‹ Georges de Rozières (volume 2)Chapitre 5 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

Je veux que le nom de Ghizlade Maltingen, ne se présente au souvenir de personne comme un symbole de cruauté et de fourberie. Jusqu'ici , j'ai coulé doucement ma vie, aimant mon père , mon frère , disposant de raffection dont mon cœur était capable en faveur de ceux qui m'en paraissaient dignes... Si j'ai eu une autre ambition , j'en ai senti l'orgueil , et ne veux plus m'en souvenir... Si , comme je le répète, tu m'as comprise , frère, tu imiteras l'exemple que je te donne moi-même. Bornons nos désirs aux objets que nous pouvons atteindre sans crime.... Aimons-nous , aimons notre père vénérable, unissons-nous pour emlipUir ses dernières années du spectacle de notre paix intérieure.... La conscience nous donnera des joies qui nous dédommageront de toutes les autres.... J'ai voulu le dire dès maintenant toute ma pensée, Rodolphe ; c'est, je te le ré-

pèle, pour la dernière fois que ma bouche s'ouvre sur un tel sujet. Puisque lu avais deviné les vagues désirs qui agitaient ma pensée... car tu les avais devinés , n'est-il pas vrai?

En disant ces mots , Ghizîa éleva la voix; non qu'elle doutât être entendue de Georges, mais afin d'attirer son attention sur des paroles auxquelles elle attachait une grande importance. Elle continua sur ce ton élevé :

— Ce n'est pas moi qui , In première , ai connu l'état de mon cœur; c'est foi, qui, armé d'un regard investigateur, as pénétré jusque dans mes plus secrètes pensées ; quand ta propre conviction se fut formée, tu portas dans ce qui n'était encore qu'un chaos ténébreux , une lumière dont je fus, tu le sais, plutôt effrayée qu'éblouie... En un mot , Rodolphe , c'est toi qui m'as révélé

Tamour que j'éprouvais pour M. de Rosière... c'est toi qui voulus servir cet amour et qui le servis , en effet , par un moyen que j'ai répudié tout-à-l'heure... Ma conscience est pure , à cet égard , je le crois du moins, mais j'en serais bien plus certaine si lu me l'affirmais encore. Parle, Rodolphe; avant de m'inslruire des extrémités auxquelles t'a porte Ion dévoûment pour moi , dis-moi si je ne t'ai pas encouragé , si tu n'as pas cédé à des prières que je t'aurais faites, à mon insu, dans un de ces momcns où la voix égoïste du cœur fait taire toutes celles qui crient dans notre conscience.

Rodolphe l'écoutait d'un air sombre, et, à la surprise que ce calme admirable lui causait, se joignait une confusion insurmontable qui avait répandu la lougeur sur son front. Il ne pouvait se douter de la présence invisible de M. de Rosière, ni pressentir, par

conséquent , le but de cette conversation singulière ; mais ce qu'il avait compris au discours de Ghizla suffisait pour lui prouver que sa sœur avait pour jamais renoncé à poursuivre sa chimère.

\ Il fut effrayé de ce qu'il avait fait sans l'aveu de celte jeune fille; sa conscience, assoupie jusqu'alors par un sentiment qui justifiait tout à ses yeux, se réveilia subitement aux accens de cette voix qui, comme celle d'un ange, venait rappeler à ses souvenirs les notions du bien, foulées si audacieusement aux pieds. Cet effroi, Rodolphe ne sut pas le déguiser, non plus que l'impression pénible qu'il en éprouvait.

