‹ Georges de RozièresChapitre 8 sur 12 · GEORGES A SON ONCLE · texte numérisé non relu

GEORGES A SON ONCLE

Maltingen, le

Je suis à Maltingen depuis trois heures...

Je vous écris au milieu de la nuit , encore

sous l'impression de ce singulier voyage.

Maltingen, m'avait-on dit, n'est qu'à cinq

lieues de Munich. « Cinq lieues d'Allemagne,

pensais-je , ne peuvent exiger plus de cinq heures démarche, ainsi, en partant à midi j'arriverai à l'heure du dîner chez le comte de Maîtingen. » Pour plus de sûreté je pris avec moi un brave homme qui faisait les commissions de Thôtel où j'étais descendu, et, moyennant trois florins que je lui comptai, il me promit de me conduire sain et sauf à Mailingen. Par hasard il avait plu, ce qui rendait les chemins gras et difficiles, comme j'eus plus d'une occasion d'en faire la remarque. Nous marchâmes ainsi jusqu'à quatre heures et demie environ , heure à laquelle nous arrivâmes à un petit village^ sis au bord d'une forêt dont l'étendue excita mon admiration et, je dois l'avouer, me causa aussi une certaine appréhension.

— Si votre honneur , m'en croit , me dit en allemand mon guide , nous ferons une halle ici , avant d'entrer dans la forêt.

— Et pourquoi, s'il vous plaît? repris-je avec humeur; nous devons avoir tout au plus une demi-lieue à faire encore.

— Sauf le respect que je dois à monsieur, je lui dirai que nous sommes à peine à moitié chemin de Maliingen...

— Comment, à moitié chemin! interrompisse désappointé... Rodolphe m'a dit, et toi-même, guide déloyal, ne m'as-tu pas confirmé qu'il n'y avait que cinq lieues de Munich à Maliingen?..

— Sûrement, votre honneur a raison, répondit Rudner( c'est le nom du guide), il n'y a véritablement que cinq lieues ; mais nous n'en avons fait encore que deux et demie environ, car les cinq lieues dont on vous a parlé, sont des lieues de pays. . .

— Miséricorde! repris-je avec accablement... des lieues de pays! c'est plus que le double des lieues de poste.

■ — C'est vrai, répondît Rudner, avec un flegme désespérant. Voilà pourquoi j'engageais votre honneur à se reposer , nous n'arriverons qu'à onze heures.

Qu'aurais-je répondu ? j'étais la victime d'une plaisanterie , et ce que j'avais de mieux à faire, c'était de prendre mon mal en patience, et de me résigner à obéir à mon guide. J'entrai donc avec lui dans une auberge dont il connaissait le maître , et je lui fis servir un morceau de venaison , accompagné d'un bol de vin chaud dont je pris quelques gorgées. A cinq heures et demie, je me levai et regardai dehors; il ne faisait presque plus clair , un orage semblait menacer la contrée, et à peine dislinguai-je à l'horizon les hauts arbres de la forêt dans laquelle j'allais m'engager. Cette obscurité me fit réfléchir; mais je n'en résolus pas moins de me remettre en roule.

— Es-tu sûr de trouver ton chemin dans cette forêt épaisse? demandai-je à Rudner

— Sûr , comme je le suis d'être le fils de mon père. Votre honneur n'a rien à craindre.

— Je ne crains rien non plus , dis-je avec quelque hauteur. Un chasseur sait marcher à toutes les heures et par tous les chemins. En avant!

A ces mots, je m'enveloppai de mon manteau, j'enfonçai ma casquette sur mes oreilles, et, plaçant la main dans la poche de ma redingote où je sentais la crosse d'un pistolet , j'allumai un cigare, et je sortis de l'auberge, suivi de Rudner.

Nous marchâmes une heure environ sans nous rien dire, nous voyant à peine , car les ténèbres allaient croissant , et la lumière de mon cigare, renouvelé deux fois déjà, n'était pas assez vive pour faire l'office d'une lanterne. Comme nous allions nous engager dans

un sentier escurpé, Rudner s'arrêta tout a coup, posa sa main sur mon bras, et me dit à voix basse :

— Entendez-vous ?

— Quoi? lui répondis-je un peu ému. Je n'entends que le vent qui siffle dans les bran ches , et le bruit de nos pas sur les feuilles sèches.

— Oui , je crois que c'est le vent.

— Que croyais-tu entendre? lui demandais-] e à mi voix.

— Rien, répondit-il laconiquement, marchons.

A huit heures et demie j'avais fumé cinq cigares ; grâce à l'influence de leur vapeur , j'avais presque cessé de penser... Vous savez si c'est un bienfait pour moi que cette suspension des facultés morales ! Je ne songeais même pas à ma position équivoque dans une forêt dont on racontait mille histoires tragi-

( 87 ) queSj avec un inconnu. J'allais fort vite; quand ie taciturne Iludner s'arrêta encore une fois brusquement, et s'écria d'une voix tremblante :

— Cette fois je ne me suis pas trompé, c'est elle que j'ai entendue.

— Hein? demandai-je en mettant la maîn à mon pistolet , qui , elle ?

— Ecoulez... votre honneur ne l'entendi! pus comme moi ?

Je prêtai l'oreille et n'entendis d'abord que la sauvage harmonie des vents déchaînés ; mais peu à peu je crus distinguer d'autres sons ; bientôt ils semblèrent se rapprocher de nous ; et enfin je reconnus successivement le •;on de plus en plus éclatant d'un cor de chasse , le galop d'un grand nombre de chevaux , les aboiemens d'une meute qui devait être nombreuse , en un mot le bruit, familier pour mon oreille, d'une chasse rapide et animé* ;

( «8 ) mais ce bruit ne fît que passer et se perdit subitement dans le lointain.

— Qui diable peut chasser à une telle heure , demandai-je à Rudner , et quel gibier peut-on poursuivre , s'il n'a une lanterne entre les deux oreilles?

— Vous l'avez donc entendue? dit le guide; que le ciel ait pitié de nous , et plus encore du comte de Maltingen... Car, afin que votre honneur le sache, le gibier qu'ELLE poursuit n'est autre que l'oncle de M. Rodolphe.

— Voilà un pauvre diable qui devient fou, dis-je en moi-même. Rudner, conlinuai-je tout haut, que viens-tu me conter? tu dors assurément , ou lu perds l'esprit.

— Libre à votre honneur de penser ainsi ; mais il n'est que trop vrai que le comte de Maltingen est poursuivi par elle.

— elle toujours elle ; encore une fois , de qui veux-tu parler? Dis-le, ou marchons ;

( 89 ) car avec toutes ces balivernes nous n'avançons pas.

— Vous êtes surpris, monsieur; vous autres Français , vous n'avez rien de comparable à celte chasse... On ne l'entend plus à présent, mais avant qu'il soit long-temps , elle fera de nouveau retentir la vieille forêt. Elle doit la parcourir trois fois, jusqu'au moment où le Maltingen qu'elle poursuit tombera sous ses coups. Cette chasse, monsieur, c'est la cliassc infernale. Marchons , si votre honneur le trouve bon.

A ces mots que Rudner prononça d'une voix basse et craintive , je souris ; j'avais souvent entendu raconter , tant en France qu'en Allemagne , les diverses légendes où cette chasse merveilleuse est retracée; mais ma foi aux évènemens surnaturels est assez peu robuste, et mon incrédulité était certainement trop complète , pour que cette

bizarre situation fi: quelque impression siit moi.

— Allons, maître Ruuner , dis-je en riant d'un ton dégagé , vous êtes trop raisonnable pour ajouter foi à de pareilles folies. Je crois plutôt que c'est un chasseur opulent des environs qui rentre joyeusement cliez lui avec une abondante provision de daims et de cerfs. Je trouve seulement qu'il rentre un peu tard.

— Sauf M. de IMaltingen, il n'y a aucun chasseur à trois lieues à îa ronde, répondit îè guide... Votre honneur peut m'en croire ; ces chasseurs ne sont pas des chasseurs ordinaires, de chair et d'os comme monsieur et moi. On les a entendus souvent, mais jamais personne ne les a vus. C'est toute une histoire , d'ailleurs.

A ce mot d'histoire, j'ouvris l'oreille, le besoin de distraction qui se faisait sentir en

moi, réengagea à le prier de continuer.

— Si tu sais celte histoire, demandai -je vivement à Rudner, tu vas me la conter chemin faisant. Cela me fera oublier la longueur de la route et le sommeil qui me gagne.

— Je la sais, reprit Rudner, car je suis né sur les terres du comte de Mallingen , et aucun de ses vassaux ne l'ignore*.

Je ne vous traduirai pas le long et diffus récit de Rudner; toute cette nuit n'y suffirait pas; mais j'en extrairai le peu de détails qui présentent sous une forme nouvelle l'origine de cette croyance populaire.

Il paraît que , vers !e milieu du quinzième siècle, un comte de Maltingen, puissant seigneur de la contrée, renommé par son faste , sa prodigalité et ses débauches , fut le héros d'une aventure singulière. Parmi leé beîies dames du pays , il y avait au château de Stol-

berg, une demoiselle de la plus grande beauté, ornée de toutes les grâces et ver tus qui peuvent rehausser l'éclat des avantages physiques. Elle se nommait Gbizla et était fille unique d'un noble baron. Vainement les jeunes chevaliers de la contrée avaient brigué le cœur de la jeune fi 1 le ; la Perle, comme on la nommait ordinairement , avait repoussé avec dédain leurs hommages, disant à chacun d'eux :

« Faites des choses que les autres hommes ne puissent faire , placez-vous au-dessus des princes de notre pays eux-mêmes, alors seulement je réfléchirai à la demande que vous me faites. » Et elle leur tournait le dos.

Econduit comme les autres et plein de confusion . le jeune Maltingen regrettait du fond de son coeur la ruine d1une espérance qui lui était devenue chère. Pendant quelque temps, il s'asblint d'aller à Stolberg ; mais son

( 93 ) amour l'obséda bientôt avec tant dé violenté qu'il retourna chez son inhumaine. Il en revint encore plus triste , car Glnzla avait répondu avec la même froideur aux protestations qu'il prodiguait pour l'attendrir :

«Faites ce que nul homme ne pourra faire, » disait-elle toujours.

