‹ Georges de Rozières (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

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puis un instant. Hier, j'ai fait une nouvelle alliance avec l'ennemie acharnée de Rodolphe, avec cette marquise de Tréville, si complètement organisée pour le mal et qui le fait avec tant d'empressement ; nous avons combiné un nouveau mensonge qui devait séparer sans retour Georges et madame Dalton, désoler celle-ci et ramener l'autre près de ma sœur, lorsqu'une parole de cet ange qu'on appelle Ghizla est venue porter la lumière devant mes yeux. A vous, qui êtes mon ami , mais qui ne pouvez comprendre bien des délicatesses de position que je dirais à ma sœur, je ne vous confierai pas les projets sinistres que je nourrissais tout-àrheure encore. Mais à cet ange, je lui ai tout dit, et, maintenant , je rougis de tout. Masœur a renié un bonheur fondé sur le mensonge , elle a trouvé des mots pour me faire honte des larmes de madame Dalton , de la con-

mi

fiance trahie de Georges, de ce rote de duplicité et de fourberie que j''a vais cru absous par son but ! Ah ! d'Asberg . je ne le dirai jamais assez : Ghizla est un ange ; un ange d'amour et de générosité. Ces deux femmes sont égales en vertu et en beauté , d'Asberg, toutes deux nobles et capables des plus grands sacrifices... Que vous dirai-je? Ghizla trame maintenant un projet dont je ne sais que l'objet sans en connaître les moyens: elle aime passionnément M. de Piosière , et veut l'unir pour toujours à sa rivale. Dieu veuille que cela soit possible I mais j'ai remis hier à madame de ïréville cette lettre que vous connaissez, lettre extorquée à la pauvre Eugénie pour la compromettre davantage aux yeux de Georges , quand nous voulions mettre entre celui-ci et elle obstacles sur obstacles. Quel usage une femme

aussi artificieuse que déloyale , aura-t-elle fait de cette lettre...

Ici, je dois interrompre mon récit, parce qu'au moment où Rodolphe prononçait ces mots , Ghizla de Maltingen entrait dans la pièce où se trouvait M. de Kosière. A sa vue, ce dernier, incapable de vaincre Témotion q\n l'agitait depuis le commencement de cette scène , s'élança vers elle et voulut se jeter à ses pieds; mais Ghizla l'en empêcha d'un regard.

— Ne me dites rien , monsieur, dit avec une noble tendresse mademoiselle de Maltingen, vous m'avez entendue, vous me connaissez maintenant; vous savez mon but et les moyens que j'ai employés pour y parvenir. Votre bonheur était le vœu de mon cœur, ce vœu sera bientôt exaucé. Aile/, à Beniheim, Georges; c'est là qu'une épouse bien-

aimée vous sera rendue. Eu me séparant de vous , je ne veux vous demander que deux choses : pardon et oubli pour Rodolphe qui ne fut coupable que par affection pour moi... souvenir bien veillaîit pour votresœurGhizla. Adieu , Georges ; que le nom de Maltingen vous rappelle, dans votre félicité, la sœur que vous aviez choisie dans vos jours de douleur. Adieu , ne me répondez pas, allez à Bentheim.

Eperdu, saisi d'admiration devant tant de dignité et d'abnégation , Georges saisit avec transport la main de Ghizla.

— Pardon pour Rodolphe, oh! oui, et vous!... 0 Ghizla, votre souvenir sera le compagnon de toute ma vie.

Il lui baisa la main et sortit en refoulant avec peine l'expression d'une reconnaissauce, qu'il n'aurait peut-être pas su formuler.

— Parti !..k(i i> I '>'4if -

En pronoricant ce mot , Ghizîa se laissa tomber sans Ibrce sur un siège ; regardant autour d''ellc avec effroi , il lui sembla qu'une éternelle solitude venait de commencer pour elle... Parti! Ce mot disait toute l'histoire de ce rêve si tendrement caressé,

et qui devait finir par sin réveil affreux

Parti ! En la quittant, Georges avait emporté tout ce qui fait chérir et supporter la vie, un but , un espoir, un avenir qu'on aime à entrevoir, si éloigné qu'il soit. Parti ! Son cœur saignait d'une blessure que rien ne pouvait plus calmer : car ce départ, qu'elle avait préparé, était irrévocable et ne devait pas avoir de retour. La pauvre enfant pleura... Ah ! ne la blâmons pas ; admirons plutôt la noblesse de celte âme qui se résignait à une douleur limitée seulement à la tombe j quand elle eut, 2îcut-ctre, facilement retenu

ce bonheur qui lui avait clé présenté

— Mon œuvre n'est pas encore accomplie , se dit-elle bientôt en essuyant ses larmes ; j'ai cédé mon trésor, il faut que je le livre maintenant à celle qui doit le posséder.