— Eh! quoi, s'écria-t-il, ai-je donc travaillé cil pure perte? m'étais-je mépris? Mais non, Ghizla, tu aimais Georges de Rosière; tu l'aimes encore... Il le faut, vois-tu; il faut que cet amour auquel j'ai immolé

tant de choses et de senlimens ne soit pas seulement le caprice d'une jeune fille inconsidérée et légère,. Sur mon âme, Ghizla, tu ne sais pas quelle tempête tu viens de soulever en moi ! Que parles-tu de révélation, de regard investigateur? Celte prétendue puissance que j'ai eue de lire dans ton àme m'aurait-elle au contraire aveuglé? sans doute, tu n'es pas venue, la première, me dire : Mon frère, j'*aime M. de Rosière et je veux lui appartenir.. Mais, Ghizla, ne m'aslu pas répondu par un aveu passionné quand je t'ai appris que je t'avais devinée ? Allons, Ghizla, ne me désespère pas. Sur mon àme ! j''ai fait pour- cet amour des sacrifices plus immenses c{ue tu ne le crois... J'en préparais encore un autre, le dernier, et cclui-la eut expié tous les autres. Au nom du ciel, ma sœur, ne me laisse pas croire que tu es la jeune fille légère dont je parlais.

Une àme comme la tienne ne peut abandonner si soudainement reepérance qu'elle a une fois conçue? Voyons, Ghizla, nous sommes seuls ; parle aussi à cœur ouvert ; le moment approche ou ton bonheur doit payer tous mes soucis, tous mes tourmens secrets; ne taillis point à cet instant suprême. J'ai juré, du fond de mon cœur, que tu serais à Georges, parce que c'est seulement près de lui que tu me semblés pouvoir être heureuse...

— Rodolphe, tais toi, je t'en supplie; j'ai fait un rêve dont je suis maintenant éveillée...

— Tu meus, Ghizla, ou tu t'es jouée de moi... Rappelle-toi ces lettres dans lesquel.les tu me dépeignais ton trouble, ton cha- £:rin, tes craintes, tes espérances, ton amour, enfin, depuis l'arrivée de Georges à Maltingen...

— Mon frère ! par pitié !

Rodolphe, s' animant davantage, s'irrita de celte exclamation dont il ne pouvait comprendre la portée et la cause.

— Tu aimais, tu aimes Georges de Rosière et tu deviendras sa femme; ainsi je l'ai deviné, ainsi tu me Vas avoué, et ainsi l'aije décidé... Mais sais-tu bien que ce serait infâme, Ghizla, de jeter loin de toi un bonheur que j'ai conquis à un prix énorme? Tu demandes ce que j'ai fait? Tu veux que je rassure ta conscience en prenant sur la mienne tout le poids de ces actions dont les profits, seuls, deviendront ton partage! Sans entrer dans le détail des faits, apprécie en général l'œuvre que j'ai entreprise; compte les débris de moi-même dont j'ai jonché le cliemin de ton bonheur. Tu ne me connais que peu , Ghizla. . heureuse ignorance dont j'oserai peut-être un jour te faire

sortir... Mais, ici, ne parlons de moi qu''autant que ma vie s'est trouvée mêlée à la tienne. Je suis, du fond du cœur, loyal, ennemi de toute supercherie, ayant en horreur le mensonge et la fourberie... Pour toi, j*ai faussé ma parole, menti avec acharnement, foulé aux pieds la loyauté et la honte qui,tonjours, se révoltaient en moi. Mon âme est ulcérée par une plaie dont le secret mourra atec moi , mais je ne suis point cruel; la pensée de faire couler des pleurs me serre le cœur : on ne m'a pourtant pas ménagé, moi î et Dieu sait quelles nuits cruelles m'ont été réservées! Mais, enfin, loin de chercher à venger mes chagrins en excitant dans les autres des chagrins semblables, je suis compatissant aux douleurs qui s''exhalent devant moi. Eh bien! Ghizla, sais-tu à quelles épreuves j''ai été condamné , quand j'ai entrepris l'œuvre de