Ces mots firent réfléchir Maltingen et lui inspirèrent une résolution désespérée. Au quinzième siècle , dans ce siècle qui vit Faust et ses étranges aventures , on croyait presque généralement à la possibilité d'entrer en rapport avec le mauvais esprit.

Heureuse croyance , me suis-je dit parfois dans mes accèsde désespoir... Heureuse puissance, surtout, s'il était vrai que ce prodige fût permis!...

Maltingen résolut d'évoquer le prince des ténèbres, de lui demander assistance, se résignant à lui sacrifier la vie éternelle de son

( 94 ) àme , pour obtenir sur la terre ia possession de la belle Ghizla. Il se rendit donc une nuit dans un carrefour de la forêt qui entourait son château , devant les ruines d'une abbaye , depuis long-temps veuve de ses religieux ; et, îéciianl des formules d'évocation qu'il avait trouvées dans un vieux livre de Cabale, il appela trois fois Méphislophélès. Selon la légende , dont Rudner était l'interprète , le diable ne se fit pas attendre. Maltingen lui exposa courageusement sa requête et l'esprit de ténèbres consentit à l'aider, en lui faisant toute fois de dures conditions. Voici le résumé de leur marché : Satan donnait à Maltingen le pouvoir de commander à l'enfer pendant trois ans , et lui garantissait pour ce laps de temps l'exécution immédiate de toutes ses volontés. De son côté , le jeune comte se soumettait au bout de ces trois années , à disparaître du nombre des vivans , et à subir

( 95 ) dans les abîmes de Penfer une éternelle damnation. De plus , il engageait par avance l'âme des descendans que son union avec Ghizla lui donnerai! , avec celte réserve , pour eux comme pour lui, que Satan les avertirait trois fois avant le terme fatal. L'heureux Maitingen consentit à tout, le marche fut rédigé dans ce sens, écrit sur une peau de taureau comme un sous-seing , avec les mots fait double et pour être exécuté de bonne foi; puis quand Maitingen l'eut signé de son sang; Satan y apposa sa griffe et disparut. Le comte ébloui par les avantages terrestres de son traité se rendit le lendemain au château de Stolhers: avec un air triomphant qui amena un sourire sur les lèvres de Ghilza. — Hé ! messire, lui dit-elle, avez-vous donc trouvé le secret de vous élever au-dessus des autres hommes , et d'exécuter ce que leur esprit n'ose même concevoir? — Précisément , ma douce Ghizla ,

( 96 ) reprit Maltingen , en fixant sur elle des veux. armés ;ilors d'un pouvoir magique.

Ghizla , troublée jusqu'au fond du coeur, .^e sentait déjà à moitié vaincue, et Maltingen acheva de la subjuguer en remplaçant par un lac une colline boisée , qui masquait la vue du château de Stolberg.

— Je suis à toi, dit alors la jeune fille en se jetant dans les bras de Maltingen.

Le mariage fut en effet immédiatement conclu; pendant trois années , les deux époux vécurent de la vie la plus heureuse. Enivré de l'inestimable bonheur d'être aimé, le comte fit ie serment de ne plus user d'un pouvoir qu'il n'avait ambitionné que dans ce seul but; et, comme il tint religieusement sa parole , il pensa d'abord que le marché fatal serait annulé , puis il l'oublia toul-à-fail. Mais son impitoyable créancier n'était pas diable à se désister de ses droits , et le pauvre comte devait bientôt l'éprouver.

( 9"? ) Maltingen et Ghizia aimaient passionnément la chasse et s'y livraient souvent. Un de leurs grands plaisirs était surtout de chasser le daim dans la forêt de Maltingen , chasse qui les emportait souvent fort loin et les ramenait tard au château. Un soir de décembre , ils s'étaient égarés pendant quelque temps et avaient retrouvé avec peine leur chemin , quand le comte arrêtant tout à coup son cheval , prêta l'oreille à un bruit éloigné — — Entends-tu Ghizia? demanda-t-il à la comtesse. — Oui. répondit celle-ci; mais d'où peut venir ce bruit?

Avant que Maltingen eût eu le temps de répondre , un concert de fanfares mêlées aux aboiemens des chiens , aux piétinemens des chevaux et à une foule de cris étranges et horribles , éclata à peu de distance.

— Vois-tu, Ghizia? demanda encore le comte sentant ses cheveux se dresser d'horreur.

— J'entends un bruit singulier , reprit Ghizla , mais je ne vois rien.

Maltingen ne voyait que trop bien, lui ! il reconnut qu'il était entouré d'une foule de démons à cheval , étrangement vêtus en chasseurs ; les uns excitaient une meute de chiens noirs acharnés à la poursuite d'une douzaine d'âmes ( on ne dit pas sous quelle forme) qui fuyaient avec terreur ; les autres jouaient affreusement du cor , grimaçaient de toutes les façons et menaçaient de leurs doigts crochus le pauvre Maltingen. Bientôt le cercle s'élargit , et un chasseur plus grand que les autres s'avança vers le comte.

— Maltingen , lui dit-il , me reconnais-tu ? Je suisMéphislophélès; le moment est venu où tu dois payer ta dette. Aux termes de notre pacte , je dois t'avertir trois fois avant de m'emparer de ton âme , ainsi tu me reverras encore deux fois.

( 09 ) Toute la chasse infernale passa alors devant Mallingen , comme un rapide ouragan , puis tout retomba dans le silence et l'obscurité.

— Qu'as-tu donc , Maltingen ? dit avec anxiété Ghizla qui sentit son mari chanceler sur son cheval.

— Oh ! Ghizla , murmura le malheureux , je suis perdu.

La comtesse entendit ensuite avec effroi et douleur des mots désordonnés s'échapper des lèvres de Maltingen ; elle sonna du cor , se fit entendre de quelques valets qui, arrivant avec des torches , transportèrent au château le comte défaillant. Pendant toute la nuit , on lit de vains efforts pour lui faire reprendre ses sens ; ce ne fut qu'au point du jour qu'il ouvrit les yeux , son premier mouvement fut de croire qu'il avait fait un rêve ; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il n'en était rien , et se jeta avec désespoir dans les bras de

Ghizla. Puis, au milieu des sanglots qui brisaient sa voix , il lui raconta ce qu'il avait vu. On peut se faire une idée de la douleur de Ghizla , quand elle apprit que c'était pour la >sséder que le malheureux Maltingen avait \ . iidu son àme : mais que pouvaient ses larmes et ses regrets? le destin de son mari était réglé désormais par un pouvoir fatal que Dieu seul eût pu surmonter : or, en recourant à l'infernale alliance, Maltingen s'était fermé tout accès à la miséricorde de Dieu ;

tout espoir était perdu et révènement le prouva. Deux jours de suite, le comte entendit la chasse infernale , et vit son inflexible créancier face à face ; enfin le troisième jour, l infortuné rendit le dernier soupir dans les bras de Ghizla éplorée.

Telle est , d'après la version de mon guide, l'origine de cette chasse merveilleuse; quant à ce qu'il ajouta relativement aux descendons

de Mahingen , bien qu'il ne m'ait pas fait grâce d'un individu , je résumerai en peu de mots leur histoire. Pendant deux ou trois générations , les Mahingen moururent avec les mêmes circonstances que leur aïeul ; mais , enfin , Rudner m'affirma qu'il s'était trouvé dans cette famille vouée à la damnation , un homme si recommandable par ses vertus et sa haute piété , que la colère du ciel avait été fléchie; depuis cette époque , bien que les Maltingen entendissent toujours la chasse infernale dans le mois qui précédait leur mort, ils devaient plutôt s'applaudir que se plaindre de ces avertissemens surnaturels ; car ils pouvaient mettre en ordreleurs affaires terrestres, se préparer à une mort chrétienne, et disputer ainsi leur âme au chasseur infernal qui

la^guettait au passage

Le récit de Rudner avait parfaitement rempli le but que je m'étais proposé , il

( 102 ) m'avait fait accomplir , presque sans m'en apercevoir , une marche qui , dans toute autre occasion , m'eût harassé et épuisé. A mesure que nous avions marché le temps s'était éclairci , et la lune venait même de se montrer au milieu des nuages, lorsque nous arrivâmes en face du château de Mallingen. Rudner achevait justement alors son histoire, elonzeheuressonnaientà l'horloge du château. Avant de frapper à la grande porte, j'examinai un peu cet antique manoir ; il est entouré de murailles flanquées de quatre belles tours qui , alors , s'élevaient au clair de lune , comme de gigantesques fantômes représentant les siècles écoulés , et vous comprendrez sans peine l'émotion que je ressentis en les contemplant dans un moment où mon esprit était encore occupé de la mystérieuse histoire. Il y avait en moi une excitation nerveuse qui me fatiguait et me rendait sensible la perception

du moindre son. Rudner était près de moi , attendant mon ordre pour demander l'entrée du château , quand nous nous retournâmes spontanément l'un vers l'autre, et nous nous regardâmes fixement... Ce n'était point une illusion, c'était bien le bruit du cor que j'entendais de l'autre côté du château ; je fus tenté de me croire au milieu d'nn cercle magique , et le jouet de quelque puissance occulte: pendant quelques secondes, je ne pus faire un mouvement, articuler une parole. Au même instant la lune disparut , et nous n'aperçûmes plus de château qu'une lueur faible et incertaine qui s'échappait d'une fenêtre. Le bruit étrange redoubla alors un mouvement extraordinaire eut lieu dans le gothique manoir -, la petite lumière disparut.

— Qu'en dit votre honneur , me demanda à voix basse mon guide.

— Frappons, lui répondis-je avec effort , je ne comprends rien à tout ceci.

— Je comprends trop bien, reprit Rudner, et je serais bien surpris si mes prévisions n'étaient pas justes.

Il frappa plusieurs fois sans que Ton répondît; cependant nous entendîmes enfin un bruit de pas sous le guichet , et une voix chevrotante nous demanda en allemand qui nous étions et ce que nous voulions.

