C'EST Z.UX
Combien est éloquent !e moindre de tes regards... ! Eugénie du Bois.
Les descriptions poétiques des promenades par une belle soirée d'été , sous un ciel pur et étoile , sont, comme toutes les autres descriptions, tombées dans une banalité désespérante. Vainement d1ingénieux çt spirituels
( *82 ) écrivains dépensent les trésors de leur imagination et la magie de leur style pour redonner un peu d'attrait à ces préambules sans fin : il est de notoriété publique, dans le monde lisant, que les premières feuilles d'un roman sont impitoyablement sautées si elles ont la plus légère apparence de description. Généralement, même, un bon lecteur de ce genre éphémère de livres tourne négligemment les cinq premières pages , se confiant à sa perspicacité pour les remplacer si elles contiennent lVxposition du roman , et redoutant avant tout la formidable description, que Tauleur a peut-être déguisée sous une forme nouvelle, mais qui n'en est pas moins une répétition plus ou moins ingénieuse de choses dites mille fois.
Comme l'auteur de ce livre n'a aucune raison de compter sur ses forces pour faire goûter des phrases que cU- grands talons n'ont
( 183 ) pu faire accepter, il se gardera d'aborder ici le genre descriptif. Puisse cette preuve de modestie prévenir favorablement son lecteur, et le disposer à lire avec indulgence les pages qui vont suivre !
J'indiquerai donc en peu de mots et le lieu où se prépareront les évènemens de cette histoire , et les personnages qui doivent y jouer le premier rôle. Nous sommes au milieu d'une soirée d'août , sous les ombrages alors ténébreux des magnifiques tilleuls du parc de Maltingen. L'imagination du lecteur peut facilement se représenter cette scène animée. Qui de nous ne s'est pas enivré aux brises délicieuses imprégnées du parfum des fleurs et des jeunes femmes rassemblées sous les arbres séculaires des Tuileries? Qui de nous ne s'est pas surpris, rêveur au milieu de cette foule bigarrée, chatoyante, à lavue deces groupes isolés qui, comme lesombres heureu-
ses des Champs-Elysées cinssiques,eiTaient furtivement dans les allées mystérieuses, à peine éclairées parles rayons delalune?... Je m'arrête; car la lune aussi esltombée en désuétude; et, de toute mon âme, je regrette qu'il soit devenu presque ridicule de faire allusion, de près ou de loin, aux rêveries que sa caressante lumière inspire. Heureusement que, si Ton ne peut les décrire sans danger de quolibets, on peut toujours savourer librement ces émotions mélancoliques et douces. Je m'en remets donc encore à mon lecteur pour celte partie de mon préambule, me'bornant à lui déclarer que le parc deMaltingen est presque aussi beau que le jardin des Tuileries, et que, ce soirlà, il e'tail caressé par le plus beau clair de lune. Sans énumérer les groupes éparpillés sous les oiunr;<ges,' nous jetterons les yeux sur celui où sont placés les héros de notre récit. Il est délicieusement composé : des femmes
éblouissantes de parure et de grâces, pétillantes d'esprit et de saillies ; les unes, dont les jeux bleus semblent refléter le ciel calme de la Germanie ; d'autres, dont la coquette prunelle et les gestes gracieux trahissent l'origine parisienne. Près d'elles, quelques hommes jeunes ou d'un âge mixte ; dandys ou simplement allemands de sens et d'esprit: tel est à peu près la composition du petit comité... en exceptant pourtant son ornement principal. C'est ici qu'un écrivain plus sûr de luimême ou plus présomptueux aventurerait une description ; mais , encore une fois, j'aime mieux tourner la difficulté que de m'y briser avec honte : lecteur, qui avez dans la mémoire les chants de barde écossais, cherchez-y les magiques et suaves portraits des filles de Magrrus Troïl: et, quand vous aurez jeté un regardsur lajeune fille assise à l'une des extrémités du groupe, vous direz :Ghizla de Maltin-
gcn , c'est la personnification de Mipna, celte faible, exaltée, superstitieuse et mélancolique enfant de Schetland. Quant à son extérieur, il me faut encore éviter les longues descriptions, et peu de traits suffiront pour faire entrevoir sa physionomie. Ghizla était belle; quoique blonde , elle n'avait pas néanmoins continuellement la fraîcheur qui accompagne parfois les cheveux blonds. Elle était ordinairement pâle , à moins qu'une émotion quelconque ne fît refluer le sang sur ses joues; quant à ses yeux bleus , ils étaient voilés par de longs cils bruns, et leur expressionétait d'une douce tristesse. On devinait que les pleurs devaient se présenter souvent au bord de ces paupières soyeuses : elle ressemblait à la sensilive que le moindre contact émeut et altère. Ghizla avait dix-huit ans : c'est tout ce que j'en dirai maintenant. On connaît déjà un peu de son àme , et je serais bien malheureux si
( *B7 ) la suite de ce récit ne la faisait connaître complètement.