Ion avenir? Pour toi une malheureuse femme a été torturée sans pitié, trompée, désespérée , rendue si misérable , enfin , que la mort lui serait plus douce que la vie que je lui ai faite. Cette femme s'est jetée en larmes à mes pieds, et je n'ai pas eu pitié de son désespoir ; cette femme s'est vue dépouillée par moi de ses illusions les plus chères, j'ai pris une à une toutes les joies dont elle faisait sa vie, et je les ai anéanties Tune après l'autre. Je lui ai causé d'atroces momens de démence en lui prouvant, Ghizla, que toi seule avais des droits au bonheur qu'elle voyait fuir... Tu frémis! Ah ! c''esl affreux, n'est-ce pas ? Oh ! oui, bien affreux; si odieux à moi-même que les entrailles de la terre ne me semblent pas assez profondes pour y ensevelir mes remords... Tout cela n'est rien, Ghizla! Je ne te dirai pas quelle alliance monstrueuse j'ai faite

avec une femme pour laquelle, eu d'autres temps, je n'aurais eu que du mépris et des sarcasmes; je ne te parlerai pas de l'innocent ami, d'Asberg, que j'ai entraîné dans une intrigue qui pouvait le compromettre ; mais sache jusqu'à quel point le but que j'ambitionnais était puissajit. — Pendant des mois entiers, j'ai pu m'asseoir à la table de Georges, l'inviter à la mienne, vivredans une intimité fraternelle avec lui, entendre, comme son confident le plus sincère, le récit des chagrins que , seul, j'avais produits !... J'ai pu sentir sa tête sur mon épaule, répondre à l'étreinte de sa main, jouer, en un mot, le rôle d'un ami, d'un frère dévoué et loyal, et déchirer treiîtrcusement ce cœur que je fei- 2;nais de distraire... De tous les vices du cœur, le plus odieux à mes jeux, Ghizla, c'est la fourberie... Et combien ai je été fourbe, pour assurer ton bonheur!... Ma

pensée brûle mon cerveau quand je m'arrête sur cet affreux souvenir. Mais je suis trop avancé pour reculer : il faut que tu épousesGeorges, parce que tu l'aimes, parce que tu parviendras à t'en faire aimer ; parce que j'ai écarté tous les obstacles qui vous séparaient , parce qu'enfin , j'ai sacrifié loyauté, probité, conscience, honneur, tout, Ghizla , tout à raccomplissement de cette œuvre! Et tu refuses, maintenant, Ghizla! Non, non, mille fois non, je ne souffrirai pas que tout ce que j'ai fait soit perdu... Tu épouseras Georges!

Ghizla éperdue, pâle, tremblante, se leva aux accens de la voix de son frère. Il avait l'air égaré, les yeux étincelans, et sur son front se lisait une expression à la fois fatale et désespérée.

— Mon ami; mon frère ! dit la jeune fille.

Qu'as-ta fait ! ô mon frère, dans quel abîme as-tu voulu m'entraîner!..,

— Ghizla, interrompit Rodolphe avec la même violence. Sont-ce des reproches que tu vas m'adresser!... Parle diable qui me déchire le cœur, je ne les veux point souffrir ! De ta part je ne veux que de l'obéissance.

— Mais, malheureux, reprit Ghizla avec solennité, as-tu songé à toi, au moins! Pour un moment j'accepte le bonheur que tu m'offres, j'oublie qu'il repose sur un mensonge, base fragile qu'une parole peut renverser... Mais toi, malheureux, que deviendras-tu ? continueras-tu ton rôle d'imposteur, de déloyal ami ? viendras-tu perpétuel» lement t'asseoir au foyer de l'homme que tu as trompé? Donneras-tu chaque malin l'étreinte de l'amitié à cet homme si odieusement trahi, si lâchement volé d'un bonheur

qu* il avait élu ailleurs P. .. Oh! Rodolphe, pour un moment je eonsens à élre heureuse au prix infâme que tu as pavé... Mais toi! mon frère, as-tu pensé à toi !