— Ouvrez, vieux Gottlieb , dit Rudner, c'est un ami de M. Rodolphe que je vous amène.

— Le ciel vous protège, reprit la voix ; à quelle heure arrivez-vous !

La porte s'ouvrit à ces mots, et j'aperçus sous le guichet la figure vénérable d'un vieux domestique qui me parut fort triste. Rudner qui avait fait sans doute la même remarque, me lança un regard expressif.

— Puis-je avoir l'honneur de voir M. le comte de Maltingen? cîemandai-je à Gotllieb, en pressentent une lugubre réponse.

— Ah! monsieur, il est arrivé un grand malheur, murmura le vieillard en me précédant. Brûlé! en charbon! plus de ressources

— Rudner , dis je tout bas à mon guide , en me sentant pâlir, entends-tu ce qu'il dit? toute celte histoire serait-elle vraie?

— Je vous avais bien dit, reprit Rudner, que le vieux Mallingen était menacé. Il vient sans doute de périr victime de quelques affreux accîdens! Pater noslerl ajouta-t-il en fervent catholique.

Je crois, Dieu me pardonne que j'allais lui répondre par un Ave Maria , lorsque nous nous trouvâmes à la porte du vestibule.

- — Hé arrivez donc ! s'écria d'une voix de stentor un gros homme qui descendit vivement les marches du perron. S'est-on jamais fait attendre de la sorle ! Par saint Hubert ! vous êtes un singulier chasseur , et je ne compterai

pas sur votre exactitude ! Néanmoins , soyez le bien venu à Maltingen.

Celui qui me parlait ainsi était ce vieillard d'une vigueur et d'un embonpoint peu communs , que vous connaissez ; il avait un costume de cîiasse complet , et sa physionomie était animée comme Test celle d'un chasseur qui descend de cheval.

— M. le comte de Maltingen ! murmura Rudner.

— Rudner! s'écria le comte avec colère. Est-ce toi, misérable ! comment amènes-tu ce jeune homme à onze heures du soir? Par quel chemin maudit Tas-tu conduit et égaré? Je ne sais qui ufempêche de te faire jeter dehors à coups de nerf de boeuf. Figurez-vous, monsieur, que je vous attendais à cinq heures au plus tard. Voyant qu'à six vous notiez pas arrivé, j'ai craint que vous ne vous fussiez perdu seul dans la forêt , et j'ai ordonné une battue

( 407 ) dans les environs; à huit heures, même inquiétude et nouvelle battue; à onze heures, enfin , moi-même je me suis mis en campagne , le tout inutilement... J'allais me résigner à souper seul, du dîner que je vous avait fait préparer. Vous voilà, enfin ; encore une fois soyez le bien venu; mais, grâce à la sottise de Rudner qui vous a fait partir trop tard, vous n'aurez qu'un repas réchauffé ; heureusement que le daim...

— Le daim qui était à la broche n'est plus qu'un charbon , dit alors Gottlieb.

— Mille diables d'enfer ! Rudner , ôte-toi de mes yeux ! reprit le comte avec un nouvel emportement , c'est toi qui en es cause.

Pendant ce colloque qui démolissait pièce à pièce l'édifice fantastique que mon imagination avait bâti sur le récit de Rudner, j'eus le temps de me remettre et de reprendre mon aplomb. Je présentai mes devoirs au comte de

Maltingen , el le priai de ne pas s'inquiéter (Je son dîner que mon appétit, depuis long-temps aiguisé, me ferait trouver excellent. Puis j'excusai mon guide en rejetant le biàine sur moi.

— Le drôle! dit le comte il me le paiera. Sans plus tarder nous entrâmes dans

la. salle à manger. Au milieu du souper , auquel je faisais assez d'honneur, je me pris tout à coup à sourire au souvenir de l'histoire de mon guide, et j'appris en peu de mots, à M. de Maltingen , la cause de ce sourire.

— Ce Rudner , ajoutai-je d'un ton railleur dont mon compagnon de voyage eût pu, s'il eût été présent, critiquer la franchise, ne s'étail-il pas mis dans la tête que la chasse infernale parcourait la forêt toutes les fois que le son de votre cor arrivait jusqu'à nous!... Oh ! il m'a fait bien rire ! « Vous verrez me di-

sait-il, que M. le comte est mort et emporté par le diable. »

— Le diable l'emporte lui-même , dit le comte en riant à laire sauter ses trois mentons. J^ai un estomac de fer, un corps infatigable et le jarret toujours tendu. En dépit de toutes ces histoires, je mourrai, si Dieu le permet , comme mon père est mort : plus près de cent ans que de quatre-vingts. A votre santé!... Mais où est doncGhizla, la douce Ghizla?

— Ghizla? demandai-je, que voulez-vous dire.

— Eh bien ! Ghizla n'est-elle pas ma fille? Voici le jour. . . A bientôt , mon oncle ,

Georges.

GHIZLA. DE I1ALTINGEN A SON FRÈRE RODOLPHE.

Maltingen, ie

— Tu ne t'es pas tiompé, mon Rodolphe; ta lettre m'a bien troublée! Ce que j'ai entendu raconter d'hommes armés d'un regard assez pénétrant pour lire jusque dans le fond des coeurs j ce que j'ai traité jusqu'ici de rêveries

( H 2 ) chimériques, est-il Jonc vrai? Es-lu doué de cette faculté à la fois précieuse et terrible de deviner la pensée dans les regards; ou bien, dans mon ignorance de la vie du monde et de ses usages , ai-je laissé trop clairement apercevoir les sensations confuses qui se heurtaient en moi ? Quoi qu'il en soit, mon Rodolphe , tu as jeté une lumière étrange dans ce qui n'était encore qu'an chaos obscur; je ne sais quel changement inconnu s'est opéré soudain dans tout mon être : je crains , j'espère , je passe d'une minute à l'autre d'un sentiment de profonde mélancolie , à une allégresse dont la cause est insaisissable pour mon esprit... Rodolphe , toi qui as l'expérience d'une jeunesse active et orageuse, toi, qui semble avoir deviné ce que j'ignore presque encore moimême , que n'es-tu là pour m'instruire et me guider !

M. de Rosière est ici. Si j'ai été troublée

nen qu'enlisant ta lettre, juge de ce que j'ai dû éprouver quand je me suis vue en présence de M. Georges! Ce que tu me fais entendre serait-il donc vrai ? aimerais-je follement un homme que je connais à peine , qui ne m'a sans doute pas remarquée? Je ne sais pas bien me rendre compte de l'état de mon cœur : je tremble quand le regard de M. de Rosière se repose sur moi ; mais est-ce la frayeur ou l'affection qui me cause celte émotion? Je ne saurais le dire. La première fois que j'aperçus M. Georges, je me sentis entraînée vers lui. Sa physionomie à la fois belle et mélancolique ; la douceur de son regard, le charme de sa voix, jusqu'à l'accent méridional avec lequel il prononce l'allemand , tout m'attira, et, Rodolphe ! j'ai retrouvé toutes ces séductions quand il est arrivé à Maltingen. Oh! je crois que tu as raison, c'est de là seulement que je dois attendre mon bonheur,.. Mais que part. i. 8

les-tu d'efforts que tu as faits pour l'assurer? Sur ce point, ta lettre est une énigme. Hélas! elle est beaucoup plus claire et trop justifiée sur un autre objet. M. de Rosière est malheureux; il est facile de deviner qu'une peine profonde a ulcéré son ame ; mais de quelle nature est cette douleur? Tu me dis de le consoler! Ah! sans doute, il serait doux de pouvoir faire pénétrer dans son cœur des paroles capables d'étourdir ses souffrances morales; mais, Rodolphe, n'est-il pas nécessaire de connaître la cause d'un mal avant de chercher à le guérir? Ce que tu me dis de cette douleur m'effraie... autant pour toi que pour lui. Que parles-tu encore de rouages, de voiles mystérieux qui recouvrent ton œuvre ? Mon Rodolphe, je tremble en relisant ces mots; j'ignore ce que lu as fait pour que je sois heureuse , mais il me semble qu'un bonheur basé sur un mystère qu'on ne peut avouer, qui,

lorsque je le connaîtrai , réclamera toute mon indulgence... Il me semble , mon frère, qu\m tel bonheur est bien fragile... Ne l'affliges pas de ces pressentimens que je ne puis m'empêcherde te communiquer : j'ignore le monde, et toi lu en as une longue expérience; et, dans ce que lu as fait lu as été guidé par une affection qui m'est trop précieuse pour que je n'en sois pas éternellement reconnaissante; je ne repousserai donc pas le bonheur que tu «l'offres, je ferai, au contraire, des efforts pour le saisir et le consolider : s'il te coûte cher , comme tu dis, je veux au moins que ce prix inconnu n'ait pas été payé vainement.

Mais réussirai-je ? Ce mol , je ie répète aans cesse avec une terreur toujours croissante. Tu me crois une force dont je serai peut-être incapable. Ces trésors dont lu prétends que le ciel a enrichi mon àme , ne resteront-ils pas éternellement enfouis, sans que j'ose en dé-

penser la plus faible parlie ? Oui , je le sens , il y a en moi une timidité que M. de Rosière rendra encore plus invincible ; je lui parlerai , sans doute ; peut-être obtiendrai-je une partie de sa confiance , toute sa confiance même 5 mais, moi! pourrai-je lui rien dire de ce que j'ai dans le cœur?...

Quand M. de Rosière arriva à Mallingen, il était plus d'onze heures du soir, et mon père inquiet de ce retard qui lui faisait supposer que son hôte s'était égaré, avait inutilement fait des battues dans la forêt. Je m'étais déjà retirée, lorsque mon père me fit appeler pour le repas du soir. M. Georges me parut fort ému. Mon nom lui rappelait, comme il le dit ensuite, l'héroïne de la légende de Maltingen. Néanmoins, il était bien moins que moi troublé et agité ; la gaîté de mon excellent père , ses saillies intarissables, en distrayant M. Georges, me donnèrent heureusement le temps de

( 117 ) reprendre un peu de calme; je pus hasarder quelques mots, répondre aux prévenances de M. de Rosière ; la conversation, dont mon père avait fait d'abord tous les frais , se généralisa; le nuage qui obscurcissait la physionomie de M. de Rosière s'éclaircit peu à peu, et bientôt une sorte cTinlimité régna entre nous.