Des autres personnages composant la société i je ne dirai rien quant à présent ; leurs paroles devant lespeindre aux yeux dulecleur.
— Bonsoir, belles dames, dit en arrivant avec bruit le comte de Mallingen. Voulezvous me permettre de m'asseoir un instant ici?
— Quel miracle ! s'écria madame de Tréville d'un ton moqueur. Comment avez-vous pu quitter pour toute une soirée votre chère partie d'échecs, et votre inséparable partner M. Bradescoff? Mesdames, faisons place à M. de Maltingen ; soyez certaines qu'il a quelque nouvelle à nous conter... Il faut que cela soit important. Voyons, parlez, monsieur !
M. de Maltingen semblait mal à son aise toutes les fois qu'il rencontrait le regard moqueur de madame de Tréville , et l'effet ordinaire de ce regard , était d'arrêter sur ses le-
(188) vres les paroles qu'une verve iularrissable et une franche gaîlé iui suggéraient. Dans cette occasion encore , il s'assit confus sans répondre , et, pour prendre une contenance, il salua Tune après l'autre les dames et les jeunes gens ; après quoi, joignant les mains sur son gros ventre, il resta immobile ayant l'air de respirer la brise du soir. Mais ce silence ne faisait pas le compte de madame de Tréville. — Voilà tout ce que vous nous dites! reprit-elle. Vous êtes aimable, ces messieurs sont à bout de complimens, de galanteries, de récits de chasses, de courses au clocher et autres balivernes; et, quand il nous arrive enfin, un homme raisonnable, qui ne se dérange jamais sans motif de la plus haute gravité de la table de jeu où il passe sa vie quand il ne chasse pas : cet homme raisonnable ne nous apprend rien , ne relève pas la conversation qui tombe de langueur !... Fi,
retournez d'où vous venez, ou bien dites-nous la nouvelle.
— Je vous jure, madame , que je ne sais absolument rien... Et d'ailleurs, vous me riez toujours au nez, cela n'est pas encourageant.
— Moi , rire au nez de M. le comte! mesdames et messieurs , je vous prie de croire qu'il n'en est rien. D'ailleurs, vous racontez d'une manière si agréable, qu'il est impossible de commettre une telle irrévérence.
— Allons , malicieuse Parisienne , interrompit une autre dame, vous intimidez le comte ; laissez-le tranquille, et il parlera. J'ai le plus grand intérêt à ce qu'il nous dise pourquoi il a quitté mon mari... serait-il arrivé quelque accident à ce cher Bradescoff.
— Le seul accident qu'il ait essuyé ce soir, répondit d'un ton plus sérieux le comte , c'est d'avoir été mat trois fois en deux heures; mais puisque vous paraissez curieuses de
( 100 ) savoir pourquoi je suis ici au lieu d'être à table, je veux bien vous le dire la chose
intéresse ici quelqu'un; mais j'y mets pour condition que personne ne m'interrompra.
Il s'agit d'une de vos connaissances les plus intimes...
— Parlez vite, dit-on de toute part.
— Je me tairai, ajouta madame deTréville, je ne vous regarderai même pas , afin que votre éloquence ait ses coudées franches.
— Très bien , vous saurez donc que toutà- l'heure au moment où je venais de faire ce pauvre BradescofF mat pour la troisième fois; j'entendis, au milieu des éloges qui m'étaient accordés par les graves personnages qui sont restés avec nous au château; j'entendis, dis-je une voix qui me fit tourner vivement la tête. Je demeurai stupéfait , en rencontrant le regard... devinez de quij je vous le donne en mille.