Ces derniers mots prononces avec une tendresse irrésistible allèrent droit au cœur de Rodolphe. Il sanglota douloureusement, sans verser une larme , suffoqué par les sensations qui se heurtaient dans son cœur. La fis;ure cachée dans ses mains, il resta un moment sans pouvoir articuler une parole ; enfiq. il reprit un calme qui lui permit de parler.

— Ghizla , répondit-il d*une voix sourde ^ oui , j'ai sons^é à moi.... Mon sort s'accomplira.

Effrayée de cet accent sinistre et du regard plus sinistre encore qui l'accompagnait , Ghizla s'élança vers lui , oubliant pour un moment le but de cet entretien et

ne voyant que i'ëtat inquiétant de son frère.

— Que veux-tu dire ? s'écria«t-elle.

— Rien , répondit cet homme singulier en passant la main sur son front.

— Parle , Rodolphe... Tu m'as dit tout à l'heure que je ne te connaissais pas ! Grand Dieu! aurais-tu dit vrai? Ton cœur m'est-il resté fermé , mon frère , quand je t'ouvrais si complètement le mien? Ta vie passée.... parle !qu'a-t-elle été... Oh! c'est de là qu'est venu le mal, n'est-ce pas! Tu pleures!.... Ah ! Rodolphe , mon frère , mon bien-aimé Rodolphe , nous ne nous quitterons plus : loi aussi tu as souffert! nous pleurerons ensemble.,. Allons , mon frère, ne me cache plus rien! Tu as pleuré.... pleuré, et tu mettais l'abîme entre nous! Songe donc que tu n'aurais pu dire ta pensée à la sœur! Mon Dieu! ([u'aurais-lu fait, demain , dans huit

jours , si toii infernale combinaison avait réussi?...

— Je serais mort.

Un cri s'échappa du sein de Gliizla ; mais bientôt maîtresse d'elle - même , elle se dressa devant son frère, et, avec un accent de tendre indignation, elle lui jeta ces mots :

— Et ton père , malheureux , et ta sœur? L'un, entraîné prématurément dans la tombe aurait maudit à son heure dernière ton suicide et toi-même; l'autre, ta sœur, épouse sacrilège, déchue d'un bonheur usurpé.... Dis-moi , Rodolphe, sur quel bras elle se serait appuyée pour traverser la vie ; dis-moi sur quel sein sa tête se serait reposée, quand l'homme à qui tu voulais l'unir Taurait répudiée avec indignation.,.. Egoïste, qui as souffert tout seul, et qui veux mourir tout seul aussi!...

Un torrent de larmes s'échappa des yeux de Ghizla , elle se jeta au cou de son frère, qui, déchire lui-même par son émotion , pleura amèrement sur le front de cette adorable enfant.

— Oh ! lu ne mourras pas , non tu ne nous quitteras pas , disait Ghizla en étreignantavec transport son frère.Vaîtous deux nous travaillerons à ramener le calme dans nos cœurs , et nous y parviendrons... Mourir, loi! oh ! que tu étais cruel , Rodolphe !

— Mais comment veux-tu que je vive?

j'ai l'enfer dans le cœur!.... Ne me questionne pas, Ghizla; mon secret est un sombre mystère...

— Aujourd''hui garde ton secret , mais laisse-moi voir ta douleur... Tu ne sais donc pas ce qu'il y a d'affection dans le cœur d'une sœur... Ecoute, cl je voudrais que tous ceux ( ces mots furent dits avec intention )

qui sont intéressés à cette situation pussent ra'enlendre parler à cœur ouvert... Oui, j'ai armé M. de Rosière , je l'aime encore , avec un mélange d'affections dont je ne me rends pas compte; mais, j'en prends le ciel à témoin , jamais ma pensée ne s'est tournée vers lui que parce que je le croyais malheureux, trahi, trompé indignement... Un bonheur tel que tu voulais me le donner ne pouvait convenir à Ghizla de Maltingen , et je sens que la sérénité" de ma conscience parviendra à étouffer en moi toute autre affection que celle que je te voue maintenant, Rodolphe. Aucun homme ne deviendra jamais mon époux. Je reporterai sur toi , pour l'ajouter à l'amitié fraternelle qui nous unissait déjà, l'amour que, dans ma folie, j'avais osé ressentir. Je t'aimerai comme j'aurais aimé Georges s'il m'eût été permis de Tainiër... Unis par une sainte et pure ami-