— Mon cher hôte, dit mon père avec celle cordialité irrésistible que tu lui connais , je veux que vous soyez à Maltingen comme chez vous. Ne vous gênez en aucune façon , ne vous inquiétez de nous qu'autant que vous n'aurez rien de mieux à faire. Les amateurs d'antiquités féodales disent que ma terre est entourée d'une foule de trésors ; des fenêtres en ogives , des tourelles ébréchées et autres raretés. Si vous aimez tout ceia , vous trouverez à satisfaire votre goût. Quant à moi, je suis un vieux chasseur, j'ai chassé toute nia

( H« ) vie, et je ne veux faire que cela : vous m'accompagnerez si cela vous convient. La forêt de Maltingen est riche en gibier et en venaison ; je serai heureux d'admirer voire adresse. Mais, encore une fois, liberté pleine et entière pourvous au château de Maltingen. Tout ce que je réclame , c'est que que vous soyiez exact à l'heure des repas , où votre présence me fera trouver le vin meilleur...

M. de Rosières remercia avec amabilité, et se tournant vers moi :

— Mais dans toutes ces occupations que M. de Maltingen veut bien me trouver pour charmer mon séjour ici, je n'en vois pas, mademoiselle , qui me permettent l'espérance de votre société. A moins cependant que vous ne soyiez aussi ardente à la chasse que M. le comte , ou que vous ne daigniez me guider dans mes explorations artistiques aux environs de Maltingen...

Je senlis mon cœur battre si violemment à cette interpellation directe , qu'il me fut impossible de répondre. Mon père en prit le soin.

— Ghizla est une femmelette que le bruit d'un coup de fusil met aux abois , dit-il. Elle chasser! la pauvre enfant pleurerait envoyant

tomber un daim Mais je ne fen aime pas

moins pour cela, mon cher hôte. Ma Ghizla , c'est mon dieu sur la terre , c'est toute ma joie ; c'est elle qui me fait supporter l'absence de mon joyeux Rodolphe , ce chasseur infatigable qui soutiendra l'honneur de mon nom quand il mettra fin à ces courses vagabondes ( — c'est mon père qui parle, Rodolphe — ) qui me ruinent en me laissant dans la solitude. Mais si, comme je le soupçonne, sans que vous deviez vous en offenser , vous vous fatiguez facilement de la chasse. Si vou aimez la causerie, la littérature, la pein

iure et la musique, Ghizla vous conviendra parfaitement. On a dépensé le prix de vingt équipages de chasse pour lui farcir la tête de toutes ces balivernes. Ainsi, tachez de vous entendre.

— J'ai peur, reprit M. de Rosières avec un sourire contraint ,( du moins Tai-je jugé ainsi), j'ai peur d'être un hôte aussi maussade pour mademoiselle que pour vous , monsieur le comte. J'aime, j'ai cultivé ces arts que vous traitez de balivernes; mais il en est d'eux à présent comme de la chasse que j'ai également aimée jadis. . . Je ne puis m'y livrer long-temps ; il faudrait pour cela une tranquillité d'esprit dont je me sens tout-à-fait dépourvu. Et , vous le savez, le défaut de suite, dans des occupations de cette nature , fait que l'on y devient de moins en moins apte. Pourtant, si mademoiselle le permet , je prévois que c'est près d'elle que je passerai la plus grande par-

tie des journées qui vont s'écouler. Le voulez-vous , mademoiselle?

Une foule d'idées m'assaillirent alors , Rodolphe ; je comprenais bien ce que ne disait pas M. de Rosière ; je devinais la cause de cette inquiétude qui le faisait essayer de toutes les distractions sans qu'aucune d'elles pût fixer son esprit préoccupé... C'est le chagrin, c'est cette douleur inconnue qui absorbe son àme tout entière, me disais-je; puis songeant à ses paroles , à cette promesse inespérée de vivre près de moi plus qu'ailleurs , envisageant d'un regard l'intimité qui doit naître de cette fréquentation, j'ai senti mon sein se soulever, une joie vague s'est glissée dans mon coeur. C'est lai-même qui le veut , qui le demande... Voilà ce que je me disais tandis qu'il parlait, et quand il me fit celte dernière question , j'eus à peine la force de lui répondre :

— Je serai trop heureuse, monsieur...

— Et je me lus , incapable de rien ajouter. Mon père se mit a rire.

— Vous voyez comme elle est timide , ditil. Ah ! mon cher hôte , ce n'est pas là une de vos Parisiennes coquettes , moqueuses, habiles à la riposte, telles que je les ai connues Tan dernier. Elles m'ont criblé de quolibets sur mon accent germanique et mes bottes hongroises, j'en ai ri c'est vrai, mais eutre nous, je les ai trouvées fort impertinentes. Ghizla, vous en jugerez , ne leur ressemble en rien; vous ne pariez pas mal l'allemand , mais enfin , une personne disposée à rire, en trouverait bien l'occasion dans certaines de vos expressions ; Ghizla ne vous le fera pas sentir, soyez-eu certain. Elle vous parlerait plutôt français. Ce qu'elle fait, sans vanité, aussi bien que vous.

Ces éloges , sur des choses aussi simples

( *23 ) m'embarrassaient d'autant plus, Rodolphe, que M. de Rosière me regardait fixement , et semblait absorbé dans ses réflexions ; me vovaitîl , seulement? pensait-il à moi , ou ses pensées erraient-elles au loin ? Je l'ignore encore, car il poussa un profond soupir, passa la main sur son front, et dit seulement :

— Fasse le ciel que mademoiselle ne ressemble jamais... Et il s'arrêta.

Que voulait-il dire? Tu dois le savoir, toi , Rodolphe! sans doute que cette exclamation était causée par ce chagrin dont tu semblés connaître tous les détails , quant à moi je le regardai et me sentis émue , en surprenant une expression douloureuse sur ses traits. A qui faut-il donc que je ne ressemble pas? Oh î mon frère , lu m'as donné une mission à remplir sans y joindre les instructions nécessaires à son accomplissement. Pour conquérir le cœur de M. de Rosière... Que viens-je dé-

crire, Rodolphe, j'ensuis toute confuse ; ,. pour pénétrer dans le cœur de ton ami , afin d'en extirper un mal qui le ronge , que dois-je faire, que dois-je éviter? Tu ne me dis rien ! c'est surtout en entendant cette phrase interrompue s'échapper de ses lèvres, que j'ai senti combien mon impuissance était accablante. Fasse le ciel que je ne ressemble pas !... A qui ? A une femme, peut-être ? Alors tu Tas connue, tu sais en quoi elle a fait souffrir M. de Rosière, et lu ne me le dis pas. Mais c'est de la cruauié, songe donc que je vais peut-être avoir les mêmes défauts > les mêmes manières que celte femme ; et bien sûr je lui serai inférieure en beauté, en grâce, en esprit surtout : les Parisiennes en ont tant ! C'est mal , mon frère ; je n'ose me contenter des vagues recommandations contenues dans ta lettre ; tu me dis sois telle que je le connais , aisse ton Ame s'abandonner librement à tous

ses élans; est-ce donc que tu as jugé que, (elle que je suis, j'ai précisément ce que n'avait pas cette autre femme... Ou bien es-tu assez aveuglé par ton amitié pour croire que je lui suis supérieure? Quoi qu'il en soit, Rodolphe , je n'avancerai qu'en tremblant dans la carrière que j'ai à parcourir ; je sens que mon courage faiblira plus d'une fois , et si j'arrive, ne sera-ce pas une sorte de prodige? Au moindre nuage que je verrai s'étendre sur la physionomie de M. Georges, je croirai avoir heurté quelqu'une de ses peines, avoir renouvelé quelque triste souvenir ; et ces craintes , avoue-le , sont plutôt faites pour m'éloigner du but que pour m'en rapprocher. Comment la confiance pourra-t-elle jamais naître de lui à moi , si j'ignore par quelle conduite je dois la provoquer?

Que de perplexités dans mon esprit, Rodolphe ! je t'en exprime seulement une fai-

( 126 ) ble parlie, les termes me manquent pour te les faire apprécier toutes. Depuis hier mon coeur est d'une agitation qui serait presque insupportable, si je n'étais soutenue par une espérance qui m'est venue de toi. Ajoute quelques conseils aux vœux que tu m'adresses , mon fi ère; comprends les appréhensions pénibles de ta Ghizla , fortiiie-la de ton expérience.

— Je me laisse aller à penser à coeur ouvert avec toi , et j'oublie le récit de cette première entrevue. J'y reviens , car il faut que lu saches les moindres incidens de la vie nouvelle qui commence pour moi. Mon père qui aime à tenir table , comme tu sais , et qui , je le pense, avait remarqué ia tristesse , de son hôte, me fit un signe que je compris parfaitement ; je me levai et lui apportai la belle coupe d'argent dans laquelle il a coutume de porter les santés de ses convives ; il la remplit de vin du Rhin, me la remit en disant :

— Ma Gliizla , voici un hôte que la providence nous a envoyé , dans un moment où l'absence de ton frère nous rendait notre solitude assez lourde; remercions donc la Providence, et faisons nos efforts pour que le séjour de M. de Rosière ici lui laisse un bon souvenir. Nous allons boire à Famitie' qui, je l'espère régnera bientôt entre nous. Trempe les lèvres dans cette coupe, ma Gliizla, parce que tu n'es pas de force à la vider complètement, et passe-la à notre nouvel ami.

J'obéis en me sentant rougir de confusion , et tendis la coupe à M. de Rosière , j'osai le regarder, mais j'eus peur ensuite de lui avoir laissé lire dans mes yeux toute l'importance que j'attachai à ce toast qui commençait notre liaison.