( IW )
— Ohi l'homme insupportable avec ses charades , interrompit impatiemment madame de Tréville. Comment voulez-vous que nous devinions précisément quel était le maître de celte voix mystérieuse et de ce regard fascinateur.
— Ce n'est pas positivement un regard fascinateur, ma belle amie ; mais je dois dire que c'est celui d'un homme qui a fait les yeux doux à la plupart d'entre vous Devinezvous ?
— Il est difficile , reprit M. de Bréval de savoir lequel entre les mille adorateurs de ces dames...
— Je donne ma part au chat, dit madame de Tréville avec coquetterie.
— Et moi aussi , et moi aussi , ajoutèrent les autres non moins curieuses.
— Cherchez encore un peu , continua le comte, en riant à son tour de la curiosité
( 192 ) qu'il avait excitée. Je vous répète que c'est un de nos amis intimes; jedirai même, que, quant à moi, c'est le plus cher de mes amis...
— La belle merveille , reprit madame de Tréville de plus en plus piquée ; n'avons-nous
pas cent amis intimes intimes comme on
Test dans le monde quand on s'est vu deux fois et qu'on sait à peine réciproquement son nom : je ne veux pas me fatiguer l'esprit , je déclare que je ne cherche plus.
— Alors, je vais vous dire quelle était cette voix qui me fit tressaillir si vivement.
En me retournant je vis M. Georges de
Rosière
Une sensation presque universelle accueillit ces mots et chacun se tourna vers le narrateur. Une personne surtout , jusqu'à ce moment inattentive à la conversation , avait fait un mouvement de surprise :
c'était Ghizla. Impressionnable comme elle
( 193 ) Tétait, elle avait senti un grand trouble; la clarté douteuse de la lune vint heureusement à son aide et personne n'aperçut la teinte pourprée qui se montra un instant sur son visage; mais elle s'écria involontairement :
— C'est impossible l
— Eh ! sans doute , c'est impossible , reprit madame de Tréville un peu troublée , nous savons tous que M. Georges est en France.
— Je l'ai vu, continua M. de Maltingen avec gravité. Niez tant que vous voudrez, je vous le permets. Je n'ai pas oublié qu'il y a deux mois, on vint nous dire que Georges était en France avec certaine dame ; ces propos m'ont fait assez de peine; mais aujourd'hui je crois pouvoir me flatter de savoir la vérité
— -Vous avez tort de vous flatter de cela, ce sont des choses qu'on n'avoue pas...
— iNiez , j'y consens , mais je vous avertis t. i. 13
( «9* ) que je suis sûr de ce que j'avance. C'est bien M. Georges de Rosière que j'ai vu tout-àl'heure, et je suis heureux d'avoir reconnu qu'il était calomnié. Mais qui donc nous a dit que Georges était en France?
— C'est moi, balbutia le jeune Bréval en se levant et en évitant les regards de madame de Tré ville. Je ne comprends rien à ce retour subit
— Où allez-vous donc? Restez , 'j'ai parlé à Georges et j'ai été enchanté de le revoir ; il m'a promis de venir ici dans un instant. Il affirme qu'il n'y a pas un mot de vrai dans les propos qui ont circulé , et il tient , je le conçois, à se justifier devant ses amis. Il y a, a-t-il ajouté , un mystère de perfidie dans cette fabuleuse histoire. On a voulu me perdre dans certains esprits , mais je veux être damné si je n'en tire une vengeance éclatante? Restez, M. de Bréval, vous lui expliquerez
comment ces bruits sont venus jusqu'à vous. Tout à coup Gliizla se leva et se rassied presqu'aussitôt : elle semblait avoir eu l'intention d'adresser quelques mots à Bréval , mais les paroles avaient expiré sur s«s lèvres, et elle avait repris sa place. Ce mouvement avait à peine été remarqué et personne ne chercha à lui attribuer une cause extraordinaire. Les dames chuchotaient entre elles derrière leurs éventails, et les hommes entouraient M. de Maltingen pour apprendre quelques détails sur l'objet de la curiosité générale.
— Nous devons penser que vous ne nous trompez pas , dit madame BradescofF, nous croyons que vous avez vu M. de Rosière; mais il nous tarde qu^l soit ici, afin qu'il explique, en présence de M. de Bréval, la contradiction... Mais où est donc M. de Bréval?