Au moment où elle sortait du salon pour aller vers madame Dalton , une voiture arriva , et Gottlieb vint annoncer madame de Tré ville.

— Dieu soil loué I sYcria Ghizla en aîlaht au-devant d'elle.

Pendant cet incident que je suis forcé de rapporter comme une digression, |a conversation de d'Asberg avec llodolphe avait continué, et madame Daltou n'en avait pas perdu un mot. i, .T^rf-j

— Vous vous exprimez bien légèrement sur celte femme, avait dit d'Asberg en interrompant Rodolphe ; j'ai à me plaindre de la

marquise de Trcville, elle a fait avec moi la coquette et s'est servie de moi... Mais...

— Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, reprit brusquement Rodolphe, madame de Tréville s'est moquée de vous. Elle voulait se venger de Georges et voilà tout. Vous n'auriez jamais rien obtenu d'elle...

— Se venger de Georges!,.. Mais parle diable , quelle injure pouvait-elle avoir à venger?...

— Il ne m'appartient pas de vous le dire; ce secret n''est pas le mien. Il eut été probablement de vous , comme de Bréval , qui, à ce que j'ai appris , l'a suivie ici. Mais vos affaires , mon cher d'Asberg, sont finies. Vous avez trop de bon sens pour vous fâcher. Je suis bien plus inquiet de l'usage qu'a pu faire de certaine lettre, bette femme diabolique.

La porte du salon s'ouvrit et madame de

2Go

Tréville entra, suivie de madame Bradcscoff et du jeune diplomate Brcval. En apercevant M.d'Asberg, la grande coquette fu^ légèrement troublée ; mais elle se remit assez; promptemcut de son étonnement, et, saluant avec la grâce irrésistible qu'elle savait employer parfois, elle continua de causer avec madame Bradescoff , tandis que les hommes se donnaient la main.

— Votre chapeau est vieux comme Nabuchodonosor, ma chère dame, dit-elle à la femme du capitaine ; il vous coiffe en dépit du bon sens.

Mais la digne Bradescoff n'avait garde de lui répondre, un homme avait frappé ses yeux, et toute son attention s'était portée sur lui.

— Rodolphe, s'écria-t-elle , est-ce vous que je revois?

Puis, rouge comme une cerise, émue plus

que de raison, elle allait s'élancer vers le jeune Maltingen, si Goltlieb n'était venu rappeler de la part de Ghizla.

— Je reviens, Rodolphe, je reviens: vous avez bien des choses à me dire !

Mais la bonne dame ne revint pas ; ce fut Ghizla, qui, après l'avoir éloignée en la priant d'aller à l'autre bout du château pour quelque soin de ménage, vint rejoindre la compagnie à sa place. ' ailov —

•— M. de Bréval veut-il venir me donner ses conseils pour une vue de France que je viens d'achever, dit-elle? "^^

^" — Quelle vue, Ghizla? demanda madame deTréville. '»"»<>«* -

— Je vous la montrerai quand ces messieurs m'auront donné leur avis. M. d'Asberg, arrive de France, ^i je ne me trompe, et certes son opinion aussi aura du prix pour moi. Venez tous deux, messieurs. »*«w»

Madame de Trévi'.le desirait elle-même un téle-à-tête avec Rodolphe, aussi appuya-telle la proposition.

— Allez, messieurs, et revenez bien vite, car M. de Maltingen m'a déjà raconte tous ses voyages.

— Je reviendrai vous raconter aussi les miens, madame la marquise.

Ces mots furent dits avec intention par M. d'Âsberg, mais ils ne produisirent aucun effet sur la marquise, qui, en riant, se tourna vers Rodolphe. " - ' >'*'

— Messieurs, dit Ghizla, îorsiç|u*ëlîe ^é trouva avec d'Asberg et Rrëval dans le premier salon ; j'ai pris un prétexte pour vous attirer ici. Je n'ai aucun dessin à vous soumettre; mais je veux vous rendre un véritable service. Eatrez-là, et restez-y. Vous entendrez peut-être des choses intéressantes pour tous les deux. - il'::i »• )o:ii ll"}^ Lia

Brcval et d'Asbcrg se regardèrent avec surprise, mais Gliizla avait ouvert la porte de la pièce où se trouvait un instant auparavant Georges de liosière, et, sur une seconde invitation, ils entrcrcnî; fort intrigues.

-^ Qu'avez-vous fait de la lettre cpic je vous ai remise hier? demanda impérieusement Rodolphe à madame de Tré ville.

— Mes efforts n'ont-ils donc produit encore aucun effet ? répondit madame de Trévillc. Cette lettre, Georges de Rosière l'a eue sous les yeux ce matin et il l'a envoyée à la jeune veuve

— Comment, vous avez osé ?