— C'est du fond de mon coeur que je réponds à cet appel bienveillant , dit-il en élevant la coupe. M. le comte, mademoiselle, je

ne saurais vous exprimer foute ma reconnaissance ; je prévois toutes les douceurs de votre hospitalité , je devine ce que vous ferez pour me la faire aimer... Vous réussirez facilement: j'espère, de mon côté , mériter ce titre d'ami que vous voulez bien me donner. Je bois à Tarni tié de mes hôtes, son souvenir me suivra partout.

Et il vida la coupe. Mon père se leva à son tour, et prenant la main de M. de Rosière , il dit :

— Ghizla, remplis la coupe c'est mon tour de la vider... mon jeune ami, continua-t-il en s'adressant à M. Georges, laissons de côté le langage étudié et l'étiquette fastidieuse qui embarrassent la franchise d'une affection expansive. Je me sens disposer à vous traiter comme mon propre fils, c'est vous dire que je vous aime déjà ; Rodolphe me parle de vous en termes qui me prouvent que vous lui êtes

cher ; l'amitié du père vous estacquise comme vous avez déjà celle du fils. Permettez à un vieux chasseur ennemi de la contrainte, de vous traiter avec la familiarité d'un parent; ii voire sanlé, mon cher Georges de Rosière !

Je versais alors le vin généreux dans la coupe que mon père me demandait du geste, mais, en entendant cesmols et en voyant l'empresse ment avec lequel M. de Rosière rendit à mon père son élreinle amicale , je sentis une vive émotion ; il me sembla que de ce moment une sorte de lien nous attachait les uns aux autres. Une larme que je ne pus retenir roula dans la coupe , et ce qui augmenta ma confusion c'est que je vis bien que M. de Rosière l'avait remarquée. Heureusement, mon père n'avait rien vu, autrement il se serait plu sans doute à augmenter mon embarras en me raillant sur ma timidité; il vida rapidet. i. 9

ment la coupe et me la rendit et me dit en m'embrassanl :

— Maintenant, mon enfant , va te coucher, car il est minuit...

J'obéis avec joie. Il me tardait d'être seule pour me rendre compte des émotions si rapi des de cette soirée... Je t'ai dit que je voulais te faire connaître les moindres incidens de ma vie nouvelle; Rodolphe, c'est pourquoi j'aurai le courage de te raconter mes faiblesses de cette nuit... A peine étais-je arrivée dans ma chambre, que je tombai à genoux en fondant en larmes. Je remerciai le ciel.. De quoi? je ne pus formuler l'expression de ma reconnaissance , mais combien elle était vive, pourtant! Puis, éteignant ma bougie, je m'assis près de ma fenêtre et laissai errer mes pensées aussi rapides , aussi insaisissables que les nuages du ciel. Combien je restai de temps à cette place où tant de fois déjà j'avais porté

mes rêveries , c'est ce que je ne puis dire ; mais la nuit était si calme , la pluie du matin avait donné une telle vigueur aux parfums de la forêt , un bien-être si doux régnait dans mon âme que je m'apercevais à peine de la marche des heures. Ce qui m'arracha à cette contemplation muette ne détourna pas ma pensée de l'objet qui l'absorbait : M. de Rosière que je n'avais pas entendu monter chez lui , (c'est ta chambre qu'on lui a donnée poulie temps de son séjour ,) venait d'ouvrir sa fenêtre. Tu sais qu'il se trouvait par conséquent en face de moi; il n'avait pas comme moi éteint sa lumière, de sorte que jo pouvais le voir tout en demeurant cachée à ses )< eux. Il s'appuya un moment sur le balcon, paraissant enseveli dans une profonde méditation...

Que n'aurais-je pas donné alors pour pénétrer le sujet de cette rêverie ! Oh ! Rodolphe, c'est un supplice que cette ignorance de ce qui

( *32 ) l'occupe ! c'est en vain que mes yeux se fatiguaient dans l'espérance de deviner l'expression de ses traits; vainement mon oreille avide voulut recueillir un mot, une exclamation qui m'apprissent la nature de ses pensées... je le voyais immobile , la tête cachée entre ses mains , et je n'entendais d'autre bruit que les battemens précipités de mon coeur. Enfin, il quitta la fenêtre, s'approcha d'une table, plia et cacheta une lettre après l'avoir relue... Puis il écrivit l'adresse et revint au balcon. Cette lettre... j'ai honte de l'avouer , Rodolphe ; j'aurais donné tout ce que je possède pour pouvoir la lire; c'est là, sans doute, que j'aurais trouvé la clef de ce mystère de douleur que tu ne m'as pas fait connaître... Pendant quelques minutes, je n'eus d'autre pensée que le désir de soustraire cette lettre quand il la ferait porter à la poste... Je m'humilie ente rapportantcette coupable tentation,

( 133 ) mon frère; mais il me semble que je ne puis le rien cacher , tu me connaîtras tout entière, mieux que moi probablement ; car , toi , tu sais bien ce qui se passe en moi , tu l'as deviné et tu sais quel nom donner à toutes ces émotions. .. Mais j'eus bientôt honte de moi-même. Non , me dis-je, je ne veux pas surprendre ses secrets ; je veux obtenir sa confiance et lui devoir une confidence entière... cette confiance je la provoquerai par une affection de sœur, et peut-être, enfin, m'en reconnaîlra-t-il digne... Tout à coup, je vis M. de Rosière se tourner du côté de ma fenêtre; c'est alors seulement que je m'aperçus que la blancheur de in a robe pouvait trahir ma présence... Pleine de confusion, je me suis retirée de ce balcon où j'aurais passe la nuit si je n'avais craint d'être reconnue de lui et je me suis mise au lit... J'ai dormi, Rodolphe; mais quels rêves étranges m'ont

( 134 ) assaillie; j'en subis encore l'influence en t'écrivant. Ne me raille pas de ce que tu appelles des enfantillages dignes de ma nourrice; tu sais que j'ai la faiblesse d'attacher de l'importance à mes songes , et lu vas juger de l'impression qu'ont dû me laisser ceux de cette nuit.

J'étais sur le bord d'un lac immense dont les eaux, argentées s'é tendaient à mes yeux comme un horizon radieux ; dans le lointain, je voyais s'élever les bois touffus d'une île aux frais ombrages, ornés de fleurs aux couleurs brillantes. J'aspirais leurs e'manations balsamiques qui embaumaienlla brise; les yeux fixés sur cette île , je sentais en moi le désir irrésistible d'aller fouler ses gazons verds , cueillir quelques-unes de ses roses et me reposer sous ses dômes de feuillage... Tout à coup, une barque conduite par un homme dont je ne voyais pas la figure glissa légère-

( 135 ) ment sur le lac et vint s'arrêter à mes pieds ; le batelier me fit signe d'y descendre , et , ramant avec ardeur, il se dirigea vers File enchantée... un bonheur ineffable pénétrait dans mon âme, à mesure que nous avancions r les parfums des fleurs devenaient plus délicieux; la brise, en se jouant dans le feuillage des bosquets de Tile , faisait entendre une suave harmonie qui arrivait jusqu'à moi et me ravissait en extase. Le batelier ramait toujours, redoublant ses efforts et déjà j'apercevais toute la surface de file , couverte des plus doux gazons , offrant partout limage la plus riante, véritable éden où je brûlais d'aborder. Mais le ciel se voila subitement, les eaux du lac se troublèrent, des vents impétueux mugirent avec fracas , des- vagues immenses s'élevèrent entre l'ile et noire nacelle et me permirent à peine d'entrevoir celte plage tant désirée 5 une terreur indicible s'empara de

moi... Quant ap batelier, rassemblant toutes ses forces, il continua à s'avancer vers Pile malgré les lames qui menaçaient de nous engloutir... Je le voyais à peine, tant l'obscurité devenait intense; mais il nie semblait qu'il parlait... ce n'était pas à moi; je distinguai bientôt une femme qui, la tête couverte d'un voile et une baguette à la main, se tenait au milieu de la barque et semblait commander aux eaux du lac, exciter leur furie, et vouloir renverser notre embarcation. « Laissenous, femme odieuse, disait-il avec colère, ne l'oppose plus à mes efforts... je veux que Ghizla aborde l'île enchantée , je veux qu'elle y trouve un asile de félicité... Laisse-nous! » Mais l'inconnue , sans répondre autrement que par un rire ironique qui me glaça, étendit de nouveau sa baguette et l'ouragan , les ténèbres, les vagues, tout devint plus horrible : je ne voyais plus l'île. « Grâce! grâce!

( 137 ) m'éciiai-jeen me jclant aux pieds Je la cruelle femme — Ghizla , me dit le batelier ne rabaisse pas ainsi , je te sauverai en dépit de ses maléfices et jeté conduirai au port. » Il faisait en disant ces mots des efforts surhumains pour gagner le rivage... un moment je crus que nous allions y toucher, je revis quelquesuns de ces arbres si frais au pied desquels je croyais m'asseoir, j'entendis l'harmonie délicieuse et sentis le parfum des fleurs... « Tu es sauvée ! » cria le batelier ; — Perdue! dit la magicienne avec un éclat de rire. En effet, au moment où, ivre de bonheur, je m'élançais croyant mettre le pied sur le gazon fleuri de File, notre barque loucha un rocher aride; l'éden enchanté disparut à mes veux , je me trouvai sur une plage déserte, sans arbres , sans fleurs , où Ton ne respirait qu'un air lourd et épais. Mon cœur se serra avec une angoisse mortelle, quand je me vis dans cet

( 138 ; horrible lieu et que je cherchai vainement des yeux, la terre de mon île aux arbres verds... Je me sentais mourir, suffoquée par des larmes que je ne pouvais verser, et j'allais tomber sur le sol rocailleux, quand un bras entourant ma taille me soutint et la voix du batelier me dit : <( Ghizla, j'ai causé le naufrage de toutes tes espérances, c'est moi qui ai amené la tempête qui a englouti l'île riante où tu voulais cueillir quelques fleurs; maintenant voilà le sol maudit où nous vivrons tous les deux. Ghizla! pourras-tu jamais me pardonner? » Eperdue, je me retournai à cette voix bien connue... je vis un homme, jeune, beau, mais dont le front était marqué de la fatalité du désespoir ; sa pâleur , l'égarement de ses yeux , le de'sordre de sa physionomie ne m'empêchèrent pas de le reconnaître... Cet homme, mon Rodolphe, mon frère bien -aimé, cet homme qui sanglotait amèrement, qui

( *39 ) me serrait dans des bras tremblans, je frémis en me le rappelant : c'était toi!.. Je poussai un cri et m'éveillai au moment ou tu posais tes lèvres sur mon front inondé de tes larmes...

