...

— Jurez , Georges , el je croirai que vous m'avez jugée digne de votre confiance.

— Je le jure pour les autres , mais mon Dieu , c'est tout ce que je puis faire : je ne puis pardonner à d'Asberg.

— Vous en jugerez tout-à-l'heure. Ne mettez pas de restriction à votre engagement.

— Allons , puisqu'il le faut, je le jure... mais, Ghizla, songez au sacrifice que je vous fais !

— Les sacrifices sont les épreuves du cœur. Vous en serez payé.

Ghizla se leva à ces mots, et prêtant l'oreille à un tumulte lointain :

— Voilà mon père qui va au-devant de Rodolphe : j'entends le bruit des chevaux. Le moment est favorable , suivez-moi au château.

— Je vous suivrai , dit tristement M. de Rosière ; mais qu'allez-vous tenter!

— Si vous me prometlez d'obéir à mes avis, répondit précipitamment Ghizla , vous serez heureux !

M. de Rosière fut frappé de l'exaltation qui faisait resplendir d'une expression céleste le visage de la jeune fille ; vaincu par un ascendant qui combattait des doutes toujours renaissans , il se laissa entraîner vers le château, A quelque distance sa compagne s'arrêta,

— Restez un instant ici , dit-elle , quand vous me verrez à la fenêtre du salon , vous viendrez me rejoindre.

Et, tendant à Georges une main qu'ii baisa convulsivement , elle le quitta , entra dans 1« château et reparut bientôt à la fenêtre indiquée. Georges entra donc aussi à Maltingen.

— Maintenant, dit Ghizla lorsqu'il l'eût rejointe au salon , armez- vous de patience.

Vous allez demeurer dans la pièce contiguë à celle-ci : la porte restera entr'ouverte et la tenlure suffira pour vous cacher sans vous empêcher d'entendre... Tout-à-l'heure , je ne vous demanderai qu'une seule grâce : celle d'écouter.

Ouvrant alors une porte recouverte d'une portière de tapisserie, Ghizla fit entrer M. de Rosière dans un petit boudoir où elle le laissa seul à ses réflexions. Pour elle , agitée d'une émotion qui prenait sa source dans la plus noble des inspirations , elle tomba à genoux au milieu du salon , et, élevant au ciel ses mains tremblantes , s'écria avec ferveur :

— O mon Dieu!... qu'il soit heureux!

Puis, se relevant avec enthousiasrçe, elle appela le vieux. Gottlieb , eut une longue conférence avec lui et le chargea d'une lettre... Un moment après , le fidèle serviteur partait à franc é trier.

VIIÏ

Comuuiufment ïte la fm.

L'espérance a cessé d'éclairer mon chemin, — Thomas Moore. —

Ce que je vais raconter, pour achever le récit de cette petite histoire, paraîtra peutêtre invraisemblable, et, qui pis est, impraticable dans r'excculion. Jeu demande bien pardon à messieurs de la critique ;

mais totU cela est parfaitement exact , et s» CCS faits réels excitent l'incrédulité , ce sera ma faute : c'est que j'aurai mal décrit ce qu'une simple et timide jeune fille avait si merveilleusement combiné. Vous allez voir, du reste, que celte description n'est pas chose aisée , car il s'agit d'une véritable mise en scène. Un auteur comme M. de Balzac , se jouerait avec les difficultés qui m'arrêtent ici. Décrire minutieusement, clou par clou , une maison depuis la girouette jusqu'à la seconde cave , sans omettre une cheville , une serrure , en assignant à tous les objets leur nom et leur emploi , comme dans la Gageure imprévue , ce n'est rien, absolument rien pour l'auteur du Pè?^e Goriot; mais j'avoue humblement mon peu d'aptitude pour la description topographique, méthodique et technique d'un appartement.

Je vais ôîre obligé de dire eu trois mots ce

qui fournirait cent pages brillantes et limpides à M. de Balzac.