Tous lesyeux se tournèrent vers la place qu occupait le jeune diplomate. Il avait disparu.
— Eh ! bien , où est-il passé ? s'écria le comte.
— Qu'importe ! répondit madame de Tréville avec humeur.
En ce moment , une rumeur se fit entendre dans une allée voisine, et cessa promptement; mais un regard rapide de Ghizla lui avait fait reconnaître la cause de ce bruit soudain. Elle avait vu , au clair de lune , un homme s'approcher de Bréval , l'apostropher vivement et enfin échanger une carte avec lui , et elle avait à peine reconnu avec émotion les traits de cet homme , qu'il avait disparu comme par enchantement.
— C'est lui, murmura-t-elle, tout était faux, ajouta-t-elle d'un air rêveur en se parlant à elle-même.
La compagnie , surprise de la disparition de Bréval, allait se livrer à mille commentaires à cet égard , quand l'arrivée fortuite d'un
nouveau personnage arrêta toutes les réflexions.
— M. de Rosière! s'écria-t-on. En vérité , M. de Maltingen avait raison , c'est bien lui ï
— Il n'y a plus moyen de douter, dit madame de Tréville avec ironie : voilà notre fugitif qui nous revient.
— Je ne mérite pas l'épithète que vous voulez bien me donner , dit M. de Rosière avec une expression marquée de dédain ; je ne suis rien moins que fugitif, et madame de Tréville le
sait bien — Madame de Tréville se mordit
les lèvres et répondit d'un air contraint :
— On nous l'avait dit , monsieur.
Georges allait répondre , mais , en ce moment ses yeux tombant sur Ghizla, il s'avança vivement de son côté.
— Je vous cherchais ! Pardonnez-moi de ne point vous avoir vue tout d'abord.
— Eh! mais, interrompit madame Bradescoff vous ne nous expliquez pas comment M. de Bréval a pu nous dire...
— C'est une plaisanterie de Bréval , reprit Georges en s'asseyant près de Ghizla. J'arrangerai cela avec lui , je suis revenu , au surplus , pour régler plus d'un compte, et je ne perdrai pas de temps.
Le ton sec et froid avec lequel il prononça ces mots fit comprendre à ceux qui l'entendirent, que, loin d'être une plaisanterie , cette affaire pouvait devenir sérieuse , et madame de ïréville, allant au-devant du vœu général , coupa court à l'entretien en se levant.
— Le froid vient déjà , dit-elle un peu troublée ; je crois qu'il est temps de nous retirer. M. de Maltingen, vous pouvez aller rejoindre vos échecs et ce pauvre trois mâts, M. de Bradescoff: ces messieurs nous accompagneront.
M. de Rosière , je vous demande votre bras.
Il y avait une intention marquée dans le regard qui accompagna ces mots; mais madame de Tréville n'atteignit pas son but.
— Mille pardons, madame, répondit Georges, j'avais offert mon bras à mademoiselle.
Madame de Tréville se détourna avec dépit et prit le bras d'un autre jeune homme , tandis que Georges tendait le sien à Ghizla.
— Vous ne m'aviez point offert de me reconduire , dit celle-ci en hésitant.
— Ne voulez-vous pas , mademoiselle, que je me justifie aux yeux de la seule personne dont l'opinion ait, ici, quelque prix pour moi.
— C'était donc une calomnie , murmura Ghizla, tandis que Georges l'aidait à attacher son écharpe.
— Sur mon honneur , c'était une calomnie... Me croyez-vous?
Ghizla ne répondit d'abord que par un re-
gaid ; mais toute son âme se montra dans ce regard qui causa une vive émotion à M. de Rosière.
— Vous me croyez ? dit-il encore comme ils allaient partir.
— «Tai foi en vous , reprit-elle ; mais contentez-vous de m'avoir désabusée; s1ilest vrai que mon opinion ait quelque valeur pour vous, soyez satisfait et ne vous vengez pas. Méprisez la calomnie.
— Vous le voulez, dit Georges en soupirant. Soit , je ne tirerai pas vengeance de cet écervelé.
— Merci, dit Ghizla en suivant avec Georges , madame de Tréville , dont les regards se ournaient souvent vers eux.