Voilà quels ont été mes rêves, Rodolphe; j'aurais bien besoin de courage et de raison pour me persuader que ces illusions du sommeil n'ont aucune influence sur la vie réelle... Mais cette force je ne l'ai pas. Traite-moi de superstitieuse , d'enfant crédule et ignorante ; ton esprit supérieur et audacieux peut braver ce que tant d'autres ont redouté... Est-ce un bonheur pour toi? Je n'ose prononcer; mais est-il si déraisonnable de croire que Dieu a permis que des averlissemens secrets nous fussent donnésenson nom? et, dès lors, pourquoi ne supposerais-je pas que les songes sont le lien mystérieux qu'il a établi entre le ciel et nous?...

Cette croyance est de nature à obscurcir le ra y on d'espoir qui s1était glissé dans mon cœur. Aussi cetleletlre sera-t-elle terminée plus tristement que je ne l'ai commencée. . . Mon Rodolphe, conserve-moi ceite amitié si tendre qui nous unit. Je ferai tout mes efforts pour aborder nie enchantée ; mais, si mes espérances sont détruites par la tempête, qu'au moii:sje sois sûre de trouver un dernier asile dans tes bras ; que ta bouche pose sur mon front un baiser fraternel , que la voix me console! ton afièclion sera le port oùje me réfugierai, pour y pleurer librement la perte d\in avenir que, peut-être, n'eût pas dû rêver la soeur.

Ghizla.

GHIZLA A SON FRÈRE.

Maltingcn , In

Quelle étrange chose que notre coeur, mon Rodolphe! combien me semblent merveilleuses les transitions rapides qu'il peu! ressentir ! Tu vas rire de ta pauvre Ghizla , de son inexpérience , de sa promptitude à embrasser

( 1*2 ) les chimères créées par son imagination : qu'importe, frère , j'ai promis de tout dire et, n'eussé-je pas fait celte promesse, je t'ouvrirais encore mon âme; car tu m'aimes, mon bonheur est quelque chose pour toi, et j'éprouve le besoin d'épancher dans ton cœur les sensations qui débordent le mien.

Mais pourrai-je le faire comprendre l'état singulier dans lequel m'ont laissée les jours qui viennent de s'écouler ? Encore sous l'impression de ma dernière lettre, lu auras peine à saisir les gradations par lesquelles je suis arrivée à être presque heureuse !... Heureuse! Rodolphe! J'ai écrit ce mot, et j'ose ne pas m'accuser de présomption ! Ris de ta Ghizla ,

traite-moi de folle ignorante Je ne puis

m'empêcher de le répéter : il me sembie que je touche au bonheur; j'éprouve déjà un bienêtre, doux à mon àme comme le parfum qu'exhalait l'île enchantée lorsque je voguais vers ses rives fleuries...

( 143 ) Pendant les premiers jours du séjour de M. de Rosière à Maltingen, je demeurai dans l'état de perplexité que ma dernière lettre t'a fait connaître. Une réserve facile à comprendre existait entre nous; nous connaissant à peine, nous ne pouvions passer aussi rapidedement de la politesse à l'intimité : nous nous observions mutuellement , faisant chaque jour un pas l'un vers l'autre , mais avec celte défiance qu'on apporte dans les circonstances importantes de la vie... Remarque , Rodolphe, que je dis nous ! c'est que, depuis , M. Georges m'a avoué que de son côté comme du mien, il y avait eu cellehésilalion et cette prudence. Il avait aussi le désir de pénétrer dans l'intimité de mon coeur, il désirait bannir celte contrainte cérémonieuse qui arrête la libre expression de la pensée ; il cherchait en moi ce que précisément je n'osais lui offrir : une ame qui le comprit, une amie qui le consolât...

Mais d'abord , j'ai ignoré ces dispositions qui m'eussent donné lant de joie; poursuivie par Tidée qu'il dédaignerait mon affection, je ne m'avançai qu'en tremblant vers lui, el souvent, effrayée d'un mouvement, dont je n'avais pas été maîtresse , je m'arrêtai confuse , prête à rétrograder si je l'avais pu. Heureusement cela ne m'était pas possible, Rodolphe! tout concourait à nous rapprocher. Mon père aime M. Georges, presque autant qu'il l'aime loi-même; et il faut que ce que je te dis là n'ait rien d'exagéré , puisqu'il lui a pardonné son peu d'ardeur pour son plaisir favori.

— Je vois , mon cher Georges, lui dit-il un jour en revenant avec lui d'une chasse au daim ; je vois que vous vous contraignez pour me plaire. Je ne veux pas cela, morbleu; je ne le veux pas! soyez libre comme l'air, mon jeune ami; vous avez dans l'esprit quelque idée peu riante qui vous donne des distrac-

( 1^5 ) lions ; c'est un défaut capital pour un chasseur. Moi , quand je m'enfonce dans la forêt, je ne vois qu'une chose, je n'ai qu'une pensée : la piste de la bête, le désir de lavoir au bout de mon fusil : autrement , on ne fait que de mauvaise besogne. Aujourd'hui encore vous n'avez pas vu ce daim magnifique qui est parti presque dans vos jambes. Restez au château, mon cher Georges; vous ne me donnerez plus d'impatiences , vous ne vous fatiguerez pas inutilement... Et d'ailleurs, ajoula~t-il d'un air d'intérêt qui me causa une véritable émotion, je le répète , vous êtes préoccupé ; un vieillard rude et bruyant comme la nature m'a créé, ne s'entend guère à consoler des chagrins qu'il ne comprend plus... Voilà, ma Ghizla , cette autre perle de Maltingen ; Georges , ma fille est un ange de bonté ; elle a hérité de sa pauvre mère les sentimens délicats et épurés qui parfois me rendaient honteux de mon t. i. 10

amitié brusque et sans façon ; restez près de Ghizla , tandis que je suivrai le penchant qui nventraîne vers la forêt; vos âges comme vos goûts se ressemblent assez : vos caractères sympalhiseronl , je l'espère, également. Ma confiance en vous est sans bornes ; et je remets entre vos mains un joyau que vous ferez briller d'un éclat que je ne puis lui donner... Mes enfans, aimez- vous comme frère et soeur; Georges , parlez à coeur ouvert à Ghizla , et loi, ma perle chérie, ne néglige rien pour que notre ami oublie ses chagrins, s'il en a...

Je ne saurai exprimer l'effet de ces paroles qui peignent si bien l'adorable caractère de notre père. M. Georges , lui même r parut fort ému ; car il prit d^bord et serra vivement la main de cet homme excellent , sans pouvoir dire un seul mot. Ce ne fut;qu1après un moment qu'il répondit.

— Qu'ai-je donc fait pour mériter tant d'à-

( fi« )

mi lié et de générosité ? M. de Mallingen , vous m'avez deviné ; el il est vrai que le souvenir m'apporte quelquefois de sombres et amures idées, qui arrêtent les paroles joyeuses sur mes lèvres , et me rendent un triste compagnon. Mais le temps chassera ces réminiscences funestes , surtout si mademoiselle veut me permettre de profiler du bonheur que vous venez de m'oflrir...

— Ghizla est une fille obéissante et soumise, reprit mon père en riant; quand je lui ai dit de vous distraire et de vous faire prendre voire mal en patience, j'étais certain de son empressement. N'esl-il pas vrai , mademoiselle , ajcuta-t-ilen grossissant sa voix et en me frappant doucement la joue ; n'esl-il pas vrai que vous m'obéirez !

— De tout mon coeur, cher père; je veux toujours vous obéir...

Pour cacher mon trouble, je lis une pro-

( 148 ) fonde révérence en signe de soumission, et mon père m'embrassa...

Depuis ce moment , Rodolphe , j'ai fait chaque jour, comme je te l'ai déjà dit un pas vers le bonheur, ou du moins vers ce qui seul peut me l'apporter : la confiance de M. de Rosière. Jalouse de distraire la douleur qui l'oppresse, j'ai voulu occuper son esprit d'une manière conforme aux goûts que je lui supposais. Je lui ai demandé la permission de disposer librement de lui , d'arranger comme je l'entendrais la vie nouvelle que la bienveillance de mon père nous préparait , et il y a consenti. Depuis lors , nous nous quittons à peine ; nous avons visité les châteaux féodaux qui entourent Maltingen, j'ai fait des efforts incroyables pour me souvenir de toutes les légendes attachées à ces murailles croulantes , j'ai réussi parfois à exciter son intérêt , et peu à peu j'ai cru apercevoir moins de tristesse

dans ses regards. Madame Bradescoff, la femme du vieux capitaine, ami de mon père , nous accompagnait, et — que le ciel me pardonne — j1ai essayé plusieurs fois de faire sourire M. Georges , en faisant ressortir les ridicules de cette bonne femme. Lorsque nous rentrions au château , la musique, la littérature nous occupaient jusqu'à la chute du jour... Ce moment, je l'attendais avec bien de l'impatience. C'était l'heure où mon père , occupé de sa partie d'échecs avec M. BradescofF, nous envoyait gaîment promener... alors nous allions nous asseoir sur la pelouse en lace du petit lac dont la légende de Maltingen attribue la formation au héros de la chasse infernale. Là , nous laissions errer au loin nos regards, nous parlant à peine ; mais pour nous dire de ces paroles qui vibrent long-temps dans le coeur... Le jour fuyait rapidement , la nuit douce et étoilée se-

répandait sur la nature, et l'ail se remplissait des parfums suaves, et des harmonies du soir. Moment délicieux, qui nous conduisait à l'intimité que j'appelais de toutes les forces de mon âme; heure mystérieuse où le cœur ne peut résister au désirde s'épancher... oùM. de Rosière lui-même devait me donner sa confiance... oui, sa confiance, Rodolphe, ce mot me cause une joie délirante. Mon frère , mon ami, j'ai la confiance de M. Georges, je sais... tout. N'est-ce pas qu'on aime déjà un peu quand on donne sa confiance ?