— Qiie vous prend- il? osé! J'ai osé bien autre chose, ma foi ! Pour prix de celte lettre, M. de Rosière a consenti à en écrire une autre que j'ai envoyée à madame Dalton. En deux mots, nous avons réussi , à force

de ruses et d'esprit, Georges el Eugénie sont à jamais séparés N'est-ce pas là du génie ? Georges n'est-il pas près de votre sœur?

— Ne vous applaudissez-pas tant, madame, dit Rodolphe d'un air sombre. Le mensonge n'est plus à l'ordre du jour. Votre vanité ne sera pas vengée de ses échecs, votre méchanceté ne sera pas satisfaite, et vos intrigues louchent à un terme fatal.

— Que signifie ce ton?

— Ce ton signifie, madame la marquise, que je dois répudier votre alliance avec le chagrin mortel d'y avoir jamais eu recours ; cela veut dire que, grâce à la générosité d'un enfant, Georges et madame Dalîon seront bientôt réunis et s'expliqueront, sans doute, sur les prétendus torts que, de part et d'autre, vous aviez imputés à chacun d'eux. Cela veut dire, enfin, que ma sœur a su se roeUre à l'abri des persécution^ que vous vous

seriez sans doute plue à diriger contre elle ; cela veut dire que me voici prêt à vous démasquer , en présence de tous , armé de cette lettre fatale, écrite par vous, dans un moment de délire, à un homme qui vous repoussait, et qui, maintenant, sans doute, vous méprise autant que moi-même: je veux parler de M. de Rosière. Voilà ce qu'il faul entendre de mes paroles, madame la marquise ; vous pouvtz confier vos peines à votre nouveau champion, M. de Bréval.

Vous l'avez sans doute captivé comme l'innocent d'Asberg à l'aide de quelque mensongère histoire. Tant mieux pour vous, car d'Asberg vous échappe et vous demandera peut-être compte lui-même...

— M. d'Asberg et M. de Bréval sont deux sots , interrompit brusquement madame de Tréville. Quant à vous, monsieur, qui

êtes deîcnu si subitement rigide , quant à l'innocente Ghizla...

— Taisez-vous , sccria impétueusement Rodolphe, '"'

Mais rentrée subite de Breval et de d'Asberg arrêta l'explosion de la colère du jeune homme. Bieval était pâle et açrité, d'Asber;! pourpre de fureur. Pour m.adame de Trévillc, elle ^^jpporla v-aillamment cet incidentj résultat d'une petite vengeance de Ghizla.

— Nous avons tout entendu, dit Bréval

d'un air indiginé.

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— Vous vous éles donc moquée de moi, ajouta d'Asberg. ii«li .fiod

— Ah! c'était un piège? répondit avec sang-froid !a marquise. Eh 1 bien, messieurs, yi. d'Asberga raison et moi je ne m en dédis pas. Je vais tous apprendre une rérité ; c'est

qu'une femme d'esprit se sert des sols et nef les paie jamais,

— Je rougis d'avoir pu, pour un prix si mesquin, m'allier avec un tel monstre, dit encore d'Asbcrg.

— Vous m'insultez, messieurs, c'est de la galanterie allemande.

Pendant que ceci se disait, le pauvre Bréval, retiré dans un coin du salon, arrachait avec confusion de son sein celte ëcharpe, gage illusoire d'un amour qui n'avait jamais existé : la marquise le remarqua et partit d'un éclat de rire.

— Vous quitlez mon service et ma livrée parce que je ne vous paie pas vos gages, c'est bon. Mais vous, Monsieur de Maltingen, ne croyez-pas m'avoir intimidée : je saurai me venger de celte injurieuse scène.

En ce moment, Ghizla parut.

— Je me retire, mademoiselle, et j'em-

to

porte une haute idée de l'hospitalité de votre maison. L'injure paie ici mon amitié... D'autres , en revanche, M. de Rosière, entre autres, ont trouvé ici un accueil plus tendre... J'ai voulu servir vos amours, vous n'avez pas voulu de mon concours : soyez donc heureuse sans moi. Je vois, aux larmes de vos yeux, que vous êtes au faîte du bonheur...

— Sortez! s'écria d'une voix formidable Rodolphe de Maltingen.

— Ce n'est rien, frère, dit la pauvre Ghizla en luttant avec courage contre sa douleur.

La marquise sortit , en effet , conservant jusqu'au bout son masque riant et moqueur. Mais, arrivée à sa voiture, ses forces l'abandonnèrent; la colère qui l'étouffait fit explosion et elle s'écria en se tordant avec désespoir sur la banquette :

— Humiliée et non vengée !

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