Le salon de Maltingen est orne de trois fenêtres donnant sur une terrasse , laquelle terrasse domine elle-même le jardin et le parc. A droite et à gauche de ces fenêtres sont des portes conduisant dans deux pièces contigùes qui , elles-mêmes , ont une sortie dans un premier salon , servant en quelque sorte d'antichambre au second dont la porte à double battans est recouverte d'une élégante tapisserie. C'est dans l'une de ces deux pièces que M. de Rosières avait été introduit par Ghizla. Georges était place de manière à entendre tout ce qui serait dit dans le salon d'apparat et à pouvoir, sans être aperçu, sortir par le second salon.On va voir que cette situation avait été habilement combinée; Ghizla de Maltingen va nous donner

un exemple peu ordinaire d'un génie aussi inventif que son but était pur.

Il y avait peu de temps que M. de Rosière était ainsi laissé à ses réflexions , dans l'attente d'un éclaircissement décisif, lorsqu'il entendit sous la fenêtre qui ouvrait sur le jardin , un bruit de voix au milieu desquelles dominait celle bien connue de Rodolphe deMaltingen. Une violente agitation s'empara alors de M. de Rosières ; revoir Rodolphe , lui reprocher sa perfidie, lui arracher le secret de celte intrigue infernale, ces idées se succédèrent si rapidement, que Georges, entraîné malgré lui , allait s'élancer au-devant de son ancien ami , quand la voix de Ghizla l'arrêta. Il se souvint des promesses qu'un instant auparavant il avait faites à la jeune fille, il se souvint aussi de l'espérance qu'elle lui avait laissée en le quittant , et il modéra son impatience. Il ne

tarda pas, au surplus, à recueillir les fruits île celte modération. Les voix qu'il avait entendues se rapprochèrent , et bientôt il reconnut que Ghizla et son frère étaient entrés dans le grand salon. Une portière de tapisserie le séparait , seule , des deux interlocuteurs , et son oreille avide put saisir facilement la conversation qui s'établit entre eux. — Parie-moi à cœur ouvert , Rodolphe , disait Ghizla en s'asscyant sur un fauteuil qu'elle avait poussé près de l'endroit où se trouvait caché M. de Rosière. Trop de mystères se sont accumulés autour de moi; la conduite m'effraie maintenant plus que jamais. J'ai hâte de retrouver ce cahiic du cœur, ces nuits paisibles , que, depuis ces derniers jours, je ne connais presque plus. Tu sais , Rodolphe, que j'ai toujours ignoré le mot de cette énigme, — J'ai cru le deviner parfois. Mais , je te l'ai déjà dit : si tu voulais assurer

mon benbeur. il fallait y travailler au grand jour, loyalement , sans perfidie , sans intrigue... Mais, je le vois à la rougeur de Ion front , tu as honte de ce que tu as fait! Pauvre frère ! et c'est pour moi, pour mon bonheur que lu refoulais ainsi la droiture et la loyauté de ton cœur ! Voyons , frère , dismoi tout ; nous allons vivre désormais l'un à côté de l'autre , nous ne nous quitterons plus , il faut achever dès aujourd'hui dYpancher nos cœurs l'un dans l'autre. Il ne faut pas qu'à l'avenir nous revenions sur ce triste sujet... Aujourd'hui, je veux être ton juge sévère : demain et toujours, je serai ta sœur affectionnée et indulgente. Dis , Rodolphe , qu'as-tu fait de nouveau ? ta dernière parole en me quittant , m'a laissé une angoisse inexprimable dans l'âme.

— Attends encore quelques instans , Ghizla , et, sans t'inquiéter de ce que j'ai

fait, tu pourras en recueillir le fruit... Si mon espoir n'est pas trompé , mes efforts et ceux plus actifs encore d'une femme outragée auront fait disparaître les obstacles qui te séparaient du bonheur.

— Mon bonheur est désormais assis au foyer paternel, Rodolphe... Si j'en ai rêvé un autre, j'ai senti qu'il y aurait crime à le désirer aux dépens de celui d'une autre femme... Ainsi , quoique tu aies fait, mon frère , je te le dis avec calme et conviction, tu l'as fait en pure perte ; je désavoue ta conduite, j'en répudie le profit, et, contente d'une tranquillité d'âme sans laquelle je ne pourrais vivre , j§ repousse une complicité

qui révolterait ma conscience Tu m'as

comprise , Rodolphe , étrangère à cette intrigue qui s'ourdissait autour de moi , je veux en dénouer la trame au profit de ceux mêmes qui en devaient être victimes.

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