Voici comment il a élé amené à me parler :

C'était hier au soir; M. de Rosière était plus triste que de coutume, malgré les efforts que la politesse le portait à faire, il n'avait dit que quelques mots pendant le dîner, et moi-même, plongée dans une vague mélancolie, j'avais à peine essayé de le lirer de la

( 454 ) ■sienne. Mon père m'en fit même le reproche quand nous quittâmes la table, et me dit en souriant :

— Emmène-le, et fais en sorle qu'il revienne changé.

Nous sortîmes, M. Georges, madame Bradescoifet moi pour nous rendre sur le bord du lac. Jamais la nature n'avait revêtu de charmes aussi magiques ; l'air, l'horizon, tout ce qui nous environnait disposait l'âme aux douces émotions , et j'étais presque tentée de reprochera M. de Rosière le peu d'attention qu'il accordait aux scènes sublimes de cette magnifique soirée. Madame Bradescolf vint détruire l'extase qui me ravissait. Tu connais le caractère de cette bonne femme. Avec l'apparence la plus lourde, elle veut jouer l'étourdie ; une semaine passée en France lui a troublé l'esprit, et elle prend une peine incroyable pour imiter ce qu'elle appelle la lé-

gèreté française. Elle se figure au moins aussi vive, aussi spirituelle que les plus ravissantes Parisiennes : madame de Tréville , cette femme charmante et malicieuse que nous avons connue à Paris , est le modèle qu'elle se flatte d'imiter... Pauvre BradescofF! elle n'en sera jamais que la caricature et, au lieu des hommages qu'elle prétend recueillir , elle n'obtiendra que des succès de mystification. C'est un travers immense , sans doute ; mais je puis l'avouer à mon Rodolphe, qui s'est si souvent amusé aux dépens de la pauvre femme ; quand j'étais seule à Maltingen, je me faisais une innocente distraction de ce caractère; j'excitais madame BradescoiF, j'applaudissais à ses efforts, et je ne la quittais que quand le fou rire me prenait. Depuis l'arrivée de M. de Rosière, tout a pris un nouvel aspect pour moi, une pensée unique m'occupe et tout ce qui vient m'en distraire m'impor-

( '153 ) tune et me pèse. Madame BradescofFest piquée de ce changement, elle ne m'en a pas fait de reproches, mais je devine souvent à ses mouvemens l'impatience et le dépit qui l'agitent. La présence d'un étranger, d'un Parisien, surtout, a donné une nouvelle force à son idée favorite ; elle redouble de minauderies enfantines, et se lance avec une nouvelle témérité dans son imitation des grâces françaises. Tout ce fracas m'est insupportable... hier, surtout, elle se jeta si brusquement au travers de mes rêveries que je ne pus m'empêcher de lui témoigner ma mauvaise humeur. Elle m'avait tiré à part.

— Vous ne parlez pas , Ghizla , me dit-elle tous bas. Faites-y attention, mon enfant, les Parisiens sont habitués à une conversation spirituelle et incessante : M. de Rosière s'ennuie. Je vais le distraire.

— Vous allez dire quelque sottise, répondisje peut-être trop vivement.

— Des sottises ? eh! mon enfant , je connais mon monde , et je sais mieux que vous ce qu'il convient de dire.

Puis , hâtant le pas elle m'entraîna , et comme nous arrivions précisément à la pelouse qui borde le lac , nous nous assîmes tous les trois. M. Georges toujours sombre et préoccupé, moi-même inquiète de celle préoccupation et contrariée des projets de madame Bradescoff. Quant à celle-ci, elle ne songeait qu'à faire ce qu'elle appelle ordinairement une fusée d'esprit. A tous ses travers, elle joint la prétention de connaître parfaitement la langue française; ce fut donc dans cette langue qu'elle commença ses pauvretés.

— Vérilablement , dit-elle avec cet accent que je ne puis rendre, les jeunes hommes d'aujourd'hui sont tristes à mourir. A quoi, M. de Rosière, pensez- vous? j'aime que l'on rie, moi! A la vérité Maltingen n'est pas gai.

( 155 ) Si au moins nous avions une salle ae spectacle. Aimez-vous l'Opéra ? J'ai été auxBouffes. Odry est très bon chanteur. Il y avait de belles toilettes. Comment trouvez-vous la mienne ? Le capitaine dit que je le ruine. Les maris sont tous comme cela. Ghizla , vous ne dites rien. Parlez donc, mon enfant. Quand j'étais à Paris, j'allais souvent prendre des glaces chez Torloni. Et vous, M. de Rosière? J'ai perdu mon éventail; non le voici à mes pieds. Ramassez- le donc , M. Georges. Aux Tuileries vingt jeunes hommes se seraient déjà précipités pour le relever. Merci , oh! le charmant pays que Paris! on ne peut vivre qu'en France. El une femme n'a pas complété son éducation tant qu'elle n'a pas vu cette capitale. On en revient si bien façonnée!

— Vous voulez dire fagotée , interrompis* je ennuyée de ces lieux communs répétés pour la centième fois.

M. de Rosière ne put retenir un sourire qui déconcerta subitement la faconde spirituelle de madame BradescofF. Embarrassée des regards que nous attachions sur elle, cette pauvre femme se leva subitement.

— Si nous faisions un peu de musique, ditelle. La soirée est belle , je vais aller chercher mon accordéon.

— Je vous en éviterai la peine , si vous voulez le permettre, répondit M.Georges.

Mais madame Bradescoff était mal à son aise, sa fusée avait raté et je devinai qu'elle cherchait l'occasion de faire sa retraite. Elle la fit en conservant toute fois les honneurs de la guerre, c'est-à-dire d'une manière conforme au caractère qu'elle veut se donner.

— Non, non, M. de Rosière. J'aurais peutêtre changé d'avis avant notre retour. Et puis vous êtes si révasscurs, Ghizla et vous, que ce

( 157 ) que j'ai de mieux à faire , c'est de vous laisser ensemble.

Et elle partit aussi vite que son embonpoint le lui permit. Nous étions seuls; je ne sais si cette situation gêna d'abord M . Georges ; mais il se leva comme s'il eût voulu suivre madame Bradescoff et m'offrit son bras.

— Voulez-vous donc rentrer déjà , monsieur? lui demandai-je sans bouger.

— Du moment où vous voulez rester, je reste ; mais je craignais pour vous la fraîcheur du soir... et autre chose encore de plus redoutable.

— Quoi donc, demandai-je étonnée.

— L'ennui. Je ne sais ce que j'ai , je me reproche de ne pas trouver de paroles, lorsque je devrais profiter de votre société.

— Je comprendrais que vous eussiez de la peine à débiter des lieux communs, repris-je un peu timidement; mais, monsieur, je serais

bien fière si vous consentiez à penser tout haut devant moi...

Je m'arrêtai ; car, emportée par mon désir de connaître les secrets de ton ami , j'allais le supplier, forcer peut-être une confidence qui n'eût pas élé libre, et par conséquent serait demeurée incomplète.

— Penser tout haut , mademoiselle ? continua M. Georges... Je n'oserais. Il est des choses que vous ne pouvez comprendre...

D'ailleurs, si vous êtes assez bonne pour vous intéresser a moi , n'y aurait-il pas ingratitude de ma part à payer votre généreuse hospitalité en troublant votre cœur?... Mes pensées t quelque brûlantes, quelque amères qu'elles soient, doivent rester enfouies dans le sein qu'elles déchirent.

11 se lut ; quant à moi , tremblante et attendrie , confuse et troublée, je gardai un moment le silence. Il demandait si j'étais

assez bonne pour m'intéresser à lui ! O Rodolphe! que ce mot était faible, glacé, pour peindre celle avidiléde savoir qui me consumait! Des pensées poignantes déchirent son sein, répétais-je tout bas... mon Dieu, laites qu'il parle, ajoulai-je avec une ferveur qui embrasait toute mon âme.

— On dit pourtant , repris-je avec plus d'hésitation qu'un fardeau partagé est moins lourd à supporter... si j'étais un homme, si j'étais Rodolphe, vous me diriez ce que vous souffrez. Peut-être alors, trouverais-je des paroles pour vous consoler ; mais une femme , une pauvre jeune fille, ne peut donner aucun conseil : elle n'a que des larmes et de l'affection à offrir...

— Oh ! merci de ces bonnes et adorables paroles, s'écria M. Georges. A moi de l'affection ! qu'ai-je donc faic pour la mériter...

J'ouvrais la bouche et , grand Dieu qu'ai*-

( ICO )

rais-je dit? heureusement, un instinct secret m'arrêta. Je murmurai seulement :

— N'êtes-vous pas malheureux?

— Je ne veux pas abuser de votre excellent cœur; je me reprocherais les larmes que vos yeux verseraient sur moi; oui, je suis malheureux , plus malheureux que nul homme au monde , mais ce malheur ne doit pas rejaillir sur vous.

— Écoutez, repris-je , en m'armanl de courage. Mon père et mon frère Rodolphe m'ont donné mission de vous consoler , mais ni l'un ni l'autre ne m'ont dit quelle peine je devais chercher à effacer de votre coeur. Mon père l'ignore sans douleaussi , quant à Rodolphe, je suis persuadée qu'il a pensé que vous auriez confiance en moi... Je n'insisterai pas; mais croyez-le, M. Georges, c'était avec l'affection d'une soeur que je vous questionnais , ce n'était pas par une vaine curiosité...

( 161 ) — Je le sais , interrompit-il en soupirant — puis après un moment d'hésitation, il ajouta : — Que vous dirai-je? la plaie est profonde J'ai aimé , faime une femme, et j'ai été trahi par elle!..