lié, nous serons forts, va! Nous verrons arec résignation les événemcns que l'arenir nous prépare; nous allons, dès maintenant, tu me le promets, réparer le mal que nous avons fait , et bientôt nous nous sentirons fortifiés par une satisfaction intime qui nous prouvera que nous avons cessé d'être coupables. Et puis , frère , je renoncerai à tout autre espoir que celui de vivre et mourir près de toi... Nous dirons encore avec Thomas Moore : ii.i-^:à:.^.L!i^;^..^i, ùiau :.-

»9« • SiMiHt M I» If-IftitaVs ! tthiiiÉ) —

Que m'importe le sort? et, puisque l'espérance, 0 mon ange ! a cessé d'éclairer mon chemin, Marchons sans ses rayons, marchons en confiance, £t traversons ta vie en nous tenant la main.

ii»fl ftt H /i^mis'iB luoq sivrv sholoiiu] tj

Vaincu par le souiTri énc^âhîëur qùreinbellissait le visage baigné de larmes de sa

sœur, ëmn jusqu'au fond du cœur par ce» vers récités d'une voix tendre comme la poésie elle-même ; subjugué , enfin , par les souvenirs d'innocente intimité que cette mélodie lui rappelait , Rodolphe se sentit devenir un tout autre homme. Vingt fois il avait entendu Ghizla chanter la musique rêveuse appliquée par madame Duchambge aux vers de Thomas Moore , mais jamais le sentiment mélancolique de ce morceau n'avait vibre aussi profondément en lui....

— Ghizla ! s'écria-t-il en se jetant à ses pieds, tu es un ange! Je vivrai!.... mais qu'ai- je fait ! qu'ai-je fait !

— Courage, frère ! j'ai pu reparer le mal... tout ce que je te demande , c'est ton amitié , ta parole de vivre pour m'aimer, et ta neutralité dans ce qui se prépare.

— Que se prépare-t-il donc , Ghizla .?

— Monsieur d'Asberg, dit un domestique annonçant.

Ghizla sortit , et Rodolphe en se relevant se trouva face-à-facc avec son ami.

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1{ O^harmi son lot.

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— J'ii fait 4es benreoi... Mail c'ett an nrii de m A b.nbear.— Celt ttit coapeQsation. -» FÉLIX GKRTAT», —

Au moment où Ghizla quitta son frère, un cheval s'arrêtait devant le perron de la cour d'honneur, et le vieux Gottlieb venait rendre compte de la commission qui lui avait été donnée.

— Madame Dalton a fait demander sa voiture, et sera ici dans quelques minutes. J'ai aperçu aussi, dans la direction d'Adlesberg, une voiture qui doit être celle de madame la marquise de Tréville.,

— Dieu soit loué! s'écria Ghizla. Cest le ciel qui l'envoie ici. Avertis-moi, Gottlieb, sitôt que cette dame sera arrivée.

Ghizla, encore «mue de la scène qui venait d'avoir lieu, émue surtout en pensant au témoin qu'elle y avait appelé volontairement, allait se rendre près de Georges; mais, réfléchissant que de la conversation de d'Asberg avec Rodolphe, M. de Rosière pourrait encore retirer quelque fruit, la courageuse enfant descenditau jardin, impatiente d'aller à la rencontre de madame Dallon.