Je ne pus que lui prendre la main et la lui serrer dans les miennes. Voilà donc le secret qui le torture !... Il a aimé, me disaisje, il aime encore... Je me misa pleurer, mais bientôt cette faiblesse eut un terme ; M. de Rosière retira sa main, se couvrit le visage et à ses mouvemens convulsifs je devinai que lui aussi versait des larmes. Je trouvai des forces pour lui parler.

— Oh! Monsieur, lui dis-je , est-il possible qu'on vous ait trahi ! vous! oh! vous avez été victime de quelque erreur : quelle femme voudrait vous tromper!

Ces mots lui firent lever la tête ; peutêtre l'accent avec lequel je les prononçai

( i62 ) fit-il impression sur lui , et en effet c'était du fond de mon cœur que j'avais tiré ces paroles; en rencontrant ses regards, je tremblai qu'il n'eût deviné toute ma pensée.

— Comme vous, j'ai cru que celle que j'aimais ne pourrait me tromper. Mais celle illusion est à jamais détruite... Et, au surplus, maintenant que vous savez la cause immédiate de mon chagrin , pourquoi ne vous dirais-je pas tout?...

Haletante , je prêtai l'oreille.

Pendant une heure, il me parla de celle qu'il aime encore malgré sa perfidie. Je n'entreprendrai pas de te (ransmeltreles détails de ce récit qui retentit encore en moi. Tu sais tout, m'a-t-il dit. Ainsi c'est au moment où il espérait s'unir à une femme aimée qu'il s'en est vu repoussé sans motif apparent? Il ne m'a dit aucun nom ; mais, toi, tu le sais, Rodolphe ; tu connais cette femme, elle est bien belle sans doute? 11

( 163 ) la représente jeune, naïve, ornée de tous les charmes de l'esprit et du cœur... Et pourtant elle Ta trahi : elle Fa repoussé quand un autre homme s'est présenté! quel est cet homme? tu le connais aussi... Rodolphe , ces mystères dont tu me parlais me font frémir pour M.Georges, pour toi et, le dirai-je, pour cette femme elle-même... Il n'est plus temps de te le cacher, j'aime M. de Rosière de toutes les forces de mon âme ; je sais que mon bonheur , mon repos sont à jamais liés à son sort... Pour conquérir son affection je donnerais plus que ma vie. Eh bien! malgré moi, la pensée de cette femme me poursuit; je ne la connais pas, je suis ignorante des usages et des travers du monde , mais il semble qu'au fond de mon cœur il y ait une voix qui me crie : « Elle est innocente de ce dont on l'accuse... Elle-même pleure des larmes de sang sur cette séparation. »

Vois de quelle fragilité sont mes rêves d'espoir! J'ai commencé cette lettre en me félicitant d'avoir fait un pas vers le bonheur; ett en traçant les lignes qui précèdent, j'ai senti le découragement pénélrerjusqu'à mon coeur comme une lame de glace. O faible que je suis ! hier , après cette confidence , j'éprouvais moins d'anxiétés; il me semblait que dès lors j'aurais moins de peine à combattre , mon ennemi étant connu. Je me flattais de susciter dans le coeur de M. de Rosière une affection capable d'effacer celle qu'il a vouée à une autre femme... A présent, cet espoir nie semble une folie. Encore une fois , Rodolphe , pourquoi n'es-lu pas là! tu sais tout , tu nie guiderais, tu m'enseignerais le chemin que je dois suivre.. Mais seule , toute seule, sans appui j'ai peur de perdre le courage qui peut-être me conduirait au but...

Je veux pourtant chasser ces idées , la soi-

( 165 ) rée d'hier a été trop douce pour que je n'y trouve pas le présage de quelques jours heureux. Lorsque M. Georges cessa de parler j'avais le visage couvert de larmes et mon cœur battait vivement. Entraînée par l'émotion , je repris sa main.

— Vous avez bien soulïert, monsieur, lui dis-je; et au chagrin que me causent vos peines se joint celui de ne pouvoir rien pour les faire cesser...

— Ne parlez pas ainsi. L'intérêt que vous me témoignez, l'amitié de votre excellent père , sont trop précieux pour ne pas adoucir l'amertume de mon chagrin. Combien vous êtes bonne de prêter l'oreille à des confidences semblables! combien je suis reconnaissant de ces larmes qui témoignent de votre pitié.. . Le coeur humain est bien égoïste, Ghizla ! Je devrais me reprocher le trouble où je vous vois , votre émotion, la préoccupation qui,

( 166 ) j'ose le croire , en résultera pour l'avenir : Eh! bien, loin de là, j'en suis heureux. Si vous saviez comme il est doux de songer qu'un cœur comme le vôtre s'occupera de moi!

— Ma pensée sera toujours avec vous...

Vous êtes l'ami de Rodolphe , v»us êtes malheureux ; je veux être pour vous ce que je serais pour lui. Georges, c'est l'affection d'une soeur que je vous offre...

— L'affection d'une soeur, s'écria M. de Rosière en se levant , suis-je digne de tant de bonheur. Oh ! la vie peut encore être douce avec ce bien inestimable... \ ous me permettez de vous appeler ma sœur?

— Oui, frère, dis-je en tremblant d'avoir été trop \ite. Oui, Georges, je serai votre sœur, et comme telle je réclamerai le privilège de votre confiance , le droit de vous consoler. Si vous puisez quelque courage dans

( 167 ) mes paroles, je serai bien payée de ces larmes qui ont aussi leur douceur...

Il ne me répondit pas. Le temps avait fui rapidement, l'heure de rentrer au château était arrivée ; nous nous remîmes en route pour revenir. En arrivant à la porte du salon , M. de Rosière s'arrêta, prit ma main , la baisa avec une vivacité qui me fit battre le cœur.

— Bonsoir, obère soeur ! me dit-il.

Il entra néanmoins avec moi , ce qui me fît comprendre qu'il avait voulu faire précéder les complimens de politesse banale, par un mot qui constatât notre intimité secrète. Je

le regardai Rodolphe , il me sembla voir

du bonheur dans ses yeux , la mélancolie habituelle de ses traits avait pris une teinte douce et tendre qui me causa une joie indicible... J'osai me dire : je réussirai! tant j'embrasse facilement un espoir qui détruit aussi vite le moindre nuage!

( *68 ) Mon père était lui-même fort gai. Il s'aperçut du changement survenu clans la physionomie de Georges, car, en le voyant entrer, il s'écria :

— A la bonne heure ! voila comme j'aime à vous voir, mes enfans ! les visages tristes me rendent malheureux. Ce que j'aime dans mon Rodolphe, c'est qu'il est toujours gai , sa figure, seule, me réjouissait... mais il court le monde ! Ghizla, je te charge expressément de le tancer d'importance; mais en attendant, je te fais mon compliment. Georges n'est plus reconnaissable; tout-à-l'heure, il y avait quelque chose de fatal dans son regard, à présent, il est mieux, beaucoup mieux... n'est-ce pas, Georges, que ma fille est une petite magicienne.

— Quelque chose de plus noble et de plus saint, M. le comte, répondit M. Georges. C'est un anj;e...

— Oui , sur ma foi ! je le sais bien ; et je voudrais que le monde entier m'entendît. MaGhizla, tu es bien le bon ange de Mailings-

Madame Bradescoffqui faisoil la moue dans

un coin, tandis que le capitaine rangeait les échecs, se leva pour se retirer; nous nous séparâmes: mais un regard échangé entre M. de Rosière et moi, nous assura que la même pensée allait nous occuper...

Rentrée chez moi, Rodolphe, je priai longtemps... puis j'aliai comme de coutume à la fenêtre... c'est un aveu que je te fais, mon frère, tous les soirs depuis l'arrivée de M. de Rosière je passe ainsi beaucoup de te:i;ps... c'est ainsi que se nourrit dans mou coeur un

benliment qui l'absorbe presqu'en entier

Hier, je suis restée une partie de la nuit appuyée contre mon balcon... j'ai vu Georges, sans qu'il me vit... il m'a semblé qu'il essuyait

( 170 ) parfois une larme. Etait-ce le souvenir de ce qu'il a perdu, qui la faisait couler? ou bien... présomptueuse que je suis, folle , folle Ghizla; dans mon délire, je voudrais devancer l'avenir!

Je ne veux pas fermer celte lettre sans te faire part d'un événement qui , pour loi sera peut-être sans importance , mais qui vient de jeter un trouble douloureux dans mon esprit. A l'heure du dîner, on a apporté à mon père une lettre qu'il a ouverte avec surprise.

— Je ne connais pas cette écriture, dit-il. C'est de Munich.

Après avoir parcouru ce papier, mon père frappa dans ses mains, comme il a coutume de le faire lorsqu'une pensée joyeuse l'anime*

— Par ma foi! s'écria-t-il, Maîtingen va devenir un paradis. Savez-vous ce que m'annonce celle lcllre? non. Eh bien! elle m'est

adressée pour une femme charmante, qui vient de louer le château d'Adlesberg à un mille de Maltingen ; celte dame est assez bonne pour se souvenir qu'elle s'est moquée à Paris de ma rotondité, de mon accent, de mes bottes hongroises : elle me demande rhospitalilé pour deux ou trois jours ; le temps nécessaire pour préparer les appartemens d'Adlesberg. Accordé, morbleu, accordé!

M. de Rosière me sembla préoccupé de cette nouvelle. Tandis que madame Brades cofF s'applaudissait de l'arrivée d'une Parisienne qui lui apporterait les dernières modes, je pris la lettre que mon père avait laissée sur la table et je la parcourus.

— aIî! c'est madame de Tréville,m'écriai-je.

— Madame de Tréville ! . . .

Il me sembla qu'en répétant ce nom, M. de Rosière avait pâli ; mais il réussit à prendre un air d'indifférence et dit :

— Quelle idée bizarre!

Le ton avec lequel ces mots furent prononcés, la préoccupation de M. Georges, Tempressement avec lequel il nous quitta après ie dîner me troublent. Le courrier va emporter cette lettre avec la réponse de mon père à madame Tréville. Je ne puis Cen dire davantage, écris-moi , je ^en supplie.

Ghizla.

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