Il n'a pas échappé à mon lecteur que Ghizla avait eu surtout pour but de prouver à Georges qu'elle était restée étrangère aux

intrigues de Rodolphe ; preuve surabondamment fournie et pourtant complètement inutile; car, jamais, dans la pensée de M. de. ilosière, Ghizla de Mallingen n'avait été accusée. Elle avait aussi voulu — et, en ceci, elle avait singulièrement abdiqué son orgueil de femme — que Georges sût quelle affection elle éprouvait pour lui. Son premier mouvement avait été de taire son amour , et on se rappelle qu'elle avait supplié madame Dalton de n'en point informer Georges ; il lui semblait alors trop cruel que ce dernier apprit cet amour de la bouche même de la femme préférée.

Mais, à ce moment suprême, où elle se séparait pour jamais de Georges, elle voulait qu'il sut quel cœur était le sien. Et, pour dire la vérité, ce n'était pas san« un sentiment justement orgueilleux qu'elle se montrait ainsi aux yeux de l'homme qu'elle

aimait : Ghizîa faisait un assez orand sacrlfice, elle s'immolait avec une trop admirable abnégation pour n'être pas fière d'ellemême et de sa conduite. Elle renonçait à Georges, une barrière invincible allait s'élever entre eux; mais elle voulait que son souvenir fut gravé dans la pensée de M. de Rosière par une action à jamais mémO' rable. ''*

— Je n'aurai pas son amour, s'était-elle dit: mais il aura, lui, bonne opinion de mon cœur et saura que j'étais digne de lui.

Ghîzla avait écrit à madame Dalton un billet contenant ces seuls mots ; « Quoiqu'on vous ait dit, vous êtes la plus heureuse et la plus aimée des femmes... Venez sans délai : vous connaîtrez alors Ghizla de Mallingcn. » Aussi Eugénie n'avait-cUe pas perdu un instant et se trouva-l-elle près de la jeune

fille au moment ou cette dernière descendit dans le pacterre.

Pour la seconde fois, ces deux femmes, éprises du même amour, se retrouvèrent en face l'une de l'autre : mais non plus avec le même espoir et les mêmes incertitudes.

Ghizla avait généreusement abdiqué ses espérances, et madame Dalton, au contraire, éprouvait toujours la même jalousie, tempérée pourtant par l'anxiété que les derniers événemens avaient causée en elle.

— Au nom du ciel ! qu'y a-t-il, s'écria Eugénie en s'élançânt avec agitation vers Ghizla.

— Vous allez le savoir, madame!.... Mais venez, suivez-moi.

— Où me condtnsez-vous ?

— Au bonheur... • ' /rtf Un sourire triste errait sur les lèvres de la

jeune fille, tandis qu'elle entrmnait vers le

château sa compagne trembîanle el hors d'elle-même.

— Ecoutez, dit madame Dalto<n, au moment où elles allaient pénétrer dans, le vestibule ; vous parlez de bonheur et, folle que ie suis, je me laisse entraîner, comme si vos promesses pouvaient se réaliser! Vous ne savez pas jusqu'à quel point je suis devenue misérable ! tout est à jamais rompu entre M. de Rosière et moi ; une autre femme est venue me dire, qu'elle aussi avait été aimée et délaissée par Georges; il m'a écrit, lui, pour m' avouer qu'il aimait cette autre femme... et il croit que je Tai trahi pour Rodolphe! Tenez, vous voyez bifln que tout est rompu entre lui et moi.

Madame Dalton montrait à Ghizla deux lettres, que celle-ci repoussa en disant :

r^ Allons, Tenez; si tout a été rompu,'

tout doit se renouer... pour n'être plus désuni...

— C'est impossible ! Qui pourrait opérer ce miracle?

— Moi.

Madame Dalton regarda fixement la jeune fille. Elle se souvint de l'aveu que Ghizla lui avait fait de son amour... mais elle ne put soupçonner une perfidie, et se borna a émettre le doute qui se présentait à son esprit.

— Vous, qui l'aimez aussi !

— Ah î ne me regardez pas ainsi ! s'ééria Ghizla. Laissez-moi tout mon courage et^si vous triomphez de moi par mes propres soins, épargnez-moi du moins d'exalter ce triomphe et de repaître votre orgueil de ma défaite !

— Ghizla, sur votre âme, répondez, ajouta

madame Dalton de plus en plus agitée, Qu''avez-vous fait?

. ; — Venez donc. Ah! si le bonheur était ainsi près de moi, je n'hésiterais pas, comme vous, à m'en saisir.

•— Allons ; ic vous suis.

J'ai déjà dit que du côté du salon d'apparat se trouvait une pièce ayant une double entrée dans ce salon et dans un autre qui lui servait d'anti-chambrc. M. de Piosière était déjà dans l'une de ces pièces, et avait entendu, à travers la portière, l'entretien de Ghizla avec son frère ; ce fut dans l'autre que Ghizla fil entrer madame Dalton.

— Restez ici , lui dit-elle à voix basse.

Et, voyant qu'Eugénie regardait avec étonnemént autour d'elle , elle ajouta , en lui montrant la porte qui donnait dans le grand salon : • '•''

-^ Vous êtes seule , ici ; mais là, se trou-

venldes personnes dont vous entendrez les paroles. Jusqu'au moment où je viendrai vous retrouver, promcltez-moi de ne pas sortir...

— Qui parle ? demanda madame Dalton en prêtant l'oreille. tup iw

— M. d'Asberg et Rodolphe... Pardon pour tous les deux , madame ; c'est la seule condition que je mets à votre bonheur.

— Rodolphe , d'Asberg , répéta madame Dalton avec un mouvement de stupeur. Ah! partez , laissez-moi. Je vous prom.els ce que vous demandez.

— Vous m'aimerez, dit encore Ghizla en sortant. ■'« f^^ »* ^

J'ai maintenant à rapporter un entretien dont , témoins invisibles , Georges et Eugénie entendirent chacun les moindres paroles et rclircrcnl tous deux un bien égal. On devine déjà que c'était en combinant

celle scène ^, que Ghizla avait voulu arriver au but généreux qu'elle avait en vue.

— Eh ! quoi , disait d'Asberg, au moment où madame Dalton put rentcndre , vous renoncez à la fois au bonheur de votre sœur •et à celui que vous pouviez espérer vousmême ?

— Ecoutez , d'Asberg ; long-temps avant le moment actuel , j'ai eu des scrupules , des remords, dirai-je même, quand j'ai envisagé d'ensemble et les détails de ma folle entrefirisc. Les larmes d'Eugénie , l'amitié aveugle de Georges combaltaienl bien puissamment l'immense désir que j'avais de rendre heureuse ma bien aimée Ghizla. Car c'est d'elle surtout qu'il s'agissait, mon ami, et je n'avais pas tardé à reconnaître l'inutilité ^e mes efforts pour plaire à madame Dalton : Elle ne m'aimait pas plus que vous, mon cher ! Je le répèle, l'admirable courage avec

lequel madame Dali on sacrifiait son amour à l'honneur de ma sœur et à celui de Georges ; la lutle héroïque dont elle sortit victorieuse ; sa crédulité me troublaient profondément l'âme, et pourtant je me raidis contre mes remords , je persistai à lui laisser croire que Georges avait séduit ma sœur, qu'il l'aimait encore, qu'il ne l'avait abandonnée que pour courir à de nouvelles amours. Je refoulai les mouvemens de ma conscience pour exiger avec votre appui que la malheureuse Eugénie consommât elle même le sacrifice en feignant de vous recevoir pour époux. J'eus ce courage , d'Asberg , et celui plus grand encore de sentir contre mon sein le sein palpitant de Georges en larmes, sans fléchir dansée projet que je déleste maintenant. Eh bien! d'Asberg, toute ma force d'àme, ou mon endurcissement dirai-jc plutôt , s'est évanoui de-

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